‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 65 sur 67 · ML .^SALIXE DANS LES JARDINS DE LUCULLUS · texte numérisé non relu

ML .^SALIXE DANS LES JARDINS DE LUCULLUS

l/o.MHRE DE VALÈRE

A qui sont ces jardins?

MESSALI.NK

A moi...

l/OMBRE DE VALÈRE

Tu mens, infâme !

Je connais tes forfaits et je lis en ton ame... Un jour, t'en souvient-il ? nous vînmes tous les deux En sortant d'un festin nous asseoir dans ces lieux. J'étais le possesseur de ce jardin splendide : Ce séjour fît envie à ton âme cupide, Et, dès le lendemain, me frappant sans pitié, Foulant aux pieds les lois d'une sainte amitié. Lâche ! tu me ravis ce superbe héritage Pour y cacher ta honte et ton libertinage... Je reçus de ta main Tordre de mon trépas. Dans un bain préparé...

MESSALINE

Grâce ! n'achevez pas !

Ce souvenir m'accable... Ôh ! ])ai'donnez. Valère ! Ne me maudissez pas...

l'oMHRE de VALÈRE

Arrière, infâme !... arrière!

Ces jardins sont à moi : tu me les as volés. Honte sur toi ! Ces lieux maudits et désolés

308 Mi:i.ANf;i.s poi.iTioriis i:t i.itti:rairep

Dans une heure an plus lard te serviront de tombe... .le te maudis 1

MKSSALINE

Grands dieux! c'en est lait, je succombe... Ouel lion'ible supplice!

LuMHHK DK poppKK, fumaranlc

Et moi. je te maudis !

Le lomljeau le réclame et tes jours sont remplis... Meurs ! mais songe en mourant qu il est une autre vie. On l'on punit la honte, où le crime s'expie !

MESSALINE

Cette voix... Ces accents...

l'ombre de poppée

Ne reronnais-tu pas ■ Celle dont ta fureur ordonna le trépas ? Je suis Poppée... Hélas ! brillante, vertueuse, Un jour je m'attirai ta jalousie affreuse : J'allai dans un banquet on Ion ]ionvoir vainqueur I)evail m'oter la vie et mai'racher Ihonneur... Malheui"! malheur sur toi !... les sombres Kuménides T'attendent i)Oui' punir tes actions p(M'lides... Il aii'ive toujours un moment solennel On. dans sa main de fer broyant le criminel, La justice d'en haut atteint, loi souvei-aine! Ceux fpii sont au-dessus de la justice humaine.

iLf's <iu(ilrr ombres (Usparaissml.)

MESSALINE DANS LES JAKDINS DE LUCUELUS E09

MESSALINH. SClllc (Il Csl UlUl)

Juste ciel ! Quels accents ont frappé mes esprits !

Je crois entendre encore ces mots : — Je te maudis !

Je suis maudite... Hélas ! mes forces m'abandonnent

Et tl'une épaisse nuit les ornières m'environnent.

Mes destins sont remplis : un pouvoir surhumain

Du trépas qui nratlend me montre le chemin.

Et, du sort ennemi déploraljle victime,

A chaque instant d'un pas j'avance vers l'abîme.

Vainement je gémis : sans daigner m'écouter,

Le ciel même s'acharne à me persécuter...

Tu triomphes. Narcisse !... 0 destinée affreuse !

Mourir sans se venger... Je suis bien malheureuse !...

Un seul espoir me reste et ranime mon cœur :

Il faut que je me rende auprès de l'empereui',

Et que, jetant vers lui mon long cri de détresse,

Je réveille en son cœur un reste de tendresse...

Je lui dirai : — Seigneur, vous voyez devant vous

Votre femme qui pleure et supplie à genoux !

Elle implore à la fois et l'époux et le père :

En faveur des enfants pardonnez à la mère !

Qu'ai-je dit? A genoux!... Est-ce là la fierté

Digne de Messaline et de sa majesté?

Sont-ce là les accents de vengeance et de rage

Oue je dois faire entendre à quiconque m'outrage?

