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LES DERNIÈRES ANNEES D’UN RÊVEUR
Ce timide n’a pas mis dans le monde l’esprit qu’il avait, mais il en avait beaucoup; il en faut, et du meilleur, pour comprendre et définir l’esprit des autres comme il l’a fait. — Il y en a de deux sortes : celui qui suggère, qui se plaît à éveiller des idées chez les autres, ou à les insinuer dans une conversation par l’image, par l’allusion, par la colère feinte, l’humilité jouée, la malice aimable, à satisfaire l’amour-propre d'autrui en lui donnant deux plaisirs à la fois : celui d'entendre une chose et d’en deviner une autre. Cette manière subtile et charmante de s’exprimer permet de tout enseigner sans pédanterie et de tout oser sans blesser : cet enjouement délicat n’appartient qu’aux natures exquises, dont la supériorité se cache dans la finesse et se révèle par le goût; il a quelque chose d’aérien et d’altique, mêlant le sérieux et le badin, la fiction et la vérité avec une grâce légère1. Ce genre d’esprit est l’honneur et les délices de la bonne compagnie. Quel équilibre de facultés et de culture il réclame! De quelle distinction il témoigne! — Mais il est un autre esprit, guerroyant à travers le monde et qui s’en fait redouter. Voici son signalement : malignité incoercible, moquerie lumineuse, joie dans le décochement perpétuel de flèches sans nombre et qui n’épuisent jamais le carquois; le rire inextinguible d’un petit démon élémentaire; l’intarissable gaieté, répigramme rayonnante. Ajoutez à toute cette malice les ailes, l’aisance cavalière sur un fond de subtile ironie, et une liberté intérieure qui permet à l’homme d’esprit de se jouer de tout, de se moquer des autres et de lui même, tout en s’amusant de ses idées et de ses fictions. « Stulti sunt inntimerabiles , disait Érasme, le patron de ces fins railleurs; les sots, les vaniteux, les bits, les niais.