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Tome IV, p

UN NOUVEAU JUGE DU XVIIIe SIÈCLE. 75

tième siècle, son infériorité constatée dans tons les genres où il rencontre le grand siècle, sa supériorité révélée, moins par le degré du talent que par son application à des questions jusque-là négligées, voilà le plan du livre.

Ce plan est trop systématique. 11 impose à l’auteur une sévérité qui nous semble excessive sur certains points. Pour justifier cette division, il faudra, de nécessité absolue, établir que la poésie, par exemple, est dans une infériorité manifeste à l’égard dix-septième siècle. Certes, la critique triomphe sans peine du lyrisme affecté de Jean-Baptiste Rousseau, de la Henriade, de Voltaire, et même de son théâtre. Triomphe-t-elle aussi aisément, de ses poésies légères ? Et surtout avec quelle secrète peine (die rangera André Chénier à l’article des pertes! « André Chénier est comme le dernier-né des poètes du dix-septième siècle, » s’écrie le critique sincère, mais embarrassé. — Ce n’est pas non plus sans une certaine souffrance que je vois le Mariage de Figaro prendre honteusement sa place dans cette triste catégorie. Je ne me résigne qu’avec peine à ces conséquences du système.

J’ajoute que ce plan a l’inconvénient de ne pouvoir être d’une application universelle aux œuvres du dix-huitième siècle. Il laisse en dehors, dans des chapitres séparés, Rousseau et Y Encyclopédie. Quant aux grands personnages littéraires qui entrent dans les cadres ainsi préparés, ils n’y entrent souvent que par moitié. Quelques écrivains, et ce sont les premiers du siècle, se trouvent coupés en deux par l’application de cette méthode. Voltaire et Montesquieu appartiennent à Y histoire des pertes , l’un pour son théâtre, l’autre pour ses Lettres persanes : à Y histoire des gains, l’un pour son Siècle de Louis XIV, l’autre pour son Esprit des lois.

Enfin, le tort le plus grave de ce plan est de ne pas

faire sentir assez nettement le progrès de l’opinion publique, et de briser la suite des temps. Comment saisir, dans cette dispersion des genres et cette dissémination des œuvres, la relation des idées aux faits qu’elles préparent ou qu’elles expriment? Les rapports systématiques de perfection ou d’imperfection littéraire sont substitués, dans le groupement des personnages, aux rapports naturels des temps et des idées.- On ne peut plus suivre ni mesurer le développement de cette histoire politique et sociale. Le tableau historique et gradué des événements est effacé et fait place à un tableau méthodique, qui a sans doute son intérêt, mais un intérêt d’un tout autre ordre.

Il y a là des inconvénients que je ne voudrais pas exagérer, cependant. En les marquant trop, je finirais par être injuste pour un livre qui, en m’offrant un intérêt vif, m’a donné des émotions sérieuses. Je serais ingrat envers son auteur, qui, dans un si grand nombre de belles pages, a fortifié, élevé ma pensée, et, en réglant les plaisirs de mon esprit, les a doublés. Que de précision dans les jugements, quelle force dans les motifs, quelle autorité aisée et naturelle dans l’application de la raison au discernement des mérites ou des défauts! C’est par là qu’excelle cette critique, entraînante par les raisons qu’elle donne, irrésistible sans violence d’idée, sans exagération de mots, habile à toucher le point juste où se marque la force, où se trahit la faiblesse des œuvres ou des esprits qu’elle juge.

Il faudrait citer surtout un grave et touchant portrait de Rollin; quelques pages exquises sur le style poétique de Voltaire, sur ces vers qui semblent toujours être des expédients et qui se trouvent être par hasard des beautés là où les pensées sont fortes ; une étude excellente sur la comédie dans Régnard, dans La Chaussée, sur le drame

dans Diderot; l’analyse du talent de Massillon, qu’on ose appeler le rhéteur de la chaire; une critique affectueuse, vive pourtant, de Vauvenargues moraliste; des pages éloquentes sur l’esprit de l’histoire dans Voltaire, sur l’histoire naturelle dans Buffon ; mais surtout un portrait de Rousseau, tracé avec une hauteur de vues et une fermeté de pinceau qui seront difficilement égalées, qui ne seront pas dépassées, et à cette occasion une peinture de l'esprit d'utopie qui me paraît marquer le point le plus élevé où se soit porté dans ce livre le talent de l’auteur.

Ceux qui ne connaissent M. Nisard que par les adversaires que le talent soutenu par une doctrine provoque infailliblement ou par les plaisants de bas étage qui harcèlent certaines réputations d’épigrammes surannées, feront sagement de lire ce volume pour se former une juste idée de ce que la raison peut avoir de finesse ingénieuse dans sa fermeté, d’éclat dans sa solidité. C’est un livre tout de raison, en apparence, où rien n’est donné à l’agrément ni à la fantaisie pure. Je connais cependant fort peu de livres où se rencontrent, en plus grand nombre, ces traits vifs, ces piquantes railleries, ces jugements dont la justesse est comme doublée par le bonheur de l’expression. Je croirais diminuer M. Nisard dans l’estime de mes lecteurs et dans la sienne propre, si je disais qu’il a, en certaines occasions, de l’esprit à faire peur. Mais c’est du meilleur esprit, de celui qui en donne au lecteur, au lieu de lui [ôter, comme tant d’autres écrivains, ce qu’il en peut avoir.

Dans un prochain article, j’essayerai de retracer l’image de l’esprit français au dix-huitième siècle, telle qu’elle ressort à mes yeux de cette savante et profonde étude. Il pourra n’être pas sans intérêt de rassembler, sous le regard du lecteur, les traits principaux de la physiono-

raie de ce siècle, si habile, si passionné, enthousiaste et sceptique, utopiste et frivole, déclamateur avec sincérité, sur lequel la discussion restera longtemps encore ouverte, si même jamais elle doit se clore.

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Histoire de la littérature française , par 1). Nisard, de l’Académie française.

11 y a dans le livre de M. Nisard, des principes littéraires, un système et une critique. Nous admettons les principes qui sont bien dignes, assurément, de fonder une doctrine et de devenir l’objet d’une foi. Nous avons fait nos réserves sur le système, qui n’est que la forme très particulière et, jusqu’à un certain point, arbitraire, de ces principes.

