‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 9 sur 67 · LA MONARCHIE ET LES HOMMES DE LETTRES AU XVII« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE ET LES HOMMES DE LETTRES AU XVII« SIÈCLE

La vie des nations est soumise aux mêmes lois que celle des individus. Comme Tindividu, chaque société a une enfance avec ses tâtonnements et ses faiblesses ; une jeunesse avec ses illusions et ses enthousiasmes ; un âge mûr avec sa sage expérience et ses œuvres éclatantes ; une vieillesse enfin avec ses doutes, ses défaillances et ses chutes.

La civilisation avait eu ses tâtonnements avec le moyen âge, ses illusions et ses enthousiasmes au xvi^ siècle. Au xvii'' siècle, elle va atteindre à son plus haut degré de force et de puissance intellectuelle ; le siècle de Louis XIV va être le zénith resplendissant de la vieille société française.

Le siècle de Louis XIV est mis au nombre des trois ou quatre grands siècles dont l'histoire fasse mention. Le siècle de Périclès avait été l'apogée de la civilisation grecque ; celui d'Auguste, l'apogée de la puissance romaine ; celui de Léon X, l'apogée de la papauté ; celui de Louis XIV devait èlre lapogée de

48 MKF.ANflES POI.ITIOrKS KT MT! KH AlUl.S

la monarchie al)Si)liic. (Ihacunc clo rrs i^^randos (''|)()([ii(^s pai'aîl (Mnir()iin(''0 duiic aurroli^el d'un rorl('i;(' (le gloire. ( ".t'jxMKlaiil . cii les cxainiiiaiil de |tliis j)ivs, il osl aisé do voir (jue les lumières de la })olili({ue el léelal dos eonf{iièlos no furonl pour rien dans eetle r(''|)ii lalion immense.

Oue lui. en elVet. le règne do Périclès pour Alliènes? A rinlérieur, le sophisme el le vice remplacèrent les uKours anlicpies ; la ccMirlisano Aspasie gouverna ri-^lal ; rAr(''opago, ce vieux doposilaire do la sagesse anli([ue. dcxint vénal et ini([ue. Athènes ne ronronna plus (piun peuple d'oisifs ou de bavards, et se moqua tout haut des lois. A Textérieur le Péloponèse se souleva contre TAttiquo, el cette guerre acharnée et désastreuse finit par la prise el la décadence d'Athènes.

Que fut le règne d'Auguste pour Rome? Le commencement en fut marqué par les exils, les proscriptions, les supplices ; le matérialisme lé plus grossier et le despotisme le plus abrutissant en signalèrent la fin. Le Sénat donna l'exemple d'un sorvilisme abject. La vertu. Thonnour, le désintéressement s'évanouirent avec la liberté. A rexlérieur, les légions i\e Varus suivirent en Germanie la défaite la plus sanglante que les armées romaines eussent encore éprouvée depuis les campagnes d'Annibal.

Que fut le règne de Louis XIV poui- la F

' ran co

Commencé dans les troubles do la Fronde, il se termina au milieu dos humiliations el des revers. Lorsque Louis XI\' mourut, la l'i-ancc était ('puisée, les dettes énormes, les front ièi'es menacées, et les dostin(''Os de la monarchie, ('omj)romises par des faiblesses el «les scandales sans c\('mj)lc, allaieid subir une écli|)sc irr(''médiable.

ï.\ MONARCHIE ET EES HOMMES DE LETTRES 49

La vérilable gloire d'iiiio époque nVst donc ni dans les systèmes politiques plus ou moins habiles, ni dans les constitutions plus ou moins passagères, ni dans les faits d'armes plus ou moins éclatants.

Lorsqu'elle détruit au lieu de fonder, la politique est une science funeste; lorsqu'elle n'est pas au service d'une idée féconde, la gloire militaire est la plus stérile de toutes les gloires. La gloire littéraire est seule incontestal)le et sacrée, parce qu'elle seule représente la toute-puissance de l'intelligence, la souveraineté du bon goût et le triomphe des principes éternels sur lesquels reposent les sociétés humaines.

C'est là ce qui nous explique pourquoi, malgré leurs fautes politiques, les règnes de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV furent de grands règnes. Le temps, qui détruit tout, a consacré leur mémoire, parce que leurs travaux intellectuels ont profité à la postérité.

Qu'est devenue cette Athènes de Périclès qui mettait 60.000 hommes sous les armes et qui couvrait de voiles innombrables les mers de la Grèce ? Ce n'est plus aujourd'hui qu'une petite ville presque déserte. Qu'est devenue la Rome d'Auguste, cette cité puissante devant laquelle se prosternait le reste du monde ? Une ville morte couverte de ruines au milieu desquelles s'éteignent les derniers représentants du pouvoir théocratique, qui a lui-même asservi l'Europe. Qu'est devenu le Versailles de Louis XIV, si vivant autrefois, si rempli de merveilles, d'enchantements, de pompes et de prestiges? Sans l'heureuse idée de l'avoir consacré aux gloires de la France, il ne serait plus qu'un immense château abandonné, et ses belles statues de marbre, tristes et mutilées, verse-

50 mi:la>(;i:s poiitiouks et littéraires

raitMil dans son iiiat;iiili(|iu' pai'*' (K's larmos de ro^rcl cl (le (loulcnir pour une époque disparue.

Toutes CCS splendeurs, loules ces merveilles, loules ces grandeurs nialérielles d'une époque se sont évanouies. L'herbe a poussé dans les chanqis où furenl Platée et Marathon ; le hibou a bâti son nid dans les murs croulants et abandonnés qui furent les palais des césars romains ; les (cuvres du i;énie ont seules traversé les âges, illuminant comme un llambeau la mai'che de l'humanité.

Des quatre grands siècles dont nous avons parlé, le x\n^ est peut-être celui qui, au point de vue littéraire, approche le plus de la perfection.

u Enrichi des découvertes des trois autres, dit >. Voltaire, il a plus fait en certain genre que les trois u ensemble. Tous les arts, à la vérité, n'ont point élé u poussés plus loin que sous les ^lédicis, sous les u Auguste et les Périclès , mais la raison humaine en « général s'est perfectionnée. La saine philosophie n'a (( été connue que dans ce temps. Des dernières an- « nées de Richelieu à celles qui ont suivi la mort de « Louis XIV, il s'est fait dans nos arts, dans nos (( esprits, dans nos mœurs, comme dans notre gou- «< vernement, une révolution générale qui doit servir i< de marque éternelle à la véritable gloire de notre « patrie. Cette heureuse influence ne s'est pas même « arrêtée en France : elle s'est étendue en Angleterre ; « elle a excité l'émulation dont avait alors besoin u celle nalion spirituelle et hardie; elle a porté le u goût cil Allemagne, les sciences en Russie ; elle a <' ranimé rilalicqui languissait, et l'Europe a dû sa ])on litcssc cires[)ritde soci<''l(''à la courdc Louis Xl\'. »

La société française, à la lin du wi*^ siècle, ollVait

Page 1