‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 24 sur 56 · D’APRÈS LUS CONFESSIONS D’UN RÊVEUR · texte numérisé non relu

D’APRÈS LUS CONFESSIONS D’UN RÊVEUR

Henri-Frédéric Amiel : Fragments d’un journal intime , précédés d’une étude par M. Edmond Scherer.

Un rêveur? il faut s’entendre sur ce mot. Il y a des rêves stériles qui se détruisent à mesure qu’ils se forment et s’évaporent avec la fumée des cigares dont ils sont nés. Il y en a d’autres qui sont une action perpétuelle de la pensée, mais que nous appelons rêves, parce qu’ils ne se déterminent pas sous une forme plastique. Qu’importe l’origine si le résultat mérite de vivre, malgré le défaut de suite et l’incohérence des détails, par la sincérité des impressions ressenties et du style qui les a fixées? Le rêveur dont nous avons sous les yeux la confession journalière écrivait un jour, avec la mélancolie qui remplit et attendrit ces pages posthumes : « L'inachevé n’est rien. » Ce mot n’est pas tout à fait juste, et si celui qui l’a écrit pouvait assister au succès de sympathie qui accueille ce qu’il appelait « le testament de sa pensée et de son cœur », il verrait qu’il avait tort cette fois, que l’inachevé peut être quelque chose, qu’il peut même survivre à des œuvres achevées qui ont pu se croire un jour sures de l’avenir. Sur ces pages suspendues par la timidité de l’auteur ou l’incapacité d’un long effort, il y a

comme une grâce indéfinissable qui en complète le charme et même des traces de force momentanée qui en rehaussent singulièrement l’effet.

Il semble que chaque écrivain, chaque artiste soit séparé de la région où brille son idéal par un fleuve qu’il faut franchir pour atteindre le but désiré. Le devoir n’est pas douteux ; il s’impose clairement aux vaillants et aux résolus. Il faut se jeter au péril des flots, les dompter, et ce n’est qu’après avoir rompu le courant contraire, que, brisé parfois, meurtri par la lutte, on se relève sur l’autre bord, mais vainqueur. Faut-il croire pourtant que tous ceux qui ne se jettent pas résolument, à travers le flot, à la conquête de la rive opposée perdent la substance de leur vie et tout leur temps en inutiles désirs et en vains regrets? Ils ressemblent au paysan qui attend, assis sur la rive, que le fleuve ait cessé de couler :

... Expectat dum defluat amnis ; at ille

Labitiir et labetur in omne volubilis ævum.

Beaucoup, sans doute, victimes de quelque impuissance secrète, restent ainsi immobiles, jetant un regard désespéré sur l’autre rive. Mais quelques-uns, parmi ces immobiles, ne le sont qu’en apparence ; ils travaillent, pensent, réfléchissent; ils s’observent eux-mêmes, ils observent la réalité diverse et fuyante qui, comme le fleuve d’Horace, s’écoule et se renouvelle éternellement devant eux, et ce n’est pas là un spectacle monotone à ceux qui savent regarder. Ils notent avec une puissance de réflexion particulière les accidents de lumière qui se jouent à la surface du flot, les paysages qui s’v reflètent, l’intensité variée du courant ; ils s’intéressent aux efforts de ceux qui, plus hardis ou plus habiles, essayent de le franchir ; ils comptent les traversées heureuses et les résultats obtenus; ils constatent les échecs de ceux qui

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n’ont pu atteindre le but, et les raisons de ce s échecs; ils réfléchissent profondément sur ce qu’ils voient et ce qu’ils éprouvent eux-mêmes. 11 se trouve que, sans avoir réalisé une de ces œuvres dont ils nourrissent l’étemel et amer regret, ils ont fait mieux sans s’en douter; ils ont vu se dérouler devant eux, ils ont saisi dans ses aspects mobiles toute une vie intérieure dont l’image fidèle est bien une œuvre d’art aussi. — J’avoue l’attrait, que je ressens pour ces existences d’analyse et de pensée intime, non dispersée au dehors, pour ces talents incomplets que l’on sent supérieurs à l’opinion qu’ils ont donnée d’eux-mèmes, qui ont fait de leurs regrets ou de leurs remords d’artistes inachevés, de leurs découragements, de leurs timidités, une œuvre d’un genre à part, égale en intérêt dramatique à toutes les autres. Natures d'élite, à qui il n’a manqué pour un ouvrage définitif ou bien que le temps, comme à cet aimable Alfred Tonnellé, ou qu’un ressort de volonté plus énergique, comme à Maurice de Guérin, ou qu’une idée moins décourageante des devoirs de l’écrivain, un goût plus facile à se satisfaire lui-même, comme à Doudan, qui, moins spéculatif et moins perdu dans le rêve, offrait pourtant quelques accords secrets avec Àmiel, et lui aussi, par une sorte de nostalgie de l’idéal, déserta toujours les responsabilités de la vie aussi bien que les grandes œuvres.