Heureusement, quoi qu’en puisse penser l’auteur, ce système et le plan qui en dépend ne sont pas tout son livre; on peut en discuter les mérites et juger le livre excellent; en dehors du plan, il y a tout l’esprit de l’auteur, je veux dire sa raison et son talent. Il va sa critique proprement dite, la suite des jugements si fortement motivés, si péremptoires sur les œuvres et les hommes du xvni0 siècle. Cette critique, par où le livre excelle et ne sera pas surpassé, est complètement indépendante de la division méthodique à laquelle j’aurais, pour ma part, préféré la suite naturelle des temps et des idées.

C’est de cet ensemble de jugements littéraires que nous voudrions exprimer l’image de ce qu’on appelle l'esprit du dix-huitième siècle. Y a-t-il réellement un esprit de ce genre? Et s'il y en a un, de quoi se forme-t-il?

L’esprit du dix-huitième siècle a comme instrument de domination l’Opinion. Par elle, il agit, il conquiert successivement les esprits, il triomphe des dernières résistances, il règne. Il faut voir à quel prix et comment, croyant la conduire, il lui obéit.

C’est un pouvoir nouveau qui naît dans la décomposition de tous les autres. Tous les historiens du dix-huitième siècle ont signalé les circonstances politiques et sociales qui favorisèrent en France la naissance et le développement de ce pouvoir : la désorganisation de toutes les institutions, dont aucune ne garde cette foi en elle-même qui est le principe de la stabilité; la contradiction profonde d’une monarchie absolue dans ses formes et dénuée de tout prestige, ne se prouvant plus à elle-même l’étendue de son autorité que par ses caprices, usant sa puissance légale dans des alternatives d’arbitraire et de faiblesse; une aristocratie inutile et corrompue, privée de cette décoration de la gloire, qui aurait caché sa frivole faiblesse, la première à se railler des préjugés par les-* quels elle existe, applaudissant à toutes les entreprises nouvelles par lesquelles elle va périr; des parlements donnant l’exemple d’une opposition qui n’eût été fructueuse que si elle s’était rattachée à des principes, mais qui fut stérile comme toute opposition sans idée de gouvernement et sans programme; une Église mondaine, ayant comme une mauvaise honte du dogme, sécularisant de plus en plus son enseignement, faisant, de la prédication, un art tout laïque, où le christianisme ne fait plus guère que la figure d’un système de philosophie. Partout se marque cet affaiblissement, cet affaissement des pouvoirs

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réguliers auxquels on ne croit plus guère et qui donnent le triste exemple de ne plus croire à eux-mêmes.

Comme il n’y a plus de foi officielle à laquelle se soumettent les raisons, chacune s'affranchit et s’habitue insensiblement à se faire juge de toutes choses. Ainsi s’établit tout naturellement et sans secousses, dans le déclin des institutions publiques, une puissance jusque-là inconnue qui, née de leurs ruines, se fortifie de leur faiblesse, et qui, n’étant ni définie ni constituée, a l’avantage d’être insaisissable par sa mobilité même, par sa dispersion, par ses fuites habiles; irrésistible par ses retours, par sa mobile ténacité, par sa légère universalité;-trop peu consistante pour être attaquée de front par les pouvoirs établis, et n’en offrant pas moins aux idées nouvelles un point d’appui suffisant pour soulever le monde.

L’opinion, c’est tout simplement le public suivant avec curiosité le développement des événements ou des idées, et donnant tout haut son avis, applaudissant aux lions endroits, sifflant aux mauvais. C’est le public se tenant au parterre, en attendant l’heure de monter sur la scène.

L’avidité de ce public, impatient et éveillé, ne trouve pas de quoi se satisfaire dans la conversation des salons, qui, si nombreux et si peuplés qu’ils soient, n’accueillent pourtant que le petit nombre. C’est alors que paraît une littérature nouvelle à son usage, littérature improvisée, fortuite, née du hasard, de la-propos, littérature de l’heure et du jour, qui n’est pas encore le journal, mais qui le deviendra; qui ne survit pas à l’occasion, mais qui multiplie l’écho de chaque idée et la prolonge jusqu’aux dernières limites de la publicité : c’est la conversation écrite, faisant suite à la conversation parlée, et répandant avec une fécondité sans exemple les bruits et les idées, les railleries et les espérances, les chimères et les vérités

nouvelles, sous toutes les formes possibles, petits traités, chansons, apologues, contes, brochures. C’est la littérature du pamphlet.

Le pamphlet est partout : il est dans l’Eglise même, où des sermonnaires, gagnés à l’économie politique, adressent des apostrophes à la sainte agriculture et louent la charrue plus que la croix; il est au théâtre surtout où la tragédie elle-même n’est plus, sous des noms anciens, qu’une déclamation en l’honneur des idées nouvelles. L’opinion a fait une littérature à son usage ; elle fera des ministres à son image; Malesherbes et Necker sont moins les ministres de Louis XVI auprès de son peuple que ceux de l’opinion auprès du roi. En même temps que Malesherbes, porté au ministère par la faveur publique, prend sa place dans les conseils de la monarchie, il rend ses devoirs à l’opinion dans son célèbre discours à l’Académie, où il constate l’avènement et définit la nature du pouvoir nouveau, qu’il représente dans le gouvernement, comme Voltaire le représente dans les lettres.

L’opinion eut ses ministres, elle eut aussi ses courtisans parmi, les plus grands, les plus brillants esprits de ce siècle. Ce qu’elle leur donna d’influence, elle le leur fit payer par bien des exigences. L’opinion est comme la popularité. A de rares exceptions près, on ne la gagne qu’en s’en faisant l'homme-lige. Quelques âmes hautes, quelques volontés impérieuses l’ont prise de force et domptée. Mais la plupart de ses favoris et même de ses tyrans ont commencé par être ses esclaves ; pour la dominer, ils l’ont flattée.

