‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 33 sur 67 · Mi:i.\.N(;i:s poi.niyiiKs 1:1 mttkhaihks · texte numérisé non relu

Mi:i.\.N(;i:s poi.niyiiKs 1:1 mttkhaihks

— ( llirrc cnl'aiil !

— Sous le nom vulc;aire de polior, vous caclicz \vt g(''nie dun «^rand artislo.

— Ah ! poui'([uoi ta mère ne le ressemhle-l-elle pas ?

— Oui ! ajouta Marie avec enthousiasme, je suis heureuse et fière d'être votre fdle... J'ai toujours admiré du fond de mon cœur les hommes comme vous, au regard inspiré, à hi volonté ferme, au courage indomptable, qui, prenant le destin corps à corps, triomphent de tous les obstacles. Malgré le dédain des uns, malgré les clameurs des autres, malgré les sarcasmes de tous, ils marchent d'un pas hardi vers le but éclatant placé au bout de la rouie. Toujours seuls, comme l'aigle qui plane dans l'espace, ils ont l'instinct de leur grandeur, et ne sortent de leur retraite silencieuse que pour apporter au monde les bienfaits de leurs découvertes... Lorsqu'ils ont triomphé, la calomnie cesse, les traits de l'envie retond x'ul émoussés, et les sarcasmes de la foule se changent en admiration et en applaudissements.

Le regard de Palissy rayonnait de joie, sa poitrine élail lialelanle. Il écoulait sa fdle avec ravissement.

— (k)nlinue, ma lille, s'écria-t-il ; tes paroles me font du bien.

— Je sens (|ue voti-e Ame est passée dans la mienne, mou père !

— Merci ! ma chère enfant... Vienne maintenant le mauvais destin, je me sens la force de le terrasser...

Et le père et l'enfant tombèrent dans les bras l'un de l'autre. L'enthousiasme de la jeune fdle avait

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donné à Palissy une force nouvelle. Son afï'eclion et ses caresses furent pour lui comme ce rayon bienfaisant du soleil qui, après l'hiver, vient ranimer la nature engourdie, et répandre partout la lumière et la vie.

La jeune fdle s'éloigna. Palissy regarda son fourneau avec complaisance. Ce n'était plus le même homme, les paroles de Marie l'avaient transformé. Sa taille s'était redressée, belle et imposante.

— Oui, murmura-t-il, ma fille a raison... La foi, c'est la boussole qui guide l'esprit vers les pôles inconnus. La voix de cette chère enfant est venue réveiller en moi mon courage qui commençait à faiblir...

Tout à coup il poussa un cri. La tlamme de son fourneau ne jetait plus qu'une lueur mourante. Il chercha à la raminer, mais tout le bois avait été consumé ; il ne restait plus que quelques charbons près de tomber en cendres. Le four commençait à se refroidir, et le vase soumis à l'action de la flamme allait rester inachevé, faute de la chaleur suffisante.

Bernard se précipita comme un fou vers la poi'te :

— André 1 André! cria-t-il dune voix étoufTée.

— Me voici! répondit l'ouvrier.

— Mon ami. hate-toi donc ! dit l'artiste.

André parut en ce moment sur le seuil; mais son air était désappointé et ses mains vides.

— Eh bien ! s'écria Palissv.

178 mi:f.an(;i:s poi.iriorKs i:r i.htkkmuks

— .rai \ .liiKMiKMil cIkm'cIh', hidljulia Aiidrt'.

— (".oiiiiiiciil ? cl le hois ?

— l*as Je inoindi'c morceau !

l>(M'nai-«l sculit sos jamlx's se (IcmoIkm'. lu imai;(» })assa sur ses youx. 11 se |ti(''(i[)ila sur InuM-ici- cl le saisil à la iiorg'c.

— Par la 'i'riiiih' I lu iiicus, <lil-il.

— \'uus u"a\('Z(|u"à aller voir \ (iu<-ruciuc. rcpoudil André.

Palissy lâcha r<)U\rici'. 11 jcla un regard niurnc auloui' i\i' lui. cl laissa relomljci" ses bras avec accablenienl.

— Cela ne se pcul pas, luunuuia-l-il avec angoisse... Tout le monde conspire contre moi... André, je te considérais comme un ami, comme un fils... Vous avez donc tous juré de me hier dans ce moment suprême... C'<'st mal, André! l»ien nud.

