IG mars
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vers les derniers temps de sa vie, ce sentiment, longtemps comprimé, éclata dans une page superbe où il ne tient qu’à nous de voir la tardive revanche du talent inconnu contre les œuvres à la mode et les auteurs à succès. « Ne soyez pas si méprisante, écrit-il à une femme distinguée, mais un peu sceptique, à ce qu’il paraît, à l’égard des prétendus beaux esprits qui n’ont rien écrit, soyez un peu moins méchante pour votre prochain obscur. )) Et, rappelant avec à propos la charmante pièce de vers de de Gray, il développe cette pensée du poète, qu’il y a dans les cimetières de village bien des Milton qui n’ont point chanté, des Cromwell qui n’ont point versé le sang.... « Pour moi, je ne passe jamais dans une petite ville de province sans soupçonner qu’il y a là des inconnus qui, dans d’autres circonstances, auraient égalé ou surpassé les hommes qui remplissent aujourd’hui le monde de leur nom. Il y a beaucoup de cacjes où sont des oiseaux qui étaient faits pour voler très haut... Croyez-le : la nature est très riche et il ne lui fait rien que des inconnus de grand talent n’entrent pas dans la gloire. Ils vivent de leurs pensées et se passent de V Académie française... Si le monde était si exactement écrémé que vous le voulez, tout ce qui n’a pas de renommée, c’est-à-dire la presque totalité de l’espèce humaine, serait digne d’un peu de mépris; tout de même qu’il y avait à Athènes un temple au dieu inconnu, il ne serait pas mal d’élever un panthéon aux grands esprits inconnus. Vous êtes terriblement aristocrate, madame1! » 11 est difficile de ne pas sentir là un accent tout particulier, tout personnel, celui des grands inconnus, dont il se reconnaît le frère et l’égal, qui se résignent à ne pas entrer dans la gloire, mais qui prétendent garder leurs droits.
Septembre 1865.
Et il avait raison. Si le goût d’une perfection inaccessible, ce sentiment « d’un idéal placé trop haut qui décourage les suprêmes délicats », l’empêcha de produire une de ces œuvres définitives où un esprit donne sa mesure à l’opinion publique, il n’en avait pas besoin pour faire sentir la supériorité du sien à tous ceux qui entraient en quelque commerce avec lui. Il était un maître de goût, reconnu comme tel, consulté par les écrivains les plus célèbres. Son suffrage était la consécration d’une réputation et d’un livre. Tel auteur en renom, comme M. Saint-Marc Girardin, sollicitait d’avance cette amicale censure avant de rien publier. On nous le montre dans son emploi véritable de directeur fie consciences littéraires. C’était, à ce qu’il paraît, un spectacle divertissant de voir les appréhensions mal déguisées de M. Yillemain, si ombrageux à l’égard de l’opinion, si inquiet pour chacun de ses ouvrages, lorsqu’après avoir mis au jour quelque nouvelle production, il rencontrait pour la première fois M. Doudan et attendait son jugement. « M. Doudan, nous dit-on, jouissait discrètement de cette juste autorité, comme il faisait de toutes choses. Non seulement sa modestie ne l’empêchait pas de se reconnaître juge excellent en littérature, mais il avait la prétention très fondée d’être un merveilleux éducateur des intelligences. Il se vantait d’être plus que personnne habile à faire sortir d’un esprit tout ce qu’il était capable de produire... C’était son don particulier d’étudier pour son compte et d’expliquer aux autres les règles du goût en matière de composition et de style. » Il en a donné des preuves multipliées presqu’à chaque page de sa correspondance, où l’on voit cette faculté en acte, et les conseils les plus justes, les plus fins, les plus délicats en matière de goût, donnés avec une complaisance et une bonne grâce charmantes. On pourrait
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extraire de ces pages quelques préceptes exquis sur l’art d’écrire, qui, sans rien avoir de scolaire ni de pédantesque, présenteraient un vif et piquant enseignement, utile à tous aussi bien qu’à ceux auxquels ils étaient adressés.