Quand jamais ce servage parut-il plus clairement qu’au dix-huitième siècle? L’opinion est mobile, capricieuse; elle a des engouements et des répugnances inexplicables; , elle ne s’en tient ni à l’expression fixe de la vérité qu’elle a une fois adoptée, ni au culte fidèle des talents qu’elle

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a une fois proclamés. Il faut retenir sa mobilité, fixer ses caprices en l’occupant toujours de soi. De lé celle incessante et dévorante activité des écrivains de ce temps, des Voltaire, des Diderot, attentifs à ne pas laisser la faveur publique se distraire ailleurs. De là une improvisation perpétuelle qui ne tourne pas également à la gloire de tous, et qui, même sur les œuvres les plus considérables, a laissé quelque chose d’inachevé et d’incomplet.

De plus, l’opinion se laisse gagner de temps en temps à de généreux enthousiasmes; mais elle 11e se tient pas sur ces hauteurs, où elle atteint parfois. Elle est vive, elle est légère, elle aime qu’on l’amuse, au moins autant qu’elle aime qu’on l’instruise. N’est-elle pas formée de cette multitude d’esprits curieux et plus ou moins intelligents, mais chez qui le fond moral est souvent bien inconsistant, bien léger? On pourrait entreprendre de faire l’éducation de l’opinion; il semble que ce soit la tâche des grandes intelligences. Ce serait une noble façon d’asservir l’opinion que de l’éclairer, de la moraliser. Mais la tâche serait ardue, l’entreprise incertaine et longue! Il est plus facile de l’asservir en l’amusant. C’est ce que fit la littérature du dix-huitième siècle.

De là, quelques-uns de ses caractères : trop souvent, au lieu d’être une règle pour l’esprit public, elle fut pour lui une distraction frivole ou licencieuse. Elle flatta ses goûts avec ces satires, ces poèmes grotesques, ces contes parfois charmants, modèles de la plus ingénieuse et de % la plus élégante dépravation où L'opinion trouvait encore des raisons suffisantes d’esprit et de talent pour applaudir sans honte. Voltaire fut, de tous les écrivains de ce temps, celui qui sut le mieux régner par l’opinion en l’amusant, parfois même en la corrompant. Mais les plus graves esprits, comme Montesquieu, lui firent d’étranges

concessions. Dès qu’il fut avéré qu’un peu de licence dans les écrits n’était pas un moyen inutile de propagande, on chercha dans ces tristes expédients un secours pour les idées les plus sérieuses. Ces espérances regrettables n’étaient pas trompées. Les Lettres persanes e urent infiniment plus de lecteurs que V Esprit des lois.

Mais sans même parler de cet art licencieux qui fut mis au service de l’esprit nouveau, ne doit-on pas regretter cette habitude de rire toujours et de plaisanter à tout propos, qui est le caractère propre de ce qu’on a appelé le voltairanisme et qui se manifeste par l’absence de sérieux, même dans les sujets les plus élevés; par une légèreté de critique, une insuffisance d’érudition à laquelle ne supplée pas l’abondance des épigrammes; par une frivolité de discussion tranchante et superficielle, qui fait que, même pour les voltairiens, la critique religieuse de Voltaire est à refaire? Sans récriminer contre une des qualités les plus séduisantes de l’esprit français, n’en doit-on pas blâmer énergiquement l’emploi perpétuel, l’indiscrète application à toute occasion et hors de propos? Cela vient évidemment d’une fâcheuse condescendance de l’écrivain, qui se met au niveau de son public, au lieu de l’élever jusqu’à lui. Quand tous les esprits sont également invités à juger de chaque chose, la tentation est forte pour un auteur de les attirer à lui par la plaisanterie, qui est l’art de montrer chaque question sous son côté vulgaire ou grotesque.

La plaisanterie ne dénature pas seulement les questions sérieuses qu’elle touche. Elle crée une illusion perfide dans les esprits auxquels elle s’adresse. Elle les persuade que là où ils ont trouvé à rire, ils ont suffisamment compris. Combien de nos aimables contemporains en sont restés, sur toutes ces questions, à la plaisanterie séculaire qui les résume! Ils se disent fils de Voltaire. Mais Voltaire

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désavouerait, à coup sûr, ces mauvais plaisants qui ne sont que des échos.

On voit de quel prix l’opinion fit payer à la littérature du dix-huitième siècle la faveur dont elle l'entoura et qui en fit une irrésistible puissance. Elle lui imposa des exigences qui l’abaissèrent. Elle la déshabitua de la réflexion, du travail; elle la mit, au moins pour une part considérable de ses productions, au régime dangereux de l’improvisation; elle lui donna la triste tentation de vulgariser tous les sujets par la plaisanterie, et de chercher dans la frivolité licencieuse une amorce pour les idées.

Ces humiliations acceptées, subies, recherchées même, en vue de plaire à celte souveraine d’humeur fantasque, l’opinion, l’habitude de condescendre aux instincts de l’esprit de tous, lesquels ne sont toujours ni très distingués ni très élevés, voilà, sans doute, une coupable faiblesse de la littérature du dix-huitième siècle. Est-ce tout, et ne devons-nous pas marquer d’un trait rapide quelques autres de ses défauts les plus saillants, ses prétentions non justifiées, ses exagérations, les lacunes de la philosophie qui l’inspire?

Ses prétentions, qui n’en a ouï parler? N’en est-ce pas une, bien connue et bien plaisante, que cette affectation de retour à la nature qui se marque dans un si grand nombre d’œuvres et qui est la chimère de tant d’esprits? On dirait que la nature a été ignorée avant le dix-huitième siècle, et qu’aucune observation n’a encore saisi l’homme dans ce fonds qui ne change pas. C’est Diderot qui va nous le révéler sur la scène, dans cette Comédie sérieuse dont la grande innovation sera de substituer la condition au caractère . C’est Rousseau qui va découvrir au fond de la forêt de Saint-Germain et rapporter de ses solitaires promenades ce type de simplicité et d’innocence, l'homme selon la nature , qu’il opposera, avec la

monotonie d’une déclamation fatigante et d’une passion fixe à l’image déshonorée de l’homme social. Ce sont tous les écrivains à la suite célébrant l’innocente douceur des passions qui sont la voix de la nature dans le cœur de l’homme, et qu’un ascétisme insensé a immolées jusqu’à ce jour à la superstition. A7oilà une des surprises que nous réserve l’histoire, de voir une littérature si peu naïve s’éprendre, par une illusion rétrospective, de la chimère d’un état de nature, et vouloir l’imposer à un siècle enivré de civilisation.

