Étude, p. xx
I A MALADIE DE L’IDÉAL
œuvres viriles, pour se tourmenter dans ce qu'il appelait une catégorie peu étudiée de l' esthétique , celle du joli , pour s’attarder dans la recherche de l’ingénieux et le souci un peu puéril de la forme. Aussi pourquoi ses amis espéraient-ils plus de lui? Quelle opinion s’étaient-ils donc formée de ses aptitudes? « Par quel mystère, écrivait-il dans line lettre attristée, les autres attendent-ils beaucoup de moi tandis que je ne me sens au niveau d’aucune chose importante? En y réfléchissant je crois en entrevoir la cause. Je serais une nature sociable, qui ne se possède dans sa valeur réelle que parla conversation et l’échange. La solitude, au contraire, me fait retomber à la fois dans la défiance et dans l’impuissance. Or, ma vie se passe à m’étouffer dans l’isolement, à m’aguerrir à la solitude, «à me contraindre à ce qui m’est le plus nuisible, la taciturnité et la vétille. Ainsi mes amis verraient ce que j’aurais pu être, et je vois ce que je suis. » La vérité complète n’est pas là. Il se trompait à moitié et ses amis de même. Ses amis se trompaient en le jugeant capable d’un grand ouvrage continu ; il se trompait, lui, en se croyant voué aux petites choses, à développer toujours Vin tenui laborem , impuissant en un mot. Ni l’un ni l’autre, ni impuissant, ni capable d’une grande œuvre, mais très capable de grandes idées et de belles pages, quand il était en bonne fortune avec sa pensée. Seulement, il faut bien le dire, l’élan ne durait pas ; le vol était élevé et court. Ce don d’analyse, appliqué à lui même, devait donner des trésors de psychologie intime; mais c’était l’âme d’un philosophe qui se livrait plutôt qu’une philosophie.
Quand ce beau secret fut connu par la révélation du journal intime, fruit de toute une vie, ce fut un cri de joie, un cri de triomphe parmi ses amis, enfin justifiés dans la longue attente cKun chef-d’œuvre, bien que ce
ne fût pas sous cette forme qu’il l’eussent attendu. Ç’a été pour M. Scherer l’occasion d’écrire sur le cher méconnu une étude d'un intérêt élevé, pathétique, qui sert d’introduction au premier volume du journal, et dans laquelle, avec une émotion intense, d’autant plus vive qu’elle est rare dans la tenue rigide et l’austérité de sa manière, le critique regrette 'd’avoir appris trop tard le mot d’un problème qui lui semblait à peine sérieux, et qu’il sent aujourd’hui avoir été tragique.
Parcourons au hasard ce journal. On ne nous en livre aujourd’hui que la moitié (de 1848 à 1866) en nous promettant un second volume qui nous conduira jusqu’à la fin de la vie de l’écrivain. Mais rien ne nous oblige d’attendre ce complément de publication. Il y a unité parfaite et continuité dans cette vie intérieure. Je croirais volontiers que pas un des traits de la psychologie personnelle que nous recueillons aujourd’hui ne sera démenti plus tard. Il y aura lieu peut-ptre à étendre et à prolonger cette étude ; je doute qu’il y ait matière à des rectifications importantes ou bien à une contradiction sérieuse.
Je commencerai par une critique, ou du moins par un regret. Les amis d’Àmiel nous disent que son journal remplissait seize mille pages, et qu’une main amie, très intelligente et très discrète, a extrait de ce volumineux dossier un livre qui pût intéresser le grand public1. Certes, nous devons accueillir avec reconnaissance le résultat de ce long et difficile travail. Je soupçonne d’ail-