S8 MI.F.AM.KS POT.ITIOUES ET F.ITTKRAIRES
Los nus, pTilrs riir;iiils du fiel di' (irriuniiio,
Descendants d'Armiiiiiis, domptés mais non vaincus,
Viennent demandiM* compte à la ville endormie
Du sang qu'a répandu le grand Germanicus.
Les autres, fds en-anls des bois vierges des Gaules,
Sur l'empire déchu plantent leurs étendards:
Comme un manteau royal sur leurs larges épaules
Flottent avec orgueil des peaux de léopards.
La francisque guerrière et les haches pesantes
Brillent, rouges de sang, dans leurs puissantes mains.
Ils font retentir l'air de clameurs menaçantes :
— Guerre aux fils de César !... haine et mort aux Romains!
Et Gépides, Alains, \'isigoths et Vandales, Et les peuples soilis des cliiii.ils ijiconiius Poussent le cri de guerre, et leurs bandes la taies Vomissent sans repos leurs essaims confondus... Pleure, Rome! gémis sur ta grandeur passée ! De l;i \'icl(»ir(' <Mi dciiil renverse les autels! De tesjoui's d'autrefois la gloire est éclipsée Et la honte ternit tes fastes solennels. Courbe, coui'be Ion lioid jus(jue dans la p<jussièi'e ! Dans la nuitdes tonibcinv va cacher tes remords! Cherche dans d'autres lieux une ombre hospilalièie. Car tes murs sont maudits, car tes héros sont luoils.
Tibre! soulève ciiliii les vagues (''cuiuantes!
Engloutis à jamais sous tes flots irrités
Les temples, les palais, les colonnes fumantes,
Et les bustes des dieux que tes flancs ont portés !..
Quelle est cette clameur sombre, immense, profonde,
Oui s'élève là-bas des noirs glaciers du Nord "?
Quel est ce peuple issu des entrailles du monde,
Qui brandit dans ses mains le glaive de la mort?
Attila les conduit. Comme un beau prix de guerre,
Ils portent des vaincus les crânes écumants ;
Dans ces vases impurs leur soif se désaltère.
Ils poussent devant eux des monceaux d'ossements.
La terre au loin gémit : sous leurs froides haleines
Le fleuve se dessèche et l'air est infecté;
LcjS peuples, les cités, et les monts et les plaines
Courbent à leurs genoux leur front épouvanté.
Au bruit de leurs exploits, aux sons de leurs trompettes
Les mœurs, les lois, les dieux, les siècles refoulés.
Les monuments vieillis, des bases jusqu'aux faîtes.
S'écroulent sur le sol, fumants, amoncelés...
— Voyez à l'horizon, au sein delà tourmente, Cq vaisseau ballotté qui flotte sur les mers!
290 Mi:L.\Nr;r.s pof.itiqtes et LiTTi:n.\iRi:s
Son vasic liane gémit sous la va^^Mic iiiconslanto. Il voifii»' sans boussole ol srs |)onls sont déserts. La nuit, la sonibro nuit iCiiirlowlil sous ses voiles, La loudrc laïu'c an loin son oiu'a^aîi de l'eu; Pour phare il a r<M|;il \;icill;int des étoiles, Pour matelots il n'a <(ue le reirai'd de Dieu... PourlanI ee lui un jonrd(> df'lire et de IVdes, Le jour où, défiant linconslance du sort. L'équipage bravait le souille des temi)éles. Et quittait, en chantant, les délices du port.
~- Nous allons, disait-il, vers un nouveau rivage. Où le bonheur des cieux germe en des cœurs mortels. Amis! nous dresserons nos tentes sur la plage. Nos fils y bâtiront des temples, des autels; Nous confierons nos dieux aux lianes sacrés de l'arche Pour nous asseoir un jour sous ce ciel enchanté ; Courageux matelots, nous ouvrirons la marche Des sommets vers lesquels gravit Ihunianité...
Alors le peuple enliei-, accouru sur In rive. Plongeant ;i lliori/on son regard sur les llol^ Du navire suivait la course fugitive Et saluai! de loin les «'liants des malehds...
Soudain du sein de ronde un hrnil coidus s'élève :
Le soleil du matin luit comme un globe d'or,
La tempête se calme et la brise se lève
Le vaisseau sur la mer a repris son essor.
Vers les climats lointains, libre et fier, il s'élance :
Le pilote sauvé se prosterne à genoux,
Et les-hardis rameurs fatiguent en cadence
Les flots de l'Océan ([ui gémit sous leurs coups.