Ses exagérations, on les trouve surtout dans cet esprit de censure à outrance qui ne fait que des ruines, dans cet esprit d’utopie qui reconstruit sur les ruines tant de rêves, et dont l’expression naturelle est la déclamation. Rousseau représente cette double tendance de critique absolue et de chimère. Je me garderai bien de recommencer ce portrait dont j’ai déjà parlé, qui tout en restant individuel, exprime un type et retrace au vif tout un côté de Lesprit du dix-huitième siècle sans rien perdre de son admirable fidélité à la ressemblance d’un homme, son modèle.

J’aimerais, si j’en avais le temps, à montrer les irréparables lacunes que présente l’esprit du dix-huitième siècle etpar combien de côtés cette morale sociale qui fut sa passion, j’allais dire sa vertu, se trouve défectueuse, vacillante, incertaine. On préconise les droits, on oublie de parler des devoirs, surtout de ceux qui organisent et fondent la vie privée. On réforme le monde, mais on se dispense de se réformer. 11 y a là le plus plaisant contraste entre les mœurs et les doctrines. Il semble que la prédication tienne lieu du reste, et que la grande entreprise d’affranchir l’humanité esclave et superstitieuse soit tellement au-dessus de l’effort qui produit la vertu, qu’elle en dispense le libérateur. Un Lycurgue, un So-

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Ion de l'humanité ne peuvent s’abaisser sous la règle qui convient au grand nombre. Les sentiments généraux dominent dans ces âmes privilégiées, il faut les tenir quittes des petits devoirs. Quand la doctrine est si grande et le talent si beau, que prétendez-vous? Que demandezvous davantage?

On adore l’humanité. Cela n’est-il pas plus utile, cela ne vaut-il pas mieux que de dévouer une vie vulgaire à des devoirs mesquins étouffés dans l’obscur horizon d’une famille ? Ainsi pensaient et agissaient, d’instinct au moins, ces réformateurs incapables de donner à leur doctrine la sanction de cette probité sévère, de cette austérité qui s’établit dans l’estime des hommes incapables même, comme on l’a si bien dit, de faire respecter leurs talents par leur vie.

Quelques-uns d’entre eux ont sincèrement aimé l’humanité, mais ils ne l’ont pas respectée, ni en eux-mêmes, ni dans les autres. Rousseau ne l’a pas respectée en luimême; il en a profané trop souvent l’auguste image par le cynisme affecté de quelques-unes de ses Confessions, par le mépris des devoirs les plus simples que la vie impose. Voltaire se moque de l’humanité tout en l’aimant.

Il raille ses misères, il les énumère à plaisir, il en triomphe avec sarcasmes contre la Providence. Il défend bien des causes où la dignité de l’homme est intéressée. Mais quel mélange d’idées et de tons disparates ! Que de fois il profane sa plume vouée à ces nobles causes ! Estce donc aimer de la bonne manière l’homme que de vouloir l’affranchir sans l’élever, de prétendre briser ses fers , le soustraire à la superstition et au despotisme tout en souillant son imagination ?

Ce qui manque à l’esprit du dix-huitième siècle, c’est l’intelligence et le sentiment du christianisme, qu’il interprète avec une ignorance, qu’il discute avec une légè-

reté incomparable, qu’il détruit dans les âmes, sans le remplacer. Au delà de cette critique implacable et pourtant superficielle des dogmes chrétiens, on rencontre une critique non moins vive, sinon plus approfondie, des dogmes philosophiques. La haine du dix-huitième siècle pour la religion n’a d’égale que son mépris pour la métaphysique. Le doute théologique produit l’incrédulité, du doute métaphysique sort le scepticisme absolu. Dans ces différentes formes de la critique appliquée soit à la religion chrétienne, soit à la philosophie cartésienne, on chercherait en vain quelque sentiment des vérités supérieures, une émotion ou un regret, quelque chose qui marque l’élévation ou la gravité de l’esprit. On fait des ruines, on les entasse en riant. Seul, Rousseau s’est occupé de retrouver Dieu, et cette recherche nous a valu ses pages les plus éloquentes. Montesquieu et Buffon s’occupaient ailleurs. Quant au Dieu de Voltaire, on sent trop qu’il ne remplit, dans son système, qu’un rôle de magistrat. C’est sur une nécessité sociale plutôt que sur une nécessité philosophique que repose son existence officielle. On se tient tout prêt à l’inventer, s'il est démontré qu’il n’existe pas. On a besoin, pour le bon ordre de la société, qu’il y ait un ministre surnaturel de la police, auquel n’échappe aucun délit contre la propriété ou la vie des citoyens. S’il a bien rempli cet office, on le dispense du reste.

On a prétendu que le sacrifice de la métaphysique était un sacrifice nécessaire dans l’intérêt de la tolérance ; que toutes ces questions n’étaient bonnes qu’à entretenir dans cette pauvre humanité de puérils et lamentables conflits ; que renoncer à tout cet ordre de questions était le commencement de la sagesse. C’est une grande erreur qui finira par devenir évidente à tous les yeux. On finira par voir que ce fut là précisément l’erreur fondamentale

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du dix- huitième siècle, de croire que la morale politique pouvait se passer de principes, de croyances métaphysiques et de foi. L’incrédulité et le scepticisme, à la longue, isoleraient l’homme de l’homme. Si j’aime mon semblable, si je le respecte, c’est que je respecte et que j’aime en lui cette humanité vraiment divine par son origine et par sa fin, celte humanité qui ne peut m’intéresser que si j’y vois une réunion auguste, une perpétuité de pensées, de cœurs, de volontés libres, soumises à une loi immuable, créées par le même Principe pour la même épreuve. Voilà la source véritable du sentiment social. Là seulement, là, dans l’âme affirmée, dans l’âme immortelle et libre, est le foyer sacré de la justice, du droit, du devoir. Là seulement est la raison suffisante de toute vertu, de tout dévouement. Si l’homme n’est que la manifestation aussi fortuite que passagère de forces purement physiques, donnant ou retirant la vie, selon des lois mécaniques, à un concours d’atomes, j’ai beau faire, j’ai beau exciter ma sensibilité, mon imagination; tout languit, tout reste froid en moi. Je ne puis m’intéresser bien vivement à cette humanité à laquelle aucune espérance commune ne me rattache, avec laquelle je n’ai de commun que le supplice de la pensée dans la misère d’une destinée accidentelle, sans autre issue que le néant incompréhensible ou le retour plus incompréhensible encore à l’Être universel.