Je ne dirai pas cependant, avec M. d'Haussonville, que ce soit là sa faculté maîtresse. S’il y eu a une dans cet esprit si bien doué, où rien n’excède, où tout est si naturellement tempéré, c’est celle de l’observation morale. Là était vraiment son penchant inné, sa supériorité de nature : il avait en lui la vocation du moraliste, dans le sens large et français du mot. 11 était né pour observer et peindre les hommes et pour saisir dans la variété de leur physionomie individuelle l’unité persistante de quelques traits fondamentaux, pour discerner les analogies et les contrastes du personnage humain, pour retracer quelques-uns des jeux de la scène. 11 s’y intéressait au plus haut point. L'homme dans les livres et l’homme dans le livre vivant du monde, ce fut là sa constante étude. La plupart de ses lettres, si l’on met à part les détails intimes'et les affections privées, sont d'inimitables, de ravissants petits chapitres de la comédie contemporaine. Il était là aux premières loges pour la voir et pour en jouir, plus près delà scène encore, dans les coulisses; il a largement profité du spectacle et il nous en a donné une image qui restera. N’y a-t-il pas quelque ressemblance à cet égard, toute proportion gardée d’ailleurs, entre sa situation et celle d’un autre moraliste dont M. Doudan ne me permettrait pas de rapprocher l’illustre nom du sien, La Bruyère? C’était aussi d’une mansarde, c’était de quelque rue aussi obscure (pic celle des Sept- Voies que La Bruyère était sorti un jour pour aller habiter l’hôtel de Condé, comme professeur d’histoire de M. le Duc. C’était tantôt à l’hôtel de Condé, tantôt à Chantilly, qu’il vit pas-
ser tant de personnages de la cour dont il nous a transmis les types dans une immortelle peinture. N’est-ce pas une singulière analogie avec la destinée de cet autre moraliste, notre contemporain, admis de près au spectacle « de la ville et de la cour », plus mêlées du temps de Louis-Philippe que du temps de Louis XIV? N’y a-t-il pas enfin ce trait commun entre les deux auteurs, quel que soit l’intervalle que mettra entre eux la postérité, que tous les deux « écrivent par humeur , que c’est le cœur qui les lait parler, qui leur inspire les termes et les figures, et qu’ils tirent pour ainsi dire de leurs entrailles tout ce qu’ils expriment sur le papier? » — Encore une fois, il n’y a ici qu’une analogie, non une comparaison. Insister sur cette idée, ce serait lui donner des proportions qui la rendraient fausse; mais ce rapprochement s’est présenté naturellement à ma pensée, et je l’ai exprimé comme il est venu.
Il est temps d’introduire M. Doudan lui-même et sans intermédiaire ; mais avant de le faire parler d’après ses lettres, qui sont déjà ou qui seront demain sous les [yeux du public, nous voudrions révéler à ses amis inconnus quelque parties inédites de ses œuvres, et aussi quelques écrits publiés autrefois, injustement submergés dans le grand naufrage du temps et de l’oubli. Il y a là bien des pages marquées du signe le plus authentique du talent, et que l’édition posthume aurait dû, à notre avis, recueillir avec plus d’empressement.
Ce qui me frappe dans tout ce que j’ai lu de M. Doudan, c’est l’art, ou plutôt l’instinct avec lequel, d’une phrase, d’un mot, il agrandit tous les sujets auxquels il touche.
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Il a cette marque du talent original, qu’il ne se traîne pas dans l’enceinte de la question qu’il traite ou du livre dont il parle : sans les perdre de vue, il s’élance au delà; il dépasse d’un coup d’aile ce qui a été l’occa* sion et le point de départ de sa méditation. Personne, d’un essor rapide et naturel, ne s’élève comme lui de l’intérêt momentané et de circonstance à l’idée grande, aux horizons larges, aux points de vue supérieurs. J’en donnerai quelques exemples où se montre bien le mouvement de cette pensée qui en toute chose cherche son niveau et ne le trouve qu’à une certaine hauteur. Dans une excellente notice sur Mme Necker de Saussure, imprimée en 1855 et restée enfouie dans les archives de la famille, tout d’un coup, au milieu du récit de celte vie studieuse et pure, à propos de l’influence qu’exercèrent sur ses écrits une vie plus retirée et une société moins troublée que celle de Paris, éclate, — comme une magnifique dissonance, — cette page où, généralisant la question, l’auteur examine, au point de vue de la production des idées, l'influence des grandes villes et l’action destructive quelles opèrent à la longue sur l’originalité du talent. C’est la contre-partie de cette pensée qu’exprimait un jour le duc de Weimar écrivant à Schiller : « Ce qui est destiné au grand nombre doit être composé dans la société du grand nombre. » — On dirait que M. Doudan répond à cette pensée pour la restreindre et la limiter : « 11 est vrai, dans ces centres de civilisation, les esprits sont plus frappés de plus d'idées à la fois, et s’ils n'ont pas beaucoup d’ardeur naturelle, cette vie qui fermente autour d’eux les provoque à penser. Le concours de tant de sentiments, de vues et d’intérêts divers, continuellement aux prises, donne l’entente de ce qui plaît au plus grand nombre, et développe les qualités nécessaires pour traiter avec les hommes, pour accommoder les pensées
