BOULEVARD SAINT-GERMAIN
Droits de propriété et de traduction réservé»
JOSEPH JOUBERT
Dans un tableau général de la philosophie française an dix-neuvième siècle, dont l’idée m’a souvent tenté, et en vue duquel j’ai tracé, à titre d’essais, quelques esquisses partielles, il devrait y avoir une place à pari, un coin intime et réservé du tableau où seraient groupés ces inspirateurs d’idées, ces conseillers intimes du génie, philosophes d’instinct et de sentiment plus que de doctrine, écrivains non pour le public, mais pour eux-mêmes, qui se sont tenus comme dans l’ombre des grandes renommées par excès de modestie ou par une sorte de noble pudeur, de répugnance aux artifices et aux violences de la célébrité.
Au premier rang de ce groupe d’élite se placerait Joseph Joubert, ce doux rêveur qui fit si peu de bruit dans le monde pendant qu’il vécut, inconnu, ou à peu près, en dehors du cercle intime où s’écoulait son âme avec sa vie en longs entretiens qui n’étaient guère que des méditations parlées.
Qu’est-ce que la destinée littéraire de Joubert, si on met en regard celle de son ami Chateaubriand? De celuici on peut dire qu’il est entré de plain-pied dans la gloire. L’éclat impérieux du talent, l’instinct ou l’art de la mise en scène, le prestige des brillantes nouveautés de senti-
ment on d’idée exagérées par le relief de l’expression, une certaine harmonie préétablie avec les tendances de l’esprit public et qui double l’effet du génie même par l’à-propos des œuvres, voilà ce qui assure à certains écrivains une prise de possession immédiate de la renommée. Leur apparition est un avènement, leur marche un triomphe. Les réclamations et les murmures se perdent dans le bruit, grandissant de l’apothéose. Voyez comme Chateaubriand conquiert rapidement son époque et comme il la domine! comme il prolonge son empire jusqu’aux approches de notre génération ! 11 est vrai que ces exagérations de succès, ces anticipations d’immortalité subissent d’implacables retours d’opinion. La réflexion finit par prendre ses revanches sur les surprises de l’enthousiasme. Bien des'choses sont remises en question. Arrive un jour où la justice littéraire n’a plus qu’à se défendre des entraînements contraires. Voyez encore Chateaubriand. Que d’atteintes à sa gloire posthume! La statue du demi-dieu est encore debout; mais que de nuages amoncelés autour de ce front olympien, et comme déjà le rayon a pâli !
Pendant que ces conquérants prennent d’assaut la gloire et s’établissent du premier élan au sommet d’un siècle, plus d’une intelligence d’élite, l’égale à certains égards de ces victorieux, médite ou rêve à l’écart des chemins où passe le bruyant triomphe.
Il y a ainsi, à côté et en dehors de la voie triomphale, de ces méditatifs auxquels la foule ne prend pas garde, mais qui jugent admirablement la foule et ses idoles, qui, sans refuser au génie l’admiration à laquelle il a droit, ne veulent être ni dupes ni complices des apothéoses, qui se retirent avec une sainte horreur loin des sentiers battus et du tumulte humain, qui, au lieu de se produire, se concentrent, au lieu de se disperser se re-
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cueillent, qui, jouissant d’eux-mêmes cl de leur pensée, ne l’excitent pas à se répandre au dehors par une fécondité artificielle, mais la laissent se former lentement, élaborer sa sève, et la recueillent goutte à goutte, n’en prenant que la plus pure essence et la condensant en sagesse exquise.
Ils ne peuvent pourtant pas si bien tenir leur sagesse cachée qu’elle n’éclate par quelque endroit, et* ne se révèle par quelque signe d’un jugement supérieur. Aussi arrive-t-il que ces grands esprits silencieux sont bientôt investis, malgré eux-mêmes, en dépit de leur ingénuité sincère, à cause d’elle peut-êlre, d’une sorte de magistrature d’idée et de goût dont personne ne songe, dans le cercle où elle s’exerce, à vérifier les titres, et dont on accepte d’autant plus volontiers les arrêts qu’elle ne les impose pas; mais il y a loin de là à la gloire. Que de temps faut-il, quel concours de circonstances propices et de dévouements passionjiés pour que le monde s’habitue à ces noms nouveaux qui se sont toujours tenus à l’écart de lui et ne lui ont rien demandé que son facile oubli ! 11 semble que le public veuille, par sa lenteur à les accepter, se venger de ces réserves excessives qui ne sont pas sans quelque air de dédain. Il y a ainsi autour de ces noms comme un cercle d’ombre qui ne s’élargit qu’avec peine, par de longs efforts.
Il n’entre pas dans ma pensée de recommencer ici ce qu’a si heureusement accompli, pour la gloire de Joubert, un maître incomparable dans l’art des portraits littéraires. Je ne prétends qu’à marquer exactement la place que Joseph Joubert devra occuper un jour dans une histoire de l’esprit français au dix-neuvième siècle, sur les confins des deux âges, se rejoignant d’un côté à Diderot par ses origines et ses premiers goûts, de l’autre à Ballanche et même à de Bonald par l’amitié des derniers
jours, mais retenant dans la diversité errante de ses sympathies et de ses goûts sa direction propre et originale.
Nous n’avons donc pas à raconter par le détail cette vie tout intérieure, concentrée dans les devoirs de la famille et dans quelques relations choisies, traversée par de fréquentes maladies ou plutôt par une longue et unique maladie qui augmenta encore chez Joubert le goût de la retraite, la passion de vivre avec les livres plus qu’avec les hommes. Hormis deux ou trois épisodes fort courts, un entre autres de quelques années pendant lesquelles l’estime de M. de Fontanes impose à Joubert les fonctions de conseiller de l’université, il n’y eut, à vrai dire, dans cette existence, à travers cette époque si troublée qui va de la révolution jusqu’au milieu de la restauration, d’autres événements que des événements d’idée ou de sentiment. 11 suivit des yeux et du cœur, sans aucune tentation d’envie, la destinée de son ami Fontanes, porté aux plus grands honneurs par le cours propice des circonstances et par la brillante facilité de son esprit, tout en dehors; il accompagnait de ses vœux la navigation aventureuse de Chateaubriand à travers les orages et les écueils où se complaisait ce vain et charmant génie.
Ni à l’un ni à l’autre il n’épargnait les conseils les plus sévères, gardant à l’égard de la puissance et, ce qui est plus difficile, à l’égard de la gloire son franc-parler, en usant à propos, mais avec force, toujours consulté, écouté avec la plus flatteuse déférence, rarement suivi. N’est-ce pas après tout le sort de la raison en ce monde? On aime à prendre son avis, mais c’est à la condition de se dispenser de le suivre, quand il nous contrarie, ou de n’y revenir que trop tard, quand l’imagination et la passion nous ont cruellement égarés ou trahis.
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Quel emploi j)lus difficile que celui de mettre d’accord toutes ces intelligences et ces talents si divers : MM. Pasquier, Molé, Chênedollé, Gueneau de Mussy, deFontanes, de Donald, Chateaubriand? C’était précisément là le rôle accepté par Joubert, si je ne craignais d’appliquer ce terme à un homme si naturellement ennemi de ce qu’un pareil mot comporte. « Paisible société, dit-il lui-même, où n’avait accès aucune des prétentions qui peuvent désunir les hommes, où la bonhomie s’unissait à la célébrité, où, sans y penser, on se faisait une occupalion assidue de louer tout ce qui est louable, où l'on ne songeait qu’à ce qui est beau. » C’est au sortir de ces réunions que Joubert résumait sa pensée sur la conversation . « 11 faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer. — L’attention de celui qui écoute sert d’accompagnement dans la musique du discours. — 11 faut porter en soi cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées d’autrui. »
Nous pouvons nous faire une idée juste de ce qu’était Joubert au milieu de ses amis d’après celte page des Mémoires d'outre-tombe, qui porte la date de 1801. C’est tout un portrait enlevé par le peintre, avec quelle verve brillante et quels traits décisifs! « Plein de manies et d’originalité, Joubert manquera éternellement à ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu’on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n’était aussi troublé que lui ; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu’il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu’il avait prises pour se bien porter, car il ne
pouvait s’empêcher d’être ému de leur tristesse ou de leur joie; c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu seul sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement pendant ce silence et ce repos!... Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à cœur de La Fontaine, il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons et qui n’exécute aucun air. » Mme Victorine de Châtenay prétendait qu'il avait Vair d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme elle pouvait. »
Le lien de ces réunions était Mme de Beaumont, cette fille de M. de Montmorin à laquelle s’attachait un charme étrange. Elle avait sa légende. On disait tout bas, de crainte d évoquer des souvenirs lugubres (l’assassinat de son père, tombé sous le couteau des septembriseurs), qu’elle n’avait elle-même échappé dans sa fuite à la pitié dédaigneuse d’un comité révolutionnaire que par la pâleur mortelle empreinte sur son visage, et qui semblait dispenser le bourreau de faire son œuvre. Elle avait vécu pourtant en dépit de ce pronostic sinistre, mais en gardant juste ce qu’il lui fallait de vie pour ne pas mourir. Quand elle paraissait au milieu de ses amis, c’était une apparition presque aérienne que Joubert comparait à ces figures d’Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d’un corps. On dirait que les affections qu’inspirent ces êtres presque immatériels, qui ne touchent à la vie que par l’émotion et la souffrance, se doublent par cette fragilité môme qui semble
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en mesurer la rapide durée, et s’accroissent par cette délicatesse excessive qui donne l’illusion d’aimer une âme pure.
Mme de Beaumont était au plus haut degré une inspiratrice. C’est prés d’elle qu’en 1797 Chénier avait écrit cet admirable discours sur la calomnie où il protestait avec de si nobles accents contre le bruit infâme qui lui imputait la mort de son frère André. Chateaubriand, Mme de Staël, faisaient à ce goût si pur les premières confidences de leur génie.
Mais sur personne le charme n’agissait aussi profondément que sur Joubert. 11 pensait, il écrivait pour elle. Elle valait pour lui tout un public, elle était le public même. Son biographe a remarqué que tout le temps que dura la liaison de Joubert avec elle, de 1794 à 1805, les cahiers où il inscrivait ses pensées étaient plus vite remplis, plus fréquemment renouvelés, plus remarquables par le nombre et la finesse des aperçus. La source jaillissait plus fraîche et plus abondante.
Ses lettres à Mme de Beaumont, même celles qui touchent à des particularités intimes de sa vie, ont une grâce attendrie qu’il n’eut qu’une fois à ce degré. On y sent, pour ainsi dire, la joie des idées, le plaisir qu’elles ont à se produire devant une personne souverainement aimable, sous leur plus beau jour, le plus naturel et le plus vif. Plus tard, après la mort de son amie, Joubert aura un commerce suivi de lettres avec Mme de Vintimille. — Il y aura bien de la grâce encore dans ces lettres, le charme primitif n’y est plus; il y a plus de galanterie de manières et de ton, on n’y sent plus cette émotion secrète et communicative, cette vivacité douce, intarissable, où se marque la consécration intérieure d’une âme à une âme choisie entre toutes. C’est le même style pourtant, la même perfection, la même subtilité
exquise : rien n’y fait; Mme de Vintimille a pu s’v tromper ; le lecteur qui compare avec sang-froid jugera qu’elle n’est pas aimée comme l a été Mme de Beaumont. Ces sentiments profonds qui s’emparent de tout l’être ne se recommencent pas.
Y a-t-il un rôle plus enviable et plus attachant pour une femme d’élite que celui que Mme de Beaumont a rempli auprès de Joubert, conscience littéraire, autorité adorée, encourageant la timidité de sa pensée à sortir d’elle-même, excitant les secrètes langueurs, contraignant l'esprit à produire ce qu’il peut, le talent à montrer ce qu’il vaut, le récompensant d’un mot, d’un sourire, d’un silence ému, d’un de ces suffrages inestimables qui n’ont de prix que par la supériorité de l’àme d’où ils viennent et par la délicatesse de celle qui les reçoit? Cette adoration respectueuse est le roman de cette existence vouée aux Muses et aux Grâces, qui se résumaient pour lui en une seule personne, qu’il invoquait sous un nom unique, qui lui parlaient sous cette seule image, et qui par sa voix écoutée lui disaient les plus nobles secrets de la pensée et du style.
C’est l’œil fixé sur cette haute et chère image que Joubert écrivit. Peut-être sans cette douce contrainte eûtil été au nombre de ces esprits stériles en apparence qui n’osent rien donner au monde et qui se retirent, non sans dédain, dans les solitudes intérieures de la pensée, sacrifiant les beautés relatives qu’ils pourraient produire à la perfection dont ils désespèrent.
Mettez dans le même homme certaines faiblesses physiques avec toutes les délicatesses morales, une santé toujours menacée, l’habitude de souffrir, et avec cela une insurmontable timidité devant les indifférents, une sorte d’aversion pour le suffrage du gros public et pour les moyens qui en assurent la conquête ; ajoutez-v un goût
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naturel, cultivé jusqu’au raffinement, exclusif pour les choses les plus élevées et les plus rares de l’esprit, l'inquiétude souffrante et passionnée de l’idéal dans la vie et dans la pensée, le rêve d’une perfection irréalisable avec des instruments humains, le dégoût non-seulement du médiocre, mais de ce qui n’excelle pas, — vous comprendrez cette difficulté à produire, ou du moins à se satisfaire dans ses œuvres, qui fut le tourment de Joubert, et aussi combien il lui était impossible de composer un livre, tout n’y pouvant être d’une nouveauté ou d’une excellence égales, et l’auteur devant se résoudre à remplir par des matériaux de valeur moindre l’intervalle des grandes idées. Ceux qui n’écrivent que sous l’obsession secrète d’une haute pensée comprendront ces angoisses de Joubert. Ils connaissent ce mépris de la facilité vulgaire, le dégoût de ce qui n’est que suffisant, les défaillances soudaines des mots sous l’étreinte de l’idée. Ces délicatesses superbes sont tout le contraire de l'impuissance et parfois elles y ressemblent.
Plus d’une fois Joubert, sous l’influence active de Mme de Beaumont, parvint à vaincre ces répugnances. Il contraignit sa pensée à prendre une forme, à descendre de ses hauteurs dans cet organisme de sons matériels qu’elle anime, qu’elle transfigure, qu’elle fait palpiter et vivre; mais ce ne fut jamais, sans lutte secrète et sans douleur. Il brisait sa plume rebelle dès qu’il ne trouvait plus de mots dignes de recueillir et de porter la substance de sa pensée. « J’ai voulu me passer des mots, disait-il, les mots se vengent par la difficulté. » D'ailleurs il se sentait lui-même impropre au discours continu. Ne voulant rien produire que de complet et d’achevé, il ne put jamais atteindre à cette perfection que par courtes échappées, et dès lors ce livre unique qu’il rêvait d’écrire devint sa chimère.
Consolons-nous du livre qu’il n’a pas écrit par ce grand nombre de nobles fragments, de pensées éparses, qui contiennent plus que la matière d’un beau livre. Outre le commerce de lettres qu’il entretenait avec ses amis, il notait sa pensée au passage, il l’épiait dans ses plus fugitives émotions ; il tâchait d’en surprendre les plus délicats mystères, retenant la lueur passagère, fixant l’insaisissable éclair dans quelques mots choisis, combinés de manière à devenir, autant que possible, harmonie et lumière.
S’il n’y réussissait pas à son gré, il détruisait les premiers vestiges de son effort, aimant mieux vouer sa pensée au néant que de la laisser inachevée. D’autres fois ce n’était pas dans la chaleur secrète de son âme, intérieurement agissante, qü’ilf produisait sa pensée. L’impulsion venait du dehors ; il écrivait alors sous l’inspiration d’une idée partagée ou discutée avec un ami, de quelque sympathie vive ou d’une contradiction délicate. Les idées, encore dans cette agitation délicieuse qui les amène à la surface de l’esprit, venaient se suspendre comme d’ellesmêmes à sa plume et s’y condenser en gouttes de lumière. Quelques-unes sont d’une essence si subtile qu’elles semblent spiritualiser les sons.