Malgré toutes ces imperfections et ces lacunes, l'esprit du dix-huitième siècle nous offre de grandes parties et a légitimement remporté de grandes victoires. Les dissimuler ou les amoindrir ne serait pas de notre goût. Ce n’est

pas un réquisitoire que nous avons voulu dresser; ce ne sont pas des motifs d’ingratitude que nous avons cherché à nous donner à nous-même ; il nous restera encore une admiration sincère pour les grandeurs et les bienfaits de cet esprit immortel dans quelques-unes de ses inspirations. Nous avons voulu seulement écarter les prestiges et les ombres, pour en mieux contempler l’image durable et pour n’admirer qu’elle.

Mais, ici, qu’avons-nous à dire qui puisse être un peu nouveau et que chacun de nos lecteurs n’ait présent à sa pensée ? Qui ne connaît ces impérissables résultats conquis par la raison humaine sur l’opiniâtre immobilité des gouvernements, la conscience affranchie, la justice sociale, l’équité établies, l’humanité intrépidement défendue, la pénalité réformée, les législations adoucies, la naissance de l’esprit politique, la science sociale se créant, s’organisant, le droit d’examen et de contrôle revendiqué par l’opinion publique sur les dépenses et les actes des gouvernements, tout un vaste ensemble de théories se développant simultanément, agitant les intelligences, passionnant le cœur d’un grand pays, aboutissant enfin à ce grand mouvement de 89, qui fut une magnifique explosion de raison et de liberté, de bon sens et d’enthousiasme ?

À quoi bon retracer, en traits affaiblis, des tableaux qui vivent dans toutes les mémoires ? Dans cette œuvre collective des grands esprits du dernier siècle, chacun peut revendiquer sa part et comme son œuvre propre. Voltaire a défendu la liberté de conscience. Il a aimé et défendu l’esprit humain, ses droits, ses progrès surtout dans l’ordre intellectuel ; il a poursuivi constamment un état social où les lumières plus répandues fissent des mœurs plus douces, et bien que cet idéal ne soit pas des plus élevés, il l’a soutenu avec une énergie et une per-

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sévérance dont l'histoire lui saura gré. Le véritable nom de l’œuvre qu’il a entreprise, pour laquelle il s’est passionné, c’est la civilisation. A Montesquieu revient une gloire moins bruyante, plus solide peut-être, moins mélangée et plus pure assurément. Comme Voltaire, il a soutenu la cause de la tolérance ; mieux que lui et par des vues plus profondes, il a poursuivi la réforme de la pénalité, l’humanité et l’équité à introduire dans les lois criminelles; le premier, dans son siècle, il a élevé la voix contre le scandale de l’esclavage ; mais ce qui restera la marque propre de son génie, c’est la science politique définitivement créée, fondée non sur de vagues spéculations, mais sur une comparaison approfondie des différentes constitutions ; c’est enfin la théorie de la séparation des trois pouvoirs, l’analyse de ce qui fait l’essence des gouvernements modérés, de ce qui est à la fois le principe et la règle de la liberté. A Rousseau revient la gloire d’une inspiration de génie et d'un acte d'homme de bien : Il osa parler de Dieu et de l’âme à ce siècle, et parmi ses contemporains, qui ne connaissaient guère la nature, il osa l’aimer. Tout n’est pas erreur, même au milieu de ses utopies politiques. Et quelque peu de goût que l’on puisse avoir pour le Contrat social , il faut bien reconnaître qu’il y a développé deux des plus importants principes de la démocratie moderne : l’égalité absolue et la souveraineté du peuple.

L’œuvre politique du dix-neuvième siècle semble être de faire entrer un troisième principe dans ce mélange des deux principes de Rousseau, d’où résulte la démocratie. La démocratie ne sera réellement fondée dans le monde que le jour où elle aura démontré qu’elle n’est pas incompatible avec la liberté. Cette cause est gagnée, théoriquement au moins. Espérons donc et relisons Montesquieu.

Son œuvre religieuse est plus délicate encore. C’est de rétablir Dieu à la source, au sommet de la morale sociale, d’où l’avait exilé la philosophie du siècle précédent, et de démontrer que le christianisme, entendu, accepté et respecté comme il doit l’être, ne répugne à aucun des résultats politiques de l’esprit du dernier siècle, chacun de ces résultats n’étant qu’une juste conquête de la raison, et le christianisme s’honorant lui-même par toutes les conquêtes de la justice et de la vérité qu’il a provoquées dans la vie des peuples.

M. MSA ltl)

Études de critique littéraire, 1 vol. in-18, 1858. — Études d’histoire et de littérature, 1 vol. in-18, 1859.

