‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 38 sur 56 · l'jye · texte numérisé non relu

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humaines, les maladies de l’âme et celles du corps. L’esprit subtil et puissant de chaque homme peut traverser toutes les virtualités, et de chaque point faire sortir en éclair le monde qu’il renferme. C’est là prendre conscience et possession de la vie générale, c’est entrer dans le sanctuaire divin de la contemplation1. » Quand on est à cette hauteur, qui se soucierait de peindre les événements qui ont agité quelque coin perdu de ce petit globe, ou d’inventer quelque fiction romanesque, ou de décrire ces luttes d’atomes qui forment le tissu de notre pauvre vie humaine?

On me dira : Tout cela, c’est le rêve d’un malade. Mais de combien dames souffrantes ce rêve raconte-t-il l’histoire! Je doute qu’on ait jamais poussé plus loin cette faculté douloureuse et stérilisante de l’analyse à outrance, avec le don périlleux des vagues contemplations. C’est là le trait fondamental que j’ai voulu mettre en lumière dans cette étrange figure, pleine d’attraction par cela même qu’elle a en elle de mystérieux et d’inachevé, pleine de sympathie aussi, parce qu’elle exprime la bonté pour tout ce qui existe, c’est-à-dire pour tout ce qui souffre. Je suis bien loin d’avoir achevé le portrait que je comptais donner de cet attachant modèle. J’espère une autre fois le reprendre et l’achever, qumd la fin du journal nous aura été donnée. Dès aujourd’hui, j’aurais voulu montrer quel excellent peintre de paysage, à la fois sobre et lin, c’était que ce compatriote de Jean-Jacques liousseau. N’est-ce pas lui qui a trouvé cette belle définition : « Un paysage est un état de l’âme, » et qui l’a commentée, évoquant tous les points de vue variés de son beau lac et de ses montagnes, à toute heure du jour et de la nuit, appelant à lui toutes les formes, les couleurs.

LA MALADIE DE L’IDÉAL

les êtres vivants, la terre et le ciel, tenant à la main la baguette magique et n’ayant qu’à toucher chaque phénomène pour qu’il livre l’idée dont il est le symbole et qu’il raconte sa signification morale?

Je n’ai pas jugé l’écrivain. Chacun de nos lecteurs pourra le faire, grâce aux extraits que j’ai disposés sous leurs yeux. La pensée est subtile, mais elle trouve à son service un don d’expressions heureuses qui l’éclairent dans les occasions où l’auteur ne s’obstine pas à parler allemand en français. La langue n’est pas toujours pure; mais quand la source est troublée, cela ne dure pas, et c’est un charme en même temps qu’un étonnement de voir la limpidité du style se rétablir si promptement et sa transparence trahir un fond d’idées parfois bien obscures. C’est un singulier contraste. Le poète sauve le philosophe et le fait absoudre, en trouvant une foule d’images vives, animées, bondissantes de naturel , comme le dit Amiel à propos d’un de ses auteurs préférés. — Malgré tant de rares et aimables qualités, il ne faudrait pas s’attarder trop longtemps à une lecture de ce genre. Il s’en dégage je ne sais quelle volupté dangereuse et quelle tentation perfide de paresse idéalisée. Au terme d’une de ces curieuses analyses sur le bonheur de contempler sans agir, l’auteur s’écrie : « Et maintenant travaillons! » Il le dit plus qu’il ne le fait; mais le conseil est bon. Un livre pareil est une sorte de narcotique puissant qui endort les facultés actives et les engourdit en ayant l’air de les exalter. On ne pourrait impunément prolonger l’expérience. La rêverie a réussi à notre auteur; il en a fait une œuvre qui restera; au prix de combien de tristesses et de déboires, de désespoirs et d’humiliations dévorées, nous le savons maintenant. D'ailleurs la contagion de la rêverie se gagnerait plus facilement que celle du talent et du succès. La leçon de cette vie inquiète

et la moralité de ce livre troublant s’imposent d’ellesmêmes : c’est de revenir le plus tôt possible aux procédés ordinaires de la composition littéraire, l’effort suivi, la liaison des pensées, le discours continu, l’œuvre organisée et, s’il se peut, achevée. Et si cela n’est pas à la portée de tous, ce qui du moins est loisible pour chacun, c’est de s’exercer à vouloir, c’est de se mêler activement à la vie, c’est d’en accepter les devoirs, d'en remplir les tâches humbles ou grandes. Je trouve dans ce livre un mot charmant : La rêverie est le dimanche de la pensée Soit, mais d’abord il est bon de faire virilement sa semaine, comme un bon ouvrier. A cette condition seulement, on pourra rêver quelquefois sur les traces de ce merveilleux songeur, se reposer du travail quotidien, détendre sa volonté un instant, mais sans trop perdre de vue les responsabilités que nous impose le premier devoir de la vie, l’action, et pour lesquelles il n’est pas de dispense, même au nom de l’idéal, qui devient une maladie dès qu’il cesse d’être une force.