Le triomphe de Joubert est là, c’est par. là qu’il est vraiment écrivain original et créateur dans notre langue ; il parvient à exprimer ce qui semble déjouer l’effort de la parole, à renfermer l’immatériel dans des sons, dans ce qu’il appelait de l’ air sonore, de Y air lancé , vibré , configuré , articulé. Composer son style d’idée pure, le vider de matière, faire ressembler autant que possible les mots aux idées et les idées aux choses, c’était l’effort, c’était le rêve de Joubert. Il y réussit parfois d’une façon qui tient du miracle. Son expression a des transparences, une limpidité, un je ne sais quoi d’incorporel et d’aérien
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qui surprend et ravit. Cela joue dans l’espace lumineux, en s’en distinguant pourtant par des contours nets et des formes précises. Rêves suspendus et comme arrêtés au vol, figures presque immatérielles tracées du bout d’un stylet d’or dans la lumière, rien de tout cela n’exprime le don et l'art de l’écrivain.
Sous sa plume, les mots, ces signes abstraits, se meuvent et vivent d’une vie distincte. « Il faut, dit-il, donnant à la fois le précepte et l’exemple, il faut qu’il y ait dans notre langage écrit de la voix, de l'ârne, de l’espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls et qui portent avec eux leur place. » — Et ailleurs, dans cette même veine d’idées : « Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée semblent être mobiles encore et comme errants sur le papier; ils s’en détachent pour ainsi dire dès qu’une vive attention les fixe, et, accoutumés qu’ils étaient à se promener dans la mémoire de l’auteur, ils s’élancent vers celle du lecteur par une sorte d’attraction que leur imprime l’habitude. »
Certes, si une fois l’art de Joubert a triomphé dans ce prodigieux effort pour étreindre l’insaisissable, c’est dans les deux pages où il se demande : Quesl-ce que la pudeur ? Jamais peintre ou musicien n’a réussi à ce point de rendre sensible un objet plus subtil ; l’art est tel que le charme de cet objet, qui devrait périr par la précision de la peinture, redouble par la pureté et la grâce du dessin. Je ne citerai que les premières lignes de ce morceau. « La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité qui fait que l’âme, comme la Heur, qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant elle est délicate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés prématurées. De là cette confusion qui,
s’élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées et les rend comme insaisissables à ses atteintes ; de là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s’oppose à tout ce qui n’est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement et cet indicateur muet de ce qui doit être évité ou ne doit pas être connu ; de là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance et d’interrompre son bonheur; de là ces effarouchements par lesquels l’inexpérience aspire à demeurer intacte, et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser. »
L’antiquité, sa littérature, devaient enchanter cet esprit amoureux d’harmonie et de clarté. Ses jugements sur Homère, sur Xénophon, sur Cicéron, sont comme un regard profond et droit qui démêle l’essence de chaque auteur; mais Platon surtout le ravit. tC’est qu’il y a des races d’âmes qui circulent à travers les siècles, et Joubert a senti la secrète hérédité. La semence immortelle des idées s’agite au fond de cette intelligence éprise des formes pures. Il est platonicien par une analogie plutôt sentie que facile à définir. Tous ses amis, M. de Fontanes entre autres, par une sorte d’instinct qui devint dans cette société une chère habitude, l’appelaient Platon. Nous avons vu que Chateaubriand, voulant peindre d’un mot la sublimité habituelle de sa pensée jointe à la plus aimable bonhomie, le définissait « un Platon à cœur de La Fontaine. »
Certes, de notre temps, on a creusé à de plus grandes profondeurs les problèmes de la dialectique et de la théorie des idées ; mais, si a on mieux connu l’auteur du Timée et du Phédon, a-t-on jamais mieux parlé de lui ? À-t-on jamais donné une impression plus pénétrante de
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sa méthode extérieure, de son tour d’esprit et de style, de ses procédés de raisonnement à la fois si subtils et si ondoyants, ou encore de cette métaphysique si substantielle et si réelle dans son idéalité ? « Ne cherchez dans Platon, disait Joubert, que les formes et les idées, c’est ce qu’il cherchait lui-meme. Il y a en lui plus de lumière que d’objets, pl us de forme que de matière (il aurait pu ajouter plus d’idée que de forme). Il faut le respirer et non pas s’en nourrir. » Et ailleurs : « Platon a les évolutions du vol des oiseaux; il fait de longs circuits, il embrasse beaucoup d’espace, il tourne longtemps autour du point où il veut se poser et qu’il a toujours en perspective, puis enfin il s’y abat.... En imaginant le sillage que trace en l’air le vol des oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée des évolutions de son esprit et de son style. » De Joubert, comme de Platon, on pourrait dire que parfois, à force de monter haut, il se perd dans le vide ; mais de lui aussi il est vrai de dire qu’on voit le jeu de ses ailes dans les grands espaces, on en entend le bruit.
Il goûtait Platon, comme il goûtait toute l’antiquité, comme il goûtait la morale, avec une vivacité et une finesse d’impressions qui produisaient en lui quelque chose comme une exquise volupté. Platonicien, oui sans doute par le culte de l’idée, mais nullement désintéressé et très sensible aux affinités et aux accords secrets de son tempérament d’âme avec la beauté pressentie ou trouvée. Les belles idées, les beaux sentiments, les belles sensations, c’était l’aliment naturel de cette douce sagesse. Je soupçonne, pour l’avoir longtemps fréquenté, qu’il aime la vérité et la vertu, non tant parce qu’elles sont la vertu et la vérité que parce qu’elles sont belles. A vrai. dire, il est peut-être moins un platonicien pur
qu’un épicurien de l’idéal. Ne redoutons pas trop ce genre d’épicurisme. Il n’est guère contagieux, et s’il l’était, si par hasard la contagion se gagnait, où serait le mal, et devrait-on s’en plaindre ?
Mais pourquoi nous mettre en peine de définir cette pensée amoureuse du beau ? N'est-ce pas elle-même qui s’est peinte en traits incomparables quand Joubert nous parle de ces esprits méditatifs et difficiles, « qui sont distraits dans leurs travaux par des perspectives immenses et les lointains du r b y.alôy ou du beau, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu’ils l’ont toujours devant la vue, même alors qu’ils n’ont rien devant les yeux : esprits amis de la lumière qui, lorsqu’il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrent longtemps et attendent qu’elle reluise’; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et l’amorce de quelque éclat; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps , esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent être heureux que par le beau, ou du moins par ces agréments divers qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se trouve en surabondance l’élément dont ils ont besoin et l’espace qu’il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre et y meurent sans monument, n'ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellents, qu’une fécondité interne et qui n’eut que peu de confidents? »
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Si haute que soit la région où se tient sa pensée, la lecture de Joubert ne donne pas à l’esprit une jouissance purement désintéressée. Elle a ses applications directes, immédiates, dans l’ordre littéraire et dans l’ordre moral, que Joubert ne séparait pas. O11 dirait que, par une intuition particulière, il a deviné et marqué d’avance les affectations et les enlïures de la génération littéraire qui allait venir. Chaque génération n’a-t-elle pas ses misères intellectuelles qui sont comme la rançon de ses qualités et le prix dont elle doit payer la nouveauté de son art ou de ses talents : « La force n’est pas l’énergie, disait excellemment Joubert ; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. — Où il n’y a point de délicatesse, il n’y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat n’annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l’on a des nerfs, de la bile, du sang, de la fierté. » — Et encore : « Quelques écrivains se créent des nuits artificielles pour donner un air de profondeur à leur superficie. » Comme il serait facile de changer la date de ces épigrammes et d’en trouver l’application autour de nous !
Certes ce n’est pas ce platonicien égaré dans les premières années de notre siècle qui niera la grandeur de l’enthousiasme ; mais il veut que cet enthousiasme, dans les œuvres littéraires, soit caché et presque insensible, et alors c’est lui qui fait ce qu’on appelle le charme. — Utiles paroles à méditer dans ce temps où les lettres ont besoin d’être relevées, assainies, délivrées des prestiges et des idolâtries malsaines. Pour épurer l’atmosphère des idées où nos âmes respirent, je ne connais pas d’influence plus salutaire qu’un commerce assidu avec ce livre, qui est moins un livre que le reflet d’une noble vie intérieure, une suite d’émotions pures, aspi-
ration vers l’idée, mépris de la vulgarité, adoration de la beauté.
À suivre ainsi presque au hasard les évolutions de cette raison ailée qui semble jouer dans la lumière, on oublie la réalité des faits et le trouble des temps. Quelle époque cependant que celle où cette âme semblait avoir établi son séjour fixe dans le firmament intérieur des idées! Qui pourrait croire que c’est dans les derniers jours de la révolution, dans le tumulte de ses dernières convulsions, au bruit de l’Europe en armes, que ces méditations tombaient une à une de ces hautes régions de la pensée pure et s’amassaient silencieusement sur les feuillets du rêveur? Quelle force d’attention aux idées ne faut-il pas pour s’abstraire ainsi d’une réalité si terrible ! Dirai-je cependant à cet égard toute ma pensée? Je le dois quand il s’agit de Joubert. Ce sera un hommage de plus à cet écrivain si sincère avec lui-même et avec les autres. Cette force d’abstraction, cette puissance d’isolement par la contemplation, je l’admire plus que je ne l’envie. Je ne sais si c’est un souhaitable privilège de dominer aussi complètement par l’énergie ou l’élévation du penseur l’homme et le citoyen. Eux aussi d’ailleurs, l’homme et le citoyen, vivent d’une certaine manière par les idées, puisqu’ils y puisent le courage de mourir pour elles. Ce sont des idées, les plus nobles de toutes dans leur réalité concrète et vivante, que représentent ces grands noms, fhonneur, le devoir, la patrie. Qui oserait dire qu’on les doive subordonner à aocun autre intérêt, quel qu’il soit, fût-ce l’intérêt sacré de la vérité spéculative ou du sentiment esthétique, de la science ou de l’art? La passion pour l’indépendance et la grandeur de son pays est une forme de ce culte de l’idéal qui est la dernière religion des belles âmes. Ne peut-il sembler regrettable que cette passion n’ait laissé nulle "part sa
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trace enflammée dans les écrits de ce noble penseur? La question se pose tout naturellement ici à l’occasion de ces pages, destinées dans leur intention première à des jours plus calmes, et que nous avons dù disputer non sans peine, pour les écrire, à nos émotions patriotiques.
1er novembre 1870.
HISTOIRE D’UNE AME SINCÈRI
Maine de Biran , sa vie et ses pensées , publiées par Ernest Naville.
Il est si rare de rencontrer aujourd’hui de purs spéculatifs, que nous avons saisi, comme une bonne fortune, l’occasion de faire connaissance avec l’un des représentants les plus sincères de cette race disparue. Cette étude n’aura d’autre actualité que celle du contraste.
De nos jours, la philosophie s’est activement mêlée au siècle; elle en a pris les goûts, les passions, les ambitions, et il est devenu évident, par plus d’un exemple célèbre, que le sens pratique ne se concilie pas trop mal avec le sens des hautes spéculations. Kant et Maine de Biran nous semblent être les derniers fidèles, je dirais presque les derniers dévots de la pensée pure. Tous deux, dans des carrières très différentes, ont manifesté à un degré vraiment étrange cette inaptitude à la vie pratique, cette gêne et ce sentiment de malaise au milieu de la foule humaine, ce désintéressement de la fortune, du pouvoir ou delà réputation littéraire, qui sont les signes incontestables auxquels se reconnaissent les spéculatifs. Il y a cependant une distinction à établir : Kant porte dans son incapacité une bonne foi, une naïveté qui fait que, loin de s’affliger de cette incapacité, il ne s’en aperçoit pas. Maine de Biran en a conscience. Il ne parvient pas, malgré ses efforts, à prendre goût aux luttes politiques, ni à se passionner pour les honneurs et la
niSTOIKE D’UNE AME SINCÈRE.
gloire. Il est désintéressé et regrette de l’être, (le qui fait sa supériorité, à nos yeux, sur les philosophes contemporains, est pour lui une cause d’humiliation : il s’en désole. Ainsi, de ces deux spéculatifs, Kant et Maine de Biran, le premier a la candeur de ne se pas douter de ce qu’il est; le second a la candeur d’en souffrir. 11 y a plus d’esprit philosophique à ne pas même s’apercevoir qu’on est isolé au milieu du monde; mais il y a plus de cet intérêt dramatique, que recherche notre curiosité, dans la situation d’un spéculatif qui sent son isolement et qui en souffre. C’est précisément cette sorte de tristesse simple et grave, répandue dans son Journal intime , qui en fait le charme. Une souffrance quelle qu’elle soit, avec quelque austérité qu’elle s’exprime, nous attire invinciblement. Le style le plus sobre trouve alors dans sa sincérité même je ne sais quelle grâce inattendue. Maine de Biran, si étranger qu’il soit à tout ce qui s’appelle la forme et l’art, devient, à certains moments, presque écrivain. Telle page où il a laissé parler son cœur se trouve être, sans qu’il s’en doute, et précisément parce que l’effort est absent, un modèle d’ingénuité familière et de sensibilité délicate. Sous cette plume laborieuse et fatiguée, il n’y a de rencontres heureuses de mots et de tours faciles d’idée qu’à l’instant même où l’àme s’exprime sans y penser. Dès qu’elle pense à ce qu’elle fait, l’effort arrive; la [complexité de l’idée amène l’obscurité, le charme s’évanouit; il ne reste que le ténébreux et sourd travail d’une pensée en lutte avec l’expression rebelle.
C’est M. Sainte-Beuve, avec ce flair infaillible du naturaliste à la piste des types rares ou nouveaux, qui le premier, a signalé à la critique l’intéressante publication de M. Ernest Naville. La curiosité des raffinés avait été tenue vivement en éveil par des citations habilement choisies et par le commentaire singulièrement pénétrant
qui s'y trouvait joint. Elle a eu hâte de se satisfaire dans la lecture même du livre dont on lui avait donné de si agréables prémices. Maintenant que le public a eu le temps de lire ce véridique journal d’une âme, le moment n’est peut-être pas mal choisi pour le relire rapidement aux chapitres les plus piquants, et résumer les réflexions qu’ils suggèrent. En ces sortes de sujets, d’ailleurs, la critique ne dit jamais son dernier mot. Il y a lieu pour chacun de recommencer librement, à son point de vue particulier ou au gré de sa fantaisie. C’est un prétexte toujours bien venu à faire de la psychologie, c’est-à-dire à parler à l’homme de ce qui doit l’intéresser plus que tout le reste, l’homme meme avec ses angoisses et ses langueurs, dans l’absence de la vérité morale ou religieuse, avec ses joies et ses exaltations en présence ou seulement dans le pressentiment de cette vérité. A travers une belle âme, comme celle de Maine de Biran, on voit plus clairement se refléter tous ces mouvements divers qui sont la vie spirituelle dans toute sa pureté. Les intérêts mondains, les passions vulgaires, les vanités mesquines ne viennent pas interposer leur ombre épaisse entre notre regard et cette âme ingénue, qui est bien l’âme humaine, mais plus dégagée et, pour ainsi dire, plus transparente.
