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l’habile est le cerveau qui pense pour la foule et lui suggère ce qu’elle est censée inventer. — Ainsi pensait, ainsi écrivait Amiel dans une cité républicaine, en plein siècle démocratique. Évidemment son existence à celte date et en ce lieu était un anachronisme; il le sentait et en souffrait.
Cet ensemble de circonstances explique, sinon le système d’Amiel (car, de fait, il n’en eut pas), du moins la tendance philosophique qui faillit prédominer dans sa pensée. A travers toutes ces impressions mêlées d’une vie solitaire, d’une nature rêveuse, d’un tempérament mélancolique, d’une santé précaire, d’une souffrance presque •continue, au terme de ses réllexions sur la société humaine, sur le progrès illusoire qu’elle poursuit, sur le peu de bien, ou plutôt de mieux qui s’y réalise, sur les dangers de tout genre qui la menacent, sur l’espèce de barbarie scientifique qui semble y prévaloir, il ne faut pas s’étonner s’il arrive à se réfugier dans le rêve d’une sorte d’anéantissement qui n’est chez lui qu’une façon de fuir momentanément la vie. Ce que Ton est tenté de prendre pour une doctrine est tout simplement une crise cérébrale. Un jour, en regardant les berges du Rhône, qui ont vu couler le fleuve depuis dix ou vingt mille ans, il aura l’âpre sensation de l’inanité de la vie et de la fuite des choses, et il écrira cette belle page qui en résume vingt autres : « J’ai senti flotter en moi l’ombre du mancenillier. J’ai aperçu le grand abîme implacable où s’engouffrent toutes ces illusions qui s’appellent les êtres. J’ai vu que les vivants n’étaient que des fantômes voltigeant un instant sur la terre, faite de la cendre des morts, et rentrant bien vite dans la nuit éternelle, comme des feux follets dans le sol. Le néant de nos joies, le vide de l’existence, la futilité de nos ambitions me remplissaient 4’un dégoût paisible. De regret en désenchantement, j'ai
dérivé jusqu’au bouddhisme, jusqu’à la lassitude universelle.... L’Égypte et la Judée avaient constaté le fait, Bouddha en a donné la clef : la vie individuelle est un néant qui s’ignore, et aussitôt que ce néant se connaît, la vie individuelle est abolie en principe. Sitôt l’illusion évanouie, le néant reprend son règne éternel, la souffrance de la vie est terminée, l’erreur est disparue, le temps et la forme ont cessé d’être pour cette individualité affranchie ; la bulle d’air coloré a crevé dans l’espace infini et la misère de la pensée s’est dissoute dans l’immuable repos du Rien illimité1. »
Pessimisme, diront ceux qui voient le pessimisme partout et qui veulent en faire le signe authentique de tout ce qui pense ou qui souffre dans la génération présente. Il faut s’entendre. J’estime que ce mot-là est bien prodigué aujourd’hui et appliqué à tort et à travers. On devrait réserver ce nom pour ceux qui scientifiquement déclarent que la vie est mauvaise, que la douleur est un élément positif, que le plaisir est un élément négatif, qu'il est seulement une moindre douleur, et que le but unique de l'homme doit être d’anéantir la nature, de détruire le monde et, avant tout, de se détruire soi-même en frappant à la racine le vouloir-vivre, source de tous maux. Voilà le bouddhisme conséquent et le pessimisme logique. En dehors de cela, il y a des tristesses accidentelles ou chroniques, de grandes douleurs, des mélancolies de tempérament ou des fantaisies de système. Encore, chez Schopenhauer et Hartmann eux-mêmes, ce ne sont que des théories pures, où l’homme n’a qu’une faible part. Le système n’a empêché ni l’un de vivre aussi longtemps et aussi bien qu’il a pu, en jouissant avidement de la gloire tardive, ni l’autre d’avoir cédé au génie de l’es-
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pèce, de s’être marié, d’avoir eu des enfants et de vivre, comme un philosophe optimiste, dans un foyer heureux et respecté. Dans des conditions pareilles, que vient-on nous parler de pessimisme? Si une théorie aussi formidable que celle-là ne déracine pas la vie, n’arrache pas du cœur le désir tyrannique et insensé de vivre, ne précipite pas même ses premiers apôtres dans le suicide, s’ils ne font aucun effort sérieux pour convier les autres, par leur exemple, à l’appui de leurs doctrines, à ne pas perpétuer la folie de l’existence en la transmettant à des enfants condamnés d'avance, ou à s’associer dans une conspiration superbe pour éteindre d’un seul coup dans l’humanité, par un consentement unanime, le désir et la volonté d’exister, qu’est-ce alors que cette phraséologie vide et sonore d’un désespoir qui n’aboutit pas et d’une logique de la mort universelle, qui ne conclut pas même pour un individu? Non, je ne reconnais pas pour pessimistes ces aimables désespérés de doctrine qui ne se refusent ni aucune des élégances de l’art, ni aucune des joies de l’amitié, ni aucun des conforts de la vie. Ce sont des virtuoses et, si l’on veut, des poètes du désespoir, ce sont des bouddhistes de salon ou de boudoir, comme on a dit spirituellement que Schopenhauer était un bouddhiste de table d’hôte. J’admets même, si l’on veut, la souffrance cosmique que beaucoup de nos jeunes ou vieux pessimistes ressentent, à ce qu’ils assurent; ils souffrent pour l’humanité, pour le monde, pour tout ce qui existe; mais, qu’ils me permettent de le leur dire, c’est une souffrance de cerveau; l’imagination y est pour quelque chose, le cœur n’y est pour rien. Et les seules douleurs auxquelles je compatis, ce sont celles où le cœur saigne. Celles-là, moins célébrées dans la poésie moderne, comme elles sont plus touchantes! Le reste est objet de discussions spéculatives, de conversations
galantes et magnifiques, de sonnets en deuil et de lamentations littéraires.