— Jai dit la vérili'. mailre.

— Serait-ce vrai? VA ce l'eu «pii s\'deiul I... l']l celle ariiilc qui devient IVoide ! et cette ex})érience si habilement combinée, et ce triomphe cpu' j'avais rêvé, cl (pie j'allais atteindre 1... Ouoi! toul cela échouerail faute duu peu debois.. . Il m'en faul, cidciid<-lu ? Andi'(''...

Ml

La douleur de la rli^lc ('lai l ^i \ i\ c cl si jtoigiiaidc (juc le jeune lioiuinc en fui ('-uiu.

— ( lalmc/-\ (>u-«. uiaîlrc! dil-il... Oui sait ?en (dierchant bien...

Ll- VASE EN EMAIf- 179

— Mon ami, continua Bernard, dei)uis deux ans ([110 lu me sers, as-tu jamais eu à te plaindre de moi?... N'ai-je pas toujours eu poui- toi une amitié sincère?

— Si je m'adressais au charbonnier, là, au coin de la rue...

— Hélas ! pas même un denier... soupirn l'nriiste en fouillant dans ses poches.

— Le marchand fera crédit au besoin.

— Je n'ose !... je ne lui ai pas encore payé celui de l'an passé.

— N'avez-vous pas chez vous quelque vaisselle, quelque bijou, quelque couvert d'argent, qui puisse servir de gage ?

— Je n'ai qu'un plat d'étain qui sert pour toute la famille.

— Diable!

— Toute ma fortune est dans ce four, ajouta Tarliste... Faute d'un peu de bois, elle va s'évanouir avec toutes mes espérances.

— Mais alors, maître, demanda André avec hésitation, comment ferez-vous pour me payer le mois passé ?

— Hélas!

— J'y complais pour demain...

Palissy courba la tète. Une larme de désespoii' glissa l(^ long de sa joue. Il courut décrocher les vieux habits qui étaient suspendus au mur, et les jetant aux pieds d André :

— Tiens! dil-il. je te dois trois écus, prends ces vieilles bardes, lu pourras peut-être en retirer la somme qui t'est due.

Tout en parlant, Pîdissy contemplail son foui-neau,

ISO Mi:i.\N(;i:s poMriori.s i:t i rni:i{ airks

pAlo cl imiii(>l>ilt'. Ij's derniers cliarlK)ns all;nent s'cMeiiidre. cl le \a<e refroidi coiiimenrail à se Cendre. Lnriisie sari'acliail lesclievenx dune main crisix'e...

S(>n<lain. une i)enséc rapide IraNcrsa son esi)iil. Son re<i,ard brilla, et un cri de joie souleva sa poitrine.

Tout n'est pas perdu! s'écria-t-il. Insensé que j'étais... La I^rovidencc vient à mon secours. N'ai-je })as là sous la main loul c(' t\\\"\\ me l'aul ?

Il courut ramasser une ha<die placée dans un coin de raleliei". André le rei^ardail l'aire.

— ( )u*allez-vous faire? dil lOuvi'icr.

— Je veux user justpi'au bout des moyens que le ciel me donne, répliqua lartisle.

Kl prenant ses vieilles chaises et ses vieux meubles, il les brisa à coui)s de hache. Le sol fui bienlol jonché de débris.

— André! criail-il, jotte ce bois dans le feu et i-anime la flamme. Je suis plus riche que je ne ci'oyais. Soulïle ! souflle toujours !... Souffle plus fort! Plus la flamme sera vive, plus la couche dénuiil sera resplen<li^sanle.

VA il Itùcliait loujonrs... El les délu'is d(*s chaires et des labiés bi'isées pai" la hache mcurti'ière s'entassaienl dans l'atelier, et formèrent bientôtun amas de malici'c- combustibles. André essaya vainement dari-clcr son bi-a<.

— Maîli'c, s"(''criail-il, arrêtez ! (Jue va dii'e ,\i""' Colelh'?

— Ou"inq)orlc !

— Ce sont NOS derniers meubles.

