‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 57 sur 67 · SCENE SEPTIEME LES PRÉCÉDENTS, JACQUES · texte numérisé non relu

SCENE SEPTIEME LES PRÉCÉDENTS, JACQUES

.LvcouES. s'avançant sur la scène

M. Delval. c'est à moi qu'il appartient de vous répondre !

DELVAL

Enfin, je vais avoir l'explication de tous ces mystères.

254 MKI.ANfiKS POF.ITIOli:S KT I.ITTKRAIRKS

jA(.oi;i:s

Oui.riuMiro (l(* rcxjilicalion est venue, et il n'a pas lenu à moi (jifelU^ n'eùl lieu plus lot.

adhii.nm:. à pari \'oilà le moulent (pie je redoutais.

Tui':ni:sE, à part

Voilà l'enlrevue (]U(> nous avons \ainement cberclié à éviter !

jAc.oiKs, à Thérùse

Laisse-nous seuls... (// la recondiiil vers la parle à fjaiic/ie, (/u'il referme sur elle.)

DELVAi-, à Ailrienne

Va m'attendre en bas, et ne laisse monter pei'sonne. (// la recondiiil vers la porte du fond qu'il referme avec soin.)

SCEXE HUITIEME

I)i:i.VAL, .IACOUIlS

DKLVAi,, à Jacf/ues

Si je comprends (piehjue chose à C(^ ipii se passe dans celle maison depuis ce malin, je veux bien cpu' le diable nreiiipoiie !... l"^l vous, .Iaci[ues, èles-vous plus saNanI <|ue moi ?

JACOUKS

Pout-êlre..

DEL VAL

Vous pourriez alors me le dire ?

JACQUES, (Fiuîe voix grave Oui!

l)i:i.VAL

Comme vous médites cela!... 11 me semble que VOUS vous êtes tous donné le mol pour prendre des fii'ures de l'autre monde. (!e matin, je laisse ma fille contente et joyeuse; ce boir, je la retrouve tout en pleurs... Ce malin je vous laisse heureux de votre avancement prochain et de votre mariasse convenu ; ce soir, vous avez lair duu patient (ju'on mène au supplice.

JACOUES, à pari

Hélas! l'air pourrait hien être d'accord avec la réalité.

DELVAL, s' approchant des malles

D'abord expli<[uez-moi ceci... Sur cette malle, je vois écrit : Madame Jacques .'... Sur cet autre colis, je vois écrit: Mademoiselle Jac(pies ! ... Est-ce votre tant(^ ?

JACQUES

Non.

DELVAL

Est-ce votre sreur ?

250 Mi;i..\N(;i:s poutiouks i:t i,rni;i{Aiiîi:s

JACQUES

Non.

i)i:i.\ AF.

Esl-cc Noli'c cousine ou voire nièce ?

JACQUES

Non.

DKLVAL

Si vous continuez ainsi à me répondre par monosyllabes, la conversation pourra durer longtemps. Il me semble pourtant qu'au point où nous en sommes, vous pourriez sans inconvénient me tenir un peu au courant de vos alï'aires de l'amille...

JACQUES

Eh bien ! monsieur Delval, il fallait que la vérité lui connue un jour ou l'autre... Cette madame Jacques...

DELVAL

Achevez !

JACQUES

C'est ma femme.

i)i:rAAL Et celle demoiselle Jacques ?

JACQUES

C'est ma lille.

i)i;i.VAi., avec anxiclé

Voyons, Jacques ! vous voidc/ rire 1... Vous voulez rire, n'est-ce pas ?... Mais il y a des plaisanteries qu'il serait dangereux de prolonger.

JACQUES

Plùl au ciel qu'il ou i'ùl autrement !

DELVAL, bondissant sur lui

Ah ! misérable !... vous étiez marié, et vous me l'avez caché... Vous aviez déjà donné votre nom à une autre femme, et vous avez fait la cour à ma fille !... Et vous l'avez séduite !... Et vous vous C'tes odieusement joué de moi!... Prenez garde!

JACQUES, se dégageant

Restez calme, monsieur Delval. Jamais le sangfroid n'a été plus nécessaire que dans les circonstances graves où nous nous trouvons.

DKLVAL

Vous en parlez à votre aise, malheureux 1 Quoi !... depuis bientôt un an que vous logez dans cette maison, vous ne me dites pas un mot de votre état civil, vous me laissez croire que vous êtes célibataire... (jrâce à ce silence, vous vous glissez dans notre intimité, et vous volez... Oui, misérable ! vous volez la confiance du père, en même temps que l'amour de la fille... Et vous voulez que je reste calme !II II n'y avait donc pas assez de filles perdues dans Paris, pour leur adresser vos galanteries et votre libertinage !... Non! il fallait à ce jeune drôle une fille de bonne maison, une fille chaste et vierge... Et il n'a pas hésité... Et il s'est abattu chez moi comme un oiseau de proie, flétrissant sous son souffle impur la virginité de l'enfant et déshonorant les cheveux blancs du vieillard...