Quant à Henri Amiel, il n’est pas tombé dans cette ^affectation, ou du moins il n’y demeurait pas. Il a souffert réellement de son doute, de ses désenchantements, de ses lassitudes; il s’en relevait avec courage, un courage triste souvent; il ne s’est jamais laissé abattre sans un effort qui se répète constamment et qui le maintient au niveau de la vie morale. Les affections et le devoir, voilà son viatique dans les tentations qui le jettent au bord de l’abîme. Et encore, les affections! elles périssent ou du moins leurs objets sont mortels; un ami, une. femme, un enfant, une patrie, une église, peuvent nous précéder dans la tombe ; le devoir seul dure autant que nous. — Le mystère est partout. N’importe, pourvu que le monde soit l’œuvre du bien et que la conscience du devoir ne nous ait pas trompés. Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre aurore de salut, notre phare, notre raison d’être. Tant que cette religion subsiste, nous avons encore un idéal, et il vaut la peine de vivre1. Oui, [il lui arrive souvent de s’endormir dans le doute universel. Chaque fois il se réveille comme en sursaut d’un mauvais rêve; il se ressaisit dans sa réalité vivante, dans sa conscience morale, dans sa vraie nature, qui est noble et pure : « Erreur que tout cela, se dit-il à lui-même. Tu crois en la bonté et tu sais que le bien prévaudra. Dans ton être ironique et désabusé, il y a'im enfant, un simple, un génie attristé et candide, qui croit à l'idéal, à l’amour, à la sainteté. Tu es un faux sceptique ! »
Voilà l'homme, et jusqu’à son dernier jour, à travers ses crises les plus extrêmes, il reste fidèle à ce grand mot de devoir, qui résumait pour lui toutes les certitudes de
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l’ordre moral, et auquel il tenait suspendue tonie son âme. Attiré par les doctrines du désespoir, il n’v céda jamais entièrement et sut toujours, à un moment donné*, s’en affranchir. Malade, découragé, averti par les médecins, il s’écoutait vivre, ou plutôt il s’écoutait mourir, non sans regret pour la vie, qu’il aimait malgré tout, et qui avait même pour lui une douceur surprenante, à mesure qu’il la sentait fuir et « qu’il l’entendait distinctement tomber goutte à goutte dans le gouffre », mais il gardait le sang-froid de l’analyse. Sans suivre les notations exactes du mal implacable qui le déchire, pendant les sept années qui s’écoulèrent depuis le verdict fatal jusqu’à la dernière heure, sans étudier jour par jour cette douloureuse psychologie de la mort, disons que la préoccupation et le souci moral de ce patient héroïque et doux furent d’obtenir de lui-même un renoncement graduel à ses travaux, à ses livres, à ses souvenirs, à ses amis, un acquiescement à l’arrêt qui le retranche du nombre des vivants, et de s’appliquer cette règle très belle et très haute qu’il s’était posée à luimême dans un intervalle de souffrance : « La mort ellemême peut devenir un consentement, donc un acte moral. L’animal expire, l'homme doit remettre son âme à l’auteur de l’âme. »
De cette élude consciencieuse d’un homme qui vécut beaucoup de la vie intérieure et qui en a noté les événements grands ou médiocres avec tant de fidélité, quelle impression avons-nous retirée? Il est temps de conclure, et peut-être est-il nécessaire de le faire, chaque vie humaine, ainsi montrée, ayant son enseignement et sa moralité. Malgré toute la sympathie que celle-ci nous inspire, et dont nous n’avons pas ménagé les témoignages, nous ne pouvons dissimuler un autre sentiment qu’a produit insensiblement en nous la lecture prolongée de
ce Journal intime , d’où tout incident extérieur est soigneusement écarté, où toute l’attention est concentrée sur un point unique, central, le moi, ce pauvre moi, sujet unique et objet à la fois de cette longue contemplation. On finit par s’étonner que toute une vie ait été ainsi exclusivement appliquée à s’analyser et à se raconter elle-même. On s’en étonne, on en souffre presque. Ce qui nous gâte un peu toutes ces fines et vives sensations qui abondent sous cette plume infatigable, c’est précisément qu’elles soient recueillies avec tant d’amour, notées avec tant de soin, exprimées avec le choix de mots le plus heureux et le plus brillant; chacune de ces impressions, quelques-unes joyeuses, la plupart tristes, a été ciselée, burinée, mise en son plus beau relief, le soir, dans le cabinet de travail, à la clarté de la lampe. Ce n’est plus la vie même que nous saisissons directement dans son mouvement spontané, c’est la vie réfléchie dans la mémoire, fixée sur le papier, frémissante encore, mais à travers des phrases littéraires. L’homme et le lettré s’unissent ici et se confondent au point qu’il est bien difficile de faire la part de l’un et celle de l’autre. Conçoit-on qu’un homme ait vécu ainsi toute une vie en tête-à-tête avec lui-même sans se fatiguer de ces trente ou quarante années de contemplation assidue, pendant lesquelles il n’a pas cessé un seul jour, après s’être regardé avec complaisance, de se raconter avec art? C’est peut-être là un regret bien subtil que nous exprimons, mais nous l’exprimons comme nous l’avons ressenti. C’est d’ailleurs l’inconvénient de ce genre littéraire. La correspondance et le roman y échappent, bien qu’ils soient des œuvres très personnelles. La lettre échappe à ce péril, parce qu’elle ne répond qu’à un seul moment de notre vie, parce qu’elle est l’expression instantanée d’un état de conscience et qu’on l’oublie ou qu’on
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feint de l’oublier après l’avoir écrite. Le roman se soustrait au môme inconvénient, parce que l’auteur, en transférant ses propres sensations dans une autre personne, les dépayse légèrement, les modifie en les mêlant à la fiction, et leur ôte ce caractère de personnalité trop directe et je dirais trop aiguë qu’elles ont dans le journal. On souffre ici d’une analyse intime si prolongée comme de l’abus d’une sorte d’égoïsme intellectuel. Il ne faudrait pas pousser celte remarque trop loin ; mais, quelle que soit la beauté de certaines pages, la profondeur ou la vivacité nuancée de certaines analyses, on est tenté de dire à l’auteur : « Et maintenant, occupez-vous un .peu des autres, sous peine de trouver le châtiment de cette exclusive attention à vous-même dans une sorte d’incapacité de vivre et d’énervement. » Ce fut, en effet, là l’expiation de cette vie consumée dans l’analyse, et, malgré de belles facultés, inféconde pour elle-même. Quel est le moraliste qui a dit que, pour retrouver son moi actif, vivant, fécond, il faut savoir le perdre, ou tout au moins l’oublier? ce moraliste avait raison, et sa maxime s’applique à l'art comme à la vie.
LES PENSEES D’UN SOLITAIRE
Nous avons toujours recherché avec prédilection, dans la littérature de ce temps, les auteurs qu’une fatalité de nature ou de circonstances condamne à douter d’euxmêmes, et qui, malgré des qualités rares, n’ont jamais pu se croire sûrs de l’avenir. Un sentiment indéfinissable nous attirait vers ces esprits distingués, par quelque endroit incomplets, vers ces figures inachevées qu’il faut un certain effort pour ressaisir. Assez d’autres, d’ailleurs, occupent et retiennent l’attention. Heureux ces princes de la pensée qui, en naissant à la vie littéraire, ont trouvé, presque dans leur berceau, la faveur préventive du public, comme un don de joyeux avènement, et à qui « leur bienvenue au jour sourit dans tous les yeux ». Pour nous, de préférence ou d’instinct, nous allons droit à ceux qui ont longtemps souffert d’être oubliés. Quelle jouissance plus délicate que d’étudier les origines et les particularités de leur esprit, les raisons de leur fortune inégale, de mettre en lumière des natures d’élite restées obscures pour les autres et peut-être pour elles-mêmes, d’éclairer enfin, autant que cela se peut, des talents de pénombre , pour lesquels les réparations tardives de l’opinion sont une surprise et une joie, quand elles arrivent avant la mort, ce qui est rare? — Ainsi avons-nous fait.
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en d’autres temps, pour Maurice de Guérin; ainsi avonsnous fait des premiers pour Doudan et pour Amiel, avant qu’un caprice de faveur posthume les eût rendus célèbres. Ainsi voudrions -nous faire aujourd’hui, avec des réserves qui n’empêchent pas une franche sympathie, pour l’abbé Itoux, dont on vient de publier un volume de Pensées, et qui était, il y a quelques mois, un de ces ignorés destinés à attendre longtemps ce rayon de sympathie que tant de hasards écartent d’eux et détournent sur des noms moins dignes.