à la mesure moyenne des intelligences ; mais en même temps il n’est pas douteux que les grands foyers de civilisation et d’activité politique diminuent l’énergie du sentiment moral; on y voit passer si vite les opinions qu’on y professait tout à l’heure d’un ton si parfaitement dogmatique, les maximes s’y conforment avec tant de promptitude aux exigences de la conduite ; le flux et le reflux des passions de chaque jour se jouent si hardiment de toutes les vérités, que l’esprit le plus intrépide et le plus enthousiaste se trouble et se décourage à ce spectacle. Cet être bizarre qu’on nomme le monde, dont les formes varient, mais dont la force est toujours la même, atteint chacun dans les régions de l’âme qui sont en apparence les plus inacessibles à l’influence extérieure ; il agit sur sa manière de sentir comme sur sa façon de penser ; il dérobe à chacun une partie de sa propre nature pour l’animer de l’esprit mobile de la foule. Je ne vois pas que les temps les plus anarchiques au premier aspect soient exempts de cet esclavage : l’excentricité devient aussi une mode, et peut-être la plus monotone de toutes, car l’extravagance est ce qu’il y a de moins varié. — Qui peut s’assurer d’avoir l’esprit assez robuste pour résister à ce joug? L'empire du monde n’inspire le talent que par la préoccupation du succès, il tourne en dehors toutes les facultés, et si le foyer intérieur n’est pas d’une ardeur extrême, il pâlit promptement. Je sais que Racine n’avait pas besoin de l’isolemeut pour contempler, comme dans une glace limpide, les traits les plus purs de l’antiquité grecque; je sais que Rousseau, dans le bruit de Paris, et presque dans les salons des encyclopédistes, se recueillait assez pour voir le soleil se lever sur les sublimes entretiens de son Vicaire savoyard; mais qui peut se rassurer par de si grands noms et qui me dira toutes les âmes distinguées, tous les esprits marqués d’abord d’une
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originalité véritable, que l’influence invisible cl toutepuissante du monde a rapidement affaiblis et usés? » Dans un autre ordre d’idées, je trouve à la fin d’un vieux numéro de la Revue de Paris , à l’occasion de la Royauté de 1830, des considérations singulièrement élevées et qui sont de tous les temps, à l’adresse de cette détestable école de diffamation [historique qui jette aux gémonies tout le passé monarchique de ce pays, au nom des ide'es modernes. Ces pages, écrites il y a plus de quarante ans, ont un air d’à-propos qui prouve que les idées justes et vraies ne veillissent pas. Ne dirait-on pas qu’elles ont été inspirées hier ou aujourd’hui» par quelques-uns de ces pamphlets ou de ces réquisitoires haineux qui sont comme un crime de lèse-nation et un attentat sacrilège contre l’histoire de notre pays? Je n’en citerai que quelques traits : « Nos annales ne datent pas de 1789. 11 faut accepter la solidarité des autres siècles, caries Français sont une vieille nation, et ils doivent s’en faire gloire.... On n’a pas d’histoire quand on méprise le passé et qu’on n’en veut pas tenir compte. Si ce qui a été hier n’est pas un peu la raison de ce qu’on fait aujourd’hui, il n’y a point réellement d’histoire ; autant vaut pour les Français l’histoire de Sésostris que celle de François Ier... Ne prétendons plus être une jeune nation née de la fin du dernier siècle. Laissons cela à l’Amérique du Nord, qui s’excuse de tout ce qui lui manque en répétant qu’elle est née au désert et née d’hier. » Et, traçant d’avance à grands traits l’idée qui sera l’idée maîtresse de M. de Tocqueville : « La liberté a besoin d’habitudes et de traditions. Il serait funeste de persuader aux peuples que c’est un essai qui ne date que de la veille. Ce n’est pas une aventurière qui ait commencé sa fortune vers 89; elle est d’illustre et ancienne famille. Sous une forme ou sous une autre, elle est à peu près partout dans notre histoire, moins
fière et moins forte qu’aujourd’hui, mais promettant dès lors ce qu’elle a fait depuis. » Puis portant un regard d’envie sur l’Angleterre, sur cette vertu du patriotisme fidèle à ses anciens souvenirs : « Là du moins, malgré ses révolutions, le pays est toujours la vieille Angleterre. . . C’est une nation fière et sérieuse qui n’entend livrer au mépris des peuples aucune page de ses chroniques. Elle accepte la responsabilité de son histoire. Là tout se tient... 11 en est résulté pour les institutions une merveilleuse solidité; le ciment des années a uni tous ces débris respectés et en a formé comme un rempart indestructible. » Dans ces réflexions, inspirées de si haut, il n’y a pas, à proprement parler, une date particulière qui les attache à un fait momentané, à la circonstance d’un jour; par un mouvement presque insensible, l’auteur s’élève de l’incident à l’idée générale et son style reçoit l’empreinte des vérités durables.