— ( ".liaulVe loujouis ! Le ciel V |)oui'\ oirîi.. .

l']ii un iusiaiil la llaminc fui raniui('*c. Lalissv ar-

racha le soiiniel dos mains d'André, et, pour rendre le brasiei' plus ardent, il se mit à souffler lui-rncme avec frénésie.

Cependant la voix de Tartiste et le bruit qu'il faisait en brisant ses meubles étaient parvenus jusqu'à la chambre de Colette. Celle-ci, craignant quelque nouvelle folie delà part de son mari, sempressa d'accourir.

En voyant ses meubles brisés et Bernard luimême occupé à les jeter dans le foyer, elle enlra dans une fureur indescriptible.

— Que vois-je? Dieu de Dieu ! s'écria-t-elle."!

— Laisse-moi ! dit Palissy.

— Ouoi ! l'on brise tout chez moi... Tout à l'heure lu voulais vendre mes meubles, maintenant tu les fais brûler... Ah! brigand! ah! scélérat! tu veux donc nous mettre sur la paille... Je cours me plaindre aux magistrats et leur demander de te faire renfermer comme un fou.. .

— Sublime est ma folie ! répondit Palissy.

— >.on content de n'avoir jamais rien gagné de ta vie, continua Colette exaspérée, tu ne sais même pas conserver ce que tu as... Pour achever ton œuvre, malheureux ! prends donc ta femme et tes enfants, jette-les dans la rue, et force-les à demander l'aumône sur les grands chemins.

— Ce soir tous les habitants de celle ville n'oseront plus maborder qu'avec respect.

ise Mil \N<.i> poi.iTiorFs i:t MTTi:n\ini:s

— Toiil le iiioiidc rira do toi.

L'artiste jcla un coup d'œil dans linlôrieur du fourneau, où pétillait une Hamme vive et ai-denle. Son visage prit un air de salisfa lion cl dOi-i^iuMl.

— Tout va l)ien! dil-il.

L'air calnie el le sang-froid de l'arlisle, conlrasianlavee l'irritation dosa femme, portèrent au paroxysme la colère de Colette. L'indignation suffoquait sa voix.

-- l^andit ! s'écria-t-elle en rugissant, tu me fais })ilié avec tes pots de terre... Ouelqiie chose de beau, vraiment, que tes morceaux de terre cuite dont personne ne veut !... Ne dirait-on pas que tu as découvert les mines de Golconde ? Ah ! je ne sais ce qui me I ienl de prendre tes vases et de te lesjeter au nez, ainsi (jue toute ta boutique du diable !...

En disant ces mots, elle saisit un vase qui se trouvait près d'elle, et le jeta par terre où il se brisa en mille morceaux. Palissy indigné prit sa femme par les épaules, et la poussa vers la porte.

— .le te dc'fends de revenir ici. dit-il d'une voix sévère... Mécluinte femme, va!... Ce vase que tu viens de briser valait bien de l'argent: c'était un des mieux r/'ussis de ma collection.

Cependant l"expérienc(^ louchait à sa lin. GrAce au secours inespér*' (juc le pot in- de Saintes avait trouvé dans ses meuble<, le rniiiiKNMi a\;iil re(;u la chaleur suftisanle jionr dfnincr n largile s;i dei'iiièi'e foi'UK'.

— Laissons maintenant le IVu se ralentir, dit-il à l'ouvrier.

Palissy s'approcha du rourneau pour retirer le vase... Sa main tremblait, la sueur ruisselait à grosses gouttes de son front brûlant ; une émotion profonde précipitait les battements de son cœur. Il touchait enfin au moment suprême, terrible et solennel, où l'avenir allait se révéler à lui brillant ou sombre, riche de gloire ou plein de déceptions. Sentant ses genoux fléchir, il s'appuya sur l'épaule d'André.

— Oh ! murmura-t-il, quelle singulière existence que celle du savant !... Rester courbé par le travail à la recherche d'un grand problème ; passer de longues nuits à la pâle clarté d'une lampe, l'esprit dévoré par la fièvre ; plonger ses regards au fond de l'abîme, et cherchera apercevoir à travers les ténèbres la vérité sublime et rayonnante, tel est notre lot à nous autres, ouv.-iers de l'avenir!... Un conquérant est fier de ses conquêtes ; un marchand est heureux du succès de ses spéculations ; à plus forte raison un inventeur a-t-il le droit d'être orgueilleux de ses découvertes... Ses triomphes à lui ne coûtent ni de sang ni de larmes à personne, et ses conquêtes pacifiques profitent à l'humanité tout entière...