LES DERNIERES ANNEES D’UN REVEUR

Fragments d'un Journal intime, par II. Amiel, toinc II, 1884.

Quand le premier volume de ce Journal intime parut, il y a quelques mois, ce fut pour nous une occasion toute naturelle d’étudier, dans une intelligence d’élite, ce que nous appelâmes alors, d’un mot qui me sembla juste, la maladie de l'idéal. Des confidences douloureuses montraient comment l’analyse à outrance peut stériliser les plus riches dons de l’esprit et quelle amertume remplissait celte âme qui se sentait née pour produire des œuvres viriles et qui s’était arrêtée à moitié chemin dans la volupté inerte de la contemplation. Il s’en fallait d’ailleurs que j’eusse épuisé cet attachant et inquiétant modèle, et j’espérais bien le reprendre un jour, quand la fin du journal nous aurait été donnée. Ce jour est arrivé, et il me parait que le second volume appelle et justifie un complément d’études. Sans que nous ayons rien à retrancher à l'image déjà tracée du rêveur genevois, il est d’autres traits intéressants, bien dignes d’être mis en lumière et qui achèveront non pas seulement le portrait d’un homme, mais celui d’un groupe d’esprits plus nombreux qu’on ne peut croire dans la génération à laquelle il appartient.

Cette dernière partie du Journal intime (ou plutôt des fragments qu’on en a extraits) va de l’année 1867 à 1881. A mesure que la vie lui échappe, Amiel regrette davantage la réalité qu’il a désertée et dans l’action et dans la pensée, qui est de l'action aussi quand elle se produit sous une forme ordonnée et logique. 11 sent qu’il est trop tard pour ressaisir son moi, dispersé, dissous dans les ombres du rêve, à travers le crépuscule de cette vie qui va s’éteindre. Le voilà qui fait le procès aux chimères où il s’est perdu : « L’idéal ne doit pas se mettre tellement au-dessus du réel, qui, lui, a l’incomparable avantage d’exister. L’idéal tue la jouissance et le contentement en faisant dénigrer le présent et le réel. 11 est la voix qui dit : g Non ! » comme Méphistophélès. Non, tu n’as pas réussi; non, cette œuvre n’est pas belle; non, tu n’es pas heureux; non, tu ne trouveras pas le repos; tout ce que tu vois, tout ce que tu fais, tout est insuffisant, insignifiant, surfait, contrefait, imparfait. » — La pensée est mauvaise sans l’action et l’action est mauvaise sans la pensée.... L’examen de soi est dangereux s’il usurpe sur la dépense de soi; la rêverie est nuisible quand elle endort la volonté; la douceur est mauvaise quand elle ôte la force; la contemplation est fatale quand elle détruit le caractère. » Et, résumant toute l’expérience de sa vie, il constate, en termes singulièrement expressifs, que « le réel se vicie quand l’idéal n’y ajoute pas son parfum, mais que l’idéal lui-même, s’il ne s’intégre pas avec le réel, devient un poison1. « Aveu tardif et

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LES DERNIÈRES ANNÉES D’UN RÊVEUR

inutile; il s’est enivré de ce poison, il est trop tard pour rentrer dans l’ordre, pour rétablir en soi l’équilibre.

Amiel continuera donc l'oeuvre tout intérieure et subjective de son journal sans se faire illusion, sans même se masquer l’impuissance désormais contractée et incurable défaire un livre : « Je n’ai jamais suivi méthodiquement l’apprentissage d’auteur, dit-il; cela m’eut été utile et j’avais honte de l’utile.... Quand je pense que j’ai toujours ajourné l’étude sérieuse de l’art d’écrire, par tremblement devant lui et par amour secret pour sa beauté, je suis furieux de ma bêtise et de mon respect. L’aguerrissement et la routine m’auraient donné l’aisance, l’assurance, la gaieté, sans lesquelles la verve s’éteint.... Tout au contraire, j’ai pris deux habitudes d’esprit opposées : l’analyse scientifique qui épuise la matière et la notation immédiate des impressions mobiles. L’art de la composition était entre deux : il veut l’unité vivante de la chose et la gestation soutenue de la pensée1 2. » Le Journal intime n’a pas de procédés ; son charme et son péril sont dans sa liberté même. Il faut bien dire ce qu’il est : c’est un oreiller de paresse*. Il dispense de faire le tour des idées, il s’arrange de toutes les redites, il accompagne tous les caprices de la vie intérieure, il suit tous les méandres de la pensée et ne se propose aucun but. « Ce journal-ci représente la matière de bien des volumes. Quel prodigieux gaspillage de temps, de pensée et de force! 11 ne sera utile à personne, et même pour moi il m’aura plutôt servi à esquiver la vie qu’à la pratiquer.... Ce parlage de vingt-neuf années se résume peut-être en rien du tout, chacun ne s’intéressant qu’à son roman et à sa vie personnelle. » On trouvera ce juge-

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