J’ai hâte d’arriver à l’écrit le plus considérable qu’ait laissé M. Doudan, les Révolutions du goût, un opuscule d’une centaine de pages, où la pensée est tellement pressée et condensée en vives formules, qu’il y a là de quoi alimenter bien des écrivains et enrichir plusieurs volumes. Avec son indifférence pour la renommée, M. Doudan avait donné ce petit ouvrage en manuscrit à M. Auguste Poirson, l’un de ses plus anciens amis. Après la mort de M. Poirson, sa veuve a eu l’excellente idée de faire tirer quelques copies lithographiées du manuscrit et c’est peut-être à cette précaution que le précieux opuscule devra d’être sauvé ; il en valait bien la peine. C’est là que M. Doudan a donné la mesure de sa force inventive et de la finesse originale avec laquelle il conçoit et expose ses idées. Les défauts de cet esprit s’y montrent aussi, il a tellement l’horreur du commun qu’il arrive à paraître subtil, parfois même obscur. Une logique secrète gou-
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vernc l’œuvre; il est vrai qu’elle n’est pas toujours facile à saisir, elle dévore les transitions et les faits. Si l’auteur n’avait pas pris soin de faire lui-même des résumés de sa pensée et de nous avertir, en marge du texte, de la suite et de la liaison des idées, nous serions souvent embarrassés pour en reconstruire l’ordre. Dans la rapide analyse qui va suivre, nous nous tiendrons aussi près que possible de l’auteur, de sa pensée, de son style même. C’est l’accent très personnel de cet esprit que je veux faire sentir; c’est sa physionomie que je veux rendre.
Il semble que l’idée première de l’ouvrage soit née de cette question qui revient souvent dans sa correspondance : Pourquoi la Nouvelle Héloïse , après avoir ému tout le dix-huitième siècle, est-elle aujourd’hui si peu en faveur? Pourquoi, après avoir passionné deux ou trois générations, dit-elle si peu à la jeunesse de nos jours? — Ce n’est là que l’occasion présumée de la recherche. Si la question s’est posée tout d’abord sous cette forme, elle s’est aussitôt étendue et agrandie. Comment se fait-il que certains ouvrages, les plus en vogue aux siècles précédents, pâlissent et s’altèrent si vite? Quelles sont les raisons qui les font décliner dans l’estime, ou du moins dans le goût du public? Enfin quelle est la loi ou quelles sont les lois complexes qui règlent la destinée des ouvrages de l’esprit?
Il y a une réponse générale à cette question, c’est que le passé, hommes et livres, est bien loin d’avoir pour nous, soit la clarté, soit la vivacité de ce qui csl de notre temps. Au fond, on n’entend bien que son temps, que sa langue, que ses contemporains. L’homme du passé devient bientôt pour l’homme du présent un étranger qui parle une langue étrangère; mais cette réponse est vague, elle ne peut pas suffire ; ces époques que je ne comprends plus qu’à demi ont-elles connu la vraie beauté littéraire?
S’il est vrai que ce qui plaît, à une génération n’est plus entendu par une autre, ce charme qui est si fugitif, qui a disparu tout à coup, n’a donc rien de réel? Si ce qui est beau un jour n’est plus beau un autre jour, c’est donc que le beau n’est rien de solide, d’absolu, comme disent les philosophes, c’est donc qu’il est une affaire de mode et n’a pas de fondement plus réel qu’une sensation momentanée, une disposition du tempérament, une fantaisie, un caprice. Mais peut-être le beau a-t-il été donné par privilège à une époque, et toutes les autres époques en ont-elles été privées? On ne peut raisonnablement le croire. Le beau doit se rencontrer, à des degrés divers, dans toutes les civilisations. Nous revenons à cette question toujours obscure et agitée : pourquoi la littérature des autres âges, à quelques exceptions près, nous dit-elle si peu, et comment comprendre que ces œuvres, que nous sommes portés à dédaigner, aient inspiré légitimement à nos pères ces sentiments d’admiration qub nous avons peine à nous expliquer à présent?
La solution de ce problème inquiétant et irritant doit être cherchée dans ce principe que le beau, dans ses diverses manifestations, dépasse de beaucoup en grandeur, en variété, en fécondité, l’intelligence et l’imagination de chaque homme, de chaque siècle, et même de tous les hommes et de tous les siècles. Cette mobilité des goûts dans les générations tient à la variété des sources où l’homme puise les idées et les formes du beau, et qui ne peuvent jamais être possédées d’une seule et puissante étreinte ni par un génie, quel qu’il soit, ni par un peuple, ni par une race. Ces sources multiples du beau, c’est la nature d’abord, dans ses tableaux gracieux ou terribles, diversifiés à l’infini, et dont chaque trait, chaque nuance épuise l’activité des esprits les plus actifs et les plus profonds; c’est l’homme
