‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 58 sur 67 · SCÈNE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE NEUVIÈME

JACQUES, seul

Ce duel est absurde, comme la plupart des duels, d'ailleurs... Il ne peut avoir lieu... Et puis, quoi !... Si je suis tué, cela rendra-t-il à Adrienne son honneur et sa virginité de jeune lille ?... Si au contraire je tue

le père après avoir déshonoré la fille, n'est-ce pas une deuxième infamie ajoutée à la première ?... De quelque côté que je me tourne, je ne vois que des impossibilités... (// ouvre les tiroirs de son bureau.) Allons! mettons mes affaires en ordre, et passons mes papiers en revue I... (// retire un bouquet de roses fanées.) Tiens ! voici un bouquet de roses fanées ! C'est celui qu'Adrienne me donna le jour où elle s'est livrée à moi pour la première fois... Pauvre fille I... (// retire une feuille de papier.) Voici les premiers vers que je lui ai adressés, et qui produisirent une si vive impression sur son esprit romanesque !... (// les déchire.) Non ! je neveux pas les relire... Cela me ferait trop de mal... [Il retire un revolver.) Ah! Ah! voici un joli petit revolver qui me vient de ma mère!... C'était une sainte femme, qui croyait en Dieu. Si elle vivait encore, elle ne me maudirait pas, parce qu'elle m'aimait trop, mais elle rougirait de son fils... Pauvre mère! elle est morte à temps... (// retourne le revolver entre ses mains, et le place devant lui.) Vraiment ! ce charmant joujou, avec sa crosse en nacre, et son petit canon en acier rayé, m'attire et me fascine!!! Je sens là, je devine, je vois la main mystérieuse et invisible, qui conduit nos destinées... C'est elle qui vient d'exhumer, du fond de mon tiroir, ce merveilleux petit instrument de délivrance, que j'avais complètement oublié... ( // se lève et se promène avec agitation.)

[Lucien entre par la porte du fond.)

266 mi':l.\N(;i:s politiques i:t litti':hairi:s

SCÈM^: DIXIÈMK JACQUES, LUCIEN

JACQUES

Ah 1 lu arrives à propos, mon cher Liicion.

LUCIEN

No l'avais-jo pas promis de revenir dans la soirée?

JACQUES

Tu es un Ycrilable ami, loi !... Tu ne m'abandonnes pas aux heures critiques.

LUCIEN

J'avais hâte .de savoir ce qui s'éthil passé depuis l'heure où je t'ai quille.

JACQUES

Ah ! (picllc joiiriHM'. mon ami 1... (pielle joni'née !... j'ai \ ieilh de ciiKpiaiile ans en (|uel([ues heures.

LUCIEN

Je lai (piillé au momcnl où la femme ai'rivail.

JACQUES

A midi, je d(''j(Mnie lre< amicaicmeni avec Delval, qui veul à loulc force faire de moi son gendre... A

LA MATN INVISIBLE 267

une heure, Adrionne vient en pleurant me l'aire Taveu que le mariage ne peut elre retardé, parce que dans quelques jours elle ne pourra |)lus cacher sa i'aule... A deux heures, ma femme ari'i\e à l'improviste dans cette maison... A trois heures, malgré tous les efforts de ma diplomatie, les deux femmes ont une entrevue et une explication, où Adrienne apprend que je ne puis être son époux... Tout est mis en œuvre pour gagner du temps et pour empêcher une explication entre M.Delvaletmoi,carou prévoit que le choc entre les deux hommes sera terrible... I^eine inutile î Le choc se produit vers les six heures... Injures, provocations, duel !

LUCIEN

Un duel avec ^I. Delval ?

.LVCOUES

Un duel à mort!., ici, dans cette chambre, seuls et sans témoins.

LUCIEN

Mais c'est de la folie!... M. Delval est un vieux soldat d'Afrique. Il a fait les campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique. Il a passé sa vie à manier les armes... toi, tu n'as jamais manié une épée, un pareil duel serait un meurtre... Heureusement que je suis là pour l'empêcher...

JACQUES

Garde-ten bien, mon cher!... Il croirait que je lai fait venir parce (|ue j'ai peur...

2r.8 MKF.ANGES POMTIOll-S KT I.ÎTT1:R.\1RI:S

LUCIKN

Mais aloi's (|U(' \as-lu faire?

JACOUES

Ail I ([lie vais-je faire ?.. As-I il lu ({iiel(|iiofois, dans (les récils de voyages, riiisloire de ce voya<^eur é<^aré dans les pampas de rAméiique du Sud?... Il arrive le soir aux bords d'un de ces lacs de boue, dont on n'a jamais sondé la profondeur... Le crépuscule tombe. Tout à coup il met le pied sur l'abîme. C'est d'abord une descente lente et pour ainsi dire insensible. 11 A (Mil revenir en arrière, mais, à chaque effort qu'il fait, le pied s'enfonce davantage... Il en a d'abord Jusqu'à la cheville, puis, peu à peu, le genou disparaît à son tour... A cha(jue minute, le corps s'engloulit |)ar degrés... On ne voit plus que le. tronc, puis les épaules, |)uis la léle, puis des mains qui s'agileni désespérément à la surface, puis enfin un long cri d'agonie qui se perd dans la profondeur de la nuit... Le lendemain, rimmense solitude a repris son silence, le goulTre a repris son immobilité, et rien n'y révèle la trace du drame (jui s'est accompli...

M (;ii;n Mais enfin, «piel raj)|)()rl !...

.1 A cou ES

Eh bien! mon ami. ce voyageur, c'esl moi !.. (// revient s'asseoir à son Imreaii.) Depuis ((uelques heures, je me débats vainement dans une situation sans issue.

LUCIEN

Tu exagères le mal... On sort quelquefois de situations plus embrouillées...

JACQUES

A l'heure qu'il est, Aclrienne doit me mépriser...

LUCIEN

Elle sait que tu es malheureux... Elle t'en aime peut-être davantage...

JACQUES

L'amour de Thérèse doit s'être changé en haine...

LUCIEN

Détrompe-toi ! Tu ne connais pas le cœur des femmes...

JACQUES

^la carrière est compromise, mon avenir détruit... Lucien, mon ami I puis-je compter sur toi ?

LUCIEN

Peux-tu en douter, Jacques?

JACQUES, lui tendanl la main

Quand je ne serai plus là, promets-moi de veiller sur ma femme et sur ma fille, et de ne pas les abandonner.

LUCIEN, lui serranl la main

Je le le promets... Mais pourquoi, diable 1 de pareilles idées ?

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.lACOlKS

l.c (Icsliii t'>l plus Toi'l (jiic I101I-... .le sens (\\\v ma lèlc s"t''L;;nv... Ah ! je suis las, laligiié, brisé... Adieu! mon vieux... .le vais me reposer... (// se tire un coup (le revolver dfins la ré(jion du nrui'. Il lomhe sur son bureau, les deux mains tendues, la tète en avant.)

i.r(;ii:\, aeenuranl

Ah! le malheureux!... il s'est tué!!! [Au bruit de Vexplosion. la porte du fond s'ouvre, et M. Delval, tenant deux épées sous le bras, apparaît suivi d\{drienne. Thérèse et Berthe entrent également sur la seène par la porte à droite.)

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