‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 20 sur 56 · Lettre à M. Albert de Broglie, 29 décembre · texte numérisé non relu

Lettre à M. Albert de Broglie, 29 décembre

été le plus vivement attirés par le talent de M. Renan. 11 le juge avec bien de la finesse sous une forme enjouée : « C’est dommage qu’on ne puisse pas trop savoir quel est l’idéal de ce jeune séditieux en fait d’idées. On croirait maintenant qu’il le met dans les traditions les plus reculées, auquel cas il pourra se retrouver un jour avec l’école de M. de Maistre. »

La curiosité des idées et des hommes, c’est la volupté délicate de cet esprit. Il est dans la vie comme au spectacle, il prend ses notes ou jette un coup de crayon sur son carnet à mesure que les personnages passent devant lui sur la scène; il excelle à rendre d’un trait une physionomie. Il y a dans cette correspondance une série de portraits qui resteront comme les images fidèles d’une partie de la société de son temps, et ces portraits n’auront pas besoin d’une clef, comme ceux de La Bruyère : le nom est au bas de chacun. Les dames n’y manquent pas non plus, et dans cette brillante galerie Armide et Clorinde auront le plaisir de se reconnaître; mais ce sont les personnages littéraires et politiques qui occupent, comme de juste, la place d’honneur. Tous ne sont pas flattés assurément : pour quelques-uns, ni eux ni leurs amis ne seront que médiocrement satisfaits de cette prétendue ressemblance; mais la question est de savoir si le public sera content, si l’histoire de notre société, qui reste à faire en dehors du pamphlet ou du dithyrambe, y trouvera son profit. Or de cela je ne doute guère. Quelle verve expressive dans ces rapides croquis, plusieurs fois renouvelés à travers tant d’années et qui essayent de suivre, avec des retouches habiles, les transformations des physionomies et des hommes! Chateaubriand, Lamennais, Lamartine orateur et homme d’état, Victor Hugo, Edgar Quinet, Villemain, deRémusat, Sainte-Beuve, Montalembert, M. Thiers, passent successivement dans ces lettres fines, railleuses, par-

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tiales assurément, mais où se marque toujours le trait juste et décisif, meme sous l’exagération et dans la passion.

Je ne veux détacher de ces lettres qu'un petit nombre de passages, celui d’abord où nous apercevons M. deltémusat non plus dans l’attitude du philosophe de l’Institut ou de l’homme politique, mais au milieu d’un cercle mondain qu’il charmait par sa bonne grâce et son esprit, dans ces fêtes de Gurcy, qui durèrent plusieurs jours et où l’on joua avec tant de succès le Philosophe sans le savoir, le Misanthrope, les Caprices de Marianne. N’en déplaise aux acteurs et aux actrices, à Marianne ou à Gélimène qui me liront peut-être, le triomphe fut pour M. de Réumsat. « On peut donner dès à présent un ordre de début à M. de Rémusat; c’est un grand acteur. Pendant qu’il joue la comédie, je lis ses dissertations sur la Trinité et sur la querelle entre Abélard et saint Bernard. On ne se douterait pas que c’est la même personne... Dans son rôle de Claudio, il a mêlé un peu de philosophie platonicienne à l’épicuréisme dévergondé de son personnage, et tout a bien tourné.... M. de Rémusat est ici particulièrement bon enfant. Tout l’amuse ; il est toujours prêt à aller, à rester, et cela avec entrain. » Et ce retour sur la métaphysique pendant que M. de Rémusat s’habille ou se déshabille pour la scène : « Nous parlons un peu du temps et de l’espace dans l’intervalle des répétitions. Je vois avec chagrin que la notion du temps s’est affaiblie dans son esprit, et il tournerait volontiers à croire que là où il n’y aurait rien, le temps perdrait ses droits à l’existence. Je n’ai jamais vu que les gens qui méprisaient l’idée de temps tournassent bien. » Se peut-il imaginer quelque chose de plus joli et de mieux tourné, et ne voyons-nous pas paraître devant nous, évoquée d’un mot, cette figure piquante du métaphysicien homme du monde? Il n’y a que les pédants et

les sots qui puissent s’étonner de trouver ces deux personnages réunis en un seul homme, et M. Doudan jouissait de ce contraste en homme d’esprit qui comprend tout et ne s’étonne de rien.