Voici un homme confiné dans une destinée médiocre, dans une ville qui n’a pas la prétention d’être une grande capitale, isolé dans un milieu qui, par certains côtés, l’offense et le blesse, sauf quelques rares amis que la vie éloigne de lui et disperse à travers le monde. Mais

cette destinée a été préparée par une forte culture philosophique et littéraire, par des voyages en Italie et en France, par un long séjour en Allemagne. Cette ville, c’est Genève, petite par son étendue et sa population, mais une ville d’une civilisation cosmopolite dont l’atmosphère est comme chargée, saturée d’idées voyageuses, venues de tous les points de l’Europe. Ces amis dont la sollicitude l’entoure, qui l’excitent sans trêve à la production intellectuelle, ce sont des écrivains, des artistes, des philosophes, les Naville, les Scherer, et, dans les générations plus jeunes, les Marc Monnier, les Cherbuliez. De tout cela devait sortir un grand travail d’idées. Sous la monotonie extérieure d’une existence à qui ce beau pays semblait offrir de plus vastes horizons que le destin ne lui en avait ouvert, il y avait comme une fermentation intellectuelle dont beaucoup ne s’apercevaient pas et dont ce Journal intime a révélé tardivement à ses amis eux-mêmes l’ardent et délicat secret.

Henri Àmiel, mort il y a dix-huit mois à Genève, le 11 mai 1881, à l’âge de soixante ans, était un inconnu ou à peu près pour la France, dont il pratiquait la littérature en vrai critique et dont il maniait habilement la langue. Plusieurs ouvrages, écrits avec grand soin et même avec une sorte de raffinement, n’avaient pas fait franchir à son nom cette zone de la petite patrie où il vivait et qui garde en réserve un certain nombre de célébrités locales, dignes assurément d’un plus vaste théâtre. Peut-être y avait-il à cette obscurité relative des motifs dont nous tâcherons de nous rendre compte plus tard. Quoi qu’il en fût, ce nom, quelquefois cité dans des articles d’amis que l’on soupçonnait de complaisance, n’était pas de ceux qui s’étaient imposés à la curiosité de Paris. On ne s’était guère enquis de lui, et le lendemain de chacun de ses ouvrages la critique littéraire passait à

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l’ordre du jour. Sa mort ne fit aucune impression ; ce n’est que depuis quelques jours à peine que l’on s’informe de sa vie. À cet égard, nous ne trouvons qu’un petit nombre de renseignements positifs dans l’étude de M. Scherer, qui ne se préoccupe guère, avec raison, que de la biographie morale, bien plus intéressante que l’autre. Quelques faits et quelques dates nous suffiront d’ailleurs pour tracer le cadre de cette existence, toute remplie par la pensée. Nous les emprunterons à son ami, je dirais presque son révélateur; car c’est lui, sans doute, qui aura inspiré aux éditeurs le courage de mettre enfin à sa place et dans sa vraie lumière, par une exhumation de feuilles condamnées à périr, la figure étrange et sympathique de ce méditatif.

Il s’exhale de plusieurs de ces feuilles retrouvées un souvenir amer des années d’enfance et même de première jeunesse. M. Scherer nous dit que ce qu’il a pu savoir ne justifie pas complètement des impressions si douloureuses. Amiel fut orphelin de bonne heure, ce qui saus doute est un très grand malheur et prédispose une âme délicate à souffrir; mais quand il se plaint ensuite d’avoir été jeté comme étudiant dans la société de camarades railleurs et égoïstes, on fait observer avec raison que c’est assez la manière d’être de la jeunesse, et que d’ailleurs Amiel forma aussi sur les bancs de l’école de bonnes et durables amitiés. De même, quand il accuse avec quelque vivacité l’esprit génevois comme incompatible avec sa nature, quand il gémit d’avoir été tout jeune rejeté sur lui-même, condamné à la défiance et à la solitude, c’est la société en général qui est en cause plutôt que le tempérament national, avec lequel il prétend ne pouvoir s’accommoder. 11 y a difficulté de vivre partout, pour un penseur et pour un artiste en contact avec les défauts des autres hommes, d’ordinaire très pratiques et portés à

la moquerie pour tout ee qui s’élève ou s’isole. « Le monde est à peu près partout le même. Il ne faut pas lui demander de ressembler à une université allemande. » C’est là, en effet, dans les universités allemandes, qu’Amiel avait trouvé la vraie patrie de sa jeunesse imaginative. Sept années (de 1842 à 1849) avaient été consacrées à des voyages en Italie, en France, en Allemagne. Un séjour très prolongé à Heidelberg et à Berlin représentait pour lui les Années cl apprentissage que Goethe impose à Wilhelm Meister. « Ces années, disait-il plus tard, ont été les plus importantes de ma vie; elles ont été le noviciat de mon intelligence, l’initiation de mon être à l’être1. )) Une sorte de mysticisme vague, de piété panthéistique, une émotion religieuse achevant le mouvement scientifique et transfigurant la pensée en amour, semble, à cette époque, s’être emparée de lui et gouverner les puissances inquiètes de son âme. Il célébrait en écrivant à ses amis « ces moments de résonance parfaite, d’harmonie intérieure, où la contemplation fait vibrer toutes les fibres de l’âme... ces heures où tout est transparent, où l’on aime toute la création, où l’on palpite dans la lumière.... » Et plus fard, se souvenant des bonnes fortunes idéales de ce temps privilégié, « il n’est pas de joies si profondes, disait-il, que je ne les aie traversées. Ravissement du beau, félicité pure de la sainteté, sérénité lumineuse du génie mathématique, contemplation sympathique de l’historien, passion recueillie de l’érudit, culte respectueux et fervent du naturaliste, ineffables tendresses d’un amour sans limites, joie de l’artiste créateur, vibrations à l’unisson de toutes les cordes : n’ai-je pas eu des heures pour tous ces sentiments2? »

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