C’est à un jeune félibre, poète en français et en provençal, M. Paul Mariéton, que revient l’honneur d’avoir publié ces pensées qui avaient grande chance de rester enfouies dans un coin reculé du bas Limousin, dans la cure de Saint-Hilaire le Peyrou, un bourg perdu de la Corrèze. L’auteur a aujourd’hui cinquante et un ans; il y a plus de vingt-cinq ans qu’il prépare son œuvre dans l’ombre où il a enfermé sa vie. C’est un des bienfaits de l’association des félibres d’avoir révélé son existence: il s’y fit affilier à l’occasion du centenaire de Pétrarque, et depuis ce temps il s’est mis en bonne posture d’écrivain et de poète daus la société des amis de Roumanille et de Mistral, par sa Chanson lemosina, qui contient vingtquatre petites épopées, par ses poésies, recueil francolimousin, et enfin par ses pensées, qu’il communiqua discrètement à des amis dont l’indiscrétion ne semble pas lui avoir trop déplu. C’est vers l’année 1874 qu’il se posait à lui-même cette question où se peint naïvement l’inquiétude sur son avenir : « De tout ce que j’écris restera-t-il quelque chose, et qu’est-ce qui en restera? Si j’obtiens du renom, à quoi le devrai-je? A mon Grand Dictionnaire limousin? h mon épopée limousine? aces pensées? Je voudrais le savoir, mais comment le savoir? Confions-nous a Dieu. »
MÉLANGES ET TORTRAITS.
Une visite de M. Mariéton, mis en éveil par une correspondance fortuite, fut comme l’avant-goût de la publicité prochaine et de cette renommée qui était restée jusqu'alors à l’état de rêve. L’abbé Roux lui apparut « semblable au géant limousin de sa geste de Charlemagne , sous sa forte carrure et avec sa voix de basse profonde » . Avec une douceur d'enfant ou de poète, il dépeignit la simplicité de sa vie. Toute celte existence tenait en deux mots. Né à Tulle en 1854, d’une humble et nombreuse famille dont il était le dernier enfant, Joseph Roux avait été destiné de bonne heure au sacerdoce. Les premiers essais du jeune prêtre, à peine sorti du séminaire de Brives, furent remarqués par son évêque, un orateur brillant et fleuri que nous nous souvenons d’avoir entendu autrefois dans quelques chaires de Paris, Mgr Bertaud. L’évêque, voyant dans le jeune prêtre des aptitudes remarquables, lui laissa le choix de sa position. L'abbé Roux prit l’enseignement ; mais les fatigues de cette carrière, jointes à un excès de travail personnel, le forcèrent à rentrer bientôt dans la voie du ministère. Il devint vicaire, puis curé de campagne, à Yaretz, à Saint-Sylvain, à Saint-Hilaire, avec un intervalle de six mois, qu’il faut noter parce qu’un préceptorat, accepté en 1870, lui permit d’entrevoir Paris : ce fut la seule échappée de cette vie enfermée dgns un pauvre presbytère. Jusqu'à sa quarantième année il avait vécu littérairement dans les souvenirs et sous l’influence de son éducation de séminaire, classique et religieuse. C’est seulement dans ces dernières années qu’il sentit se réveiller en lui le culte des légendes au milieu desquelles il avait été élevé, et du parler limousin, qui avait été sa langue natale, et qu’il a tâché d’honorer par ses poésies, hommage tardif à sa terre maternelle. Ce que c’est que les hasards de la vie littéraire! Ce sont ces poésies, qui n’ont qu’un intérêt
LES PENSÉES D’UN SOLITAIRE
tout local, qui le firent connaître à quelques initiés. M. Mariéton nous peint son étonnement quand il découvrit non plus seulement le poète limousin qu’il était venu chercher, mais un écrivain français. « Jamais je n’oublierai, dit-il, le sentiment de surprise que j'eus à dépouiller, pour la première fois, le volumineux dossier de ses manuscrits, alors qu’il ne s’agissait pour moi que d’une notice sur un poète. En présence de ces grandes pages toutes recouvertes d’une étonnante écriture lapidaire qui ferait la joie des graphologues, mais fort inégales, à vrai dire, et de tous les tons, j’entrevis déjà plusieurs volumes d 'œuvres complètes pour cet inédit de cinquanteans. » Œuvres complètes, c’ est bien ambitieux! Je ne connais pas le vocabulaire ni les poésies limousines, ni les sermons limousins; car il parait qu’ou prêche encore en cette langue à Saint-Hilaire. Je n’en dirai donc rien, et pour cause. Mais pour la portion conservée des pensées, extraites d’un recueil volumineux intitulé Maximes , Études et Images, et dont plusieurs fragments avaient paru déjà dans la Bevue lyonnaise , j’estime que le choix n’a pas été toujours assez sévère, que l’éditeur complaisant a cédé trop souvent au plaisir de la découverte, et qu’il aurait plus et mieux fait, pour l’ honneur de son auteur, en réduisant ce choix, en 'prenant seulement, parmi tant de notes amassées au hasard, celles qui représentaient avec le plus d’originalité un esprit qui pense par lui-même et qui s’appartient.
Laissons la biographie de l’auteur. Aussi bien n’y at-il pas d’événements dans cette vie : on n’y trouve que des événements d’idées et de sentiment, et le meilleur récit
qu’on en puisse faire, c’est l’analyse des empreintes diverses que cet âme émue au dedans plus qu’au dehors a pu laisser d’elle-même dans ces pages écrites au jour lejour, au hasard de ses impressions.
On serait, au premier abord, tenté de rapprocher les pensées du curé limousin et le journal d'Henry Amiel. Des deux côtés, même développement, peut-être excessif, de la vie intérieure, même souci appliqué à en noter tous les incidents, même intensité d’analyse : des deux côtés, enfin, une nature subjective qui se contemple et se retrace elle-même sous des traits individuels, malgré un certain effort pour les généraliser et pour en faire un type plutôt qu’un portrait. — La ressemblance entre ces. deux écrivains est toute superficielle, et c’est moins une comparaison qu’un contraste qui se dégage à la réflexion. Amiel est un rêveur, il n’est pas un solitaire. Il a vécu dans le monde des écoles ; il a été mêlé à la société de son temps. Sa destinée littéraire a été préparée par une forte culture philosophique, par des voyages en Italie et en France, par un long séjour en Allemagne, dans, les universités. Il a fait ses années d'apprentissage à Heidelberg et à Berlin. Rentré à Genève, on nous dit qu’il y fut pendant plusieurs années un charmant et bon compagnon. S’il n’y vécut pas précisément dans le monde, cefut par goût ; mais il vivait à côté du monde et non sans y faire d’assez fréquentes apparitions. D’ailleurs il avait sa société à part, composée d’écrivains, d’artistes, de philosophes dont quelques-uns sont devenus célèbres; il entretenait avec eux un commerce intellectuel vif et continu. 11 y avait en lui comme un flot large et jaillissant de pensée, renouvelé, alimenté chaque jour par des conversations libres, sur tout sujet, avec ses amis, très chercheurs et très oseurs. Lui-même disait qu’il était au fond et malgré les apparences, « une nature sociable-
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qui ne se possédait dans sa valeur réelle que par la conversation et par l’échange ». — Et maintenant, au lieu d’un solitaire de fantaisie, aimant à s’isoler de temps en temps pour recueillir la substance éparse de sa pensée, pour en goûter tout seul la douceur et même les amertumes secrétes avec un épicuréisme raffiné qui jouit d’autant plus de sa solitude qu’elle est momentanée et qu’elle est volontaire, — supposez un solitaire qui ne le soit pas par goût, mais par nécessité, isolé par son genre de vie qui le tient à l’écart du monde vivant et pensant, au milieu d’une sorte de désert intellectuel, vous aurez l’idée du contraste que des existences si différentes vont établir entre deux natures d’apparence analogues.