On ne peut passer sous silence au moins l’une des deux ou trois esquisses que l’on nous donne de M. Thiers. Nous le voyons paraître dès 1855, au lendemain de son discours de réception à l’Académie française. Quelle séance et quel discours! « J’ai regret, écrit M. Doudan à Mme Auguste de Staël, que vous n’ayez pas vu cette séance, que vous n’ayez pas vu M. de Talieyrand arrivant sur les bancs de l’Académie en costume d’académicien. Il a produit un effet singulier de curiosité, comme une vieille page toute mutilée d’une grande histoire. A côté de cette destinée presque accomplie, M. Thiers arrivait avec toutes les espérances, tout l’orgueil du présent et de l’avenir. Il racontait d’un air hardi ces agitations qui ont passé sur l’Europe depuis trente ans. Son discours était vivant; on entendait rouler les canons de vendémiaire, on voyait la poussière de Marengo et les aides de camp courir à travers la fumée du champ de bataille; tout cela raconté devant des hommes qui avaient vu César , et le consulat et l’empire, et par un jeune homme qui avait concouru à une grande révolution après avoir écrit l’histoire d’une autre révolution ; tout cela avec le sentiment que lui aussi serait un jour dans l’histoire. En sortant de l’Institut, je n’ai plus vu sur la place Vendôme qu’une grande statue de bronze immobile et les nuages qui couraient au-dessus comme les agitations du jour au-dessus des souvenirs du passé. » A quarante années de distance, que de réflexions suscite chaque mot de cette page, que de rapprochements elle éveille, que d’enseignements elle contient, au lendemain du jour où M. Thiers a pris place à l’Académie, à côté de M. Jules Simon, comme M. de

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Talleyrand avait pris place à côté de M. Tliiers en 1X35! Tels sont les rapprochements que crée la logique secrète ou l’ironie des choses.

M. Doudan a beau faire et beau dire : ce prétendu paresseux est un des esprits les plus actifs de ce temps; il ne nous persuade pas quand il nous avoue, au bas d’une lettre, « qu’il était né pour l’immobilité absolue, qu’il est comme une marmotte; » il est vrai qu’il ajoute aussitôt « que cette marmotte est tracassée par deux petites ailes toujours en mouvement. » Ces deux ailes ne sont pas si petites qu’il le dit : elles le portent à tous les beaux spectacles de la nature, de l’art ou de l’histoire, d’un essor direct et soutenu, qui va toujours droit et qui s’élève souvent très haut. — Personne, que je sache, ne connaît et ne juge mieux la littérature et les mœurs littéraires de son temps. À propos de certains romans réalistes, qui semblent être la surcharge grossière d’une épreuve de Balzac : « Je ne sais, écrivait-il, où les jeunes gens ont aujourd’hui la tête de trouver cela beau. En d’autres temps, on en aurait pris un violent mal de cœur. Des vilenies réfléchies dans la malpropreté tranquille du ruisseau de la rue ne sauraient faire un beau tableau. Voltaire expliquait drôlement que, bien que tout fut dans la nature et lui aussi, il croirait pourtant malséant de montrer tout ce qui était dans la nature. Je ne crois pas que nous soyons, comme on dit, en véritable décadence, car l’esprit a acquis bien des qualités nouvelles et précieuses depuis cinquante ans ; mais nous sommes dans cet âge désagréable d’une croissance difficile où les enfants prennent l’air de singes1. » — Voulez-vous voir une critique bien délicate de la littérature sans nuances? Lisez la page à l’occasion du Juif-Errant : « Des hommes

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