Grondez, foudres!... grondez au-dessus de leurs têtes! De vos flèches de feux obscurcissez les airs ! Vents du ciel, déchaînez l'éclat de vos tempêtes, Bouleversez la terre, et les monts, et les mers ! Mais en vain vous tentez dans un accès de rage De réduire en débris l'élément éternel... Laventureux navire et le saint équipage Flottent dans l'ouragan sous la garde du ciel...
L'esprit de Dieu me dit : — Bnfant^de lajuniièio, Regarde du côté des peuples d'Occident I Quels sont ces vieux débris épars dans la poussière? Quels sont ces rois cloués sur un trône sani?lant?
2112 mi:lan(;i:s i>OMTiori:s i:t littkhaiiœs
.]v r('t:;ir(l;ii : je vis sur le vieux sol des (ijiules A ronilii'c iVu\[ jKil.iis un \i('ill;ii'(l (|ui |Ktss;iif. Le puMic (l('Ml;iiL;ii(Mi\ lui jt'l;iil ses (>l)()lrs ; Ku lui ilouiuinl I;i uiaiu, un culaul le suivait...
— Pourquoi, (iis-jo au \ icillai'd, ce! le douleur i)roroiide ? Pourquoi géniir ? pourquoi ces regrets su})erllus ? Pourquoi ces pleurs amers dont ton Ame s'inonde Pour les vains oripeaux dun sce|)lre ([ui nesl })lus? Ne sommes-nous pas tous les fils diiu même père? Chaque homme n'est-il pas soumis aux mêmes lois? El le même soleil et la même lumière N'éclaireid-ils donc pas les })eiq>les el les rois? Chasse donc de ton cœur le souci (|ui le ronire î Chasse les souvenirs lointains de ton Ijerceau ! Le i)restige royal est plus léger (pi'un songe, l'>l l'orgueilleux velours partout croule eu lambeau. \e |deui-e plus, vieillard, l'éclat d'un diadème Ni le s[)ecfre trompeur })ar l'oi'gueil enfanté ! (>oidre riiumanité les [)leurs sou! un Idasplièuie. . . Honneur. L'Ioii-e, verlu, \oiia la l'ovauh'" ! ! 1
A ces mots, le vieillard, levant son d'il farouche Vers son i)alais dés(;rt, saffaissa sur le seuil :
Son cadavre glacé descendu de sa couche Fut par un serviteur i)lacé dans un cercueil. Quand le soir fut venu, la foule dans Tivresse Accueillit son trépas par des cris triomphants ; Puis au bonheur d'autrui mêlant son allégresse, L'enfant alla jouer avec d'autres enfants...
Plus loin, sous les vieux murs d'une église gothique, D"nn âge qui n'est plus, colossal monumeiil. Une foule nombreuse, assiégeant le portique. Priait à deux genoux avec recueillement. Des chants harmonieux s'exlialaient de l'enceinte, Le tocsin sur les tours mugissait dans les airs, Et de l'orgue plaintif la voix touchante et sainte Aux hymnes des humains mêlait ses doux concerts.
J'entrai... Sur deux longs rangs et sous de sombres voiles Habités par la mort s'élevaient des tombeaux: Dans l'ombre de l'enceinte, ainsi que des étoiles, Brillaient voilés de deuil quelques pâles flambeaux. Le silence se fit : une ombre vengeresse. Un spectre couronné d'une auréole au front Dans l'enceinte passait et repassait sans cesse ; Sur chacun des cercueils sa main gravait un nom.
•29[ Mi:i.AN(.i:s poi rnoiKs i:r i.rr iiihaikks
T(His CCS I(U1iIm«;ui\ ('l.iiciil les (Icincurcs fiinchrcs
Des princes doiil la iiioil avait Iraiiclié les jours :
A c-(M(' d'eux, eoiielH's dans les noii'es {(Mièhi'es,
Dormaient les (•(Mii'tisaiis, celte lèpre des cours...
.ravaniiai lenlenient sons la pcol'onde Nonle:
A mes pas réi)ondaicnt de lui3^ul)res éciios.
Et les ombres des rois, tout le long de la route,
De leurs (^ercueils de marbre exhalaient des sanglots.
Pour la plupart c'étaient des héros fiers et braves :
Ils placèrent vingt ans leurs exploits odieux
A courtier sous leurs pieds les fronts de leurs esclaves,
Et dans leui- loi oru^ueil ils se crurent des dieux...