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lui-même, non moins varié, non moins profond que la nature, c’est sa grandeur individuelle et aussi sa grandeur dans l’iiistoire, spectacle inépuisable que personne n’osera se vanter d’avoir saisi dans son étendue et dans ses incessantes transformations; c’est, la science, qui par ses horizons toujours plus larges, par ses points de vue toujours plus hauts, passionne l’esprit et le remplit d'ardeur, en renouvelant en lui les sources de sa fécondité. Ajoutez à cela la multiplication presque indéfinie des formes du beau s'excitant, ou mieux s’engendrant les unes les autres, — le travail de l’imagination éveillé et animé par les obscurités du passé et le lointain des âges écoulés dont le tableau change sans cesse, et suivant la distance et selon le point de vue d’où on le regarde, — les familles des hommes se perpétuant, sous des traits nouveaux, comme on le voit pour les grands esprits du siècle de Louis XIY, modifiés par l’étude de l’antiquité grecque, créant des figures de l’éternelle beauté, qui ne sont tout à fait ni l’antiquité grecque ni le pur esprit de la France du dix-septième siècle. Voilà à combien de sources diverses se rajeunissent les littératures. « Tout, dans ce vaste monde qui nous environne, excite l’imagination, lui suggère l’idée du beau, et lui fournit de nouvelles couleurs pour essayer d’en donner quelque nouvelle image. La nature par son sourire éternel et changeant, les sciences dans ce progrès qui va vers l’inconnu et de l’inconnu à l’infini, l’âme de l’homme agitée sans cesse de nouveaux mouvements par une force mystérieuse qui le pousse il ne sait où, ces arts qui par un trait, par un son font voir des mondes nouveaux, ces bruits inspirateurs qui sortent de la tombe des nations qui ne sont plus, et qui en disent plus que ces nations n’en ont dit dans toute la force de leur vie sur la terre, ces traditions mêlées de l’idéal, reproduisant
sans épuisement des formes inattendues, tout cela apportant avec le cours des âges de nouvelles manières de voir, de sentir, de réaliser la beauté, où est l’esprit de l’homme, capable de concevoir, d’éprouver à la fois, d’embrasser d’une seule vue toute cette richesse de sentiments et d’impressions? On peut bien écrire une histoire des arts ou de la littérature, mais nul homme, nulle génération n’est assez forte, n’a pour ainsi dire une assez vaste sensibilité, une imagination assez compréhensive pour jouir en détail de cet immense spectacle. »
Là est l’explication de la difficulté qui embarrassait notre esprit et l’inquiétait comme par une sorte de contradiction; c’est la solution du problème prise à la source la plus élevée. L’homme est mobile et fini, il est curieux et oublieux, son génie est exclusif, local, si je puis dire, et partiel; de là son impuissance d’embrasser à la fois toutes les formes du beau; il faut bien s’y résoudre, chaque génération ne voit qu’un côté du beau, il faut que ce vaste empire soit partagé dans le temps entre les diverses générations. On va nous montrer maintenant à quelles conditions et sous quelles réserves.
Les conditions de ce renouvellement perpétuel du sentiment du beau dans le monde et de la diversité du goût à travers les âges, sont les changements multiples, les modifications intimes qui s’accomplissent dans l’histoire d’un peuple. Sous l’effort inévitable et continu du temps, quelquefois par des secousses soudaines, les coutumes, les mœurs, les préjugés, les croyances changent; les langues s’altèrent, les connaissances s’étendent ou s’effacent, et suivant ces vicissitudes, les hommes tournent leur intelligence et leur imagination vers un certain point de l’horizon intellectuel ; chaque génération reçoit ainsi des circonstances extérieures ou des conditions intimes de son histoire un tour d’imagination et d'esprit qui ne
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la rend attentive qu’à un ordre de beautés. L’auteur analyse, avec une rapidité qui ne l'empêche pas d’être précis dans sa brièveté, l’influence des religions dans cette variation des formes du beau, l’effet des traditions d'un peuple, celui des institutions politiques, celui des langues surtout : on ne pense vraiment que dans sa propre langue, celle qui s’est formée avec nous et pour nous, à l’image de tous les faits et de tous les sentiments nouveaux qui nous ont rendus, par exemple, nous autres hommes du dix-neuvième siècle, autres que les hommes du dix-huitième ou du dix-septième siècle.
On voit la portée de ces considérations, on en devine les résultats : nous voyons se dessiner peu à peu devant nous et se détacher en pleine lumière les lois qui règlent les révolutions du goût. Ces lois dépendent de ces trois grands faits qui n’avaient jamais été saisis d’un coup d’œil aussi juste et liés entre eux d’une main aussi ferme : la variété des sources du beau, les limites de l’esprit de l’homme incapable d’en saisir l’ensemble et la diversité complexe, enfin les mobiles qui, suivant les temps, rendent les nations exclusivement attentives à une seule page du livre ouvert devant leur esprit, tout ce cortège changeant d’associations secrètes qui, dans un temps, chez un peuple comme chez un individu, servent à lui donner l’idée du beau et s’unissent invinciblement à celte idée. — Voilà toute une philosophie de l’histoire de l’art et de la littérature, qui, sans aucune prétention ni à une découverte des ressorts cachés du monde moral, ni à la rigueur des déductions logiques, sans faste métaphysique, sans aucune des allures arrogantes et impératives d’un système, sans étalage de connaissances empruntées à la physiologie ou à la chimie, enfin sans aucune formule de magie blanche ou noire tirée des officines allemandes, explique les apparentes contradictions dans les variations
du goût, résout tout un ordre de questions intéressantes et nous laisse dans l’esprit des résultats clairs et positifs, qui constituent une acquisition nouvelle, un progrès véritable.
