Journal intime , p
LA MALADIE DE L’IDÉAL
vivre et résume tes idées, fais le testament de ta pensée et de ton cœur : c’est ce que tu peux faire de plus utile. » Qu’ils sont rares les jeunes gens de vingt-huit ans, doués comme l’était Amiel des plus riches dons, munis d’une si forte culture, qui donneraient ainsi d’avance et d’emblée leur démission de la vie! et combien il faut qu’il ait senti profondément en lui les causes de l'insuccès fatal qui devait le poursuivre à travers sa vie et ne cesser qu’au lendemain de sa mort!
Nous allons voir se développer devant nous, trait par trait, cette fatalité dont le mystère est dans certaines dispositions de son tempérament ou de son esprit. C’est avant tout un méditatif; son atmosphère est celle des idées; il s’y meut, il s’y joue à l’aise. Hors de cette atmosphère, il subit toutes les servitudes de la vie planétaire où il est condamné ; il sent le joug des choses extérieures, la tyrannie des forces physiques et chimiques, il dépend des besoins de son corps. Pour agir, il ne suffit plus de vouloir idéalement, il faut rompre la chaîne de la pesanteur, il faut faire agir ses muscles, dompter ou apaiser ses nerfs: on dépend de ses organes plus ou moins dispos et en bon état. Agir n’est plus penser. Un matin qu'il s’est beaucoup préoccupé de cette question du rapport de la pensée à l’action, Amiel trouve à son réveil cette formule bizarre, à demi nocturne, qui lui sourit : L'action n'est que la pensée épaissie. Dès lors ce n’était plus son affaire. 11 était bien résolu à ne donner que le minimum de sa vie à cette forme vulgaire de la pensée, devenue concrète, obscure, inconsciente. C’est le premier trait de cet idéalisme qui va faire le tourment de sa vie, l'exposant à tous les chocs des hommes et des choses, à tous les conflits les plus durs avec la réalité, à toutes les contradictions d’une nature marquée au signe des belles chimères et qui ne peut refaire le monde où elle vit. On
l’a remarqué : l’idéal est la contradiction par excellence, puisque sa double condition est de tendre à se réaliser, sous peine d’être chimérique, et de cesser d’être dès qu’il se réalise.
De là chez Amiel l’horreur toujours croissante de la vie pratique et l’irrécusable défiance du bonheur. La vie théorique seule l’attire; elle a seule assez d’élasticité et d’immensité pour le satisfaire; seule aussi, elle admet des actes réparables, car ses actes sont des idées, et l’idée n’est jamais irréparable; on peut la modifier, la rectifier. La vie pratique, au contraire, fait reculer d’effroi notre auteur. Là rien ne se répare complètement quand on s’est trompé. Il est trop vulnérable et par trop d’endroits, il se représente trop sensiblement tout ce qu’il aurait à souffrir, s’il était père, s’il était époux, pour se décider à l’être jamais. « Il a l’épiderme du cœur trop mince, l’imagination inquiète et les sensations à contre-coups prolongés. » Voilà pourquoi la réalité, le présent, la nécessité lui répugnent et même l’effrayent. L’irréparable surtout, il y revient sans cesse avec épouvante. « Je me défie de moi même, du bonheur, parce que je me connais. Tout ce qui compromet l’avenir ou détruit ma liberté intérieure, m’assujettit aux choses; tout ce qui attente à mon idée de l’être complet me blesse au cœur, me contracte, me navre même en esprit, même d’avance. J’abhorre les regrets, les repentirs inutiles. La fatalité des conséquences qu’entraîne chacun de nos actes, cette idée capitale du drame, ce sombre élément tragique de la vie, m’arrête plus sûrement que le bras du Commandeur.» Et le mot simple, pratique, décisif, arrive: « J’ai trop d’imagination, de conscience et de pénétration, et pas assez de caractère. » L’idée de la responsabilité envenime tout pour lui, arrête tout. Voilà pourquoi il résista toujours aux séductions de la vie de famille, qui le sollicitait à la
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fois comme un attrait et comme un devoir. Mais il en a trop rêvé. Arrivé au moment d’agir, il s’arrête : « L’idéal m’empoisonne toute possession imparfaite. » Toutes les images d’une famille future l’enivrent. « Je les écarte, dit-il, parce que chaque espérance est un œuf d’où peut sortir un serpent; parce que chaque joie manquée est un coup de couteau ; parce que chaque semence confiée à la destinée contient un épi de douleurs, que l’avenir peut en faire germer1 2. » Ces hésitations reviennent, douloureuses, acharnées à le torturer : c’est une oscillation perpétuelle entre l’attraction souveraine du rêve et la nécessité urgente de la vie. Quelquefois on le surprend tout fatigué par l’analyse et réclamant contre lui-même le droit de vivre enfin. « Ah! sentons, s’écrie-t-il, vivons. Soyons naïfs. Laissons-nous aller à la vie.... N’aurai-je donc jamais le cœur d’une femme pour m’y appuyer, un fils en qui revivre, un petit monde où je puisse laisser fleurir tout ce que je cache en moi? » Mais il recule au seuil de l’acte décisif, crainte de briser son rêve : « J'ai tant mis sur cette carte que je nose la jouer. Rêvons encore*. »
Et il retombe dans le songe maladif dont un instant il a manqué se réveiller. Cependant la vie s’écoule, les années s’accumulent. Trente ans, quarante ans arrivent ; la maturité s’annonce sans pouvoir vaincre celte crainte qu’il ressent de perdre quelque chose de sa liberté, dont il ne fait rien. « Toujours l’instinct du Juif errant qui arrache la coupe où il a trempé ses lèvres, qui lui interdit la jouissance prolongée et lui crie : Marche! marche! ne t’endors pas, ne t’attache pas, ne t’arrête pas ! Ce sentiment inquiet n’est pas le besoin de changement, c’est plutôt la peur de ce que j'aime, la défiance de ce qui me