— Maître! interrompit André, le feu est éteint. L'artiste saisit les pincettes et, ému et tremblant, il

retira le vase en détournant la tête, comme s'il eût craint à la fois une grande joie ou une grande déception.

— Oh! ciel! s'écria An(h-(', il est aussi blanc que la neige.

Palissy poussa un cri de joie. L'expérience avait obtenu un plein succès, le problème était résolu-

181 Mi;i.AN(ii:s l'oi.n inri:s i:r i.n ri:n\TnF:s

— Knlin ! s«*('iia-l-il avec Iranspoil. je le possède, donc «"ol (''iiiail luccicux (juc je <Ii(M'cIh' depuis cpiinze ans... Je piii^ coiiiiiic Ardiiinrde Ires^adlir de honlieiir... Mcici, mon I )i('U !... mei-ci 1

Au cri «pie laili^le a\ail poussé, sa reuinie cl sa lille accourureid, luMiiard se précipita à leur rencoidi-e. el leur uu»ul raul le \ase :

— Ah ! ail 1 dil-il, je n'étais qu'un rêveur!... je n'étais (piuii l'on !... VA\ bien! femme, qu'a-s-Ui à répondre ?

— Peulil luiiruiura (ïulelle avec d(''daiu, il est un peu plus ])lauc que les autres, voilà loul !... (Irois-ln «pi'il vaille pins cher ?

— Non! reprit l^ilissy, je n'cMais pas un Ion... .l'avais entrevu le secret de la science, et j'ai enfin fait tomber le voile cpii me le cachait... Allons, Colette ! ouvre ton cœur à l'espoir. C est le ju'einier émail cpii se soil l'ail eu l'rance.

— Mon père, s'écria Marie, en se jetant au cou de Tarlisle, je savais bien, moi, que tôt ou tard vous réussiriez...

C'était l'heure de midi. Le soleil, un instant caché par les nuages, se montrait dans tout son éclat, et ses ravons, répercutés \)nv la ueiL'e du <lehors, jetaient une auréole de lumière dans la ])auvre maison de l'artiste. Bernard courut chercher sa canne et son chapeau.

— .Je cours avertir les bourgeois et les magistrats de la ville, dit-il, j)our ({u'ils vienneid admirer mon (cuvre... L'on me rendra justice enfin... Toi, Colette, ajoula-t-il. je b' coiilic jusqu'à mon retour la garde de ce vase. \'eille sur lui, car il vaut de l'or ! ! !

Palissy sortit en faisant signe à Marie de le suivre, de sorte que Colette resta seule avec André dans l'atelier.

— Certes ! s"écria-t-elle en haussant les épaules, il a bien le droit d'être fier de sa découverte... Ne dirait-on pas qu'il vient de faire quelque gros héritage? Au lieu d'aller chercher nos voisins pour leur faire voir la maison toute nue, il vaudrait mieux qu'il songeât à nous procurer quelques bonnes ])istoles pour remonter notre garde-robe et nous acheter du pain. Hélas! je crains bien que son émail tant vanté ne nous paie même pas le bois qu'il nous coûte !

Comme elle achevait ces mots, on frappa tout à coup à la porte. Colette alla ouvrir. Elle se trouva en présence d'un étranger d'un certain âge, à Tair extrêmement distingué, à la démarche noble et fière. Il était couvert d'un long manteau : des éperons d'or brillaient à ses talons, et un large feutre surmonté de plumes brillantes ombrageait sa tête. On devinait, à la richesse de son costume, que c'était un personnage puissant.

— C'est bien ici chez maître Bernard Palissy, demanda-t-il en entrant.

Colette lit une profonde révérence.

— Pour vous servir, messire, dit-elle... Je suis sa femme.

L'étranger jeta un rapide coup d'œil autour de lui. En ne voyant ni meubles, ni sièges, il fut saisi de compassion.