La haute critique me semble être soumise à deux devoirs contradictoires, l’un qui veut que chaque écrivain sérieux élève un monument littéraire au juste niveau de sa science et de ses talents; l’autre, qui exige de chaque juge autorisé une continuelle intervention dans les affaires littéraires de son temps et de son pays, le témoignage de sa sympathie ou de son blâme sur les événements intellectuels auxquels, seul, il n’a pas le droit d’assister en silence. La difficulté n’est pas médiocre de travailler à sa propre gloire sans négliger les intérêts du public, de concilier ce qu’on se doit à soi-même et ce qu’on doit aux autres. M. Nisard me semble avoir résolu, sans effort, ce difficile problème. Il faut l’entendre parler, avec un égal amour, de ces deux ouvrages que tout auteur a ou devrait avoir sur le chantier : « L’un, c’est le préféré, qui traite d’un sujet déterminé, qui porte un titre et qui doit s’achever; l’autre, sans sujet et sans titre, auquel il travaille par occasion, pour se reposer du premier; celui-ci se continue sans avoir commencé, il s’arrêtera sans finir. C’est moins un ouvrage qu’une manière de Mémoires où l’écrivain s’interrompt de son étude favorite pour donner, sur certaines choses ou certains hommes de son temps, son sentiment d’homme vivant de la vie de

tous. Livre vrai comme l’autre, s’il pouvait arriver à être un livre, et peut-être le plus vrai des deux; car, tandis que l’iin ne marque que la suite des pensées de l’écrivain sur un sujet particulier, l’autre raconte la suite et les vicissitudes de sa vie morale. » Heureux qui peut, comme M. Nisard, mener à bien ces deux grandes entreprises, écrire un livre définitif sur le sujet choisi; le continuer à travers les agitations de la vie publique et les chagrins de la vie privée, l’amener, par un effort suivi et réglé, à sa dernière page., sans avoir pour cela jamais abdiqué ni le devoir d’une noble curiosité qui s’intéresse à tous les symptômes de l’esprit public, ni la juste influence qui s’attache à la parole de ces maîtres de la critique, d’où dépendent, en dernier ressort, après les premières surprises de l’opinion, la fortune des ouvrages et le rang des talents. Pendant que se poursuit cette profonde Histoire de la littérature française , l’œuvre d’une vie, dans l’intervalle de deux grands chapitres, M. Nisard, allant à un autre travail comme à un repos, écrit sur certaines choses ou certains hommes quelques-unes de ces pages excellentes et vives, comme celles qu’il donne de temps en temps et qui, plus tard, recueillies en volumes, deviennent des témoignages d’un grand prix pour l’histoire de son temps. C’est d’ailleurs prendre trop de précautions contre la légèreté du lecteur, que de nous avertir, comme le fait M. Nisard, qu’il met à ces pages rapides le même soin qu’aux feuillets du livre qui s’achève, et qu’il goûte trop peu les fantaisies dans les écrits des autres pour s’en permettre dans les siens. Il est de ceux dont le nom suffit pour recommander ce qu’il écrit. Et, bien que la matière des deux derniers volumes que nous annonçons soit fort mêlée, chaque page de ces volumes a la même valeur; chacune porte le signe de son esprit; qu’il s’agisse de morceaux purement litté-

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raires, de souvenirs de voyages, de biographies, d’articles de philosophie morale ou sociale, sans l’ombre de pédantisme, c’est toujours la même doctrine (pii se répand dans tous et fait l’unité de tant de sujets divers; c’est toujours la même foi littéraire qui donne, sans nulle monotonie, son accent à tout ce que ditl’auteur.

Deux traits impriment à ces Mélanges leur vrai caractère : c’est un austère et viril amour des lettres et le goût de l’observation morale. Ces deux sentiments me semblent être à la fois l’inspiration des écrits de M. Nisard et la règle qui lui sert à juger les écrits des autres.

L’amour des lettres produit des effets très divers selon les esprits. Il en est chez qui cet amour tourne à une sorte d’épicurisme délicat et qui se contentent de jouir en vrais raffinés des sensations divines qu’il donne. Chez M. Nisard, l’amour des lettres n’est pas seulement une jouissance, j’oserais dire qu’il devient une forme de la vertu, la vertu intellectuelle. Cet amour produit en lui. en même temps que la plus noble des voluptés, l’inquiétude et le besoin d’un devoir à remplir. Il lui inspire le goût des luttes généreuses et l’ardeur du prosélytisme, la volonté courageuse de se porter au secours de la vérité littéraire qui souffre. C’est mal aimer les lettres, selon fcui, que d’y chercher seulement des occasions de plaisir. Au-dessus des impressions, il place les opinions, et il fait dépendre les siennes de principes élevés et fixes. Le plaisir littéraire ne doit être, à son sens, que le signe et la récompense de la vérité trouvée. Et s’il est des jouissances moins pures que nous promettent les procédés d’une littérature complaisante, il les condamne avec une sévérité qui n’est que le témoignage de la raison outragée. La raison! c’est d’elle que relève toute sa critique; la raison prouvée par la perpétuité de la tradition, la règle appuyée sur l’exemple des plus excellents écrivains de

tous les temps. Il aime l’autorité en littérature comme ailleurs. 11 veut que la littérature soit gouvernée, c’està-dire défendue contre les entreprises et les tentatives de toutes sortes. Ce n’est pas pour les droits de la fantaisie qu’il tremble, bien persuadé que ces droits, s’ils existent, sauront se maintenir tout seuls et s’exercer au delà même de leurs limites naturelles. C’est pour la raison que le péril lui semble à craindre; c’est elle qu’il redoute de voir trahie et par la légèreté d’une littérature à laquelle toute règle semble insupportable et par la molle complicité d’un public que tout effort d’attention effraye.

M. Nisard n’ignore pas les périls de cette sorte de critique militante. « Elle a, nous dit-il, la prétention de régler les plaisir de l’esprit, de soustraire les ouvrages à la tyrannie de chacun son goût, d’être une science exacte plus jalouse de conduire l’esprit que de lui plaire; elle s’est fait un idéal de l’esprit humain dans les livres ; elle s’en est fait un du génie particulier de sa nation, un autre de la langue française ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal ; elle note ce qui s’y rapporte, voilà le bon; ce qui en diffère, voilà le mauvais. Si son objet est élevé, si l’on ne peut pas l’accuser de faire tort ni à l’esprit humain qu’elle veut contempler dans son unité, ni au génie de la France quelle veut montrer toujours semblable à lui-même, ni à notre langue qu’elle défend contre les caprices du goût, il faut avouer qu’elle se prive des grâces que donnent aux autres sortes de critiques la diversité, la liberté, l’historique mêlé aux jugements, la beauté des tableaux, le piquant des portraits. J’ai peut-être des raisons personnelles pour ne pas mépriser ce genre, j’en ai plus encore pour le trouver difficile et périlleux. »