L’abbé Roux n’a connu la vie intellectuelle qu’à travers renseignement du séminaire de Drives, restreint à la doctrine théologique et adapté aux exigences du sacerdoce. Pour tout le reste, il a été son propre éducateur, après les années du séminaire, n’accordant, à ses goûts personnels que de rares loisirs, à chaque instant disputés par les devoirs de son état, sans autre culture littéraire que celle qu’il s’est donnée à lui même, sans autre guide que son instinct dans la variété confuse de ses lectures. Nulle part ou ne trouve dans sa vie la trace d’une direction, ni même d’une collaboration ou d’une sympathie, d’un encouragement quelconque de la part d’un de ses supérieurs ou dé ses confrères dans le sacerdoce. Au séminaire, on lui a appris le latin et un peu de grec; voilà son bagage. Pour le reste, c’est affaire à lui, il a tout à apprendre. A quelques notes discrètes, on pourrait même supposer qu’il a eu certaines oppositions à vaincre, qu’il a encouru certaines défiances, qu’il a eu à se défendre contre des préjugés. Non pas que le clergé, en général, ait des préventions contre les goûts littéraires, surtout dans le diocèse de Tulle, que gouvernait alors un
prélat très lettré lui-même. Mais avoir des goûts littéraires et faire de la littérature pour son compte, sontdeux choses distinctes, et je ne jurerais pas que la seconde paraisse, dans le monde ecclésiastique, aussi innocente que la première. On y semble appréhender la distraction trop forte qui enlèverait une âme sacerdotale à des éludes considérées comme plus importantes, un emploi immodéré du temps et des facultés de celui qui se livrerait à ses goûts et à ses aptitudes, la passion d’auteur se développant avec ses conséquences ordinaires, l'excitation de l’amour-propre, l’imagination inquiète, les agitations d’un esprit non concentré vers un but unique, peut-être aussi l’estime disproportionnée que le prêtre risquerait de faire, au dire des scrupuleux, de ce qui ne devrait être pour lui qu’un passe-temps ou un divertissement. Voilà, j’imagine, les appréciations diverses et plus ou moins dissimulées que l’abbé dut subir dans le cours de sa carrière et qui contribuèrent beaucoup à son isolement moral. D’ailleurs, un mot dit tout : il était dépendant. Jamais il n’y eut de révolte ; mais peut-être saisira-t-on quelque vague écho des impressions qui durent traverser sa vie et son esprit: « L’homme de talent, né pauvre, dit-il quelque part, ne peut ni se soigner, ni s'attendre , ni se placer où, quand et comme il faudrait. Le pain quotidien le sollicite tout d’abord et le captive dès le principe. Il ne peut vivre selon l’esprit qu’aux heures perdues, à la dérobée, en se cachant ou en se compromettant. N’ayant ni toute liberté, ni toute indépendance, ni toute facilité, ni toute considération, il risque fort, s’il arrive, de n’arriver qu’endommagé et vieilli. »
Lui aussi, comme l’homme de talent né pauvre dont il trace le portrait, il était à la fois dépendant et seul. Pour faire cet isolement plus profond, tâchez de vous peindre en imagination ces campagnes du bas Limousin
LES PENSÉES D’UN SOLITAIRE
où l’enferma sa destinée, ce pays rude, cette terre humide et froide, nourrice avare du paysan dur qui la cultive, ces châlaigncraies si tristes, ce climat sombre, nuageux, qui pèse sur l’àme et l'accable de tristesse : « Il pleut depuis hier, une pluie épaisse.... La pluie est écrasante à la campagne.... Ab ! cette pluie, on la voit, on l’entend qui tombe et s’écrase dans l’eau sous la gouttière.... Me voilà seul parmi la nuit profonde, seul parmi la pluie lourde.... Ici, personne à entretenir, l’isolement absolu! » Et surtout que les poètes de ville n’aillent pas lui dire : « Mais, ingrat que vous êtes, la campagne est admirable! Nous voudrions demeurer à la campagne. Que vous êtes heureux d’y vivre ! » Le bon curé, campagnard par nécessité, répond finement à ces faiseurs d’idylles : « Oui, cela vous plaît à dire. C’est un séjour admirable, et encore pourvu qu’il soit court, en la belle saison, lorsque tout est verdure, fleur, fruit, chants d’oiseaux, refrains de faneurs, de moissonneurs et de vignerons; lorsque les jours sont grands, purs et généreux, les nuits tièdes et sereines, les chemins odorants; lorsque la vie surabonde en nous et autour de nous ; lorsque la nature, reine hospitalière, reçoit. » La campagne est ravissante à voir ainsi; mais qu'il soit bon d’y vivre, voilà qui est contestable. « Elle n’est pas toujours fleurie, ni mélodieuse, ni accueillante. Après l’été et l’automne, l’hiver, c’est-àdire le froid, la retraite, le silence, le deuil. Les arbres sont chauves et pauvres, les buissons dépeuplés, hargneux, sinistres, les chemins fangeux, les prairies fanées, les champs nus, le ciel lugubre, l’air inclément et dur.... L’unique refuge est le foyer, le foyer pétillant de vie, de gaieté et de flamme dans les villes; mesquin, monotone, inerte et froid à la campagne. »
Au milieu physique où il est condamné à vivre ajoutez le milieu social, ou plutôt insociable qui l’entoure. Dans
ces bourgs perdus, on n’a pas même la ressource de l’isolement complet. Il faut compter avec les paysans, et aussi avec quelques représentants de la bourgeoisie campagnarde, plus prétentieux, mais guère moins incultes. C’est une solitude relative plus cruelle que la vraie; elle ne supprime aucun des désagréments de la sottise ambiante, au contraire, elle vous contraint de les subir, sans évasion possible; elle ne vous épargne ni le bruit des paroles vides, ni les conversations inutiles, ni le contact de la vulgarité. Au sortir de ses plus belles spéculations, dès que le penseur fait un pas dehors, c’est la curiosité banale ou je ne sais quel mépris gouailleur qui vient à sa rencontre. On s’aperçoit, de part et d’autre, que ce n’est plus la même langue qu’on parle : la langue du pays des idées n’est ici comprise de personne et n’éveille aucun écho.
Voilà notre auteur plongé dans le néant de toute pensée; un vide absolu autour de lui. Quelle force morale ne lui faudra-t-il pas pour résister au découragement, pour maintenir la vigueur, la santé de son esprit, pour ne pas couper court, une fois pour toutes, aux tentations littéraires, aux belles chimères, aux espérances secrètes! Et il s’en va répétant comme Ovide :
Barbarus hic ego sumx quia non intelligor illis !
A la longue, l’humeur s’altère, mais on force toutes les nuances en ce temps-ci ; la tristesse devient tout de suite le pessimisme. Un jour le poète Soulary, lisant quelques fragments de Joseph Roux, l’appela plaisamment Y abbé Schopenhauer. Le mot est joli, il n’est pas juste. Ce brave curé n’a aucune parenté de ce genre. Il ignorait jusqu’au nom du pessimiste allemand : « Les nouveautés arrivent si tard en Limousin », disait-il pour s’excuser. De fait.