Hélas ! il faut pourtant descendre à supplier.

Et choisir de mourir ou de m'humilier...

{Elle se laisse lomber avec accablement.)

LÉPiDA. SU i)iri-<\ cnlvdnl siins l'api'rrcvoir

Souvent dans ces jai'diiis eiiloiirés de mystère Elle guidait ses pas, cri-anle et solitaire, Et cherchait vainement dans un coin ignoré Coidre son r('i)entir nn asile assur*'*. (Juoiqu'cn butte jadis à sa haine implacable^ Je dois la consoler quand le destin l'accable... Elle serait encor reine comme autrefois, Si son esprit aveugle eût ('Coulé ma voix.

MESSALINE, .sT soulcvdnl à demi Quentends-je ? cette voix... Sei'ait-ce vous, ma mère".'

LÉi'iuA, l'embnissanl

Oui, ma lille, c'est moi !... De ta disgrâce amère L'événement fatal est venu jusqu'à moi, Et pour te secourir j'ai volé près de toi... Qu'as-tu fait, dis-le-moi, des conseils salutaires?...

MESSALLNE, inlcî'i'ompaiil

Ei)argnez-moi l'ennui de vos leçons austères ! L'heure n'est pas propice. Oh ! par votre secours Faites qnr dr la mort je pi'éservc mes jours !

LÉPIUA

Ma Mlle, t'-conlc-moi 1 ton cspi'rance est vaine : Le sort t'a condamnée et ta perte est certaine... C'est mon amour pour toi (jui m'a fait accourir. Non point pour te sauver mais t'aider à mourir.

MESSALIM-: DANS LES JARDINS DE EUCULLUS 311 MESS ALENE

0 ma mère !

.rni vu près de cette retraite Des soldats sans pitié qui demandaient ta tète ; Il ne faut pas compter les toucher sur ton sort, Car déjà Tempereur a décidé la mort...

MESSALINE

Déjà, grands dieux !

LÉPIUA

Hélas ! vers ces lieux ils s'avancent... J'entends leurs cris de mort qui dans les airs s'élancent ; Je vois étinceler dans leur cruelle main Le glaive préparé pour te percer le sein.

MESSALINE

O ciel !

Ce n'est pas tout : le peuple dans sa rage Accompagne leurs pas pour t'abreuver d'outrage. Il me semble le voir, dans ses égarements, Exercer son mépris sur tes restes sanglants, le traîner dans la fange et, fier de sa vengeance, refaire en un supplice expier ta puissance... v^oilà ce qui t'attend ! Songe qu'on peut parfois ^ar une belle mort reconquérir ses droits,

312 Mi;i.\N<.i;s i'(ti.iriori;s i:i i.i iikkaihls

De SCS iȈl('s riv.iuv braver la jalousie,

Ml li'()ni|ter leur lii<)iii[>lie eu s'arrachanl la vie!

(Jui ci'ainl le déslionueur ue doit jtas le suJjir...

MESS ALINE

Oue faut-il faii-e alors?

LÉPIDA, truii Ion solennel

Ma lille, il laut mourir !

MESSALiNK, avcc effvoi

Mourir! quand on veut vivre, et qu'on est jeune et belle..- Mourir ! lorsque la joie aux banquets nous appelle... Mourir ! lorsque Tespoir fait palpiter nos cœurs... Mourir! quand, sur nos pas faisant naître ses Heurs, Le plaisir nous sourit, lorsc^ue ramolir nous brûle, Lorsque la vie à Ilots dans nos veines circule ! Oh! loin du bruit des cours qu'on me cache en ce lieu, Mais aux biens d'ici-bas je ne ])uis dire adieu... Je ne veux pas mourir !

LKI>1DA

Quand, i)ar une mort pronq)te, Ou peut avec courage (Mhai)per à la honte, Braver ses ennemis, conserver son honneur, On la doit invoquer comme un libérateur... Celui qui craint la mort n'est pas digne de vivre...