Méditatif, homme intérieur, voilà ce qu’est au juste Maine de Biran. Il avait au plus haut degré le tempérament de son esprit. Il aurait pu dire de lui-même comme saint Martin, quon 7ie lui avait donné de corps qu’un projet. La faiblesse même de son tempérament mettait son âme dans une sorte de dépendance des impressions extérieures. De là vient cette préoccupation constante des variations atmosphériques, ce soin continuel à noter l’état de la température, le degré de froid ou d’humidité, les changements de saison. Par ce côté, la psy-
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chologie minutieuse de Maine de Biran a je ne sais quel air de pathologie qui étonne. Le solitaire, le penseur peut bien s’isoler de la foule; il ne parvient pas à s’abstraire de la température extérieure, et ne pouvant vaincre cette influence, il prend le parti de l’utiliser au profit de ses observations. Il faut le voir étudier, comme il le dit lui-même, la correspondance des variations dans son état physique avec les irrégularités dans son état moral. Si chaque homme était attentif aux différentes périodes de sa vie, s’il se comparait soigneusement à luimême, tenant registre de ses sentiments particuliers, de sa manière d’être, en observant les changements à de courts intervalles et s’examinant ensuite dans des périodes plus éloignées, quelle lumière jaillirait de ses analyses diverses sur la science de l’homme! Si chacun, de plus, avait déterminé à peu près son tempérament et les altérations qu’il a éprouvées, on pourrait connaître, par la comparaison, le rapport exact des sentiments moraux avec les états divers de la machine. — Pour ce qui regarde M. de Biran, il donne scrupuleusement tous les renseignements possibles, il note presque chaque jour les variations. Son âme est une sorte de thermomètre d’une sensibilité extraordinaire. « Aucun homme n’a été organisé, comme moi, pour reconnaître la subordination de l’état normal à un état physique donné. L’âme ne voit maintenant qu’au travers de certains organes qui lui servent de milieu. L’état de ces organes détermine la manière dont elle voit hors d’elle, ou même dont elle sent
son existence Du 1er au 7 mars. Température douce,
pluie et vent; tempête violente le 5. J’ai été actif et dispos les deux premiers jours, et je suis retombé le 5 dans un état de malaise, de langueur et de dégoût général. Le vent qui souffle a une inlluence singulière sur toute ma manière d’être. Je veux être à la fois au monde extérieur
et à mes idées; je ne réussis à être ni l’un ni l’autre. Je suis empêché en tout, je me mets dans un état d’effort, je me crée des résistances, ou plutôt les résistances viennent de mon organisation faible, mobile, que la volonté tend vainement à fortifier ou à fixer. — Du 7 au 15 mars : pluie, tempête, abattement extrême, mobilité nerveuse, intervalle de découragement, travail difficile. » Ouvrez le livre à une autre page et voyez l’homme vif, allègre, renaissant à l’espoir, au bonheur. Ce flot de vie qui entre dans son âme, c’est le printemps qui l’apporte : «29 avril. Le contraste rapide de l’hiver à l’été change toute mon existence. Je suis un autre homme; il me semble que chaque jour soit une fête ; je respire avec l'air une nouvelle vie, et cette vie est celle de l'esprit plus encore que celle du corps. Il y a dans l’air qu’on respire, à cette heureuse époque de l’année, quelque chose de spirituel qui Semble attirer l’âme vers une autre région. Ce ne sont pas les idées qui s’éclaircissent, comme par l’effet ordinaire de l’attention, ou par l’application de mes facultés actives, mais c’est la lumière intérieure qui devient plus claire, plus frappante. Ce sont des illuminations subites, spontanées. 11 semble que notre organisation matérielle, qui faisait obstacle, cesse de résister, et que l’esprit ne fait que recevoir la lumière qui lui est appropriée. — 15 mai. Je suis heureux de l’air embaumé que je respire, du chant des oiseaux, de la verdure animée, de ce ton de vie et de fête exprimé par les objets. Mon âme tout entière semble avoir passé dans mes sens Chaque saison a, non seu-
lement son espèce ou son ordre de sensations extérieures appropriées, mais, de plus, un certain mode de sentiment fondamental de l'existence, qui lui est analogue, et qui se reproduit assez uniformément au retour de la même saison. » Nous ne résisterons pas à l’attrait d’une autre page pleine d’un sentiment poétique de l’ordre le plus élevé. On dirait,
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moins le style, un fragment en prose des Méditations de Lamartine: « 17 mai. J’ai éprouvé ce soir, dans une promenade solitaire, faite par le plus beau temps, quelques éclairs momentanés de cette jouissance ineffable que j’ai goûtée dans d’autres temps et à pareille saison, de cette volupté pure, qui semble nous arracher à tout ce qu'il y a de terrestre, pour nous donner un avant-goût du ciel. La verdure avait une fraîcheur nouvelle et s’embellissait des derniers rayons du soleil couchant; tous les objets étaient animés d’un doux éclat; les arbres agitaient mollement leurs cimes majestueuses; l’air était embaumé et les rossignols se répondaient par des soupirs amoureux auxquels succédaient les accents du plaisir et de la joie. Je me promenais lentement dans une allée déjeunes platanes, que j’ai plantés il v a peu d’années. Sur toutes les impressions et les images vagues, infinies, qui naissaient de la présence des objets et de mes dispositions, planait ce sentiment de l’infini qui nous emporte quelquefois vers un monde supérieur aux phénomènes, vers ce monde des réalités qui va se rattacher à Dieu. Il semble que dans cet état, où toutes les sensations extérieures et intérieures sont calmes et heureuses, il y ait un sens particulier approprié aux choses célestes, et qui, enveloppé dans le mode actuel de notre existence, est destiné, peut-être, à se développer un jour, quand l’âme aura quitté son enveloppe mortelle. » Pour donner à cette page tout son prix, il faut ne pas oublier que la main qui l’a tracée, dans une heure d’ivresse douce, est la même qui a écrit le traité sur les Rapports du physique et du moral et le Mémoire sur la décomposition de la pensée , c’est-à-dire, les œuvres les plus abstraites du dix-neuvième siècle.
Cette note enchantée, que l’on pourrait appeler la note du printemps, revient presque chaque année sous sa plume, excepté vers les derniers temps de sa vie, où l’in-
fluence religieuse des grandes pensées semble l’envahir tout entier. On a déjà remarqué, bien avant nous, le singulier contraste des pensées calmes et sereines qu’il promène dans les campagnes de Grateloup, au printemps de 1794, avec les événements publics. « Il s'est complètement isolé, dit M. Sainte-Beuve, de la tyrannie qui pèse sur toute la France, et il n’y songe même pas dans le lointain. André Chénier, errant en poète dans les bois de Versailles, y pensait davantage. » Les douces impressions qui naissent pour lui de la nature renouvelée l’occupent uniquement. Il est tout entier au sentiment de son bienêtre intellectuel. Ces formidables événements, qui remplissent la France à la fois d’héroïsme et de terreur, ne le troublent pas plus dans ses calmes méditations qu’ils ne troublent, précisément à la même époque, dans leur correspondance mystique, deux théosophes, l’un de Paris, l’autre de Berne, Saint-Martin et Kirchberguer. C’est de 1792 à 1799, pendant que Paris et l’Europe sont en feu, que ces deux âmes sereines, dégagées du monde et comme retirées dans la. paix intérieure de l’extase, s’entretenaient des mystères du ciel, et discutaient sur la prééminence du merveilleux externe ou (les voies intérieures, de la théurgie ou de la théosophie. Ce mysticisme imperturbable et naïf débattait le grand œuvre au milieu de cette crise d’où allait sortir avec un autre siècle un monde nouveau. C’est que pour le mystique comme pour le philosophe méditatif, il n’y a d’événement véritable que les événements d’idée. Tout le reste n’est que fantasmagorie qui passe. Pour Maine de Biran, à certaines périodes de sa vie, il n’y a de considérable que ce qui facilite ou entrave le cours de sa pensée. Quand les impressions extérieures sont favorables, et que la pensée, excitée plutôt que retenue, se porte d’un essor facile à la méditation, le philosophe est heureux. Il ou-
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blie qu’il est de ce monde et qu’il y a des racines profondes. Il s’en souviendra plus tard. Mais que d’intervalles intellecluels pendant lesquels il ne songe ni à sa patrie ni à sa famille! Le culte exclusif de la pensée est comme la passion; il a son égoïsme. Faut-il s’en plaindre et s’en étonner? Ce serait se plaindre et s’étonner des limites de ce pauvre esprit ou de ce pauvre cœur humain, dont la capacité est remplie par un seul objet. Souhaitons seulement que l’objet soit grand et noble et que l’homme s’honore en se donnant à lui.
Nous avons vu avec quelle allégresse Maine de Diran accueillait ces fêtes spendides du soleil et ces réveils lumineux de la nature. Nous nous sommes même arrêté avec complaisance sur ces effusions d’autant plus touchantes qu’elle partent d’une âme naturellement sombre. 11 y aurait une triste contre-partie à faire, ce serait l’énumération de ses découragements et de ses défaillances, sous l’influence des mauvais jours. Quand la nature semble gémir et souffrir, quand tout se contracte et se resserre, cette pauvre âme, atteinte de frisson et de malaise, se ramasse douloureusement en soi. Elle a ses pluies et ses tempêtes en elle-même; elle subit ses neiges et ses frimas. Alors, combien il est pénible de penser et qu’il est difficile de vivre ! « Dans ces états, qui sont les plus fréquents, dit-il, je ne suis bien ni avec les hommes, ni avec mes idées, ni avec moi-même. » Les jours de joie et. d’épanouissement sont les plus rares; les jours tristes abondent : c’est surtout par la souffrance que Maine de Biran dépend de son organisation physique. Mais cette souffrance même, elle peut se tourner au profit de l’homme intérieur, qu’elle détache des vaines pensées. Il est cacochyme, c’est dire assez qu’il est solitaire. Et que faire dans la solitude, à moins que l’on ne s’occupe de ce moi , toujours vivant, toujours actif? La souffrance prédispose
ainsi tout naturellement la pensée à la méditation. C’est ce que notre philosophe explique à plusieurs reprises et avec une insistance marquée : « Ma sensibilité concentrée, faute d’objets sur lesquels elle pût s’exercer, s’était repliée sur elle-même. Avec une machine frêle, presque toujours malade, je ne pouvais guère me répandre au au dehors; ] existais donc en rnoi, je suivais toutes les vicissitudes qui -s’opéraient dans ma manière d’être. » Ces belles intelligences liées à une organisation maladive et qui semblent ne s’apercevoir qu’elles ont un corps que pour souffrir, sont portées à se créer au dedans d’ellesmêmes un asile, un sanctuaire pour la pensée pure. Plus cet asile est inaccessible et la paix qu’elles y goûtent profonde, plus elles se déshabituent du dehors, de la vie extérieure, des relations sociales et de la jie pratique. Elles se cloîtrent en elles-mêmes et élèvent de plus en plus le mur de séparation qui les isole du monde. Elles se ferment volontairement un horizon. Un autre se lève pour elles, l’horizon de la conscience et de la raison. L’homme intérieur commence.
Il faut voir croître et grandir d’année en année l’homme intérieur dans Maine de Biran. Le progrès est très sensible et très marqué, en dépit des événements qui viennent à chaque instant traverser sa vie intellectuelle et. le jeter de vive force dans des épisodes d’affaires publiques ou des préoccupations d’intérêt privé. Nous ne suivrons pas cette curieuse histoire ; à peine si nous pourrons en marquer quelques moments précis. Il a longtemps cherché l’aliment de sa vie spirituelle dans les livres, et il a cru l’y trouver. Arrive une heure dans sa vie où il s’aperçoit que la lecture le jette dans une sorte de dissipation comparable à celle où le précipite le tourbillon des affaires : « Je voudrais suffire à tout, tout saisir, tout lire à la fois; je vais précipitamment d’un objet à l’autre, je
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quitte ma lecture pour en prendre une autre, je glisse sur (oui et n’approfondis rien. Il semble que mon bienêtre intellectuel et moral, la vérité (pie je cherche, le repos et la satisfaction intérieure de l’esprit, vont se trouver dans chacun des livres que je feuillette et consulte tour à tour, comme si ces biens n’étaient pas en moi et au fond de mon être, où je devrais les chercher, en attachant une vue fixe, pénétrante, soutenue, au lieu de glisser si rapidement sur tout ce que d’autres ont pensé. J’éprouve qu’on peut, dans la solitude la plus profonde, et vis-à-vis de soi-même ou de ses idées, n’avoir encore qu’une vie extérieure et être aussi loin de soi qu’on l’est au milieu du monde. 11 n’y a que les objets de changés, mais ce sont les mêmes facultés qui s’exercent. » Quelques années plus tard, il a pénétré dans le fond de l’homme intérieur, qu’il [n’avait jusqu’alors que pressenti, et il marque d’un mot hardi ce qu’il ose appeler les degrés divers d' intériorité qu’il faut descendre pour arriver à ce dernier fond, où les illusions et les fantômes n’arrivent pas, et qu’habitent les idées pures.: « En arrière et audessous de cet homme extérieur qui sent, imagine, discourt, raisonne, agit hors de lui et s’occupe sans cesse à paraître sans se soucier de ce qu’il est en réalité; en arrière de cet homme extérieur, tel que le considère la philosophie logique, morale ou physiologique, il y a un homme qui est un sujet à part, qui porte en lui sa lumière propre, laquelle s’obscurcit, loin de s’aviver par les rayons venus du dehors. L’homme intérieur est ineffable dans son essence, et combien de degrés de profondeur, que de points de vue de l’homme intérieur qui n’ont pas même encore été entrevus, mais qui pourront l’être ultérieurement, car un point de vue conduit à l’autre. Un homme intérieur méditatif, qui avance jusqu’à un certain point dans cette intuition interne, donne à d’autres les
moyens d’aller encore plus avant. » Même au méditatif, il n’est pas toujours loisible de descendre dans ces intimités de l’âme; mais quand cela arrive, c’est un ravissement incomparable. Le philosophe en note curieusement la date, et ce sera dès lors une date consacrée. Voyez plutôt : « 15 janvier. J’ai eu, ces deux jours, de ces moments heureux d’expansion interne et de lucidité d’idées qui ne m’arrivent que quand je suis seul, en présence de mes idées. J'appelle cela être en bonne fortune avec moimême. » C’est à ces profondeurs psychologiques qu’il est allé puiser cette idée de causalité interne, par laquelle il renouvellera la philosophie de son temps. De pareilles bonnes fortunes sont rares; mais une seule suffit pour illustrer toute une vie. A quel prix de silence intérieur et de vigueur méditative s’achètent ces vérités, toute l’existence de Maine de Biran est là sous nos yeux pour nous en instruire. Elle est là, résumée dans ce petit livre, qui est comme le récit naïf et circonstancié de l’éducation personnelle qu’il s’est donnée et de l’effort qu’il a fait pour s’arracher à la double tyrannie de là nature extérieure et du monde.
Cet effort ne réussit pas toujours, nous le savons : les circonstances, plus fortes que sa volonté, l’entraînent, de temps à autre, dans le grand courant des affaires. Il servit dans les gardes du corps pendant quatre années, jusqu’en 1789. Six ans après, nommé administrateur du département de la Dordogne, puis envoyé par ses administrés au conseil des Cinq-Cents, il rentre en 1798 dans son domaine de Grateloup, à la suite du coup d’État du 18 fructidor, qui annula son élection. Dans l’intervalle, le spéculatif s’était marié. Son biographe dévoué, M. Naville, nous assure que le député destitué "ramenait avec joie, dans ses foyers, une compagne aimée qui devait embellir sa solitude en la partageant, et que peu d’années
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après, quand il eut le malheur de la perdre, la blessure fut profonde et ne se cicatrisa jamais entièrement. Nous ne demandons pas mieux que d’en être persuadé. Avouons pourtant que les événements domestiques de sa vie n'ont laissé qu’une bien faible trace dans le journal intime. C’est l’homme extérieur, comme le dit quelque part le journal, qui agit hors de lui pour satisfaire ses passions ou ses appétits naturels, qui vaque aux divers emplois de la société, qui se marie. L’homme intérieur ne fait rien de semblable ; à peine sait-il quel est alors le maître de la France et quels événements l’agitent. L’hornme intérieur ne se marie pas ; il est d’un pays où il n’y a pas de femmes.