258 Mi:i.\N(;i:s l'oi irioiKs et i.rrri:i{Aii«i:s

.1 \( Ol'KS

Vous poiivc/. luiu^iillci-. 111/ liMiuer dans la Ixxio, je ne proU'slcrai pas... AjU'ôs loul, est-ce ma faille à moi, si votre iille na pas été mieux «gardée ?

DKi.VAi., l'onliiuiant

Et vous croyez que je vais vous lâcher... ([uc vous pourrez sortir d'ici impunément, et que vous n'aurez à rendre compte à personne de votre crime...

JACQUES

\'ous VOUS trompez. Monsieur... .le ne sonii,"e luillemenl à fuir.

I)i;i.VAT.

Ce serait inutile d'ailhnirs, car, tussiez-vous au bout du monde, je m'attacherai à vos pas jusqu'à ce que voire mauvaise action ail reçu sa récompense...

JACQUES

Mais (\u moins me sera-l-il peul-èlre permis de plaider les circonstances atténuantes.

I)i:lvai.

Les circonstances 3i[[vn\iiu\\csl... [Riant d'un rire forcé.) Ah ! Ah ! vraiment, je serais curieux de savoir comment vous j)()Ui-ri(V. atténuer votre conduite

iiilVinie.

JACQUES, tlinu' roi.v (/rare 11 n'v a rien d'absolu en ce monde. Monsieur Delval.

Le mal et le bien s'y côloienl sans cesse ; et ils sont parfois si profondément mêlés, si étroitement conlonclus, qu'il serait difficile de savoir où commence lun et où finit l'autre.

Ces théories-là, je les ai quelquefois entendues, en cour d'assises, et je dois déclarer que j'ai été heureux, en ma qualité de juré, de faire flanquer aux galères les bonshommes qui les pratiquaient.

JACQUES

Le vrai philosophe, Ihomme vraiment sage, est beaucoup moins affirmatif devant ces notions obscures du bien et du mal... Dans le doute, il garde un extrême scepticisme pour l'un, une extrême indulgence pour l'autre.

DEL VAL

Mais je ne me pique pas d'être un philosophe, moi. Monsieur!... Je suis un honnête bourgeois, père de famille, dont la fille a été séduite et déshonorée... Je viens demander au séducteur ce qu'il compte faire.

JACOU^.S

Qu'est-ce que vous exigez de moi. Monsieur?

DELVAL

Il y a un avenir brisé, une vie perdue... De quelle façon allez-vous réparer le mal que vous avez causé !

JACQUES

Si nous étions en Orient, avec quelle joie j'irais au-

260 Ml-L.VNGES POLITIQUES ET LITTI-RAIRES

devanl de la rrparalioii (pie vous exigez !... Mais on l'i-ance, où la bigamie n'est |>as perniiso, je me sens impuissant à rien réj)arer... 11 y a l)ien deux moyens, mais vous seriez le dernier à me les conseiller. Il y a dabord la mort de ma femme, qui me rendrait ma liberté, mais, outre (juil y aurait à compter avec le juge d'instruction, vous ne consentiriezjamais à avoir un gendre assassin.

DEL VAL

L'iieure n>st pas aux plaisanteries, Monsieur.

JACQUES

Le second, c'est le divorce... Mais si je le demandais, moi, qui n'ai rien à reprocher à ma femme, comment ma demande serait-elle accueillie? Ouant à espérer que la demande vienne d'elle, il n'y faut pas compter... Je connais ma femme, elle a une fille... Quand ce ne serait que par fierté maternelle, elle ne consentira jamais à ce qu'elle considérerait comme une lâcheté...

DEL VAL

Et elle aurait raison. Monsieur !

JACQUES

Ainsi, vous le voyez, avec la meilleure volonté du inonde, toute sorte de réparation m'échappe... Ah ! c'est très joli de jeter constamment en l'air les grands mots de volonté et de liberté !.. Nous ne sommes icibas que les instruments aveugles d'une volonté supérieure, qui nous mène où elle veut, par la Noie ([ui

lui plaît, et qui ne nous laisse aucun choix sur le chemin que nous avons à suivre.

\'ous vous trompez, Monsieur, si vous croyez, avec toutes vos belles tirades, me faire perdre de vue Tobjet qui nous met en ce moment en face l'un de l'autre.