186 Mi;i.\N('.i:< l'oi iTioi'Es ET i.n'T!:i{\iRi:s

— \'()i!n 1111 srjoui'bien Irislo ol bien sombre! pensa-l-il. .lanivc de fort loin lout exprès pour voir voire mari, ajoula-l-il en s'adressant k Colelle.

■ — Oh ! vous èles Irop bon, monseigneur.

— J'espèn» qne je n'aurai pas l'ait un voyage inutile...

— Il \a i-enlrer dans (|U('lques inslanis, répondit Colette.

L'élranger cxainiiia alleuliveinenl les différents vases qu'il avait sous les yeux. Tout à coup il apei-eut celui (jue Bernard venait de retirer du lourneau. Il poussa un eri d'admiration.

— Que vois-je ? s'écria-l-il... De l'émail !... De l'émail véritable !... Comme c'est ciselé ! (Quelle grâce ! Ouels contours !... Ouels dessins !... C'est un magnifique présent à faire au roi de France...

— Allons! pensa Colette; celui-là aussi vantera l'ouvrage, mais il n'en olîVira [las un écu.

— Ce vase est-il à vendre, Madame ? demanda l'étranger.

— Oui, certes! monseigneur, ré|)ondit Colette a\ec empressement.

— Nous pourrions peut-être nous entendre... Combien eu voulez-vous?

— Dame ! voyez...

— Trente écus d'or!... Fst-ce assez ?

Colctlr cru! avoir mal entendu.

— Trcnir <''cii< !... réj)éla-l-elle avec stupéfaction.

— C'est uii superbe travail, ajoula lél ranger : on ne saurait assez le contem])ler.

— Trente <W'us ! ré|)éta Colette.

— Kn désirez-vous davantage ? dit l'étranger...

Tenez! en voici le double, et l'ailes-le poi-ler iinmédialement chez moi.

— Soixante écus!... s"ccria GoleUe de plus eu i)lus stupéfaite.

— Acceptez-vous?

Colette avait cru dabord quelle avait affaire à un mauvais plaisant. Mais, en présence de la bourse que l'éfranj^er lui avait mise dans la main, elle pensa devenir folle de joie.

— Comment! si j'accepte, répondit-elle... André, prenez ce vase et accompagnez monseigneur.

L'ouvrier prit le vase et suivit l'homme au long manteau.

— Madame, au revoir ! dit l'étranger en s'éloignant.

Colette ne pouvait en croire ses yeux et croyait faire un rêve. Elle tenait dans sa main la bourse de l'étranger, et n'osait Touvrirde crainte de se tromper. Enfin elle versa dans son tablier les pièces d'or, et se mit à les compter soigneusement.

— Que d'argent ! murmura-t-elle... Dix !.., Quinze !... Vingt !... Soixante !... Ils y sont bien tous... Je croyais mon mari le seul fou, mais je vois que monseigneur et lui peuvent marcher ensemble. . . Soixante écus pour un vilain morceau déterre!... Si c'est pour le revendre, il a fait un triste marché, celui-là... Oh ! ajouta-t-elle en riant aux éclats, il me tarde que ce pauvre Bernard revienne pour jouir de sa surprise.

ISS M!:r>\Nr.i:s l'oi 1 1 innis i.i- i.n i iit \ii{i;s

PivcisriiuMil (Ml co momcnl la porlc sOiiviil, cl Palissy enliM vu se IVollanl 1rs mains.

— Les l)()uri;('ois soiil iiiainleiianl |»i'('>vemis, dil-il. Dans un niomeiil ils seront i<i pour me ren<lre un éelalani hommage .

— l-.ernai-(L si lu savais 1 dil Colelle loulc joyeuse.

— Hein I qu'esl-ee à diie ? inleiroi;ea Palissy.

— Jeté le donne en cent... Devine!

L'artiste devint pâle.. 11 jeta un rei^ard vers Tendroit où il avait mis le vase, et ne lapercul pas.

— Explique-toi ! dit-iL

— Vraiment! c'était un grand seigneur... 11 n'a pas marchandé : il était en extase.

Palissy courut à sa femme, et lui saisissant le bras.

— Ou'as-tu fait de mon («Mivre? s"écria-l-il avec angoisse.

— La chose est vraiment inouït^ !

— Que s'est-il donc passé ?

— Silence!... parlons bas.

— Colette, au nom du ciel !