C’est vers cette époque que Maine de Biran commence à donner une forme à ses idées En 1802, le Mémoire sur l'habitude; en 1805, le Mémoire sur la décomposition de la pensée, tous les deux couronnés par [l’Institut de Paris; en 1807 et 1812, les Mémoires sur la perception immédiate et sur les rapports du physique et du moral, dont l’un fut couronné par l’Académie de Berlin, l’autre par l’Académie de Copenhague, vinrent successivement attester, meme par les changements d’idée et les variations qui s’y marquèrent, la fécondité originale du métaphysicien. Mais la vie active était là qni le reprenait sans cesse à la vie spéculative. Nommé tour à tour, en 1805 et en 1800, conseiller de préfecture du département de la Dordogne et sous-préfet de Bergerac, il sentait vivement les obstacles que ses fonctions apportaient au développement de sa carrière intellectuelle : « Lorsqu’on est tombé, disait-il plus tard, des hauteurs delà philosophie dans la vie commune, il est difficile de remonter des habitudes de la vie commune à la philosophie. » Il se consolait des ennuis administratifs en fondant à Bergerac même, sous le nom de Société médicale, une réunion
périodique dont l’objet devait être l’étude de l’homme, en adressant des mémoires aux Académies et en entretenant une active correspondance avec les personnages les plus distingués de la philosophie ou de la science en France et hors de France, tels que Destutt de Tracy, ^Cabanis, Ancillon, Ampère. Nous le retrouvons à Paris, en 1812, député au Corps législatif. Désormais il ne retournera plus à Grateloup qu’accidentellement, sous la pression des événements politiques ou dans l’intervalle des sessions En 1815, il prend une attitude déclarée; il devient l’adversaire du [gouvernement impérial, et siège avec MM. Lainé, Raynouard, Gallois et Flaugergues dans la commission qui donna, par un acte célèbre, le signal de la résistance. Dès lors, il retourne ouvertement à ses anciennes affections, et le royalisme du garde du corps reparaît. Membre de la Chambre des Députés et questeur sous les deux Restaurations, il joignit plus tard à ces fonctions une place de conseiller d’État : le torrent de la vie active, du mouvement politique, des relations sociales luttera jusqu’au dernier jour contre cette pente intérieure qui le porte à la spéculation pure. Il souffrira de cette lutte, il aura honte de son [incapacité pratique, qu'il sent profondément, et qui éternise, dans sa vie, une sorte d’anomalie. 11 se sait déclassé dans ce tourbillon des affaires qui l’emporte, et il n’a pas l’énergie d’y résister; il se contente de gémir. Une seule expérience aurait dû suffire : il devait, à la première sommation de ses intincts philosophiques, quitter Paris, et aller ensevelir sa pensée sous les beaux ombrages des campagnes natales mais son intelligence seule était forte, sa volonté ne l’était pas. Les héros sont rares, même dans la métaphysique. Personne moins que Maine de Biran ne tenait à l’éclat de la vie extérieure, et ne faisait cas des distinct ions sociales. Et pourtant, il sera jusqu’au bout la
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victime gémissante de ces fonctions et de ces honneurs qui l’accablent; il sent son esclavage, il en rougit, et n’a pas assez d’énergie pour secouer sa chaîne.
Et voyez ce qui arrive : comme le spectacle des infirmités morales nous attache toujours, peut-être par ce secret plaisir que nous ressentons à n’être pas humiliés de la comparaison, il faut bien avouer que les pages où se peignent les angoisses de sa faiblesse sont, pour nous, parmi les plus intéressantes du livre. Il ne se console pas d’être si peu de chose dans les assemblées; pour ty jouer un rôle plus actif, il faudrait qu’il en eût l’énergie physique d’abord, mais surtout la passion. Le goût vif, la passion lui manquent : « J’ai contracté, dit-il, pendant les longues années de ma solitude, des dispositions intellectuelles qui m’éloignent à jamais des affaires publiques. J’aspire à redevenir moi , en rentrant dans la vie privée; jusque-là, je serai au-dessous de moi-même, je ne serai rien... — Pourquoi 11e parlez-vous jamais à la Chambre? Tout le monde m’adresse celle question. Je réponds que je 11e parle pas, afin de ne pas dire de sottises ; tant d’autres s’en chargent pour moi! La nature ne m’a pas destiné à influer sur les autres hommes par la parole. Mes dispositions physiques, ma timidité, le défaut absolu de confiance que j’ai dans mes moyens, l’incertitude de mon caractère qui m’empêche toujours de prendre un parti ou de me déterminer sur-le-champ, l’absence de ces passions animées qui poussent les autres à la tribune et les font parler quelquefois avec éloquence ; enfin le défaut d’habitude de lier des idées dans une suite de phrases régulières et improvisées, voilà une partie des obstacles qui me tiennent dans le silence... Je suis presque toujours en rapport avec moi-même, et je vois trop en dedans pour bien voir en dehors. » Parfois il note avec tristesse, mais sans jalousie, les inconvénients de
ce rôle passif et sans éclat : « J’en suis puni par la perte de cette considération personnelle dont je jouissais il y a un an. Quelle distance s’est élevée dans l’opinion entre mon collègue Laine et moi. Nous allions de pair l’année dernière. 11 faut désormais que j’apprenne à me passer de considération publique et que je me couvre du manteau de la philosophie.. . Je reste stationnaire et comme en panne, dans cette vie qui est toute désintéressée et pleine de petites choses, de petits sentiments, de petites idées, entre lesquelles le temps s’éparpille sans résultat, sans progrès, sans fruit. »
Tel il est dans la vie politique, tel nous le retrouvons dans la vie du monde. On n’a jamais dépeint avec des traits plus forts la situation d’un spéculatif égaré au milieu des devoirs factices et des sympathies superficielles de la société : « La timidité de mon caractère n’est qu’un sentiment de ma faiblesse. Quand je suis dans le monde, ce sentiment fait que j’éprouve, plus que tout autre, le besoin d’être soutenu, d’inspirer de la bienveillance à chacun; ce qui me met dans la nécessité de faire beaucoup de frais pour être agréable, pour ne choquer personne, pour attirer à moi par un extérieur agréable, des manières prévenantes, des soins assidus. Quand je suis dans le doute du succès, la crainte me tourmente; si je crois remarquer de l’indifférence ou du dédain, je suis au supplice; voilà un esclavage corn* plet. Mille liens artificiels embarrassent et compliquent ma vie. À mon âge, il vaudrait mieux rompre tout à fait
avec le monde Je me laisse occuper par les plus
petites choses, je me crée des fantômes et des embarras de rien. Par exemple, si quelqu’un m’arrive le matin, hors de mon heure, avant que j’aie déjeuné ou fait ma toilette, en voilà assez pour me mettre au désespoir et m’ôter toute présence d’esprit sur les choses les plus
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importantes. Faut-il parler en public? Je me préoccupe et m’inquiète d’avance de mon défaut de mémoire, ou de la faiblesse de mon organe, des regards qui se tourneront sur moi, et mes moyens sont "paralysés dans l’instant où il faudrait les employer. Ma vie se passe ainsi dans le trouble et dans une inaction plus fatigante qu’une suite ordonnée de travaux. Je me prépare sans cesse à agir ; j’ai l’embarras et la fatigue de l’action sans rien faire ou sans arriver à aucun résultat. » Il se révolte, de temps à autre, contre ce sentiment de sa faiblesse qui l’accable et le déshonore à ses yeux. Rien n’y fait, et il nous décrit, en termes touchants, cet état où, absolument incapable de penser, dégoûté de tout, impatienté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la tête lourde, l’esprit nul, ses efforts ne font que lui rendre sa nullité plus sensible. Un sot toujours sot n’est pas à plaindre, s’écrie-t-il, parce qu’il ne s’imagine pas qu’on puisse être autrement que ce qu’il est. Mais je ne conçois pas d’état plus désolant que de se trouver si fort au-dessous de soi-même, Il ne renaît, il ne revit que dans les trop rares loisirs que la vie politique lui donne et qu’il passe dans son château de Grateloup. Là ses angoisses disparaissent; la pensée afflue, il jouit pleinement de cette sensation du travail intellectuel, l’une des plus délicieuses qu’on puisse éprouver. De retour à Paris, l’anxiété revient aussitôt : les visites à faire, les conversations stériles, les devoirs multipliés et tout extérieurs de ses charges, les discussions à entendre, le contre-coup des luttes à subir, tout cela le fatigue horriblement et l’irrite. Il tourne à une sorte de misanthropie non furieuse, mais sauvage et craintive. On la lui pardonne volontiers, car, de tous les hommes, celui qu’il déteste le plus cordialement, dans ces mauvais jours, c’est lui-même. Il ne peut se souffrir; mais en le voyant s’irriter à chaque instant du sot
rôle qu’il joue à la Chambre ou au Conseil d’État, on est tenté de s’irriter aussi contre lui et de s’écrier : Philosophe, qiï alliez-vous faire dans cette galère?
Dans ces pages intimes, outre l’intérêt qui s’attache aux confidences d’une âme maladive, je trouve un caractère qui remplace avec avantage l’art absent et le fait oublier; c’est la sincérité. Il est difficile d’imaginer cette qualité poussée plus loin.
Plus d’une variation d’idée se marque dans cette longue histoire intellectuelle. D’autres, jaloux d’établir dans leur carrière philosophique une suite et un ordre logique qui ne s’y rencontrent pas, et je dirai même ne peuvent guère s’y rencontrer, mettent toute leur industrie à dissimuler, atténuer ou expliquer les plus grands écarts de leur pensée. Ils rétablissent ainsi artificiellement l’unité qu’ils n’ont pu maintenir. Maine de Biran n’a pas ces scrupules d’une vanité inquiète à l’excès de l’opinion d’autrui. Il est sincère sans effort, sans parti pris; il l’est comme on doit l’être, naturellement et sans même y songer. Il exprime sa pensée dans la nuance exacte où elle se présente à lui, à telle période de sa vie intellectuelle. Plus tard, si des réflexions nouvelles modifient sa manière de voir, il n’emploie ni réticences, ni équivoques; il ne connaît pas ces savants compromis avec sa conscience, qui permettent de changer insensiblement d’idée sans en avoir l’air, et qui sauvent l’infaillibilité extérieure du philosophe dans le périlleux passage d’une doctrine à une autre doctrine, parfois contraire. Il s’est trompé, il le dit ouvertement et sans tant d’ambages. Il fait tout haut son examen de conscience philosophique ; et l’histoire de ses variations n’est pas la partie la moins instructive de son journal. Nous ne pouvons pas, à l’occasion d’une si rapide esquisse, suivre Maine de. Biran dans les profondes évolutions de sa doctrine méta-
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physique. Nous voulons rester dans les limites de la psychologie morale; mais dans ces limites, un exemple caractéristique s’offre à nous : c’est la diversité des conceptions de Maine de biran sur le bonheur, et la question est, par elle-même, assez intéressante, pour mériter qu’on s’y arrête. A mesure que sa pensée s’élève et se dégage du préjugé sensualiste qui l’avait tout d’abord obscurcie, il conçoit plus nettement les conditions intérieures et morales du bonheur, il les exprime avec plus de précision et de force. 11 se fait en lui, sur cette question toute spéciale, un progrès de spiritualisme toujours croissant qu’il est curieux de suivre, le livre en main.
Dans ce printemps de l’année 1794, où il oubliait si complètement les malheurs publics au sein d’une belle et indulgente nature, un soir que les teintes assombries du crépuscule et le silence montant des bois l’invitaient à la réflexion, il put se dire : Je suis heureux. À quoi tenait cet état de satisfaction intime et de bien-être? 11 se le demande curieusement et jette un regard sur cette première moitié de sa vie écoulée. Quand avait-il éprouvé un contentement pareil? Il avait eu. lui aussi, ses heures de sensations folles et de passions agitées ; il avait cru jouir de la vie. Qu’il se trompait alors! Il allait à l'opposé du but ; il courait après le bonheur et le laissait derrière lui. Chacun porte dans son organisation les conditions particulières de sa félicité. Avec une faible constitution qui le porte au repos, n’était-il pas déraisonnable de se faire le môme système de bonheur que ces hommes dont le sang bouillonne avec force, et que leur activité toujours précipitée vers les objets extérieurs entraîne invinciblement aux passions? Le vrai bonheur auquel sa nature l’invite, c’est le calme profond que laisse l’absence des passions, c’est, la sérénité des rêveries paresseuses, c’est la vie retirée en elle-même, c’est la paix
de l’âme. Mais il faut bien entendre sa pensée : en disciple fidèle de Cabanis, il reconnaît que cette paix, que ce calme intérieur, est le résultat d’un équilibre établi dans l’organisation, et que le bonheur est avant tout une question de bien-être physique. Il le dit même en termes qui ne laissent pas de doute sur la nuance de sa pensée : « Qu’est-ce que cette activité prétendue de famé? Je sens toujours son état déterminé par tel ou tel état du corps. Toujours remuée au gré des impressions du dehors, elle est affaissée ou élevée, triste ou joyeuse, calme ou agitée, selon la température de l’air, selon une bonne ou une mauvaise digestion. » Ce qui dépend de lui, ce n’est donc pas de se donner des ravissements semblables à celui qu’il nous décrit, et qui n’est que l’heureux effet d’unehmiltitude de causes placées hors de son atteinte; ce qui dépend de lui, c’est de ne pas se rendre malheureux en faisant violence à son organisation pour se procurer des plaisirs factices et de faux biens. La raison ne peut rien pour nous donner le bonheur, soit; faisons du moins nos efforts pour nous rapprocher le plus qu’il nous sera possible du but qu’elle nous montre, et, si nous ne pouvons y parvenir, tâchons du moins de pouvoir nous dire avec justice : Je me suis élevé par ma volonté vers le bonheur auquel m’appelait ma nature ; je ne fus malheureux que par ma faiblesse.
Il y a là déjà bien de la sagesse pratique et une part de vérité; mais, sans tomber dans l’exagération d’un spiritualisme présomptueux, sans nier l’influence de la douleur sur l’état de l’âme, il est permis de juger que Biran donne trop aux impressions extérieures. Les affections morales, les sentiments, sont visiblement subordonnés, je dirais presque sacrifiés aux influences de l’organisation. Il y a trop de physique dans cette théorie du bonheur.
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Dos l’année suivante, revenant sur cette question, que sa pensée inquiète ne cessera pas d’agiter jusqu’à ses derniers jours, sans se mettre en contradiction ouverte avec la doctrine régnante, il s'en dégage dans une certaine mesure en essayant d’affranchir l’âme du corps, timidement encore dans les mots, mais non sans un certain courage dans l’idée. « Quelle utilité, dit-il, ne pourrions-nous pas retirer, pour nous conduire dans la vie, de la persuasion que la source de nos maux est bien plus en nous-mêmes que dans les choses extérieures auxquelles nous les rapportons. Etudiant continuellement ce qui peut le mieux éloigner le trouble, le malaise de notre esprit, et nous mettre dans cet état de paix, de quiétude, qui seul peut nous faire jouir de la vie, nous ne tarderions pas à découvrir que la modération en tout, l’éloignement des plaisirs bruyants, surtout la bienfaisance et le soulagement de l’infortune d’autrui, en un mot, les plaisirs attachés à une conscience pure et à une santé ferme, pourraient seuls nous rapprocher de cet état physique dans lequel je fais consister le bonheur. Nous chercherions donc par ces moyens à parvenir à cet état ou à nous le rendre habituel; nous deviendrions moins malheureux, et par conséquent moins méchants. » Sans doute, il y a bien du mélange et de l’indécision dans la forme; on pourrait même signaler un mot qui résume singulièrement la pensée générale de ce morceau en y contredisant. Qu’est-ce que cet état physique dans lequel il fait consister le bonheur, et dont les principaux éléments sont les nobles plaisirs de la bienfaisance et les joies d’une conscience pure? qu’est-ce sinon une dernière concession à l’école? Mais ce qu’il faut noter, c’est la part de plus en plus large que M. de Biran accorde à l’élément moral dans la question du bonheur; c’est aussi la fermeté toute nouvelle d’accent avec laquelle il déclare
que la source de nos maux est bien plus en nous-mêmes que dans les objets extérieurs. L'expression n’est pas aussi nette qu’on pourrait le désirer. M. de Biran a ses habitudes de langage et comme son pli de style ; mais j’ose dire que le fond de la théorie est déjà changé. Ce n’est déjà plus cette sorte de sensualisme physiologique qui place la première condition du bonheur dans l’harmonie des organes et de leurs fonctions. C’est un épicurisme épuré, ennobli, qui relève de la conscience morale et des sentiments affectueux. L’art de vivre heureux ne diffère plus sensiblement de l’art d’être honnête et bon, joint à une certaine hygiène qui vient, de gré ou de force, s’y mêler.