Ici ph^urait ce prince inij)ie et sacrilège Oui, dans un joui- fatal, immola ses sujets: Depuis lors, des martyrs le farouche cortège Passe en criant vengeance au pied de son i)alais. (!hai*les voudrai! en vain du forfait (pii l'opprime Eloignei- l(^ remoi'ds ((ui ne peut pas jx^rir. Mais tonjours sui'son Iront, téiuoin vivant du crinu' Une LToulte fie sa nu rn i^selie sa ns laril'... Apport»' jtar les Ilots dune horde étrangère, Pi'ès de lui gi'unssait ini descendant <les rois: Onand le géant vaincu roula dans la poussière, Louis vint insulter à ses IjriJlants exploits.
Les Ilotes i'ami)aiits de la Sainte-Alliance, Sanguinaires vautours des rois coalisés, Fondirent dix contre un sur les aigles de France, Emportant vers le Nord les aiglons dispersés.
Le prêtre en ce moment se tournant vers la foule Acheva lentement la prière des morts :
Comme un torrent profond dont la vague s'écoule, neTenceinte le peuple abandonna les bords. Le spectre disparut, lès flambeaux s'éclipsèrent; Et, comme un bruit semblable à de lointaines eaux, Les sourds gémissements et les plaintes cessèrent ; Un silence éternel rentra dans les tombeaux...
Appuyé tristement sur une froide pierre,
Et le cœur palpitant de douleur et d'effroi,
Je m'écriai, saisi d'une tristesse amère
En voyant le spectacle étalé devant moi :
— Eh quoi ! Sur ce désert que l'on nomme la vie,
L'homme, ce vil atonie emporté par le vent,
Lamentable jouet d'éternelle folie,
Sans cesse suspendu sur les bords du néant,
296 MKI.ANr.KS POF.ITIQIKS KT I.ITTKRMRES
I/liommc, lils de la mort! aurore l'uLrilivc
D'un ciel toujours voilé, (rune nuit sans soleil,
Quittera-l-il toujours les douceui's de la rive.
Pour poui'suivi-c sans lin un soni,''e sans réveil?
Lorscjue l'amour lui dit de seudorniir à lombre
Pour vivre leulemeut ses jours qui sont comptés.
Il se jette sans IVein dans d<>s luttes sans nombre
Et dédaigne les biens i)ar le siècle emportés...
Enfant aventureux, sur le fleuve des Ages
Il joue avec la foudre et les flots inconstants ;
Son orgueil, ballot !('> |)ar le cboc des orages.
Heurte son front d'argile au front d'airain du temps.
Insensés! Votre esi)ril iiuloniptalde et rebelle Se livre aux tourbillons ([ui grondent sous vos pas. Vous fuyez le banquet où l'amour vous appelle. Vous agitez dans l'air l'étendard des combats... Quand donc, moi'tels ! ([uand donc dans ces luttes
I l)rùlantes.
Où de riiumanilé s'amoncellent les maux, Susi)endrez-vous les coups d;' ces haclies sanglantes Oui du vieiiv tronc linimiin inutileiit b's rameaux?
Voyez à l'Oi'ient, c<' vieux Ijerceaii du monde, Ces peujiles accroupis aux rayons du srdeil !
Emportés mollement par le courant do Tonde, Ils jettent sur leurs fronts le linceul du sommeil. En vain le canon gronde, en vain la Grèce expire, En vain l'onde du Nil aJjreuve le vainqueur; Ils livrent leur navire au vent qui le déchire, Ils insultent la mort par un rire moqueur. Ployant la tête au joug d'un maître qui les brave, Inertes végétaux sans amour et sans fiel. Ils traînent en chantant la chaîne de l'esclave Et leur âme s'enivre aux parfums de leur ciel...
Souvent, un soir d'été, sur l'aile des nuages, La foudre porte au loin ses vastes roulements; L'oiseau cesse ses chants sur les bords des rivages, Le lion frappe l'air de ses rugissements. Un horizon de feu couvre la nuit profonde : L'homme même un instant se cache épouvanté. Mais bientôt à flots d'or sur ce tableau du monde Une nouvelle aurore épanche sa clarté... Ainsi longtemps encor vous lutterez dans l'ombre, 0 mortels! ballottés par le sort inconstant, Avant qu'à l'horizon sur les peuples sans nombre De laFratcrnih' brille l'astre éclatant...