‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 16 sur 56 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

mais enfin ce n’est pas produire, et parfois le sentiment de cette stérilité relative devient une souffrance véritable, presque un remords. « J’ai au fond de moi-même, écrivait-il, une irritabilité maladive qui s’exalte de jour en jour. Parler m’ennuie; parler sans produire le moindre effet m’est impossible. Albert me reproche de parler plus avec les étrangers. C’est que j’ai du moins la sensation qu’ils ont la curiosité de ce que je dirai. Dès que rien ne renvoie le son de vos paroles, on perd la force de rien dire. Après avoir renoncé à la parole, je m’achemine à renoncer à la pensée1. »

Comme c’est bien là le cri mélancolique d’un esprit qui a senti sa force et qui craint de l’avoir dissipée! C’est l’aveu de ce mal que j’essaie d’analyser : le mal de cette paresse active qui s’est épuisée dans les livres et qui se sent comme écrasée de ses acquisitions sans but, de ses conquêtes sans fin et de ses trésors sans emploi. 11 s’est trompé heureusement, et, grâce à d’admirables pages jetées au hasard, ou plutôt à l’amitié, et que l’amitié lui a pieusement rendues, sa pensée ne sera pas morte sans écho, et une élite de lecteurs lui renverrait le son de ses paroles , s’il vivait encore pour cela. Mais enfin il a pu craindre souvent que tout ne fût perdu sans retour; ce sont là de ces rapides instants de tristesse, de désespoir même, auxquels on n’échappe pas quand on a la conscience de ce qu’on vaut, de ce qu’on peut, de ce qu’on aurait fait, si l’on ne s’était pas « noyé sous dix pieds de livres. » — Or assurément il savait ce qu’il valait; sans l’ombre de vanité, il pouvait prendre intérieurement sur lui-même la mesure des œuvres et des auteurs, et garder un juste sentiment de fierté en se comparant à ceux qui réussissaient le plus bruyamment dans le monde. Un jour,

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