Ouvrons le Journal intime à vingt ans de distance. La transformation est complète. Il n’y a plus de mélange entre le physique et le moral que M. de Biran inclinait encore à confondre dans la dernière définition que nous avons citée. Le principe spirituel et pensant trouve son bonheur en soi, dans le sentiment même de son être et dans sa tendance à y persévérer. C’est du point de vue le plus élevé que M. de Biran considère cette question du bonheur. 11 la résout dans le sens du spiritualisme le plus sévère. L’âme est irrécusablement distinguée du corps. Mais l’homme est un être mixte; il n’est pas purement intellectuel, et de là viennent ses troubles et ses misères. Comme être sentant ou animal, il lui faut des sensations et des mouvements ; comme être intellectuel et moral, il lui faut des idées et un certain exercice de la réflexion. S’il cultive trop ou exclusivement l’une ou l’autre partie de lui-même, il souffre ; il a le sentiment pénible d’un besoin non satisfait. Yoilàquiest clair: le vrai bonheur est dans l’âme; mais l’àme n’estpas hors des atteintes du corps et son bonheur est à chaque instant en péril. C’est la lutte des deux natures, nécessité de la vie présente
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et principe de notre épreuve. Quand l’union passagère des deux natures sera rompue, l’âme, étant rendue à la liberté de son action et n’étant plus gênée par les impérieuses exigences du corps, trouvera enfin, dans cet affranchissement définitif, la condition du bonheur, dont elle n’a pu avoir qu’à de rares intervalles en cette vie la rapide et incomplète jouissance, la jouissance sans la sécurité. — Voilà ce qu’il nous est permis de conclure avec assurance d’un grand nombre de pages dispersées dans la dernière moitié du journal, mais réunies par une commune inspiration de spiritualisme; je remarque particulièrement, dans cet ordre d’idées, un morceau considérable qui porte la date du 12 avril 1815, et dans lequel M. de Biran prend l’occasion d’une pensée de Pascal sur la misère de l'homme pour exposer toute sa pensée. À ces considérations sur le principe métaphysique du bonheur qui est le sentiment même que l'âme a de son être , et sa tendance à y persévérer , on pourrait joindre une sorte de morale pratique, qu’il serait facile de composer avec les réflexions que le spectacle de la vie suggère à ce délicat et profond observateur. Ne chercher la félicité que par des choses qui sont en notre pouvoir, voilà sa maxime favorite, maxime stoïcienne, on le sait, mais qu’il interprète et qu’il applique sans la fastueuse exagération de l’école. C’est une sorte de stoïcisme doux et humble de cœur, un stoïcisme attendri et devenu chrétien. Nous serions aussi heureux qu’on peut l’être sur la terre, dit-il quelque part, si notre destinée était toujours en rapport avec nos facultés. Mais, comme cela ne dépend pas de nous, le mieux que nous ayons à faire et le plus sûr parti, c’est de s’accommoder à la position où l’on se trouve, d’y approprier ses goûts, ses habitudes, et de ne pas s’agiter pour en sortir à moins qu’elle ne soit insupportable, ce qui arrive rarement par le fait de la nature,
mais très souvent par l’effet dune imagination déréglée. Entrer en révolte contre le sort qui nous est fait, c’esl le moyen assuré de nous rendre mécontents de nous-mêmes, ridicules ou importuns pour les autres. En réglant notre imagination, nous pouvons jusqu’à un certain point maîtriser nos désirs, et plus nous en sommes les maîtres, moins nous dépendons du dehors, du monde ou de la fortune, a 11 faut voir, dit-il excellemment, ce qu’il y a en nous de libre et de volontaire, et s’v attacher uniquement. Les biens, la vie, l’estime ou l’opinion des hommes ne sont en notre pouvoir que jusqu’à un certain point ; ce n’est pas de là qu’il faut attendre le bonheur. Mais les bonnes actions, la paix de la conscience, la recherche du vrai, du bon, dépendent de nous; et c’est par là seulement que nous pouvons être heureux autant que des hommes peuvent l’étre. » Je citerai encore ce beau passage où se marque nettement, avec un caractère nouveau, l’élévation progressive de sa vie pensée : « 24 juin 1815. Mon bonheur actuel consisterait dans une paix intérieure, unie avec un sentiment assez plein de vie et d’activité, aussi intérieure. Les agitations des passions ne laissent point de calme; la tranquillité de la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l'âme; il n’y a que dans le sentiment religieux, ou dans un goût vif et soutenu pour l’étude et la recherche de la vérité, qu’on trouve une réunion parfaite du mouvement et du repos. Cette disposition ne peut être continuelle dans les hommes pieux, et encore moins dans les hommes studieux. Certaines maladies ou états organiques qui altèrent en nous l’activité intellectuelle et nous dégoûtent de l’étude, par la conscience même de notre impuissance, laissent subsister le sentiment religieux, notre consolateur le plus sûr et notre appui. Les hommes qui unissent ces deux dispositions sont le plus à l’abri du
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découragement et des dégoûts de la vie, surtout quand l’âge s’avance. »
Le sentiment religieux, ce fut en effet le refuge de la pensée fatiguée de M. de Biran. L’ancien disciple de Cabanis tourne ses derniers efforts spéculatifs vers une sorte de philosophie mystique dont il essaie de préciser les éléments et les conditions. C’est là, sans contredit, la dernière et la plus forte épreuve de cette sincérité parfaite, de cette loyauté d’âme qui ne permit jamais à M. de Biran de reculer devant une seule idée, quand cette idée est devenue pour lui une conviction, ni à plus forte raison devant l’expression de cette idée. Ces deux sortes de courage intellectuel se rencontrent chez lui : le courage de penser le contraire de ce qu’il a pensé autrefois; le courage de se l’avouer à soi-même et de l’avouer aux autres. 11 souffre plus que personne des angoisses et des misères du respect humain dans tout ce qui touche à la vie extérieure. Personne plus que lui ne se met au-dessus de ces craintes vulgaires dans tout ce qui relève de sa conscience philosophique. Homme faible, philosophe intrépide. De l’idéologie sensualiste au plus pur spiritualisme, la distance était grande ; mais du naturalisme du dix-huitième siècle à une théorie mystique de la vie surnaturelle, quel abîme à franchir! 11 osa le franchir pourtant.
Suivons M. de Biran dans sa grande évolution religieuse ; c’est la partie la plus profondément sentie, la plus vivante de son journal, qui nous raconte cette curieuse histoire d’une âme à la recherche de Dieu.
L’idée et le sentiment de Dieu sont à peu près absents dans tout le commencement du livre. Ils apparaissent progressivement et se développent jusqu’aux dernières années, où ils deviennent dominants. Le premier éveil vif de l’idée religieuse semble avoir été dans Maine de Biran
le contre-coup des grands événements dont il est le spectateur impuissant et éperdu. Le retour inopiné et victorieux de Napoléon, contre toutes les prévisions de Biran et des politiques au milieu desquels il passait sa vie, l’étonnante histoire des Cent-Jours, ces grands écroulements et ces résurrections soudaines, ces coups d’État perpétuels de la fortune qui déconcertent l’ordre logique des choses humaines, tout ce spectacle grandiose et terrible porte jusqu’au fond de sa pensée un trouble, un saisissement inouïs. Il se détache des intérêts terrestres si fragiles : « C’est assez longtemps se laisser aller au torrent des événements, des opinions, à tout ce qui passe comme l’ombre. Il faut s’attacher aujourd’hui au seul être qui reste immuable, qui est la source vraie de nos consolations dans le présent et de nos espérances dans l’avenir. Stat acl judicandum Dominus, stat adjudicandos populos. Celui qui n’a pas cette idée sans cesse présente au milieu des bouleversements de toutes choses, celui qui, avec un sens moral, est témoin de toutes ces choses et ne pense pas à Dieu, à la règle invariable du juste et de l’injuste et aux conséquences nécessaires, inévitables, qui suivent de cette règle, celui-là, dis-je, doit tomber dans le désespoir. Pour me garantir du désespoir, je penserai à Dieu, je me réfugierai dans son sein. » 11 ajoute, par un retour naturel sur la caducité des choses humaines, ces lignes, où il y a comme un reflet de Pascal : « Pourquoi chercher à faire du bruit? Que les individus comme les générations s’agitent et bouleversent le monde, ou qu’ils traversent la vie en silence, les malheurs, les misères humaines et la mort au bout, ne les en observent pas moins, et sauront de même les atteindre. » Cette impression religieuse du néant de l’homme, excitée par le spectacle des révolutions, doit-elle nous étonner? Ne l’avons-nous pas vue se produire avec une vivacité sin-
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gulièrc, tout près do, nous, dans des jours récents où la sagesse des plus sages s’était trouvée courte et où les événements avaient déjoué les calculs les plus habiles? Combien de nos hommes d’Etat, saisis alors d’une sorte de panique religieuse, se sont écriés, eux aussi : « Dieu seul est grand, mes frères! » Pour quelques-uns qui jouaient un jeu impie, beaucoup, on le sait, furent sincères, pendant quelques jours au moins, et tant que la peur dura. Les plus sceptiques trouvèrent alors d’admirables paroles en faveur de la foi, cette sœur immortelle de la philosophie. Les voltairiens se convertirent, et s’ils n’allèrent pas à la messe, ils montèrent à la tribune et y firent des sermons.
Chez M. de Biran, l’impression fut sérieuse. Il se joignait, d’ailleurs, chez lui, à ce sentiment profond de la fragilité des choses humaines qui le tournait vers Dieu, une impulsion forte venue d’ailleurs. Il s’était fait dans son esprit, pendant les vingt dernières années, un sourd travail philosophique, dont les résultats allaient se manifester et l’étonner lui-même. Un jour, par le progrès latent de ses idées, il se trouva transformé en spiritualiste. Une théorie nouvelle, fondée sur le sens intime et rétablissant dans l’homme la force dont le sensualisme l’avait dépouillé, voilà quelle fut la première conséquence de sa transformation philosophique. Un second effet, presque aussi immédiat, fut de le rapprocher sensiblement des idées religieuses : « Dans ma jeunesse, dit-il, avec son admirable bonne foi, et lorsque j’étais prévenu pour des systèmes matérialistes qui avaientséduit mon imagination, j’écartais toutes les idées qui ne tendaient pas à ce but, j’étais léger plutôt que de mauvaise foi. Depuis que j’ai été conduit, par mes propres idées, loin de ces systèmes, je n’ai eu aucune prévention pour quelque conséquence arrêtée à laquelle je voulusse arriver; aucune prévention
pour les matières de foi ou d’incrédulité. Si je trouve Dieu et les vraies lois de l’ordre moral, ce sera pur bonheur, et je serai plus croyable que ceux qui, partant de préjugés, ne tendent qu’à les établir par leur théorie. » 11 n’en est encore qu’à une certaine impartialité scientifique à l’égard de Dieu. Mais qui ne sent la sympathie sous cette profession d’impartialité? Il semble qu’en renonçant au parti pris contre l’idée religieuse, il pressent déjà que tout doit l’y ramener. La neulralité est impossible en si haute matière. Qui n’est pas contre Dieu est, par cela même, pour Dieu.
L’expérience de la vie acheva en lui ce que le sentiment de ses déceptions de tout genre, politiques et philosophiques, avait commencé. Depuis longtemps déjà, il cherchait dans les théories et les systèmes ce quelque chose de fixe, ce yiescio quid inconcussum , après quoi soupire tout homme sérieux. Il ne l’avait pas trouvé et ne pressentait pas même où il le trouverait plus tard ; mais il le cherchait avec ardeur. Dès 1811 il écrivait ces lignes touchantes : « Le temps emporte toutes mes opinions et les entraîne dans un flux perpétuel. Je me suis rendu compte de ces variations de point de vue depuis ma première jeunesse. Je pensais trouver, en avançant, quelque chose de fixe, ou quelque point de vue plus élevé d’où je pusse embrasser la chaîne entière, redresser les erreurs, concilier les oppositions. Me voilà déjà avancé en âge, et je suis toujours incertain et mobile dans le chemin de la vérité. Y a-t-il un point d’appui, et où estil? )) Ce point d'appui , quel devrait-il être? Un sentiment, une idée dominante qui fut le motif principal ou unique de tous les sentiments ou actes de la vie, un idéal enfin. Mais cet idéal, était-ce une pure conception de l’esprit, était-ce un être? il n’en savait rien encore. Cinq ans plus tard, il commence à pressentir ce que doit être cet idéal
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si vivement désiré : « r>0 novembre. J’ai pensé en m’éveillant que ce jour était celui de ma naissance. J’atteins aujourd’hui l’âge de cinquante ans. Je sens chaque jour que tout point d’appui extérieur m’échappe. Je ne puis trouver cet appui dans aucun objet hors de moi ; je n’ai plus, comme autrefois, ce grand désir de plaire, d’être aimé, parce que je suis averti par des comparaisons continuelles, autant que par mon sens intime, que j’ai perdu tout ce qui attirait vers moi. Je ne sais si je trouverai encore ce point d’appui en moi-meme, où je me complaisais autrefois à rentrer. Des affections tristes, un sentiment pénible de l’existence, nous éloignent de nous et nous font sentir le besoin des diversions extérieures. Mais le mal qui nous tourmente s’accroît par ces distractions mêmes, et on souffre doublement par le dégoût des choses du dehors, ou d’un monde qui nous repousse, et par le mécontentement ou le vide plus profond qu'on retrouve en soi quand on est forcé d’y revenir. Voilà des faits d’expérience intérieure que je constate chaque jour, et dont je me rends un compte réfléchi pour m’exciter à chercher, dans le fond de mon être et dans l’idée de Dieu qui s’y trouve, ce point d’appui qu’il est impossible de trouver ailleurs, afin de donner à mon reste d’existence le but qui lui manque tout à fait. » Certes, voilà de la noble psychologie, s’il en fut. Mais le philosophe ne conclut pas. Il s’excite à chercher Dieu, et en Dieu le point d’appui dont sa pensée a besoin. Mais il y a lutte dans sa raison. Cette indécision dure encore deux ans après : « Le monde extérieur m’échappe : je le regrette, je le poursuis avec un sentiment d’impatience et de désespoir. L’idéal, qui me tiendrait lieu des pertes extérieures, n’est pas encore bien fixe pour mon esprit et pour mon cœur : je manque de force et d’esprit de suite pour l’arrêter et m’y tenir. » Cependant, cette même année
(1818), malgré des fluctuations continuelles, le sentiment religieux tend à s’affermir. Le point d’appui est entrevu au milieu de ces flots changeants de la vie : « 8 mai. Il y a en moi, en ce moment, une action vitale extraordinaire et trop forle pour des nerfs faibles. Je cherche le mouvement pour le mouvement, et ne puis me fixer à rien. C’est dans cette situation morale et organique, telle que je n’en éprouvai guère jamais de pareille en ma vie, que je sens plus le besoin de reposer ma pensée sur quelque chose qui ne change pas, et de m’attacher enfin à un point fixe : l’absolu, l’infini ou Dieu. Les idées ou les sentiments religieux seraient à présent les besoins de mon esprit et de mon cœur, mais lorsque ces grands objets, seuls permanents, seuls capables de remplir l’âme, n’ont pas fait sa nourriture habituelle, combien il en coûte pour les aborder et surtout pour s’y attacher d’une manière fixe ! » Il s’v attache pourtant, et, à mesure que nous avançons dans la lecture du journal, nous trouvons plus de force et de fermeté dans l'accent religieux : « 7 juin. On vieillit, on a le sentiment radical de faiblesse, d’atonie, de malaise, qui tient au progrès de l’âge, et on se dit malade. Vaines imaginations! la maladie, c’est la vieillesse, et elle est misérable; il faut s’v résigner. On dit que, si les hommes deviennent religieux en avançant en âge, c’est qu’ils ont peur de la mort et de ce qui doit la suivre dans une autre vie. Mais j’ai, quant à moi, la conscience que, sans aucune terreur semblable, sans aucun effet d’imagination, le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge, parce que, les passions étant calmées, l’imagination et la sensibilité moins excitées ou excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui les absorbaient. Alors Dieu, le souverain bien, sort comme des nuages; notre
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âme le sent, le voit, en se tournant vers lui, source do toute lumière; parce que, tout échappant dans le monde sensible, 1’cxistcnce phénoménique n’étant plus soutenue par les impressions externes et internes, on sentie besoin de s’appuyer sur quelque chose qui reste et qui ne trompe plus, sur une réalité, sur une vérité absolue, éternelle ; parce que, enfin, ce sentiment religieux, si pur, si doux à éprouver, peut compenser toutes les autres pertes. La crainte de la mort ou de l’enfer n’a rien de commun avec ce sentiment, et se trouve au contraire en opposition directe avec lui. » Désormais, il a touché le but, il ne retournera pas en arrière. Sa vie a maintenant une raison d’être, parce que sa mort a une espérance. On peut, du reste, mesurer les progrès du sentiment religieux en lui par un fait tout extérieur : l’abondance croissante des emprunts qu’il fait aux Pensées de Pascal, aux Lellres spirituelles de Fénelon, à l'Imitation de Jésus-Christ. C’est dans ce dernier livre particulièrement qu’il prend le texte préféré des méditations de ses dernières années. 11 compare un chapitre de ce livre admirable au Traité de la vieillesse de Cicéron, et c’est pour lui une occasion de se convaincre de l’infériorité de la morale philosophique. Les consolations de Cicéron se rapportent toutes à rhomme et à la vanité. Le vieillard conservera encore de la force d’esprit, il aura la vertu, il exercera autour de de lui l’influence propre à son âge... Oui, mais s’il est privé de tous ces avantages? s’il est misérable, malade, souffrant, sans appui ni au dedans, ni au dehors? toute la philosophie de Cicéron ne lui offrira pas la moindre ressource, tandis que la religion lui ouvre tous ses trésors, de quelque manière qu’il ait vécu. A ce moment de sa vie, septembre 1818 (ici l'indication des mois est essentielle, chaque mois presque étant une date nouvelle dans son état intérieur), le choix de M. deBiran n’est pas douteux.