Je soupçonne M. Nisard de s’exagérer quelque peu l’austérité du genre de critique auquel il s’est voué avec

M. NISARD

une si mâle conviction. En lisant ces deux volumes, on ne s’aperçoit guère, en vérité, qu’il y manque ni cette libre variété des aperçus, ni cette justesse piquante des portraits, ni cette large touche des peintures historiques, dont il semble vouloir se refuser l’attrait. Depuis ce Ma nifeste contre La littérature facile qui a su conserver après tant d’années tout son à-propos, et que Ton croirait écrit pour combattre des ridicules et des travers de la littérature d’aujourd’hui, s’il ne marquait une date mémorable dans l’histoire de la littérature sortie de la révolution de 1850, jusqu’à cette étude sur Vauvenargues , une de celles que sa date rapproche le plus près de nous, que de sujets différents et quel art pour renouveler l’intérêt de la doctrine sous les formes les plus piquantes et les plus variées! Citons, au gré de notre mémoire hésitant entre des souvenirs également vifs, la Critique dans M. Saint- Marc Girardin , Joseph de Maistre épislolaire, Madame cle Maintenons Y Étude sur la vie de Bossuet, le jugement si plein d’autorité sur les grands sermonnaires français , les Discours académiques qui méritaient à tant de titres de survivre à la journée dont ils ont été l’événement, quelques pages surtout, pleines d’âme, sur la mort d'Alfred de Musset.

Dans tous ces morceaux d’une littérature exquise el forte, on peut saisir à travers la variété des ressources littéraires le véritable esprit critique, qui n’exclut pas le don de la sympathie et de l’admiration, mais qui donne ses motifs pour aimer et pour admirer. C’est peut-être cette fermeté de jugement qui manque le plus complètement à la critique contemporaine. Elle a de bruyantes colères et des délires d’enthousiasme; mais ni ses e*thousiasmes ni ses colères ne s’expliquent suffisamment . Une épithète merveilleuse coûte moins à trouver qu’un simple motif à énoncer. Il est plus facile d’exalter une œu-

vre ou de la diffamer que de la juger. Et pourtant la seule critique qui soit utile, n’est-ce pas celle qui peut convaincre, et peut-on convaincre quand on se contente, comme comme cela est de mode, d’étaler bruyamment ses impressions, sans meme chercher à les justifier par quelques raisons?

Et que l’on n’aille pas croire que cette pénétration du sens critique ôte rien à la vivacité des sympathies. Savoir pourquoi l’on admire, est-ce une raison pour admirer moins? Et de quel droit l’irréflexion viendrait-elle s’arroger le privilège des sentiments vifs? En quoi cette chaleur turbulente du sang ou des nerfs, qui déborde en exclamations et en images, et dont la critique abuse si fort aujourd’hui, vous semble-t-elle supérieure à cette ardeur réfléchie qui n’est autre chose, à sa source, que la raison émue? Quand on lit avec attention ces pages de libre critique, on n’a pas de peine à se convaincre qu’il n’est pas d’intelligence plus sympathique que celle de M. Nisard atout ce qui est réellement élevé et beau. La louange n’y est pas rare, et quelle valeur elle emprunte aux motifs dont elle est toujours accompagnée ! Certes, si l’on se fiait à ces préjugés absurdes et si puissants néanmoins que la basse littérature propage obstinément contre certains noms dont l’influence lui pèse, parce que ces noms représentent la plus intolérable des tyrannies, le bon sens, si l’on consultait les échos de certains estaminets qui prétendent, à certains jours, être la voixdel’opi- j nion éclairée, on devrait croire qu’il y avait antipathie j irréconciliable de race et de situation littéraire entre M. Nisard le grand justicier de la fantaisie, et ce poète charmant qui certes ne fut pas toujours le poète de la raison, Alfred de Musset. Voyez pourtant. Connaissezvous beaucoup de jugements qui vous semblent plus j justes, plus fins, plus sympathiques surtout? La sympathie

M. MSARD.

est si réelle chez le critique que, par une innocente contrainte, il finit presque par attirer à lui le gracieux poète et par expliquer ingénieusement scs plus vives qualités en leur donnant je ne sais quel air de parenté inattendue avec la raison : « Je n’ôterais rien, dit-il, à d’autres poètes illustres en disant (pie chez eux l’imagination a tous les rôles, tandis que dans Alfred de Musset elle n’a que le sien. La sensibilité vive et profonde n’a point de rhétorique. L’imagination n’en prend point la place et n’y ajoute rien. Nous en sommes d’autant plus touchés que l’expression en est plus discrète. Nous n’avons pas affaire à un poète éploré à froid que mène la rime, mais à un homme vrai qui, loin de nous accabler de tout ce qu’il aurait pu sentir, fait un choix même dans ce qu’il a réellement senti. L’imagination ne se mêle pas non plus à ce qui est proprement l’esprit dans Alfred de Musset... Chez lui l’esprit est si français que ce n’est pas assez de l’appeler français ; on veut encore qu’il soit gaulois, tant il est de toutes les époques de notre nation. Don charmant, aussi loin de la grimace ingénieuse qui s’évertue à lui ressembler que de ce qu’on appelle le mot, genre d’esprit qui a le tort d'être attendu et de tromper l’attente. On ne l’a pas un peu, on l’a tout entier et en perfection; et quand on l’a, on est de la descendance de Voltaire, de la Fontaine, avec les nuances du temps et de la personne. Ces noms nous définissent cet esprit; c’est le bon sens, c’est le trait sous lequel il y a toujours une vérité. — Voilà l’esprit chez Alfred de Musset. 11 n’égaye jamais sans faire penser. C’est la raison à sa source, dans sa naïveté souriante, quand celui qui en est doué n’a pas encore songé à s’en servir, même pour lui-même, non plus qu’à en régenter les autres. »