LES PENSÉES D’UN S0L1TAIUE
c’était la chose, plus que le nom, qui lui était étrangère. Ce n’est ni un désespéré, ni un malade, ni un dilettante; c’est un letlré qui souffre de sa solilude intellectuelle, des circonstances en lutte avec ses goûts; c’est tout au plus un misanthrope momentané, qui cessera de l’étre dés qu’un rayon de sympathie brillera dans l'atmosphère épaisse où il craint de s’engourdir : « Ah! s’écric-t-il, si je pouvais échapper à la machine pneumatique qui m’enveloppe, comme j’élèverais vers le haut mon cœur ef mon aile ! » Certes, non, il n’est pas pessimiste : « Nul n’aime plus que moi le beau, le bien, le vrai; nul ne désire plus que moi l’homme vrai, beau et bon ; nul n’est plus heureux que moi de rendre ou de savoir quelqu’un heureux! » Un peu de bienveillance, un peu d’attention pour ses essais, voilà ce qu’il sollicite. Son mal, c’est « le chagrin de la solitude qui a été son compagnon de route depuis sa jeunesse. » — « Je serai toujours un emmuré, » dit-il. O ennui d’écrire seul, de corriger seul ! Qui m’écoute, me conseille m’encourage?... Pourquoi ai-je mis sur mes épaules un tel fardeau? Quel besoin m’incline sur cette tâche? Hélas ! l’intelligence de l’homme est un mystère ; et, comme la plante, chacun de nous s'approprie naturellement ce qui, autour de lui, répond à ce qu’il est au dedans.... » Et s’appliquant à lui-même la plainte que Goethe met dans la bouche du Tasse, il décrit ainsi sa situation morale : « Danger des batteuses illusions dans la retraite qui m’étreint; amis qui n’osent pas me recommander, ennemis qui me renversent du bout de leur langue et m’exterminent du bout de leur petit doigt; jaloux d’en haut, d’à côté, d’en bas; préventions d’autant plus inéluctables qu’elles se dérobent derrière le silence, tout cela me jette, par intervalle, dans une tristesse voisine de la mort. »
C’est la note des heures sombres. Mais ces heures-là
ne durent pas ; bien des traits de comédie se mêlent à la plainte. Voyez plutôt l’ami qu’il appelle sphinx, qui le tire à part et lui dit d’un air tout à fait intéressant : « Nous sommes trois ou quatre qui nous proposons de vous recommander au maître. C’est vraiment dommage qu’un homme tel que vous demeure ainsi dans l’ombre. Cependant nous avons craint de trop prendre sur nous; et j’ai voulu, avant que d’aller plus loin, vous avertir et savoir sur cela votre pensée. » Quelle jolie réponse on fait à cet officieux, ce mystérieux, à ce prudent! — « Mais, sphinx, quel besoin avez-vous de mon autorisation pour dire du bien de moi? Ah! je comprends, vous vous prévalez d’avoir voulu comme si vous aviez fait! — « Nous nous proposons, dites-vous, de vous obliger. » — a Et moi, Sphinx, je me propose de vous en dire merci. » Cette scène de l’ami, obligeant en intention, a dû se jouer plus d’une fois dans la cure de Saint-Hilaire ou aux alentours. Et quelle joie franche éclate dans cet esprit humilié, qui a si longtemps douté de lui-même, quand le succès, tardif se montre enfin ! L’aimable peinture de la revanche sur l’indifférence publique ! L’amusant spectacle que ce changement à vue qui s’opère dans les jugements d’alentour! Il s’est obstiné à la lutte, l’écrivain méconnu; il a été persévérant, il a bien gagné son nom de Pervicax : depuis trente ans, il étudie, il observe, il écrit en pure perle. Hormis deux ou trois qui se doutent de sa valeur, et gardent le silence, nul ne prend Pervicax au sérieux : « S’il avait du mérite, les maîtres le salueraient à la vue de tous ! )> Or, voici qu’un hommage vient, de loin et de haut, chercher Pervicax au fond de son isolement : — « Vraiment!... Une surprise pareille ! C’est que l’homme a du talent, avouons-le. » — Et du jour au lendemain Pervicax est prophète, prophète dans son pays ! On l’entoure, on l’admire, on lui rend gloire; on lui
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vante telle brochure parue, il y a quinze ans, au milieu de l’indifférence universelle; on exhume telle composition de collège où son génie pointait déjà; son dernier ouvrage est posé sur une table, en vedette, le couteau de bois entre les feuilles.... Le temps n’est plus des haussements d’épaules, des regards narquois, des sourires navrants; tout a changé de face ; et les pierres qu’on lui jeta, il s’agit de les placer maintenant et de les élever en piédestal pour la statue qu’on lui prépare. » — Quel est l’austère moraliste, le casuiste timoré qui pourrait reprocher à Pervicax la joie innocente de son tardif triomphe et la peinture des railleurs à leur tour raillés? Je sais bien que l’humilité et la charité sont des vertus chrétiennes et que l’abbé a pour mission de les prêcher, sans doute aussi de les pratiquer ; mais ce n’est peut-être, après tout, qu’une allégorie, et rien ne nous empêche de croire que Pervicax est un type de fantaisie; ce qui rentre dans la juridiction des auteurs de maximes.
Jusqu’au jour de cette revanche, il est naturel que le caractère de l’écrivain se soit un peu assombri, sous l’influence de celte solitude morale que nous avons essayé de peindre. Les effets de cet isolement ne sont pas moins sensibles sur le développement de son intelligence. N'oublions pas qu’elle s’est formée toute seule, en dehors de tout commerce intellectuel, de toute expansion. Beaucoup de lectures entassées et sans ordre ; des auteurs illustres et médiocres, rapprochés au hasard ; une source intérieure d’idées, mais à l’état natif, chargées d’éléments parasites, non épurées par un premier travail, non filtrées par la discussion; des ignorances qui étonnent à
côté de certains points de vue qui frappent ; des fautes de goût, comme il est naturel qu’il y en ait en l'absence de tout contrôle extérieur et de points de comparaison ; une certaine gaucherie, quelquefois un manque singulier de discernement, et de là un défaut de proportion et de développement entre les pensées vraiment neuves et celles qui n’ont de nouveauté qu’aux yeux de l’écrivain qui croit les avoir découvertes : voilà les défauts que la solitude a engendrés ou développés. Pour être équitable envers l’œuvre, il faut se souvenir des circonstances au milieu desquelles elle est née, à travers quelles difficultés de tout genre et dans quelle détresse intellectuelle.