Suivrons-nous maintenant la variété des conséquences qui sortent naturellement de son principe et qui en démontrent la justesse par sa fécondité ? Indiquons au moins d’un trait rapide une des principales applications que l’auteur fait de son idée. 11 ne faut plus s’étonner, comme nous le faisions tout à l’heure, de la mobilité du goût en littérature, puisque l’homme est mobile lui-même comme l’histoire, et qu’il ne peut admirer pleinement que ce qu’il voit et ce qu’il sent en rapport direct avec son tour d’imagination et d’esprit. Il faudrait plutôt chercher pourquoi certains ouvrages se transmettent de race en race, de générations en générations, sans épuiser l’admiration des hommes. Il faut distinguer, en tout ordre d’œuvres, celles qui durent et celles qui passent, mais rien ne se perd absolument pour cela, tout ne périt pas de ces formes passagères du beau. Une des belles lois qui règlent l’économie du monde intellectuel et moral est celle qui forme des goûts en apparence mobiles et successifs des hommes, un trésor de civilisation s’accroissant sans cesse avec la suite des âges.
11 y a toute une classe de grands artistes, d’écrivains très distingués, qui passent. Ce sont ceux qui ont eu précisément le plus de vogue dans leur temps, parce qu’ils ont été les interprètes de ce temps, parce qu’ils ont exprimé avec plus de netteté, ou de vivacité, ou de vigueur, ce que tout le monde autour d’eux a senti confusément, parce qu’ils ont reproduit avec les séductions du talent ce qui agitait sourdement un pays, ou un siècle, ou une génération, en ajoutant à ces instincts nouveaux la partie communicable de leur originalité personnelle.
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Ces hommes, ces interprètes privilégiés, ont exercé une action profonde sur leurs contemporains; semblables en tout, mais supérieurs à leur temps, ils l’ont développé dans son sens propre. Voyez Diderot s’animant des idées, des aspirations, des instincts du dix-huitième siècle et répandant d’un souffle ardent sur ce siècle la flamme qu’il en a reçue. Ces génies passagers parlaient admirablement la langue de leur temps, et cette langue a changé; le temps a passé sur le coloris de leurs tableaux, leur esprit s’est pour ainsi dire envolé; toutes les relations qui les mettaient dans un rapport intime avec leurs contemporains n’existent plus pour nous; nous restons froids pour eux. — Voyez au contraire l’autre race des grands esprits, ceux qui sont destinés à vivre toujours et que l’auteur peint en quelques traits, les grands hommes proprement dits, « qui habitent les Panthéons de la postérité, qui sont les vraies images de l’homme éternel et qui marquent, comme de statues magnifiques, les routes de l’humanité et toute la suite de son histoire? » À quoi doivent-ils ce privilège de durer, tandis que l’autre race d’esprits qui vit à côté d’eux, souvent audessus d’eux, dans un temps, passe et descend insensiblement dans l’ombre? C’est qu’ils sont destinés par leur nature et leurs facultés à donner une forme dernière et définitive aux idées qui méritent de vivre, à les dépouiller de ce qu’elles ont de périssable en les passant au feu du génie, à les élever à la pureté de l’idéal, à les faire entrer dans le trésor définitif, dans le patrimoine de l’humanité. Ce sont là les vrais grands hommes, les ouvriers de la civilisation, ceux surtout par lesquels le passé ne périt pas et la chaîne des générations n’est pas interrompue. Leurs ouvrages sont les exemplaires immortels de tout ce qui fut et doit survivre dans ce que nos pères ont senti et pensé. Ils disent avec autorité ce que la
famille humaine éprouve et éprouvera éternellement. Ainsi naissent, ainsi vivent, pour ne plus mourir, les grandes œuvres. A ce signe, vous reconnaîtrez ces beautés éternelles, qu’on a longtemps appelées classiques, qui parlent à toutes les générations, dans un langage toujours intelligible, des sentiments permanents de l'humanité.