— C'est absolument incroyable.

— Mais parle donc ! s'écria Palissy impatienté en prenant sa femnu» par le bias... Tu me fais frémir avec les airs de mystère.

Colelle lendit la boui-se à son mai"i.

— Voici soixante écus, dit-elle à demi-voix... Tu pâlis ! Je comprends la confusion : je suis aussi confuse ({ue toi... Cet argent ne pouvait arriver plus à propos... Iir.-iiil (piilen ail plein ses poches, celui-là pour* le jeter ainsi à jdeines mains !

Palissy jtrit la bourse et la rejeta loin de lui avec indignation.

— Mallieiiri'u^c ! s'(''cria-l-il... Ton sot aveugle-

ment m'exaspère à la fin... Ah ! maudit soit le moment où j'ai eu la malheureuse idée de sortir d'ici I

— Pour le coup, c'est trop fort ! balbutia Colette. Décidément, il est fou à lier !

— Non, femme ! mais tu me le rendras.

— Pourtant, soixante écus!

— Et moi. qui suis allé dans ma joie annoncer en tous lieux mon succès... Que dirai-je aux bourgeois de la ville lorsqu'ils viendront ici pour voir mon œuvre? Je leur montrerai une bourse pleine d'or : la belle aifaire 1... Oh ! je ne suis qu'un fourbe, un imposteur!...

Colette, au comble de la stupéfaction, regardait son mari et ne comprenait rien à cette douleur. Pour elle la bourse qu'elle avait en sa possession valait mieux que toutes les œuvres d'art de la terre... L'artiste s'arrachait les cheveux de désespoir.

— Oh! murmura-t-il, voilà bien le monde !... Il se figure qu'avec quelques pièces d'or on a bientôt pay^ les généreux efforts de l'artiste. Il croit avoir tout fait quand, pour prix de son œuvre, il a donné un peu de pain à l'ouvrier... Oh! j'aurai mon vase! il me le faut !... Mon travail doit voir la lumière du soleil et non rester enseveli <lans l'ombre, entre des mains inconnues...

Comme il disait ces mots, la porte de râtelier s'ouvrit de nouveau, et sa fdle Marie parut sur le seuil.

— Mon père, dit-elle, l'étranger qui est venu ici pendant votre absence est à la porte et désirerait avoir un entretien avec vous.

— Mon marchand de tout à l'heure !... Pourvu qu'il ne vienne pas rapporter le vase et reprendre son argent, pensa Colette.

190 MKI-ANr.KS POLITIOrES ET 1,1X1 KltMUES

— Oii'il (Milrc, tlil BcM-nard.

Marie (il un sij^nc, et le personnajj^o inyslérieux ([110 nous avons déjà vu onlra. 11 rlail accompagné (les l)ouri4cois de la vilh^ cl <lcs niaij^islrals de Saintes, qui se Icnaicnt debout derrière lui à une respectueuse distance.

— Salut! maître Bernard, dit Tétranger. J'arrive de Paris tout exprès pour vous apporter des ordres du roi Henri, notre gracieux souverain...

— Des ordres du roi ! murmura Colette.

— Agréez mes respects pour votre révérence, monseigneur, dit Palissy en se découvrant.

L'étranger écarta son manteau, et son costume tout brillant d'or et de soie apparut aux yeux des assistants. Sa poitrine était toute constellée de rubans, d'insignes et de distinctions de toutes sortes. Une magnifique épée à poignée d'or ciselé pendait à ses côtés, et sa tunique de velours bleu resplendissait de broderies.

— Je suis le duc de Montmorency, connétable de France, dit l'étranger.

— Le ministre du roi! balbutia Colette prête à défaillir.

— Monseigneur! s'écria Palissy en loiubanl à genoux.

Le connc'l.ible releva larlisle.

— Ce n'(»stpas àl'arliste, dil-il, à se meltre à genoux devaid le grand seigneur... C'esl ;iu grand seigneur à remplir son devoir en Irailaid d'égal k égal avec l'artiste qui honore son pays. Le roi, ajou(a-l-il, désire vous avoii- auj)rès de sa personne pour vous commander des travaux inij)orlnnls. L'hiver, vous habilerez le Louvre. L'c'h', ](>i\S(pie les bois se cou-

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