Nous n’indiquerons qu’en passant des néologismes sans utilité et sans grâce: un maximiste, pour un auteur de maximes, la courteté de la sagesse humaine, mais ici et là se trahissent de singulières distractions de mémoire : « L’âme, selon le concile de Trente, est la forme substantielle du corps Admirable définition, inconnue des an-
ciens philosophes! » Il n’y a qu’un malheur, c’est que cette belle définition est d’Aristote, un de ces anciens philosophes précisément. — Voici qui est plus grave au point de vue du goût. Nous avons entendu vanter une des pages de ce livre, où l’auteur essaye de rassembler comme en un tableau d’ensemble quelques-uns de ses plus illustres prédécesseurs dans ce genre d'ouvrages : Pascal, la Rochefoucauld, la Bruyère, Vauvenargues, Chamfort, Joubert,... et Mme Swetchine. L’auteur se plaît à rapprocher ces noms pour les opposer entre eux dans une série de couplets, très littéraires d’intention, ou de stances en prose habilement balancées. C’est une sorte de jeu d’esprit qui a ravi quelques personnes ; cela ne tient guère à la réflexion. On voit ici ce qui a manqué à l’auteur, un bon conseil d’ami éclairé. J’imagine l’ami qu’on
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aurait consulté sur cette page, une de celles qui tiennent le plus au cœur de l’abbé. Il est probable qu’il aurait répondu en conseiller sincère : « D’abord, sacrifiez-moi Mme Swetchine, elle n’est pas à sa place : que voulezvous qu’elle fasse à côté de Pascal, de la Rochefoucauld et des autres? Elle appartient à la littérature édifiante, non militante. Et dans le détail des nuances et des oppositions ({ue vous imaginez sous sept ou huit formes différentes, que de bizarreries et aussi que de traits inutiles et languissants! C’est le résultat de la gêne où vous avez mis votre esprit et du travail artificiel que vous vous êtes imposé. « Pascal sombre , la Rochefoucauld amer , la « Rruyère malin, Vauvenargues mélancolique, etc. », ou bien encore pour varier : « Pascal profond , la Rochefou- « cauld pénétrant , la Bruyère sagace , Vauvenargues déni licat » Cela pourrait aller longtemps ainsi. Était-ce
la peine de vous mettre en frais? — Vous continuez : « Pas- « cal a une obsession », soit. « La Rochefoucauld a un « parti pris », soit encore. « La Bruyère a un point de vue, « Vauvenargues un idéal, Joubert une aspiration. » Quel est l’écrivain qui n’a pas de point de vue, ou d’idéal, ou d’aspiration? Retranchez la moitié de ces antithèses, remaniez les autres. Vous dites que « la Bruyère est apa- « Clique et Chamfort rageur ». C’est sans doute pour les opposer à Pascal hypocondre et à la Rochefoucauld misanthrope? Mais l’apathie de la Bruyère n’est, pas une expression juste non plus que la rage de Chamfort ; rien de moins apathique que l’un et de moins enragé que l’autre. Ils sont calmes tous les deux, l’un dans son observation pénétrante qui creuse un type, l’autre dans sa haine froide qui cisèle à loisir sa cruauté dans les mots. Vous aviez voulu écrire une page à effet. Croyez-moi, quand vous écrivez, ne pensez pas à l’effet ; s’il vient naturellement, il sera doublé par l’imprévu, qui est aussi un signe et un
effet de l’art. D'ailleurs, ce n’est pas dans ces exhibitions d’épithètes décoratives et d’antithèses en relief que sera jamais votre succès, c’est dans l’accent moral de vos pensées, venues du cœur, et qui aiment à se vêtir, presque sans y songer, d’une belle image. Tenez-vous en là : laissez le reste aux virtuoses de style; vous êtes quelque chose d’autre et de mieux. » J’ai bien envie de me mettre un instant à la place de cet ami imaginaire et de continuer son rôle en soulignant quelques autres traits d'inexpérience et de naïveté littéraire. Puisque nous en sommes aux suppressions, je conseillerais à l’auteur de passer un trait de plume sur la plupart de ses portraits, ceux d’Arachné, de Pectorin et de Cérébron, plus laborieux que piquants. Ceux de Bourassu et de Jean Rosier ont plus de relief et portent l’empreinte de la réalité : le campagnard devenu homme politique et le paysan limousin s’essayant à la poésie française, y perdant son esprit naturel, sa grâce et sa langue, cela est bien observé. Mais le sentiment juste se noie dans une foule de détails insignifiants, qui ne peuvent avoir d’intérêt que pour ceux qui connaissent les personnages; ce sont des chroniques de village plutôt que des types. Dans un ordre plus relevé, je goûte médiocrement les études sur les classiques et surtout les parallèles trop prévus, Virgile et Homère, Démosthènes et Cicéron, Corneille et Racine. L’auteur a le sentiment de leur grandeur, mais il ne sait pas renouveler la forme de son admiration; il n’en donne pas d’autres motifs que ceux que nous connaissons déjà. Dès lors, à quoi bon? Ces grands sujets consacrés demandent, pour être traités de nouveau, une hardiesse de touche et une magie de pinceau sans lesquelles cette grandeur même n’est qu’un prétexte à d’innocentes répétitions. Le péril, ici, c’est la banalité de la gloire. Or, je n’ai pas trouvé dans ces peintures le trait impérieux et
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S'il
décisif qui soûl justifie l’audace de reprendre do lois modèles. — Go qui montre clairement que la forme do la critique est arriérée chez notre auteur, fiien que ses impressions soient sincères, c’est cette tentation perpétuelle du parallèle à laquelle il ne sait pas résister. Pense-t-on nous avoir appris grand’chose, quand on nous aura dit « que Vigny a plus de nombre. Musset plus de verve; Vigny plus d’art, Musset plus de naturel ; que Vigny est délicat, Musset fin; Vigny ingénieux, Musset spirituel, etc., etc. » Ce qui eût été intéressant, c’était de faire voir par quels secrets chemins l’on arrive d'Eloa à des poèmes tels que la Mort du loup et la Maison du Berger, landis que l’autre, parti des Coules d'Espagne et d'Italie ou de la Ballade à la lune gravit jusqu’aux sommets de la plus haute poésie avec Y Espoir en Dieu et la Lettre à Lamartine. Voilà qui eût été dramatique et vraiment nouveau. Bien des erreurs d’appréciation seraient à relever dans cette foule mêlée de personnages littéraires de troisième ordre, réunis en quelques pages, et caractérisée en quelques mots, depuis Lemierre et Gentil Bernard jusqu’à Delille. Pourquoi cette insignifiante et pâle nomenclature de tant d’écrivains disparus? Ce n’était pas la peine de les faire mourir une seconde fois. Pour les poètes de notre temps, on n’est pas toujours juste. Voyez ce qu’on nous dit de Maurice de Guérin, un oublié, lui aussi, et qui certes 11e mérite pas de l’être : « 11 est insipide et incolore ; il désenchante, par certain accent écolier; les plus belles pages ne sont qu’un pastiche de Bitaubé, de Chateaubriand et de Quinet. » C’est ainsi qu’on nous parle du jeune poète du Centaure et de la Bacchante. On n’a pas l’air de se douter de ce qu’il y avait là de sentiment poétique, de verve originale, d’inspiration puissante et saine, puisée au sein de la nature, du grand essor qui soulève certaines pages interrompues
par la mort, du coup d’aile qui emportait cette âme vers les vastes horizons.
En général, il me paraît que la critique ne réussit guère à Joseph Roux; il y porte je ne sais quelle fécondité agréable sans nouveauté, qui n’aboutit qu’à des jugements ou à des formules vagues. La précision et la largeur y manquent. Son goût hésite, il se traîne dans le convenu ou commet de graves erreurs. On dirait que de toutes nos facultés, c’est le sens critique, celui qui détermine la mesure des talents ou des réputations, qui a le plus besoin d’être averti, d’être guidé, d’être bien informé par sa confrontation perpétuelle avec le jugement libre des uns et des autres et l’opinion générale qui en résulte. La discussion est la meilleure éducatrice de cette faculté critique; la solitude ne lui vaut rien; livrée à elle-même, il est à craindre qu’elle ne s’engage à son insu dans des voies trop fréquentées ou qu’elle ne s’en écarte à l’excès; elle évitera difficilement la banalité ou le paradoxe. On peut avoir, malgré cela, un sens littéraire très délicat. Dès qu’il ne s'agit plus de classer ou de comparer les talents, mais de sentir, de goûter pour son propre compte ou d’exprimer la nature et la vie, je crains moins les effets de l’isolement. Joseph Roux reprend alors tous ses avantages et c’est la dernière impression que je voudrais laisser à mes lecteurs, en leur présentant quelques-uns. des témoignages les plus vifs de sa passion pour les lettres, ou quelques réflexions qu’éveille en lui le sens des choses morales. C’est son double triomphe; c’est par là que se révèlent en lui et sans effort les qualités rares du moraliste et du poète, les perceptions hères et le don d’émotion qui lui font une part appréciable d’originalité.