Le vérité littéraire, pour M. Nisard, se distingue, mais ne se sépare point de la vérité morale. Les lettres ont

cela d’excellent, à ses yeux, que non seulement elles nous apportent les plus hautes jouissances de l’esprit, mais aussi qu’elles tournent à notre profit personnel en nous apprenant à nous connaître. Elles ajoutent à notre valeur morale en nourrissant les sérieuses méditations, en nous habituant à de salutaires retours, en nous avertissant à chaque instant de nous-mêmes. Le fond des lettres, n’est-ce pas l’homme, et le sujet éternel, n’est-ce pas toujours notre cœur? « Le plaisir qu’on goûte à lire les chefs-d’œuvre, c’est celui de l’absent qui rentre chez soi. On relit pour se retrouver, et le cercle n’est pas si étroit qu’il paraît être. Voyage pour voyage, tel qui passe toute sa vie à courir devant lui, à la recherche de tout ce que les hommes ont pensé, fait peut-être moins de chemin que celui qui se poursuit sans cesse dans ses diversités infinies, dans ces pensées qui se cachent derrière la pensée présente, dans ce fond toujours fuyant où nous entrevoyons, à travers des ténèbres transparentes, tout un autre nous-même, qui n’est pourtant pas le dernier. » Il aime les livres qui parlent à l'homme, de lui et contre lui Ce qu’il aime dans les livres des autres abonde dans les siens. Nul écrivain n’a au même degré ce goût de l’intérieur, cette curiosité des secrets mobiles de la conduite et du caractère. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, rien ne diffère davantage de cette curiosité méprisante du sceptique. Il s’est créé de nos jours je ne sais quelle aristocratie de penseurs (deux peut-être, trois au plus) pour qui sont réservées les pures délices de la haute science, et qui estiment que l’humanité inférieure pourrait bien n’avoir d’autre destinée que d’amuser leur orgueilleux ennui. M. Nisard a horreur de ces vaniteux contemplatifs. Sa curiosité est une curiosité vraiment morale, parce qu’elle procède non de l’orgueil, mais de la sympathie. D’ailleurs il connaît trop bien le fond de

M. NISARD

l’homme pour ignorer le sien, pour s’excepter lui-même de sa race et s’abstraire de sa nature. Il commence par s’appliquer à lui-même ce devoir de se connaître qui est. si je puis dire, la morale de toute sa critique.

C’est dans la grande étude sur Vauvenargues que s’expriment à l’aise son goût vif pour celte géorgique de l'âme et ses jugements sur les différents moralistes. Il faut le voir remettre à son rang véritable Vauvenargues, porté trop haut par l’enthousiasme bien naturel de M. Gilbert, tout à côté de La Rochefoucauld, de Pascal, de Nicole, de la Bruyère. Vauvenargues n’est pas de ceux-là, s’écrie M. Nisard. Le trait commun de ces quatre grands moralistes, c’est qu’ils traitent les passions en suspectes; Vauvenargues, au lieu de nous prévenir contre nos passions, nous les recommande; peu s’en faut qu’il ne prenne leur défense contre le mal que ses prédécesseurs nous en ont dit. Gela seul suffit pour que l’autorité lui manque, et le premier rang n’est dû qu’à ces grands hommes chez qui se sent cet effet, qui n’est que l’irrésistible impression de la raison élevée jusqu’au génie. Tout ce morceau est écrit avec la même finesse et la même élévation.

Et pourtant, si je devais choisir, parmi tant de morceaux variés, celui qui me semble réunir au plus haut degré la nouveauté des aperçus, la justesse continue du fond, l’intérêt du sujet soutenu par la vivacité du style, je n’hésiterais pas à désigner l’étude sur lord Byron et la société anglaise. On n’avait jamais analysé aussi profondément les étranges contrastes qui abondent dans la vie de lord Byron et qui se prolongent jusque dans la destinée posthume de son nom. Les causes littéraires et morales de la popularité du poète vivant, son exil volontaire, les causes de la disgrâce de l’homme dans la plus grande popularité du poète, les causes de la défaveur où sont tom-

bées les poésies de lord Byron depuis sa mort, enfin l’analyse des beautés durables qui les feront vivre, telle est la division de cette étude où l’homme, le poète, son temps et son pays se représentent à nous dans un saisissant relief. Là est le triomphe de ce genre de critique à la fois littéraire et morale. L’art réussit à faire d’un morceau de critique un vrai drame où la terreur et la pitié sont répandues d’une main d’autant plus sûre de son effet qu’elle est plus discrète. La conclusion a de la grandeur; l’impression générale est de la plus haute moralité, et quand on a suivi avec attention ce récit psychologique, quand on s’est rendu présent, par l’art et l’émotion du narrateur, ce combat à outrance du poète contre l’opinion, bien plus, contre des principes, jusqu’au jour où, vaincu une première fois par les mœurs de son pays, il l’est une seconde fois et irrémédiablement par la mort, on sent jusqu’au fond de l’âme, mais non sans une pitié profonde pour celui qui en fut la victime, la justesse terrible de cette grande loi que le plus puni du scandale d’un livre c’est souvent l’écrivain, et que le génie sans croyance n’est que le plus vulnérable des amourspropres.

C’est à cette même passion pour l’observation morale que je rapporterais ce développement du sens historique, très sensible chez M. Nisard, surtout dans les derniers volumes. C’est encore l’homme que cherche M. Nisard dans l’événement; ce sont ses fautes, ses passions, ses grandeurs qu’il poursuit dans ses larges et lumineuses études sur Mirabeau , sur le Procès de Marie Stuart, sur Quelques 'personnages (le la Révolution, sur Napoléon Ier. L’histoire n’est pour lui que le théâtre agrandi de la conscience ; et si, en ces différents morceaux, il apporte une telle sagacité dans l’analyse des causes les plus cachées et dans la poursuite des effets souvent les plus loin-

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tains, s’il pénètre si subtilement dans l’intimité des faits, il n’en faut pas faire honneur seulement à l’historien préoccupé de la vérité du récit ou de la justification de son système; c’est surtout au moraliste épris du mystère, stimulé par la nouveauté ou la grandeur du problème. Cette curiosité sympathique pour l’homme, intimement associée à la sévère passion de l’idéal, n’est-ce pas là ce qui définit l’originalité (h* M. Nisard? et si cette part est la sienne, a-t-il rien à envier à quelque autre écrivain de ce temps?

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