‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 48 sur 56 · Tage · texte numérisé non relu

Tage

les gourmés, les cuistres, les grimauds, les pédants de tout pelage, de tout rang et de toute forme; tout ce qui pose, perche, piaffe, se rengorge, se grime, se farde, se pavane, s’écoute et s’impose : tout cela, c’est le gibier du satirique; autant de cibles fournies à ses dards, autant de proies offertes à ses coups.... Et comme il fourrage à cœur-joie dans ses domaines! Quels abatis et quelles jonchées autour du grand chasseur ! La meurtrissure universelle fait sa santé à lui. Ses balles sont enchantées et il est invulnérable. Sa main est infaillible comme son regard, et il brave ripostes et représailles parce qu’il est l’éclair et le vide, parce qu’il est sans corps, parce qu’il est fée1. » A ceux qui doutent encore qu’Àmiel soit un écrivain, nous offrons cette page avec confiance; après l’avoir lue, ils ne douteront plus. — Pour laquelle de ces deux sortes d’esprit sont les préférences d’Amiel, cela ne fait pas l’objet d’un doute. Il aurait aimé à être le Joubert d’une société choisie, l’homme de goût écouté dans un cercle intime de femmes distinguées, d’esprits cultivés, les inspirant et les dirigeant. Mais les circonstances de sa vie l’ont retenu loin de cet idéal d’une félicité dont l’image seule le fait pleurer de tendresse. On peut choisir théoriquement sa destinée ; de fait on la subit, et celle que subit Amiel ne' contribua pas médiocrement à le jeter dans le découragement, qui finit par prendre chez lui l’apparence d’un système philosophique.

Le Journal intime nous a conservé quelques traces brillantes des excursions d’Amiel à travers le monde, et

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