SCÈNE TROISIÈME JACQUES, ADRIENNE
ADRIENNE
Bonjour, Jacques!... Vous êtes seul?
JACQUES
Oui, ma chère Adrienne, mais j'allais sortir.
ADRIENNE
Savez-vous que voilà bientôt vingt-quatre heures que je ne vous ai vu!... Vingt-quatre heures !... Y pensez-vous, Jacques?
Ah ! un siècle î
JACOUES
ADRIENNE
Méchant ! on voit bien que le temps vous paraît moins long qu'à moi. Il suftit que vous soyez absent, pour que mon cœur soit pris d'un malaise indéfinissable, tant mes pensées rayonnent toujours autour d'un point unique.
JACQUES, r embrassant Chère, chère Adrienne !
ADRIENNE
oh 1 oui, Jacques, je vous aime..; Dès le premier
204 Mi;i.\N(.i;s l'oi.i i i(>i r> i.i i.i i i i;i{ \iiii;s
jour où je vous ai vu, j'ai scnli mon àmc lout entière se fondre dans la vùtic... .le snis allée à vous, nalurcllemeiil. emporléc pai" (|Ut'l(|ne elios(^ d'iriTsisliblc, eomine Teau va à la source, eonnne Toiseau va à la lumière... Xe vous ai-je pas d'ailleurs <lonné la plus grande pieuve de tendresse (|uniie feninie puisse donner ?...
.)At:OLl£S
.le le sais... et mon cœur vous en garde une éternelle reconnaissance...
ADRitNNK, le veyarddnl fixement
Mais, mon cher ami, je vous trouve pâle... Vos yeux, malgré votre sourire, me semblent inquiets et prêts à pleurer.
JACOIKS
Ouelle idée !... .Je n'ai jamais été plus content.
AnRli:NNK
Votre voix trendjlc... [Lui prenant la main.jXos mains sont brûlantes... Mon Dieu ! serait-il survenu entre vous et mon père quelque querelle de nature à nous séparer ? Jac(|ues, parlez-moi franchement, (ju'cst-il arrivé ?
JACOl'ES
^'()us vous li-()in|>e/.. je vous assure... Nous avons <léjeuné, voire père et moi, comme de coutume. Nous avons parlé de mon avancement prochain... l']i si, dans ce bavardage innocent, jai ('prouNé (piehpie in- (juiétude, cela ne venait (jue de \otre absence...
LA MAIN invisiblf: 205
ADRiENNE, vcissiirée C'est bien vrai, au moins ?
JACQUES
Je vous le jure... Mais il se fait tard, Adrienne. Mes afl'aires me réclament impérieusement à mon bureau, où j*ai des signatures à donner.
ADiuENNE, le retenant
Donnez-moi, je vous en prie, quelques instants encore... J'ai tant de choses à vous dire I Comme mon père est retenu à son atelier, nous pourrons causer sans crainte de nos secrets les plus intimes...
JACQUES
Mais vous m'ellrayez à votre tour... Adrienne, quavez-vous ?
ADRIENNE, se jette clans ses bras en pleurant Jacques ! mon cher Jacques !
JACQUES
Je vous en prie, parlez !
ADRIENNE
Ne devinez-vous pas à mes larmes ce ([ue j'ai à vous dire ?
JACQUES
Mon Dieu, non ! [A part avec épouvante.) Je crains de comprendre...
Je ne pourrai bientôt plus cacher ma faute.
L'Ol Mi:rAN(.Es poirriouKS kt mttkr.vires
JACOUES
Oh I non, vous vous h'onipo/. AdiicMinc î... Dilesinoi (|uo vous vous Irouipc/.
Hélas ! je ne i)uis plus mo Faire d'illusion... J'ai eu ce matin des symptômes cpii ne me laissent aucun doute... J'ai senti le premier tressaillement... C.omprenez-vous maintenant, Jacques ?
JACOUKS
Mais non 1 mais non 1... ce nest pas possible...
ADIHENNK
Quoique bien coupable. Jacques, cette ivresse mat(n-nelle a été immense...
JACQUES, hoi's de lui M;ns non ! vous vous trompe/, vous dis-je.
AOmENNE
Pourcpioi menlirais-je ?... Mais d'où vous vienl cel cflroi ? Pourcpioi cet air égaré, mon ami ? Le mal est grand sans doute, mais il peul se réparer...
JACQUES, se CdlllKinl
jNe vous cnVnye/. |>;is de mon exallîdion, ma clièrc Adi'ienne. La joie y entre pour beaucoup... la joie... le saisissement... <jue sais-j<'? (// Inmbe anéanli sur un fauleuil.)
Annn:NiN'E
H l'anl snns larder loiil /nouer à mon père.
JACQUES, se levant vivement
\e faites pas cela, an moins... Je vous en prie. Adrienne, n'en parlez pas à M. Del val...
ADRIENNE
Je le ferai... Mon père ne mérite pas ce manque de confiance. Si je lui cachais ma faute une heure de plus, je me croirais, doublement coupable. 11 a toujours été si bon pour moi! il me chérit d'une affection si profonde, si vraie, ([u'il y aurait lâcheté de me taire !... Et d'ailleurs, Jacques, réfléchissez donc î où nous conduirait ce silence?
JACQUES
Laissez-moi le temps de le préparer...
ADRIENNE
Je n'ai déjà que trop attendu.
JACQUES
Remettez votre démarche à demain.
ADRIENNE, regardant fixement Jacques
Jacques, vous me trompez... Vous avez dans le cœur quelque arrière-pensée...
JACQUES
Non ! mais c'est quelque chose de si grave ([ue celte démarche...
ADRIENNE
Sans doute, il vaudrait mieux ne pas avoir à la faire... Mais puisque la faute a été commise, que craignez-vous?
208 MKF.ANCnS POMTIOri:S KT IJTTKR.VIRES
JACQUES
\'()li-(' \)ôvr me chassera do sa maison.
ADlUKNMi:
Si vous n'avez (pic celle crjiinle, nion ami, rassurez-vous!,.. Mon père esl \\( el empoi'lé. mais il n"esl pas méehanl. Il ('prouvera une eolcM'e len'ible dahord, puis il lu\lera noire maria<'(\ De celte ma" ni(M'e, loul sera pour le mieux... [On enlend la voix (le M.Dclval dfins /eyr/zv///!.) Juslemenl ! J'entends la voix de mon père dans le jardin, je vais l'appeler... C'esl Dieu qui nous Tenvoie.
JACQUES
.lanuiisje ne pourrai soutenir son regard ; je lai trompé si cruellement!
ADUn^NNE
Oui doncsurcelle terre n'ajamaiseu de rai])lessc ? \()\\9, m'avez aimée, niais, en somm(\ vous n'avez jamais été déloyal... N'est-ce pas d'ailleurs moi qui ai été la plus coupal)le?
JACQUES, j)ren(inl son chapeau Laissez-moi sorlir, pai- ()ili(''?
ADRIENNE
Si vous parliez maintenant, Jacques, je douterais de votre loyauté... {Allant ouvrir la fenctrc.) Mon père !
1)1.1. vAi., (lu dehors
Voilà !
ADHiENNE, revenant
Je tremble un peu, tout de môme, malgré la certitude du pardon... C'est qu'aussi l'aveu d'une légèreté si grande me couvre de confusion...
{M. Delval entre par la porte du fond.)