‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 51 sur 67 · SCENE DEUXIEME · texte numérisé non relu

SCENE DEUXIEME

JACgUES, ADlUKNXb:

ADHiENNE, sur Ic scuH (le la porte du fond Vous êtes seul, Jacques ?

JACQUES

Je suis seul.

ADRIENNE

Enfin ! il y a longtemps que j'allendais ce moment pour vous dire combien je suis heureuse. Mon eœur déborde de joie, mon ami.

JACQUES, disirait et préoccupé Vous êtes heureuse, vraiment !

ADRIENNE

J'ai vu mon père, il a tout pardonné.

JACQUES

Le brave homme !

ADRIENNE

Ah ! oui, un brave homme !... L'entrée en matière a été dure, par exemple. .Je ne savais comment commencer... Et quand je lui ai appris que j'allais être mère, il a levé, menaçant, sa main sur moi, j'ai cru qu'il allait me tuer... Puis, peu à peu, sa colère s'est calmée, une larme a brillé dans ses yeux, il s'est attendri. — C'est ainsi que cela s'est passé pour ta pauvre mère, m'a-t-il dit. Elle m'avait donné avant les noces les preuves de son amour. En souvenir d'elle, je te pardonne I — Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis si heureuse.

JACQUES

Sans doute... on le serait à moins.

ADRIENNE

Ce n'est pas tout... Comprenant que les charges

le ménage allaient être augmentées dès le début, il

234 MKF.ANCnS POLITIQUES ET LITTERAIRES

a ajoiitr ciiKniaiilc iiiillc fi-ancs ;ni rliillVc de ma (lot... r/esl donc avec deux cenl mille francs que nous entrerons en ménage, sans compter les mille petites douceurs qui ne figureront pas au contrat.

JACQUES, toujours distrait Oui ! il lail bien les choses, M. Delval...

ADRIENNE

Et vous ne m'embrassez pas... et vous n'avez pas l'air de partager mon bonheur... Vous restez devant moi, silencieux et froid, quand dans le monde entier je ne place rien au-dessus de votre sourire, quand je ne demande qu'à m'enivrer au son de votre voix...

JACQUES, entraînant Adrienne sur le devant de la scène {Dune voix sourde) Parlez bas !

Voyons, Jacques, depuis notre entrevue de ce matin, vous n'êtes plus le même avec moi... Et c'est au inonKMil où tout nous favorise, où tout sourit à notre amour, que vous paraissez le plus préoccupé et contiaint...

JACQUES

C'est une erreur, Adrienne... Les femmes sont toujours portées à tout exagérer.

ADRIENNE

Voyons ! avez-vons des tourments, des ennuis ?... De (pielque nature qu'ils soient, dites-les-moi ! Ne suis-je pas votre fiancée ? Ne suis-je ]ias presque

LA >rAl\ INVISIBLE 235

votre femme ? Nai-je pas déjà le droit de prendre la moitié des tourments cpii peuvent vous atteindre?

JACQUES

Mais non!... ce qui me préoccupe, c'est un travail important qui m'est commandé par mon ministre, et qui doit être prêt demain matin à la première heure.

ADRIENNE

Mais vous allez au moins venir dîner avec nous. ]\Ion père nous attend... Et puis franchement vous lui devez bien au moins une visite et des remerciements pour la façon si aimable avec laquelle il a cousenti à notre union.

JACQUES

J'ai besoin dètre seul ce soir... Remettons tout cela à demain. Ce serait vivement me contrarier que d'insister...

ADRIENNE, inslslant

Je vous demande pardon si j'insiste, Jacques... Mais après ce qui s'est passé, il me semble qu'une visite à mon père ne soutfre aucun retard- Vous nous quitterez tout de suite après dîner si vous êtes pressé ; mais vous pourrez au moins échanger quelques mots sur nos projets d'avenir. Je voudrais que nous puissions vivre tous ensemble. Je suis certaine que mon père reporterait sur notre enfant toute l'immense affection qu'il a pour sa fille... Avec quelle tendresse délicate, avec quels soins jaloux, il ferait sauter notre fils sur ses genoux !

23r. Mi:i.AN(;i:s poi.rnori:s i:t i.i rri:i{ \iui;s

.lAr.QVKs, (ircc un rire roiirulsif

Ali! nli ! ('(^ sci'.'iil vi';iini(Mil l(Hicli;inl 1

ADiiii'.NNi:, con/i/iiKinl

El moi donc !... Mais je ne soulîVii'ai j)ns qu'on me (h'roho la moindre caresse de mon enCanl, ni ({u'il détourne un inslani ses yeux des regards de sa mère. Il me le landia tout entier... Nous le veillerons tous les deux pendant son sommeil ; nous guetterons son réveil pour voir à qui de nous deux il adressera son premier sourire. .. Je parie ({ue ce sera pour moi... Folle que je suis !... (Jacques fait iinmoiwemenl d impatience.) Mais je vois que je vous impatiente avec mon bavardage... C'est qu'aussi je me sens tropheu reuse de l'avenir charmant qui nous attend... Pourvu, mon r)i(Mi ! <|U(\je ne meut'e pas de mon bonheur!...

JACOUKS

J'ai écouté avec ravissement tous vos enfantillages, Adrienne. Mais il se fait tard... [Reprenant son air dur et froid.) En voilà assez pour aujourd'hui.

adhiknm:, avec Jiumcur

Et c'est là tout ce (pu* vous Irouvez à répondre à cet amour délicieux ([ui m'exalte et m'enivre! Ouand je me laisse aller à un Iraiisporl <ie joie, vous restez froid et glacé devant rc comu- (jui nous aime au delà du possible, devant celle l'enime dévouée qui mourrait de votre indillerence... ('/est mal, Jac([ues ! oh oui! c'est bien mal. (hlle ptcure.)

JACOUKS, (/ui n'a jxis f/uillc des ijeu.r la porte fie la fhanilirc {A part.\ Si Thérèse reiilendail . ..

LA MAIN INVISIlîLE 237

ADRIEN-NE, s'avcinçant vers Jacques et lai prenant le bras Jacques !

jAcouES, à part Ell(^ cloil avoii" (luillé celte maison à présent.

ADRiENNi:, le regardant fixement .Jac([ues, vous me trompez !

JACQUES

El pourquoi vous lrouq)erais-je?

ADRiENNE, montrant la porte de la chambre

A votre embarras, à vos regards inquiets, je devine qu'il y a quelqu'un de caché dans cette chambre...

JACQUES

Quoi î une scène de jalousie . Songez, Adrienne, ({ue nous ne sommes encore que fiancés... C'est trop tol^ vraiment !

ADRIENNE

Oh î ce serait une infamie!... S'il y a là une femme cachée chez vous, dites-le-moi, et je sors...

JACQUES, cherchant a la calmer Mais vous êtes folle, Adrienne.

^lon cœur me dit (pi'il y a là une femme cachée derrière celle porte... Jac({ues, je vous en supplie, dites-moi que je me trompe, que ce n'est pas vrai, et que je suis la seule femme que vous aimez... Lamour ne va pas sans la foi, et Dieu sait combien je vous

Page 1