Il avait hésité longtemps, et même dans les périodes de sa vie les plus rapprochées de celles où nous sommes arrivés. Avant de capituler devant la morale chrétienne, M. de Biran s’était senti fortement attiré vers la doctrine du Portique. Il y avait une incontestable affinité entre son idée métaphysique de la force et le principe de la morale stoïcienne, qui tout entière réside dans la tension, dans l’effort. On peut suivre dans le Journal intime, à la trace de ses idées, l’influence tour à tour croissante et décroissante du stoïcisme. Ce qui finit par l’éloigner de cette fière doctrine, après bien des hésitations et des retours, c’est l’idée que le stoïcien est seul. Cette idée lui est insupportable. Si l’homme, dit-il, même le plus fort de raison, de sagesse humaine, ne se sent pas soutenu par une force, une raison plus haute que lui, il est malheureux; et, quoiqu’il en impose au dehors, il ne s’en imposera pas à lui-même. La sagesse, la vraie force, consistent à marcher en présence de Dieu, à se sentir soutenu par lui; autrement, væ soli! Le stoïcien est seul ou avec sa conscience de force propre qui le trompe ; le chrétien ne marche qu’en présence de Dieu et avec Dieu. M. de Biran a trop ardemment soupiré après un point d’appui dans la pensée et dans la vie pour se condamner à s’en passer, comme tout stoïcien doit le faire résolument. Il admire la doctrine et la vie des disciples de Zénon ; mais il lui faut quelque chose de plus, qu’il trouve dans le christianisme, et seulement là.
« J’ai été jusqu’ici seul avec moi-même ; il faut chercher la force ailleurs. » Tel est le cri d’une âme impatiente de Dieu, et qui éclate à chaque page du Journal intime dans les dernières années; et, remarquons-le bien, M. de Biran ne s’arrête pas à la religion naturelle : il pénètre jusqu’au fond du sanctuaire ; il est décidément chrétien, et la dernière partie de ses Pensées est consa-
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crée à l’établissement des principes d'une philosophie religieuse : la distinction des trois vies, la divinité de Jésus-Christ, le dogme de la grâce, la légitimité ou plutôt la nécessité de la prière. Je n’indique (pie les points essentiels.
Nous ne prendrons qu’un trait de cette philosophie mystique, un trait qui doit trouver sa place dans les Nouveaux Essais cl' Anthropologie, considérablement remaniés par l’auteur jusqu a son dernier jour, la distinction de trois vies dans l’homme, en d’autres termes, la présence au fond de l’homme, de l’élément surnaturel.
11 y a d’abord en nous la vie sensitive , siège des affections de l’organisme. Quand ces affections prédominent par leur nombre et leur vivacité, elles attirent à elles presque toutes les forces de l’âme et l’absorbent dans le corps, au point que la personnalité et la liberté disparaissant, l’homme se trouve réduit à l’état de l’animal. Mais l’âme est douée d’une force propre qui l’empêche d’obéir entièrement à l’attraction du corps. Cette force active, c’est la vie philosophique qui consiste dans la méditation intérieure, dans l’exercice de l’activité employée à résister à ses propres affections, à se bien conduire dans le monde intérieur, de manière à atteindre un but intellectuel. Il y a enfin la vie mystique de l’enthousiasme et le plus haut degré où puisse atteindre l’âme humaine, en s’identifiant autant qu’il est en elle avec son objet suprême, et revenant ainsi à la source d’où elle est émanée. I/âme, par ses désirs et en vertu de sa nature intellectuelle, tend à l’union avec Dieu; en vertu de sa nature sensitive ou animale, elle tend à l’union avec les corps et avec le sien propre : double tendance qui empêche le repos de l’homme dans la vie présente, et tant qu’il est homme. Le moi est entre ces deux termes extrêmes; la nullité d’efforts ou l’absence de toute acti-
vité emporte la nullité de conscience et de moi , et le plus haut degré d’activité intellectuelle emporte l’absorption de la personne en Dieu ou l’abnégation tolale du moi qui se perd de vue lui-même. — Dépend-il de l’âmè de passer par sa force propre de l’état inférieur à l’état supérieur , de la vie spirituelle à la vie mystique ? Non ; car il ne dépend pas d’elle, dans le déploiement même le plus énergique de son activité, de se soustraire à l’empire des passions fortifiées par l’inexpugnable complicité de l’imagination et des sens. Il arrive même des états de l’âme où toute lutte est impossible, où tous les organes des passions tristes ont pris le dessus et nous remplissent d’une multitude de fantômes. Il n’y a que deux remèdes . désirer , sentir ses besoins, sa misère, sa dépendance, et prier , afin que l’esprit de sagesse vienne et que la lumière descende. Quand la grâce arrive, l’œuvre surnaturelle est accomplie, et nous passons à ce degré supérieur de la vie que M. de Biran décrit avec effusion : « Il y a une partie de moi-même faite à l’usage de Dieu, la seule où je puis trouver mon repos. C’est là où il faut que je me retire, que je me sauve du monde.... Quand je n’y suis plus, quand je ne vis plus en elle, je suis tourmenté, agité et languissant tour à tour ; je me sens défaillir et mourir à la vie de l’esprit; tout point d’appui m’échappe ; je cours après la vanité et le mensonge, en sachant bien qu’il n’y a que vide dans tout ce que je poursuis. Quand on a cultivé cette troisième vie, on n’est plus propre à rien, aussitôt quelle nous abandonne. Si l’on se mêle au monde, on est au-dessous de tout ce qui est dans ce monde, car on y fait tout plus mal que les gens du pays . »
Nous nous arrêterons là. Nous croyons avoir placé la figure de M. de Biran sous son véritable jour. Ce que nous avons emprunté à son Journal intime a suffi, nous l’espé-
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rons, pour faire partager à nos lecteurs l’étrange et sympathique intérêt que h* livre nous avait inspiré. Nous nous abstiendrons cle réflexions; à quoi serviraient-elles, qu’à refroidir l’émotion? Aussi bien , quelle manie est-ce aujourd’hui de se substituer sans cesse à l’homme que l’on doit peindre ou à l'œuvre (pie l'on doit étudier? N’v a-t-il pas quelque chose de plus curieux que les plus savantes réflexions et les plus subtiles conjectures, c’est l’histoire d’une âme parfaitement sincère, analysant ellemême le travail intime qui se fait en elle, et tâchant d’expliquer cette force vive qui l’élève d’un essor irrésistible et continu vers le principe mystérieux d’une vie nouvelle? Une page de psychologie vraie vaut mieux que tous les systèmes.
M. VITET
Études sur l’histoire de l’art. — Antiquité. — Moyen âge.
Temps modernes.
Parmi les écrivains de ce temps, il en est plusieurs dont le nom est entouré d’un plus grand éclat de célébrité que celui que nous inscrivons en tête de ces pages; il en est peu dont la réputation soit fondée sur une telle élite de suffrages. La principale affaire n’est pas, dans la vie littéraire, d’avoir pour soi le nombre; en matière d’art, de lettres ou de sciences, le nombre ne vaut pas le choix ; et, s’il faut opter, j’estime que M. Yitet a pris la meilleure part. Je ne sache rien de plus enviable que cette réputation acquise, parmi les vrais connaisseurs, par une série de travaux dans un genre qui ne supporte pas la médiocrité et où il est si difficile d’exceller ; soutenue par la franchise et la dignité du caractère qui communique au talent une libre et fière allure; constamment accrue par un travail qui ne s’arrête pas, par une science, une expérience qui s’étendent, par des vues nouvelles et toujours agrandies. Je ne dis rien du goût, qui, dès la première heure, atteignit et marqua, dans celte nature privilégiée, son point de perfection.
Il y a quelques années, je ne connaissais M. Yitet que par quelques-unes de ces pages achevées que ce talent discret offre au public à de trop rares intervalles, et dans lesquelles il aime à résoudre quelque problème d’art ou
M. VITET
d’histoire littéraire. Je n’avais aucune idé(», je l’avoue, de ce que pouvait être cet écrivain délicat, ce familier des chefs-d’œuvre, qui par goût ne quittait guère les sommets de l’art, lorsqu’il fallait descendre de ces hauteurs pour se mettre au niveau de tout le monde, parler la langue de tout le monde, dans une séance académique, par exemple, et louer le roman du jour ou celui de la veille, Marianna ou le Docteur Herbeau , la Petite Comtesse et Sibylle. Comme il triompha aisément de celte difficulté nouvelle ! Avec quelle aisance et quel naturel il entretint la brillante assemblée du roman et du théâtre, de M. Sandeau, de M. Scribe, de M. Feuillet! Il éleva la critique du jour à la dignité d’un jugement durable. L’auditoire fut sous le charme de ces discours, prononcés d’une voix ferme, accentuée, vibrante, qui ajoutait aux jouissances exquises de la raison la plus élevée celles d’une diction pleine d’art. Les œuvres principales de M. Sandeau et de M. Feuillet furent analysées avec une sûreté d’aperçus qui ravirent le public et les auteurs euxmêmes. Des traits d’une rare finesse tenaient l’attention en haleine. Et ce n’était pas de ces éclairs de mots qui surprennent d’abord le regard et ne laissent après le premier éblouissement, qu’une impression confuse. C’étaient Ces lumières d’idées qui jaillissent d’une raison active, qui éclairent une situation, un caractère, une œuvre, un personnage, et laissent derrière elles une clarté durable.
Tel fut le sentiment très vif que je recueillis dans ces deux séances et que j’essayai de me traduire à moi-même. Dès lors, il me devint évident que si M. Vitct se tenait, d’habitude, enfermé dans les questions les plus difficiles et les plus élevées, ce n’était pas par l’effet, d'une compétence exclusive ou d’une spécialité limitée d'études ; que c’était uniquement par choix, et que ce choix tenait
à la délicatesse même de cet esprit qui refuse de se mêler de trop près aux réalités et aux œuvres de chaque jour, et qui aime à s’isoler en se réfugiant ou très haut dans l’art, ou très loin dans l’espace et dans le temps. Il semble que ce soit un parti pris chez M. Yitet de fuir la popularité, puisqu’en toute occasion où ç.’a été pour lui un devoir de la chercher, il l’a si aisément obtenue. Il a bien montré qu’il pouvait être un maître et un juge en toute œuvre de littérature. Mais la preuve faite avec éclat, toutes les fois qu’il a fallu la faire, il revient avec empressement à cette grande Histoire de l'art dont il nous donne des fragments seulement, et que 'mieux qu’aucun autre il eût été en état d’écrire. Pourquoi ne l’a-t-il pas voulu ?
Ce sont les principaux matériaux de cette histoire qu’il rassemble aujourd’hui et qu’il nous remet sous les yeux dans un vaste ensemble qui permet de mesurer le travail continu de cette vie. Pas une question essentielle de l’art n’est omise dans cette longue série de travaux. De 1828 à 1863, on a vu s’élever pièce à pièce cet édifice qui se révèle aujourd’hui à nous dans sa sévère ordonnance. L 'Antiquité (Grèce, Rome, Bas-Empire) est représentée par plusieurs morceaux célèbres dont les principaux sont : Pindare et l'art grec , les Marbres d'Éleusis, Athènes aux quinzième, seizième et dix-septième siècles , la Collection Campana, les Mosaïques chrétiennes de Rome. Le moyen âge est spécialement étudié dans une vaste monographie, écrite sur les documents et les traditions les plus authentiques, de Notre-Dame de Noyon, et dans plusieurs morceaux sur Y architecture en Angleterre, sur les Monuments historiques du Nord-Ouest de la France, etc., etc. Les temps modernes sont l’objet d’études sur la Peinture en Italie, en France et dans les Pays- Bas, et sur d’autres arts, comme la musique religieuse et la
M. VITET
musique dramatique. C’est j'i cette troisième série que se rapportent la célèbre monographie d 'Emtache Le sueur et le grand morceau sur Raphaël à Florence. La peinture nous amène jusqu’au temps présent, avec, les noms de. David, de Paul Delaroclie, d’Ary Scheffer, d’Kugène Delacroix et de Flandrin, jugés, les uns avec cette pénétration, les autres avec cette sympathique indépendance qui sont le vrai signe du critique d’art.
On ne s’attend pas que nous parcourions ces séries d’études et que nous abordions tous ces problèmes successivement posés et résolus par M. Yitet sur ce long chemin qui part des Marbres d'Éleusis pour aboutir à la Chapelle des Saints-Anges. Il nous manque pour cela tout ce qui constitue précisément la compétence supérieure de M. Yitet. Mais nous voulons donner au moins l’impression littéraire, et, dans une certaine mesure, philosophique, que nous avons recueillie en étudiant ces quatre volumes.
Nous demandions pourquoi M. Yitet n’avait pas voulu écrire cette Histoire de l'art dont il nous donne tantôt un admirable programme, tantôt des fragments achevés, des chapitres tout faits et tout prêts à prendre leur place dans un grand ouvrage.
A cette question nous trouvons une réponse péremptoire dans les premières pages de l 'Introduction. S’il n’a pas tenté cette entreprise, c’est qu’il en a pris lui-même une trop haute et trop grande idée. Une histoire de l’art doit être un tableau complet et méthodique des innombrables formes qu’a revêtues le sentiment du beau chez tous les peuples et à tous les âges, depuis les temps civilisés. Or cette œuvre, qui n’a presque pas de limites appréciables dans le temps, est de plus soumise à des conditions particulières qui en multiplient sans mesure les difficultés. Chaque jour la science de l'art s'accroît
de faits nouveaux, de découvertes imprévues, de problèmes inespérés. « C’est un champ qui grandit à mesure qu’on l’explore, et que bientôt aucun regard n’aura plus la puissance d’embrasser tout entier. »
Si bien qu’une histoire de l'art, définitive et complète, peut être déclarée impossible. A chaque découverte nouvelle, les horizons s’agrandissent, les aspects changent. Voyez Winckelmann lui-même, si admirablement préparé à cette grande œuvre par la double puissance de sa nature d’artiste et d’érudit, Winckelmann, dans cette histoire bornée à l’antiquité, est dépassé, débordé de toutes parts. D’abord il n’avait pris que la moitié de l’œuvre, le monde antique : l’art moderne lui échappe tout entier, c’est-à-dire « dix-huit siècles de christianisme et toutes les idées, toutes les émotions, toutes les formes nouvelles qui se font jour dans le cours de ces siècles ; » puis, dans cette moitié même, dans ce champ de l’antiquité qu’il explorait exclusivement, qu’avait-il pu voir de ses yeux? Ce qui était visible à ses yeux : l’ancien monde romain, l’Italie, Rome, rien au delà. « La véritable Grèce et les trésors qu’elle possédait encore, l’art des grands siècles, les vrais chefs-d’œuvre, il n’en avait qu’une imparfaite idée ; il les connaissait aussi peu que l’Égypte, la Perse, l’Assyrie, et tout ce monde asiatique alors totalement ignoré.... Il lui manquait toute une portion de cet art antique restitué, éclairci, complété par cent ans d’heureuses découvertes, de fouilles incessantes, d’intelligentes révélations. »
L’idée mère de Winckelmann, l’idée d’une histoire de l’art n’en est pas moins à lui; c’est sa part de gloire; elle est inaliénable. Mais M. Vitet ne nous dissimule pas que son œuvre est à reprendre dans toutes ses parties, presque de fond en comble ; que les jugements comme les faits, il faut tout reviser, tout compléter, tout refondre. Il faut
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la prolonger dans le passé jusque dans les mystérieuses origines, jusque dans les influences asiatiques et égyptiennes : il faut la continuer à travers les ténèbres où germe l’esprit nouveau, au sein de la barbarie; il faut amener celte histoire jusqu’aux premières lueurs des sociétés modernes, jusqu’au plein épanouissement de l’art religieux et féodal, jusqu’à la Renaissance , enfin, où commence véritablement le grand jour de l’histoire.