Telle est la conclusion de cet écrit abondant en considérations profondes, animé, débordant d’un amour enthousiaste pour la vraie beauté, dans lequel se détachent en relief quelques pages dune vigueur et d’une grâce, d’un éclat solide et substantiel où se révèle un maître. Je connais bien peu de livres de ce temps où soient répandues, d’une main plus prodigue en si peu d’espace, plus de ces suggestions profondes, de ces semences d’idées auxquelles il eût fallu si peu de chose pour leur faire produire une magnifique moisson : un peu d’ambition personnelle, non pour soi, mais pour ses idées, peut-être aussi une délicatesse moins superbe à l’égard du public, un effort plus prolongé, le courage du livre au lieu de l’effort rapide de quelques pages. On voudrait que le sillon tracé si droit, ouvert si profond, eût été poussé plus loin, jusqu’aux dernières limites du champ découvert et conquis,
On comprendra mieux maintenant le regret que j’exprimais au commencement de cette étude sur la singularité du choix qui a écarté des Mélanges ce morceau capital, quand on aurait dû lui faire une place d’honneur. Je croirais difficilement, si l’espace de ces deux volumes semblait trop restreint, qu’on n’eût pas mieux fait de laisser en portefeuille quelques-unes de ces deux cent
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quarante-trois lettres, dont chacune a sans doute son intérêt, mais souvent un intérêt de circonstance et de personne. On affaiblit l’effet d’une correspondance quand l’auteur n’est pas Voltaire ou Napoléon, quand il n’a pas touché aux grandes choses de l’histoire ou qu’il n’a eu qu’une sphère d’action limitée, en donnant indistinctement tout ce qui a pu sortir de sa plume. Je n’exclus pas par là bien entendu ce qui est familier. Il y a telle de ces lettres de M. Doudan qui ne traite que de choses intimes, domestiques, enfantines même, mais avec un charme si expressif et si piquant que je ne voudrais à aucun prix qu’on nous en eût privés. Je ne parle et ne veux parler que des lettres de pure politesse ou de complaisance, qui grossissent inutilement le volume et qui ont été déjà l’occasion cherchée par quelques lecteurs peu bienveillants d’exercer leur critique facile en oubliant le reste.
La vocation de M. Doudan, l’emploi spontané de toutes ses facultés était là, dans la conversation écrite ou parlée. Il y est incomparable; tout sujet, toute occasion lui est propice pour penser tout haut et jeter, au hasard de la plume, les réflexions les plus fines, les traits de mœurs, les anecdotes qui peignent, des jugements d’une justesse saîssissante ou d’un surprenant relief. Ici ses défauts mêmes lui deviennent des qualités : son horreur pour l'effort prolongé donne à ses pensées une rapidité qui les emporte à leur but, sans fatiguer ni ralentir l’entretien; il a ces grâces négligées, cette nonchalance du style qui sont battrait d’une lettre, qui seraient le péril d’un livre; il s’abandonne sans scrupule et sans remords à cette verve d’ironie éblouissante qui jaillissait si naturellement chez lui et par laquelle il aimait à châtier toute déclamation de parole ou d’attitude, l’emphase, l’affectation, tout ce qui était antipathique à sa nature esthétique, à
ce sens exquis, mais facile à blesser, de la justesse et de la mesure. On a parlé quelquefois de la susceptibilité de M Doudan, des ombrages qu’il prenait d’une parole ou d’un argument dans les conversations que l’on avait avec lui, de ces rapides colères d’esprit qui l’emportaient et l’agitaient un moment dans les discussions. L’observation est juste; cependant on aurait tort de croire que c’était la contradiction qui l’irritait; il était loin de la craindre et de la fuir; elle l’excitait et ne l’irritait pas. Ce qui troublait sa bonne humeur et altérait même sa bienveillance, c’était non pas la personnalité de son interlocuteur, mais au contraire l’absence ou l’altération de cette personnalité, ou bien quand cet interlocuteur couvrait sa pensée sous des arguments d’école et des idées convenues, ou bien quand il tentait de paraître autre qu’il n’était, de parler au-dessus ou en dehors du ton qui lui était naturel, de forcer le diapason de son esprit. C’étaient là les fautes qu’il ne pardonnait pas : au fond, il n’était intolérant que pour les notes fausses ou l’obscurité prétentieuse, comme doit l’être tout esprit amoureux d’harmonie et de lumière.
La période la plus active de cette correspondance ernbra'sse trente-six années environ, de 1836 à 1872. Dans ce long espace de temps, il n’y a presque pas un événement de l’ordre politique ou littéraire qui n’ait laissé sa trace, qui n’ait éveillé une vibration dans ce vif esprit. Comment pourrait-il en être autrement avec des correspondants tels que M. Guizot, M. Piscatory, M. Saint-Marc Girardin, M. d’Haussonville, M. Albert de Broglie, ou des femmes telles que Mme la baronne Auguste de Staël, Mme d’Haussonville, Mme la marquise d’Harcourt, Mme du Parquet, Mme Donné? Une des parties les plus curieuses de la correspondance est celle qui est adressée à un ami inconnu des nouvelles générations, M. Raulin, mort en
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1850, un de ces hommes rares qui semblent consacrés au culte de l’art et des idées, tout en vivant de la vie des autres, tout en poursuivant une carrière, administrateurs, secrétaires généraux, conseillers d’État. — Ces lettres sont comme un dialogue perpétuel et charmant entre deux amis qui disputent toujours, en s’aimant toujours davantage, sur la contrariété de certains de leurs goûts. On se figure sans peine ce M. Raulin tel qu’il devait être, attirant M. Doudan par des affinités de nature et l’excitant à la controverse par son goût archaïque en art, par sa recherche inquiète des formes particulières de la beauté et de la vérité, par son romantisme subtil, qui remontait par delà le moyen âge jusqu’aux madones byzantines. Rien n’est plus agréable que cette discussion qui recommence toujours, que tout sujet ranime, et qui ne s’achève qu’à la mort de M. Raulin, racontée par l’ami survivant avec une émotion qui fait de cette lettre la plus simple, la plus touchante, la plus enviable des oraisons funèbres.