.MKSSALINK

Imai^^esdu tré[)as, cessez de me i)Oursuivre ! Tout i)lutot ({ue la mort...

MESSALINE DANS LES JAHDINS DE LUCULLLS 313

Songe dans un instant Que la honte s'approche et le bourreau t'attend ! Songe, songe à la foule avide de carnage, Oui demande ta tète avec des cris de rage, Et qui, lâche et féroce, ardente à se venger. Ne retarde ta mort que pour mieux t'outrager!

[Elle lai préscnlc un jxjit/nard.) Prends ce fer et péris digne de ta famille !

MESSALINE, Ui l'cpoussanl Ma mère, laissez-moi I

LÉPiDxV, froidement

Non I tu n'es pas ma hllc...

Tu ne veux pas mourir... Ah ! tu crains le trépas! Mais la mort autrefois ne t'épouvantait pas. Quand, grossissant sans fin la liste de tes crimes. Tu répandais le sang de tes tristes victimes... Assise en ton palais, au sein de tes festins, Que de fois tu dictas tes ordres iidumiains. Et tu fis engloutir sous les flots noirs du Tibre Ceux dont le crime était de vouloir être lil)re ! Vainement déchirés, meurtris et frémissants, Vers toi ces malheureux exhalaient leurs accents; Tu riais de leurs cris et ta parole amère Sans pitié pour leur plainte insultait leur misère. Leur supplice sanglant amusait tes loisirs: Savourant lâchement tes criminels plaisirs,

314 Mi:i.\N<;r.s poLrngn.s kt MTTi:n\inKs

Tu jouais l'ollenieut avec leur triste vie. Comme avec un hocliet ijuon prend par fantaisie... Ah! tu crains de mourir... Crois-tu donc aujourd'hui Oue tes jours sont précieux phisque les jours dauti'ui ? Tu pleures, tu gémis... le trépas t'épouvante... L'appai'eil du supplice à tes yeux se i)résenie Maintenant sous rasi)ect des i)lus sombres couleurs... Il en est temps encor, crois-moi ! sèche tes pleurs. Les ennemis sont là, i)rès d'assouvir leur haine: Frappe-toi sans tarder, et finis en Romaine !

{Elle insisle pour qu'elle se frappe.)

MESSALiNE, fivec désespoîr

Je ne puis, laissez-moi !... Je sens mon front pàlii-. La force me manquer et mon cœur défaillir... De vos propos cruels épargnez-moi l'injure ; Chacun de vos accents ranime ma blessure...

{On enlrnd les, cris de morl de la foule qui se rapproche ni.)

LÉpiDA, avec mépris

Puisque ton lAche cœur te trahit, vis encor Ta dernière minute en proie à ton remord ! Il est des criminels qui, remplis d'énergie, Rachètent par h'ur mort les crimes de leur vie: Mais loi, m<'me rn mouraid. lu n'as pas cet orgueil; Tu fus lâche <'n ta vie et (levant ton cercueil... Tu ne sais (|ue g('mir... Tu n'as pas dans tes veines Une iroutte dr sang drs matrones l'omaincs;

messalim: dans f.i:s jaudins di: r.ur.iijA s :U5

T(Mi nom est un opproljrr, et j'ai liontc pour moi D'avoir conçu jadis un monstre t<,'l que toi... Xoii ! tu n'es pas ma lillc !...

(Elle sélolfjne.)

MESSALINH. SClllc

Elle aussi m'aljandonnc!

Dans ces lieux, près de moi, je ne vois plus personne.. Ma dernière espérance est partie à sa voix. Mourir ainsi, grands dieux! c'est mourir mille fois! Mais qu'entends-je?... tout i)rès de moi... dans les té-

[nèbres...

Ici, des glaives nusl... là, des torches funèbres'... Tout mon être frémit de douleur et d'effroi... 0 dieux! dieux tout-puissants!... ayez pitié de moi ! ! !

[La niiil e.s7 loul à fait venue. Les soldais précédés de torches arrivent l'épée à la main. Messaline tombe évanouie.)

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