Quelle tâche formidable ! « L’ensemble en est immense, le détail infini. 11 faut aborder de front les sujets les plus dissemblables, les idées les plus disparates; entrer dans la pensée de chaque siècle, dans l’esprit de chaque société; s’initier à toutes les écoles, compter avec tous les goûts, se faire à tous les climats, comprendre tous les succès, ceux-là môme qu’on approuve le moins, et se garder pourtant de pousser jusqu’à l’indifférence cette sorte d’impartialité : ce n'est pas seulement un travail de recherches, une œuvre de patience, une exacte nomenclature, qui constituent l’histoire de l’art, c’est une peinture animée où l’auteur intervient et se réserve un rôle où, tout en racontant, il dirige et il juge; où sa propre opinion, son goût, ses préférences, sont franchement accusés. »
Nous comprenons que M. Vitet ait hésité à se charger d’un tel fardeau. On n’accepte pas les tâches dont on mesure d’une vue si ferme les difficultés presque infinies et l’accablante responsabilité.
Si toutes ces conditions sont en effet requises pour que l’histoire de l’art s’écrive, résignons-nous, pour un temps incalculable, à voir les plus brillants travailleurs se diviser la besogne, se réduire à des monographies, à des œuvres de détail, à la préparation des matériaux immenses qui entreront un jour dans la construction de l’édifice définitif. Nous ne serions pas trop à plaindre,
après tout, si de temps en temps s’élèvent clés parties détachées de ce temple de l’Art, quelque gracieuse et solide colonnade, quelque noble péristyle, qui marque l’idée générale, la direction des lignes, la proportion et le plan du monument; nous serons presque consolés si, en attendant le Winckelmann de l’avenir, les travaux de M. Vitet suscitent dans les nouvelles générations quelque jeune émule qui l’égale un jour par la précision et l’étendue des connaissances, par la délicatesse et la pureté du goût, par la passion éclairée et la raison émue, par l’intelligence pénétrante des conditions éternelles et l’interprétation des exemples vivants du beau.
En définissant les qualités qu’il exige de l’écrivain, de l’érudit, de l’homme de goût, du philosophe qui écrira quelque jour cette histoire, M. Yitet, sans le savoir, nous aidait à pénétrer dans la nature complexe de son esprit. S’il n’a pas toutes ces qualités, s’il ne les a pas toutes au degré qu’il requiert' de l’historien futur, assurément il nous en offre en lui-même plusieurs, à un degré qui n’est pas médiocre.
11 a incontestablement la patience des recherches et la passion de ses études. 11 faut le voir s’appliquant à résoudre quelque problème d’art, une question d’authenticité ou d’origine, soit pour la Mosaïque de Sainte-Pudentienne , soit pour la Fresque de Saint-Onofrio. Quelle savante enquête! quel discernement de toutes les circonstances d’où peut sortir une indication, un trait de lumière! Jamais le sens de l’analogie n’a été appliqué avec plus de finesse, ni l’induction conduite par un plus sûr instinct des hommes et des temps, des personnages et des siècles. C’est merveilleux d’analyse. Tout cela, tout ce déploiement de science, toutes ces ressources d’esprit, en vue de quelle fin et pour quel résultat?
Ce résultat est bien peu de chose, à ce qu’il semble, au
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prix de tant d’efforts : quelque erreur de Cianipini corrigée, une date rétablie, un siècle assigné au lieu d’un autre. À quoi bon, direz-vous? et qu’importé qu’il soit démontré que la mosaïque de Sainte-Pudentienne n’a pas été faite au huitième siècle, par ordre du pape Adrien Ier; mais qu’elle appartient nécessairement au quatrième siècle, que la date probable de celle œuvre ne remonte pas au delà de 315 et 11e descend pas au-dessous de 410? Qui donc pourra prendre un intérêt sérieux à un conflil d’hypothèses et de conjectures aussi complètement dénuées d’importance historique?
Prenez garde : il y a là d’abord un travail des plus subtils, des plus ingénieux, qui, par lui-même, a bien son intérêt, car on y voit à l’œuvre les plus fines facultés de la raison, la divination fondée sur une expérience comparative des œuvres et des monuments, le discernement des divers âges de l’art, devenu à peu près infaillible par une longue éducation, par le perfectionnement presque indéfini du sens esthétique. Tout cela n’est ni médiocre, ni vulgaire assurément. Y a-t-il un plus curieux spectacle que cette lutte animée avec le i*ssé qui veut garder son secret, avec telle œuvre qui a perdu sa date? D’ailleurs, à bien prendre les choses, aucune de ces nuances n’est indifférente en matière d’art. Si la manifestation du beau obéit à certaines conditions qui peuvent être ramenées à des lois, rien ne doit choquer davantage un connaisseur que cette confusion barbare des choses, des hommes et des temps. Il doit mettre sa gloire et son bonheur à faire cesser cette, anarchie grossière des dates, à laquelle celui-là seul sera insensible, chez qui le goût de l’art n’est qu’une affectation.
Voilà quelques raisons qui ont bien leur valeur sans doute, et qui donnent tout leur prix aux savantes recherches de M. Vitet sur l’âge véritable de tel monument ou
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de telle œuvre. Mais est-ce tout? Et ne croyez-vous pas qu’un esprit aussi élevé va tirer quelque lumière de cette longue série d'inductions? Ne croyez-vous pas qu’il va donner à ce fait rétabli toute une suite de conséquences historiques ou philosophiques, qui seront le renversement d’un préjugé vulgaire ou l’éclatante confirmation d’une loi de fart? Ici, par exemple, toujours à propos de cette simple mosaïque, voyez l’enchaînement des faits : s’il est démontré que cette œuvre est du quatrième siècle, il y avait donc, en ce temps, des artistes capables de concevoir une grande œuvre, un vrai tableau où toutes les conditions du style pittoresque soient fidèlement conservées. « On n’y sent la décadence qu’à certaines faiblesses d’exécution et de détail, et, par compensation, on découvre dans ces figures des trésors tout nouveaux, d’austères et chastes expressions, une fleur de vertu, une grandeur morale, dont les œuvres de l’antiquité, même les plus belles, ne sont jamais qu’imparfaitement pourvues. » Voyez-vous la conséquence immédiate? C’est qu’il n’est pas vrai, comme on le croit généralement, que dès le début du# quatrième siècle, tout était mort en Italie dans les arts du dessin; qu’il n’v eut plus, dès lors, qu’une longue et lourde décadence, « et que, même au contact du christianisme affranchi, cet art éteint et moribond n’avait pu ni se régénérer ni seulement recouvrer quelques instants de vie, quelques heures de jeunesse! » Les secrets des catacombes rendus à la lumière, viennent confirmer ce fait et prouver qu'il y eut alors, sous l’influence de l’idée chrétienne, comme une transformation de ce même art qui, au service du paganisme, mourait d’épuisement. Personne ne dira que ce soit là un fait insignifiant. L’importance en est capitale dans l’histoire de l’art. C’est une renaissance démontrée par une habile induction, à la place d’une décadence acceptée sur la foi
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d’une critique banale. C’est une époque de l’art restituée. Tout cela est bien quelque chose, on en conviendra. Tout cela justifie bien la passion que M. Vitet apporte dans ses recherches.
La passion, le mot n’est pas trop fort pour peindre et cette ardeur d’espérance, tant que le résultat n’est encore qu’entrevu, et cette joie enthousiaste, quand il est enfin conquis, possédé. Le signe de la passion est de se communiquer. Or, je défie quiconque a un peu d’àme et d’imagination de lire, sans une émotion croissante, les quatre-vingt-dix pages consacrées à la Fresque de Saint- Onofrio. L’intérêt de la question n’est ici contestable pour personne : il s’agit de savoir si cette fresque, découverte il y a vingt ans seulement, sous la fumée d'un atelier de Florence, doit être, ou non, ajoutée à la liste des chefsd'œuvre de Raphaël. Mais quelle gradation d’intérêt savamment observée depuis le commencement jusqu’à la fin de ce récit! quel art ou plutôt quel heureux instinct dans l’ordonnance du sujet, dans la disposition des épisodes, dans la construction des preuves, dans la préparation de la certitude finale! C’est tout un petit drame. Et pourvu qu’on ne s’y refuse pas de parti pris, on est irrésistiblement gagné à cette foi, à cet enthousiasme, à cette joie naïve et pure d’un trésor retrouvé, d’une grande page de l’art restituée au jour. Ne diriez-vous pas l'exposition d’un roman : « Vers la fin de juillet 1835, un vernisseur de voitures, nommé Masi, prit à loyer, dans la rue Faenza, à Florence, une vaste salle au rez-de-chaussée, dont la voûte en berceau et les épaisses murailles n’avaient guère moins de trois siècles : c’était le réfectoire d’une ancienne communauté connue sous le nom de maison Saint-Onofrio ou des Dames de Fuligno.... » L’histoire commence. Voyez avec quel pieux recueillement le critique saisit la première trace du chef-d’œuvre
enfoui sous la suie. Quelques parties se dégagent lentement et laissent deviner une Sainte Cène : l’ordonnance en paraissait grande et simple; les figures semblaient expressives, bien posées, bien drapées. Des artistes distingués se mirent en besogne. On procéda à un lavage complet. Le succès dépassa tout espoir. A mesure que les dernières pellicules de la suie se détachaient, la fresque apparaissait dans sa fraîcheur virginale. Le chef-d’œuvre éclate. Puis vient la discussion vive, pressée, de l’authenticité. Les preuves abondent, se multiplient; de nouveaux faits viennent chaque jour les confirmer. Comme la divine tête du Christ avait apparu aux rayons du soleil dans sa pureté primitive, ainsi le nom de Raphaël apparaît à chaque page, en pleine lumière, avec un éclat de certitude auquel, pour ma part, je n’ai su résister. Quelle touchante figure, dans un coin de cette histoire, que celle de ce M. Jesi, le religieux interprète des moindres finesses du pinceau de Raphaël, pour qui la question d’origine n’existait même pas. « On l’aurait mis à la torture sans lui faire confesser qu’elle n’était pas de lui.... Il ne permettrait pas à Raphaël lui-même, s’il revenait au monde, de nier que ce soit là son œuvre. Vous avez vos raisons pour n’en pas convenir, répondrait-il à Raphaël; mais cette fresque est bien de vous. E pur si muove! »
Cette foi de Jesi, M. Yitet l’a ressentie et partagée. Il nous la transmet à nous-mêmes, tant la déduction des faits est évidente, tant il y a de lumière jetée sur la question par ces éclairs d'analogie qu’en tout sujet d’art M. Yitet excelle à faire jaillir des plus profondes ténèbres.
Et quelle fête, quand il a pu enfin nous communiquer sa certitude! Heureuses les âmes qui peuvent faire de joies si pures la meilleure part de leur bonheur sur la terre ! Pour se représenter quelque état d’esprit analogue à celui de M. Yitet, trouvant la preuve sans réplique, la
preuve irréfragable de l'authenticité de la fresque de Saint-Onofrio, et inscrivant sur celte grande page le nom radieux de Raphaël, il faudrait imaginer M. Cousin déchiffrant le manuscrit de Pascal sur les Passions de l'amour , ou bien encore M. S. de Sacy découvrant un chapitre inédit du Traité de la connaissance de Dieu cl de soi -meme. Il ne faut pas moins que cela pour donner l’idée de la joie de M. Yitet, nous montrant, dans chaque détail de cette fresque déjà illustre, le signe du dieu de la peinture, éclatant comme le jour.
Nous n’avons rien dit de vingt autres morceaux, diversement, mais également curieux, comme manifestations d’une science profonde, d’une justesse exquise de goût, d’une sûreté merveilleuse de conjectures sur quelques points obscurs de l’histoire de l’art. Nous n’avons pas même parlé de cette monographie d 'Eustache Lesueur. A quoi bon? Qui ne la connaît? N’est-elle pas, depuis vingt années, devenue classique? La célébrité et l’autorité décisive de ce chapitre de l’art national nous dispensaient cl’en parler.
Enfin, puisque nous en sommes à l’aveu des omissions, nous n’avons rien dit de Y esthétique de M. Yitet! Eh quoi ! il s’agit d’art, de critique d’art, et dans tout cela nous n’avons pas encore trouvé moyen d’écrire le programme de notre esthétique et d’y comparer, pour l’absoudre ou la condamner, celle de M. Yitet ! Quelle dérogation à tous les usages, à toutes les traditions en pareille matière! Parler d’art et ne rien dire des principes et de la science du beau, cela s’est-il jamais vu au dix-neuvième siècle ?
C’est, qu’à vrai dire j’ai peur que M. Yitet ne soit un peu sceptique à l’égard de cette grande science, chère aux Allemands et à quelques Français; il semble ne la pas tenir en très sérieuse estime. Quand il en parle, c’est
pour railler l’efficacité des préceptes abstraits et leur opposer les séries d’exemples, les leçons à la fois théoriques et pratiques que fournit l’histoire de l’art. Dissertez tant que vous voudrez, dit-il aux philosophes, sur l’essence de la beauté ; creusez l’éternel mystère des émotions qu’elle fait naître, et tirez-en les lois de l’art, vous trouverez à peine quelques esprits pour vous comprendre, et la conscience des artistes n’en sera pas même effleurée.... Condamnation bien sévère et contre laquelle j’aurais bien envie de réclamer s’il ne me venait en idée de mieux faire, de réconcilier l’esthétique française avec M. Yitet. Cette réconciliation est-elle si difficile? L’esthétique française a-t-elle d’autres conclusions que celles-ci, qui servent de principes à M. Yitet, à savoir : « Qu’en tout temps, en tout lieu, les mêmes conditions ont produit des chefs-d’œuvre, les mêmes causes des œuvres dégénérées; que les grandes époques ont même raison d’étrc et procèdent, non de hasards heureux, mais de constantes lois; que toujours et partout, sous Périclès et sous saint Louis, sous Alexandre et sous Louis XIY, c’est la simplicité, le naturel, l’observation fidèle de la forme, la franche expression de la vie et de la pensée qui ont assuré à quelques œuvres une jeunesse éternelle et une impérissable estime, tandis que les dons acquis, les qualités savantes, les effets recherchés, le fini précieux, et même aussi la fougue, le désordre, le hasardé, le téméraire, s’ils ont parfois surpris la renommée, ne l’ont jamais gardée longtemps, ou ne conservent, en vieillissant, que l’éclat affaibli d’une célébrité secondaire. »
Simple et admirable esthétique ! dirions-nous, si nous n’avions peur d’offenser par un mot barbare la fine raison de M. Vitet. Blais c’est qu’en effet je ne vois pas en quoi diffère la doctrine de l’art (car il en a une) chez M. Yitet et dans la philosophie française, si ce n’est pourtant
M. VITKT.
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en cela que ce qui est, dans la philosophie, démonstration, vérité abstraite, est chez M. Yitet réalité vivement sentie, finement rendue. Tout ce qui est là pure théorie, ici s’anime, brille et vit. Ces quatre volumes sont euxmêmes une théorie du beau, mais une théorie en acte : la théorie qui fait consister l’art éternel, le grand art non dans l’idéal pur, non dans la vie sans règle, mais dans le parfait et mystérieux mélange de l’idéal et de la vie, que la Grèce, que l'Italie, que la France ont parfois réalisé, et que rien n’empêche de se reproduire encore, dans des circonstances propices, là où l’on verra se rencontrer, dans un homme privilégié, ces deux grandes choses humaines, l’étude de la nature et la méditation, avec cette chose si excellente et si rare que les anciens la croyaient divine : l’inspiration.