Un des personnages dont le nom paraît le moins dans la suscription des lettres, c’est le duc de Broglie : il ne faut pas s’en étonner, puisque M. Doudan ne quitta presque jamais, et seulement à de courts intervalles, l’hospitalité de cette famille qui était devenue la plus chère habitude de sa vie; mais on peut dire que la noble et pensive figure du chef de la famille domine et plane sur toute cette correspondance. On sent dans chaque lettre la présence de cette grave personnalité, qui inspirait autour d’elle un sentiment profond formé de sympathie et de respect. Les historiens et biographes futurs viendront chercher ici bien des traits expressifs pour rendre cette physionomie. — Quelle sollicitude, quel dévouement, inspirent cette lettre où M. Doudan raconte à Mme la baronne de Staël les efforts qu’il a faits pour réconcilier le duc de Broglie avec la vie, après le coup
qui l’a frappé jusqu’au fond de l’âme ! C’est au mois de mars 1840, à un de ces moments d’instabilité ministérielle où M. de Broglie est en vain sollicité de toutes parts, sondé, consulté parles partis en présence dans la Chambre et s’agitant sur toutes les avenues du pouvoir. « Quant à sa disposition personnelle, écrit M. Doudan, je le trouve toujours trop porté à donner sa démission de tout au monde et à s’engager irrévocablement à ne se plus jamais mêler de rien activement. Je ne désire certes pas qu’il reprenne jamais cette redoutable activité des affaires, il ne faut pas se faire des chagrins de chaque jour, alors qu’on n’a plus rien qui les fasse oublier chaque jour; mais je le détourne cependant de mon mieux de rien dire d’irrévocable sur cette question des affaires publiques. On ne sait jamais soi-même V effet de telles paroles sur V imagination. Quand les vœux sont prononcés, les grilles légères du couvent paraissent tout à coup pesantes et serrées, l’air semble ne plus passer à travers.... Il faut, tant qu’on vit, un mobile, extérieur quelconque. La vie intérieure toute seule ravage et abat tout ensemble. On a besoin des distractions qu’on méprise ; elles font revenir avec plus de force et de plaisir dans la solitude.... J’aime mieux qu’il reste à M. de Broglie le tracas du monde et qu’il s’en plaigne, et qu’il en souffre, que s'il venait à sentir aussi que la solitude est vide. L’ennui du monde fait espérer quelque chose de l’isolement; l’isolement face à face fait descendre encore plus avant dans les amertumes de la vie. »
Le remède cherché par M. Doudan vint quelques années plus tard, sous la forme d’un grand travail philosophique, préparé, conduit avec une patience et un soin scrupuleux. Sous la discipline du travail le plus austère. M. de Broglie reprit toute l’élasticité de son esprit, longtemps raidie et paralysée par la douleur : « C’est un
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ressort que nul poids ne peut rompre désormais, écrit le témoin de sa vie. Cette force est certainement un don naturel, mais il est certain aussi que les ailes repoussent tous les malins à ceux qui vivent dans la régie. Ils ne portent jamais que le fardeau d’un jour à la fois.... La méthode dans la vie agit un peu à la façon d’un cric sur une lourde pierre ; après chaque effort, comme après chaque journée, il y a un temps d’arrêt et un repos. On soulève ainsi, sans épuisement, des masses énormes à de grandes hauteurs1. » Oui, c’est bien ainsi que se doivent porter, que se peuvent soulever les poids les plus écrasants de la pensée et de la vie. Les grandes entreprises de l’esprit ne sont possibles qu’avec cette division exacte du temps qui le multiplie et le féconde. Les grandes douleurs ne deviennent supportables que si l’on fait effort pour donner à chaque heure son emploi utile et régulier. Sans cet appui de la règle qui nous aide à porter notre fardeau de chaque jour, nous tomberions écrasés sous lui, à chaque pas.
Qu’on nous permette de ne rien dire de la partie politique de cette correspondance, si riche en aperçus et en points de vue de tout genre. Bien que M. Üoudan ait sa manière très personnelle de voir, de juger et de sentir en ces matières, le fond de ses idées est connu d’avance. C’est la politique du cercle où il vit, et auquel il s’est attaché, précisément parce qu’il s’est senti, sur presque tous les points, en harmonie avec ce milieu. Tous les événements de la royauté de 1850, de la seconde république et du second empire, sont analysés et jugés comme on prévoit qu’ils doivent l’être, avec les doctrines et les habitudes d’esprit naturelles à la société dont il fait partie. M. Doudan est essentiellement un libéral, ami de la ré-