JACQUES

Oh ! ce n'est pas là mon buL, vous le verrez tout à l'heure,.. Mais je tiens, à cette heure suprême, à déclarer que l'homme, qui est si orgueilleux de son libre arbitre, n'est qu'un vil jouet. En venant au monde, il porle sur son front le stigmate de sa destinée. Une main invisible, une main mystérieuse s'abat sur lui, ne le lâche pas un seul instant, Taccompagne partout du berceau à la tombe, et ne se retire que quand l'œuvre fatale est accomplie...

DEL VAL

Théorie commode pour les scélérats...

.TACorKS, continuant

Et s'il en était autrement, expliquez-moi, je vous prie, pourquoi, cherchant un logement de garçon, je l'ai trouvé plutôt dans votre maison que dans -une autre?... Pourquoi dans cette maison j'ai rencontré une jeune fille de dix-huit ans, au lieu d'un jeune homme du même âge?... Pourquoi j'ai aimé cette jeune fille, et pourquoi elle m'a aimé ?... Tout le contraire pouvait arriver. Pourquoi ceci plutôt que cela?... Le savez-vous ? Oiles!...

262 MKLANCKS POI.ITIOrES ET LITTERAIRES

Je ne sais rien. Monsieur... Je nesais qu'une chose. {Essiii/anl une larme.) C'est que je suis un pauvre vieillard dont la vie est brisée, dont les espérances sont évanouies, et qui se sent impuissant désormais à ramener le bonheur dans le c(eur de son enfant... Je vais vendre ma maison, je vais vendre mon atelier, je vais réaliser tout ce (jue je possède, et me retirer dans quelque coin du monde isolé, où je passerai dans la tristesse et les larmes les derniers jours qui me restent à vivre... J'emmènerai avec moi ma fille, pauvre enfant deslinj'C à la douleur... [D'un ion farouche.) Mais aupai'avant jai un devoir à remplir, et je jure que je le renq)lirai dune façon impitoyable... Vous reconnaissez avoir séduit ma tille, Monsieur?

JACOUES

Comment pourrais-je le nier?

DELVAL

Vous reconnaissez ne pouvoir réparer le crime que vous avez commis ?

JACQUES

Je ne vois pas de réparation possible, du moins dans le sens où vous l'entendez...

DELVAL

Eh bien ! Monsieur, si la réparation vous échappe, VOUS n'échapperez pas au châtiment... Je pourrais vous tuer comme un vil liliertin, comme un larron d'amour, (pii a app(jrté le déshonneur dans ma mai-

son. Je suis certain qu'il ne se trouverait pas un jury en France pour condamner un [)ère qui venge l'honneur de sa fille...

JACOUES

Vous pouvez prendre ma tête, Monsieur, je ne la défendrai pas.

DEL VAL

Non ! je n'oublierai jamais ([ue j'ai été soldat. Je ne suis pas un assassin... Vous allez vous battre avec moi, dans un duel lovai, mais sans merci.

JACOUES

Cette réparation-là, je puis vous l'accorder, et je suis à vos ordres.

DEL VAL

Il faut que ce duel ait lieu ici, dans ce cabinet, entre nous deux, seuls et sans témoins.

JACQUES

Sans témoins !... Y pensez-vous. Monsieur?

DELVAL

Oui 1 car avec des témoins, c'est comme si on criait l'affaire par-dessus les toits... Demain toutes les gazettes de Paris raconteront l'événement avec force détails, soulèveront tous les voiles, proclameront partout le déshonneur de ma fille... et votre infamie... Il me semble que vous avez le même intérêt que moi à ce que l'affaire ne fasse pas de bruit...

264 MKLANGi:S POLITIQUES VIT LITTERAIRES

JACOUES

Oui empochera dès lors le public de croire à un assassinai?... N'osl-ce pas justement ce que vous voulez éviter ?

DELVAL

Toutes les mesures sont prises de mon côté... Vous en ferez de même du votre... Je descends chez moi chercher deux épées... Vous aurez quelques minutes devant vous : profitez-en pour prendre vos dispositions... Surtout ne cherchez pas à vous éloigner, ce serait inutile... Mon rôle de justicier vous suivra partout, jusqu'à ce que justice soit faite.

JACQUES

C'est bien, Monsieur... Vos intentions seront sévèrement suivies. Je ne me reconnais pas le droit d'imposer d'autres conditions que celles que vous m'avez dictées. (Delval sort par la porte du fond. Jacques va s'asseoir d son bureau^ et reste un moment silencieux, te front appuijé sur ses deux mains.)

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