UN NOUVEAU JUGE DU XVIIIe SIÈCLE
Histoire de la littérature française , par D. Nisàrd, de l’Académie française.
Dans cette dispersion désordonnée et cette précipitation fiévreuse du travail intellectuel, qui sont les traits les plus saisissables de l’histoire des lettres au dix-neuvième siècle, c’est un spectacle digne du plus sérieux intérêt que celui d’un écrivain poursuivant, pendant plus de vingt années, une œuvre unique à travers toutes les agitations des événements et des idées, ne perdant pas de vue un seul instant le but qu’il s’est fixé, sachant l’atteindre sans fatigue et sans découragement, aussi ferme dans ses conclusions qu’il l’était, au départ, dans ses principes, achevant un grand ouvrage sans que le lecteur puisse jamais soupçonner « que le livre ait été écrit dans le contentement ou dans la peine; qu’il soit sorti d’un esprit tranquille ou que chaque page en ait été disputée à des préoccupations douloureuses. »
C’est ce spectacle que nous donne M. Nisard, amenant à son terme l’histoire de la littérature française, et nous donnant aujourd’hui, dans le quatrième volume, la conclusion et le dernier mot de ce grand travail, en même temps qu’un jugement fortement motivé sur le dix-huitième siècle.
Certes, durant ces vingt années, M. .N isard ne s’es! pas tellement confiné dans son étude favorite, et isolé de la vie de tous, qu’il se soit abstenu, dans l’intervalle, de nous donner son sentiment sur certains hommes de son temps. Mais après chaque excursion au dehors, sur les terrains perfides et mouvants de la politique ou de la littérature contemporaine, il revenait avec bonheur à son ouvrage préféré, il reprenait avec un plaisir nouveau et une sorte de satisfaction de conscience, la suite de ses pensées sur le sujet familier. Il y apportait un sentiment de joie et de sécurité intellectuelle qui souvent lui manquait ailleurs. Quel est l’esprit, assez ferme ou assez présomptueux pour croire qu’il s’est mis a l’abri des causes diverses d’illusion qui troublent le jugement des contemporains?
Ces causes, personne ne les a mieux connues et mieux décrites que M. Nisard. Mais, peut-être, se croit-il à tort en sécurité dans le passé qu’il étudie. Le dix-liuitième siècle est le passé sans doute, mais un passé si voisin de nous, si profondément mêlé au présent par tant d’inlluences diverses et toujours agissantes, que notre raison en est encore troublée. Notre âge tient par les racines les plus profondes et les plus délicates, par ses passions, à l’âge qui nous a précédés, et toute sentence littéraire, philosophique ou politique sur le dix-huitième siècle restera pendant longtemps encore matière à controverse. La critique la plus haute, la plus ferme, la plus autorisée, est pour longtemps condamnée à ressembler à la polémique.
Cependant, s’il est chimérique, quand il s’agit d’un siècle si voisin de nous, de croire que la vérité absolue puisse être atteinte, il ne l’est pas de croire qu’un livre si profondément médité s’en rapproche et qu’il nous fait faire un pas de plus, un pas décisif vers le but.
M.Nisard garde au moins dans cette polémique, si c’en est une, de grands avantages qui tiennent au fond même de son esprit, et comme une attitude particulière de haute et virile raison. Il ne goûte pas la fantaisie dans les livres, mais il ne la goûte pas davantage dans les siens, et ses sévérités pour autrui ne déguisent pas des complaisances pour lui-même. S’il exige qu’un auteur raisonne ses impressions, ses goûts, il donne l’exemple. Dans ce livre où se pressent à son tribunal tant d’œuvres et de personnages divers, pas un seul arrêt n’est rendu sans être motivé; pas un de ses jugements ne ressemble à un caprice. Tous se relient à une doctrine, à un ensemble de principes auquel ne manque assurément ni la solidité ni l’élévation.
C’est de là que sa critique tire son caractère et son prix. Elle a de l’autorité. N’en a pas qui veut. Il est des écrivains qui s’en passent et qui en cela sont sages. De quel droit ce qui n’est que fantaisie s’imposerait-il à nous? On nous dit: « J’aime telle œuvre, tel auteur: cela me charme, m’intéresse, c’est mon goût. » Très bien, mais si mon impression diffère de la vôtre, qui jugera? Ces écrivains-là n’en ont cure. Ce sont d’aimables esprits, toujours en belle humeur ; c’est leur état. Ils se consolent de ne servir à rien en s’assurant eux-mêmes qu’ils ne sont pas des pédants. Ils font une théorie de leur impuissance, ils essayent même d’en faire une grâce, une délicatesse raffinée, un art.
D’autres critiques arrivent non par impuissance, mais par système, au même résultat. Il nous offrent, réunis en eux, les dons les plus brillants et les plus rares, la sensibilité d’imagination et la finesse des impressions, la justesse et la pénétration d’une vue qui démêle les ressorts les plus secrets des âmes et des talents. Mais ils se garderaient bien de conclure. Au nom de quelle vérité
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supérieure donneraient-ils leurs conclusions? 11 n’y a pas pour eux de vérité absolue; il n’y a que des impressions individuelles, des sensations diversement colorées; cela seul est à étudier qui donne aux idées une nuance particulière dans chaque esprit.
Pour que la critique ait de l’autorité, il faut qu’il y ait pour elle quelque chose de supérieur à elle, au nom de quoi elle parle, au nom de quoi elle juge, dont elle s’inspire et qui soit sa règle, sa force, sa joie. Tout le reste n’est que fantaisie ou analyse pure. Cela seul est la critique qui discerne, qui juge, qui classe. Cela seul est un enseignement qui s’appuie à une doctrine et l’applique.
L’originalité de M. Nisard est d’avoir une critique qui s’inspire de haut et se soutient à la hauteur de son inspiration. Les lettres sont pour lui plus qu’un brillant caprice, plus qu’un enchantement de l’esprit, plus qu’une passion. Elles sont une foi, elles ne se distinguent même pas à leur source de la morale. Elles ne se séparent pas de la raison que leur fonction la plus haute est d’exprimer. Le goût n’est que la raison dans les lettres, comme a conscience n’est que la raison dans la vie.
Certes, il y a de la grandeur dans une histoire littéraire fondée sur de tels principes. Ces principes donnent à cette œuvre sa grandeur ; ils lui donnent aussi la consistance. Dans l’intervalle de ces vingt années, de nouvelles éditions sont devenues nécessaires pour les volumes précédents. Des détails ont été corrigés par l’auteur, juge difficile de lui-même Mais pour le fond des choses, il déclare avec une fierté qui ne messied pas, qu’il n’a rien eu à regretter ni à retrancher. Parmi les critiques d’impression et de sentiment, qui pourrait en dire autant après un intervalle, après une épreuve de vingt années?
La vue première de cet ouvrage ne pouvait varier, puisque l’auteur ne l’a entrepris et achevé que pour jus-
tifier sa foi littéraire. Cette foi, c’est le respect, l’amour des grandes traditions ; l’admiration pour la littérature de son pays, qu’il regarde comme l’héritière des deux littératures universelles, la grecque et la latine, et des deux antiquités, classique et chrétienne; enfin, c’est l’intelligence profonde des causes de la supériorité littéraire du dix-septième siècle, dont les traits distinctifs sont, à ses yeux, la domination de la raison et le don d'exprimer les grandes vérités en perfection.
Il a donc un double idéal, à la lumière duquel il juge les œuvres et les talents les plus divers : un idéal théorique qui est l’esprit humain conçu dans sa perfection ; un idéal historique, qui est l’esprit français au dix-septième siècle porté à son plus haut point de développement par les deux antiquités qu'il résume et qu’il exprime.
Comment la critique va-t-elle appliquer la règle de ce double idéal au jugement qu’elle doit porter sur les œuvres si variées, sur les tendances si contradictoires du dix-huitième siècle, sur cette mêlée confuse d’aspirations légitimes et chimériques, de livres destructeurs et d’utopies, de rêves errant à travers tant de ruines, d’œuvres meilleures que les hommes qui les produisent, de déclamations mêlées à tant de frivolités, d’espérances et de conquêtes, du progrès se dégageant péniblement du milieu de tant de dépravations et de folies? Certes, la chute est profonde quand on tombe du haut de ce dix-septième siècle, peut-être trop exclusivement contemplé sur les sereines hauteurs où siègent le génie de Descartes, celui de Corneille, celui de Bossuet. Il n’est pas possible qu’une critique, aussi profondément éprise pour ces calmes grandeurs de l’esprit français et passionnée pour la raison, ne ressente pas quelque trouble en se voyant engagée au plus avant de cet immense tumulte d’idées, et ne fasse pas
UN NOUVEAU JUGE DU XVIIIe SIÈCLE.
payer aux œuvres qu’elle jugera son secrel dépit. Mais nous avons affaire à une intelligence; trop pénétrante pour craindre que quelque aspect de la vérité lui échappe complètement. Le critique pourra, à l’occasion, ne passe montrer aussi favorable que nous le voudrions, à certaines nouveautés heureuses d’idée ou de talent ; il n’en méconnaîtra et n’en ignorera aucune.
Cependant, pour être sincère nous-mème comme le critique qui nous invite à examiner son livre, nous avouerons que la lecture de ce livre n’a pas entièrement dissipé les vagues appréhensions que nous avait données d’avance sa théorie. 11 nous a semblé qu’on pouvait difficilement défendre cetle critique du reproche de rigueur systématique et d’une sorte de noble idolâtrie poulies grands modèles.
Suffit-il vraiment de se faire un idéal, de le trouver réalisé dans chaque genre par un écrivain supérieur du dix-septième siècle, de mettre chaque auteur et chaque livre en regard de cet idéal et de ce modèle, de noter ce qui s’en rapproche : voilà le bon; ce qui s’en éloigne : voilà le mauvais?
Je ne le pense pas. D’abord, savons-nous au juste, d’une manière définitive, sans réplique, ce qu’est l’idéal de l’esprit humain, ce qu’est l’idéal du génie particulier de la France, ce qu’est l’idéal de sa langue? 11 nous faudrait, sur tous ces points, des explications bien précises, péremptoires, qui ne laissent pas derrière elles l’ombre d’un doute ou d’une objection possible. Puis, que de difficultés dans le détail et dans l’application ! Les genres littéraires ne sont pas des cadres arbitraires, j’y consens; mais ce ne sont pas non plus des moules immuables, ni dans leur nombre une fois fixé, ni dans leur forme une fois déterminée; selon les temps, il en est que la vie abandonne et qui languissent dans un discrédit peut-être
immérité, mais, à coup sûr, irréparable. Il en est d’autres qui apparaissent, ou créés, ou transformés par l’esprit des âges nouveaux. Je ne crois pas que l’ère des grandes inventions littéraires soit jamais close. Je ne crois pas non plus que, dans chaque genre, le modèle, une seule fois réalisé, doive à tout jamais, absolument et nécessairement, servir de point de comparaison pour toutes les productions analogues. Les rangs véritables des talents se détermineraient assez mal et d’une manière assez fausse, si l’on appliquait cette mesure dans sa rigueur.
La littérature, ainsi traitée, deviendrait une science exacte. M. Nisard en convient, et je m’étonne qu’un esprit si délicat et si juste n’ait pas été averti de l’excès de la doctrine par la singularité du mot. Certes, la critique n’est que la raison appliquée, je le sais, je le veux; mais la raison connaît-elle, une fois pour toutes, ses formes et ses limites? Est-elle à tout jamais prisonnière dans les cadres qu’elle s’est tracés à elle-même, enchaînée à des modèles qu’elle-même a produits? La raison, au fond, c’est la nature intelligente, et qui pourra jamais marquer des bornes à l’inépuisable fécondité de la nature? La raison, c’est la nature réglée mais libre, et qui pourra jamais dire ce que la liberté peut apporter d’imprévu dans la littérature comme dans l’histoire'?
La littérature, une science exacte! Voilà le point extrême où un esprit si ferme et si sage est amené par la théorie d’une perfection trop idéaliste, comme, d’un tout autre côté, des esprits excessifs el logiciens à outrance y sont amenés par des théories physiologiques, indiscrètement appliquées à l’étude de l’esprit humain.
Non, la critique ne doit pas être une géométrie des forces, une analyse des poids et des contre-poids qui font monter ou descendre l’esprit humain, une détermination mathématique des résultats d’après les données
recueillies par l’observation. M. Nisard répudierait assurément cette assimilation de la nature raisonnable et libre avec la mécanique. Mais la critique ne peut pas non plus borner son emploi à établir une hiérarchie fixe des œuvres et des talents, réglée sur un point idéal, sur un modèle dont ils s’éloignent plus ou moins ou dont ils se rapprochent. C’est une autre exagération qui, pour tenir à une doctrine infiniment plus noble, n’en est pas moins contraire, dans ses conséquences, au caractère même de l’esprit humain, si libre, si varié dans ses inspirations, si habile à se renouveler et à se transformer, et dont la grandeur éclate autant par la diversité féconde de ses manifestations, que par l’élévation de quelques-unes de ses œuvres.
Je sais bien que, dans le détail, l’esprit si fin de l’auteur corrige ce que ces vues générales peuvent avoir de trop rigoureux. L’intelligence pénétrante, l’analyse exacte des esprits et des talents les plus divers rétablissent, dans les jugements particuliers, une impartialité qu’on ne devait pas espérer de la théorie; la critique de M. Nisard est trop éclairée pour ne pas relever avec soin tous les progrès que le dix-huitième siècle verra s’accomplir. Cependant, la théorie trop absolue, a laissé son empreinte sur le plan du livre, et je le regrette. Ce plan est très savant, très profondément étudié. L’auteur doit y tenir beaucoup, parce qu’un auteur estime toujours plus ce qui est de son système que ce qui ne relève que du talent. Il me semble pourtant avoir quelques bonnes raisons pour le critiquer et je me garderai bien de m’abstenir, parce qu’au rebours de l’auteur, je mets à plus haut prixdans ce volume, son talent que son système. Je mets à part les principes, je ne parle que de la forme particulière qu’ils revêtent. La critique me parait presque partout excellente; la raison s’y déploie avec fermeté
et ampleur, mais la division même du livre, trop exacte dans sa forme pour n’être pas quelque peu artificielle, en gêne souvent le développement, en brise parfois l’essor, impose à la liberté de l’auteur des cadres trop étroits. Au lieu d’être un appui, elle lui devient une entrave.
La perfection littéraire du dix-septième siècle est le modèle toujours présent, l’idéal réalisé d’après lequel vont être appréciées, dans les différents genres, les oeuvres du dix-huitième siècle. C’est là le point de départ de toute la division du livre. 11 y a la part des pertes ; il y a la part des gains. Les pertes sont plus sensibles dans la poésie que dans la prose, plus sensibles dans certains genres que dans certains autres. Dans les genres qui semblent plus particulièrement les facultés du dixseptième siècle, la poésie, le théâtre, l’éloquence religieuse, la philosophie morale, il n’y a guère que des pertes, bien faiblement compensées par quelques beautés, inspirées des anciennes, ou par d’heureuses nouveautés restées trop loin de la perfection. Mais M. Nisard ne fait pas difficulté de reconnaître que dans Montesquieu, dans Voltaire, dans Buffon, la science politique et sociale, l’histoire, l’exposition éloquente des découvertes scientifiques sont autant de facultés nouvelles de l’esprit français. Là, sont proprement les gains de la littérature française au dix-huitième siècle1.
Il y a donc des genres communs aux deux siècles littéraires. Dans ces genres, il y a décadence. Le dixhuitième siècle ne se relève que par certaines facultés vraiment nouvelles, ou du moins restées sans emploi dans le siècle précédent.
Les pertes, les gains de l’esprit français au dix-hui-