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C’est un tempérament littéraire. On le reconnaît tout de suite à un accent qui ne trompe pas. La langue latine a été la première nourrice de son esprit; c’est par elle qu’il a reçu le premier son des idées; jusque-là, il n’avait pas vécu par l’intelligence. Aussi, comme il l'aime, comme il lui est reconnaissant! « Uli ! la belle langue! .le l’aime d’amour. J’ai appris le latin au collège, mais avec autant de cœur que si c’eût été la langue démon père* et de ma mère. Je ne l’ai pas dans ma mémoire, je l’ai dans mes entrailles. Longtemps j’ai pensé en latin pour parler en français. Ma prose et mes vers fourmillent de latinismes! Prémédités, non, venus de grâce. » Nous sommes de ceux qui avons eu la bonne fortune de causer avec cet excellent humaniste, M. de Sacy. C’était là son accent, je crois le reconnaître; c’est ainsi qu’il parlait de ses chers auteurs et de l’instrument fort et souple, de la langue qui leur servait d’interprète. Lui aussi, ce grand ami des livres, dont il avait fait »cs familiers, auraildit naturellement ce mot qui me tombe sous les yeux : « Chacun va se poser d’iqglinct sur les livres qui répondent le mieux au besoin de sa nature. » Ce même humaniste, je l’ai vu si difficile en fait d éloge, qu’il aurait souscrit volontiers à celte réflexion de l’abbé Houx : « Les délicats subissent mieux une sotte critique qu’une sotte louange. »
C’est le lettré qui parle ainsi. C’est encore l’ami de l’antiquité qui a rencontré cette heureuse formule : « L’art antique revêtait le corps humain de pudeur et de majesté ; l’art moderne déshabille même le nu. Athènes répandait l’âme sur la chair, Paris répand la chair sur l’âme. La statue grecque rougit, la statue française lait
rougir. )> — Il y a toute une esthétique en germe dans cette pensée : « Comme ces statues qu’il faut faire plus grandes que nature , afin que, vues d’en bas ou de loin, elles paraissent de grandeur > naturelle, certaines vérités ont besoin d’être forcées pour que le public s’en fasse une idée juste. » A-t-on jamais mieux défini l’inspiration? « La raison, inspiration habituelle, secondaire; l’inspiration, raison supérieure, intermittente. » Il y a ainsi, à travers bien du mélange sans doute, des clartés soudaines d’observation qui illuminent le fond des choses. Voici des vues ingénieuses : « Le souvenir est une impression qui se répercute de distance en distance dans le cours de notre vie. » — « Notre expérience se compose plutôt d’illusions perdues que de sagesse acquise. )> — « Nos jugements s’inspirent de nos actes plutôt que nos actes de nos jugements. » — « Imiter est un besoin de nature; nous imitons, jeunes, autrui ; vieux, nous-mêmes. » — Et quelle aimable et pénétrante physiologie de l’esprit et de la sottise : « Le sot ne veut jamais ni paraître ignorer ce qu’on lui apprend ni ne paraître pas vous apprendre ce qu’il ignore. » — « C’est un rude labeur que discuter avec un sot mesquin et rogue en présence d’ignorants. Comment s’y prendre pour établir les droits de la raison ; s’adresser au jugement de notre homme ? Nol^e homme n’a pas de jugement. Faire appel au goûtde l’auditoire? L’auditoire manque de goût. » Le sot n’est pas le seul à faire et à dire des sottises. L’illusion constante de l’esprit est de croire qu’il suffit à tout. Quelle erreur! — « Les hommes d’esprit, tant qu’ils n’ont qu’une expérience d’intuition, ne laissent pas de faire des sottises. Ils voudraient mener les choses de la vie comme les choses d'idées. De là, force mécomptes. » — C’est d’ailleurs, à ce qu’il paraît, une carrière difficile que celle d’homme d’esprit. « Les imbéciles et les méchants haïssent les gens d’esprit. Les
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méchants disent que les gens d’esprit sont des imbéciles et les imbéciles disent que les gens d’esprit sont des méchants. » Encore dans le même ordre d’idées ces jolis traits épars : « L’homme d’esprit est réputé méchant, le plus souvent bien à tort. Lui, méchant? Eh! bon Dieu, souriez à ses épigrammcs, il vous sautera au cou! » — « Beaucoup de prudence n’empêche pas toujours de faire des folies, ni beaucoup de raison, d’en penser, ni beaucoup d’esprit d’en dire. » — L’esprit subtil excelle à donner les raisons d’une chose, l’esprit pénétrant à en trouver la raison. » On pourrait ainsi recueillir, dans ce> notes, un peu trop mêlées, une anthologie de pensées fines et d’un tour très littéraire, sur les facultés de l’esprit, sur le talent, sur l’esprit, sur la raison, leurs divers usages, leurs avantages et leurs inconvénients dans la vie.
Au même rang que ces observations de l’ordre intellectuel, sinon plus haut encore, je placerais les peintures qui se rapportent aux mouvements de Lame, à la sensibilité morale, et qui se produisent sous le voile d’images ingénues et charmantes. Certes, il est poète celui qui écrivait un jour : « Tout un ciel est dans une goutte de rosée, toute une âme est dans une larme » ,ou bien encore :
« Une feuille de peuplier nous dérobe la vue du soleil : l’exiguité d’un souci terrestre nous cache Dieu immense et rayonnant ». Poète assurément et poète ému, quand il traçait avec tout son cœur, cette belle page où l’on pour raitvoir l’apologue délicat et fier de toute une destinée :
« Germe obscur, reste sous terre. Pourquoi vouloir éclore et fleurir? Tu rêves de soleil, de brise, de rosée? Hélas ! le soleil brûle, la brise tourmente, la rosée accable et souille. Au grand jour, le trouble t’attend, non la paix : la douleur, non la joie; et si quelque gloire t’est promise, elle sera vaine et courte.... Reste sous terre, germe obscur. — Je serai fleur, il faut que je sois fleur. Epreuve
pour épreuve, mieux vaut souffrir à la lumière que dans l’ombre. Car je souffie ici. Et je ne trouve pas vrai que l’isolement soit du bonheur. La nuit m’entoure, la terre me presse, le ver m’insulte. Le désir surtout me tue. Il faut que je sois fleur, je serai fleur. »
Le moraliste, il est partout, par exemple quand il réfléchit sur les impressions contraires qu’excitent en nous les jeux de la fortune : « Un long bonheur semble avoir besoin d’excuse, et un long malheur, de pardon. » — « Malheureux, l’on doute de tout; heureux, l’on ne doute de rien. » — « Réussir fait valoir nos qualités, ne pas réussir, fait valoir nos défauts. » — « Jeune, on a des larmes sans chagrin; vieux, des chagrins sans larmes. » — « Ce que nous avons désiré le plus est ce qui nous châtiera le mieux. » Mais le méditatif ne s’arrête pas à la surface; il veut arriver à la racine des choses, au fond obscur de toutes nos joies et nos tristesses. — « En tout homme est un abîme qu’espérance, joie, ambition, amour, haine, douceur de penser, volupté d’écrire, orgueil de vaincre, ne peut combler. Le monde entier, jeté dans cetabime, ne le rassasie pas; mais, ô mon Dieu, une goutte, une seule goutte de votre grâce le fait déborder. C’est vous, le principe de la vraie joie. Sans vous, l’on rit, mais l’on dit à ce rire : « Pourquoi me trompes-tu? » Ce rire est strident comme une note qui offense les lois de l’harmonie, froid comme ces eaux qui ne réfléchissent jamais le soleil. »
La tentation du découragement est l’épreuve la plus redoutable pour la moralité intellectuelle du penseur solitaire : « 11 est des jours où on se laisse envahir par les grandes eaux de la tristesse.... » Et l’écrivain décrit, à coups redoublés et pénétrants, notre intelligence qui s’abat, notre volonté qui succombe, toute notre âme qui nous quitte. On croit n’être plus libre. Notre énergie nous semble liée aux pieds et aux mains. On n’a plus ni
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force ni envie de pouvoir. Heureux si des larmes nous venaient. Mais cette maladie, aride et silencieuse, dessèche les paupières après avoir desséché le cœur. Le jour blesse, on recherche l’ombre; la voix humaine fatigue, ou s’enferme dans le silence. On vit avec sa peine comme un méchant avec son remords; on devient ennemi de tous et de soi-même; on se détache de tout ce qu’on aime le plus, volontairement, froidement, opiniâtrement. On outre ce mal, déjà si grand, avec une volupté cruelle : « Si un tel désordre durait, malheur à nous! Mais Dieu que nous boudons (car cet étrange cauchemar nous indispose aussi contre Dieu), ne lient pas rigueur à notre orgueilleuse infirmité; et pour nous arracher du péril, il nous envoie une consolation toute-puissante ou une véritable douleur. » On sent ici la différence de cette tristesse, qui est un accident, et du pessimisme, qui est un système avec lequel on a voulu la confondre. Au terme de la mélancolie, envoyée à l'homme comme une tentation, il y a un consolateur. La solution du problème de la destinée, c’est Dieu ; telle est la doctrine constante de Joseph Roux, et il ne peut pas en avoir d'autre, puisqu’il est chrétien, puisqu’il est prêtre.
Chrétien et prêtre, on s’est étonné que de la même main qui a écrit de telles pages, d’un si noble et religieux accent, il ait tracé une physiologie si dure du paysan. « Qu’est-ce qu’un paysan? se demande-t-il, un homme informe. » On a relevé sévèrement les traits de cette satire, qui, au premier aspect, semble implacable et révèle, sinon de l’exagération de parti pris, du moins un fond d’amertume singulière. — Le paysan, nous dit le triste observateur, n’aime rien, ni personne, que pour
l’usage. Si vous lui faites du bien, il ne vous aimera peutêtre pas; faites-lui du mal, il vous craindra certainement. « Sait-on de qui et de quoi l’on peut avoir besoin? Voilà sa préoccupation et son mobile unique. 11 est le plus sobre des animaux chez lui, le moins sobre chez les. autres; il se prive moins de jouir qu’il ne jouit de se priver. — Il ment par nature et par défiance; il ignore l’art de dire droitement et clairement sa pensée; le vrai d’une affaire avec lui, ce n’est point ce que vous ouïrez, mais ce que vous en devinerez. — C’est le moins poétique des êtres. — Voyez par cette belle soirée d’été; tout est joie et lumière et chant et allégresse et prière et transport. Où est l'homme? Il est là-bas qui dort lourdement n’en pouvant plus d’avoir bu de mauvais vin. Tous les poètes, les romanciers se jouent de nous, depuis Théocrite et Virgile jusqu’à Mme Sand, quand ils viennent nous conter que le paysan chante la belle nature, et l’amour honnête, le printemps, les fleurs et les fruits; if chante d’horribles gaudrioles, voilà la vérité. — Le paysan a un second chez-soi, où il ne se plaît pas moins qu’en l’autre, c’est le champ de foire. Là, il cesse d’être homme. Ni la voix du sang, ni l’amitié, ni le respect, ni l’honneur ne lui sont plus de rien; il est résolu, pour vendre le plus cher et le plus vite possible, à tromper même son voisin, même son père et sa mère. — « Ménager, qui? Cet honnête homme? Un honnête homme est inoffensif. Ce méchant? Oui, celui-là peut me nuire.... » Ainsi parle tout paysan. — Vendre n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe qui, voilà toute sa diplomatie. Il vend, il prête, il échange, il paye, il ne donne jamais. — Et comme trait de mœurs, remarquez ceci : le paysan ne se promène point. Il donne le bras à sa femme le jour de leur mariage, pour la première et dernière fois. On a reproché à Pierre Dupont son fameux refrain :
LES PENSÉES D’UN SOLITAIRE
.1 aime Jeanne, ma femme; eh Rien ! j’aiinerai< mieux
La voir mourir que voir mourir mes bœufs...
On a eu tort. Tout le paysan est là; une femme ne coûte rien et des bœufs coûtent cher; un paysan peut travailler et vivre sans sa femme, mais non pas sans ses bœufs.
Tel est le réalisme de cette vigoureuse peinture. Je ne nie pas que ces teintes un peu chargées ne fassent un singulier effet sous le pinceau d’un prêtre. On aimerait mieux que le peintre si sombre ne fût pas en même temps le chef spirituel de ces rudes consciences, si durement traitées, et je goûte médiocrement, je l'avoue, le sobriquet donné par les gens de Tulle aux paysans qu'ils appellent peccata , de même que le commentaire qui y e>t joint; dans lequel il est dit « que le paysan, c'est bien en effet le péché, le péché originel encore persistant et visible, dans toute sa naïveté brute ». (À1 dernier trait est de trop; car c’est affaire au prêtre de combattre le péché originel dans ces âmes, et, s’il n’est pas le plus fort, de ne pas en prendre si facilement son parti. Mais, en ces matières délicates, il faut se garder d'exagérer. Certains critiques très sévères n'ont lu que superficiellement ce terrible chapitre; ils n'y ont pas vu la contrepartie très réelle de sympathie, de pitié, qui se montre en plusieurs endroits et que nous devons signaler pour être équitable. Le paysan est si misérable! 11 faut le plaindre avant tout. On répète que sa condition est bien meilleure depuis la Révolution. Ah! s'écrie Joseph Roux, si une autre dame de Sévigné, un autre La Bruyère revenaient, et qu’on leur ouvrît la demeure sordide d'un vrai paysan, dans le fond des terres, cl qu’on leur montrât sur place « et son lit affreux, et sa table immonde, et son pain grossier, et son linge lourd et dur, et ses babils ignobles et sa nourriture écœurante et sa boisson nauséa-
bonde, et sa vie âpre, étroite, désolée, exploitée par tous, trompée par tous, aggravée par tous, tout cela et le reste, s'ils ne jettent pas le même cri d’horreur et de pitié que La Bruyère et Mme de Sévigné ont jeté, il y a deux siècles, c’est qu’ils n’auront ni cœur ni esprit. » Cela es! encore vrai, quoiqu’on en dise, pour certaines campagnes de la Basse-Bretagne et du Bas-Limousin. — Et ce dialogue du paysan avec le médecin et le percepteur ! Le médecin : « L’air, ainsi que le pain, est de première nécessité; de l’air, des fenêtres, brave homme! — Oui, monsieur. » — Le percepteur : « Autant d’ouvertures, autant d'impôts ; payez ! — Oui, monsieur ! » Après quoi, bouchant trois fenêtres sur quatre : « Plus d’air pour moi, plus de lumière, ni de santé, ni de joie que dehors, sous le grand ciel du bon Dieu! » dit le paysan avec un soupir. — Il y a là une sympathie profonde qui rachète les exagérations de détail et rétablit l’équilibre un instant troublé.
D’ailleurs, si comme il arrive en ce genre de peintures, l’auteur a forcé la note ici et là, lui-même nous fournit le moyen de ramener ses observations à leur juste mesure. Il reconnaît, quand il n’est pas sous l’obsession de son idée, qu'il y a plus d'un germe de Aerlu cachée sous ces rudes dehors, et même un certain sentiment d'idéal et de poésie secrète dans ces âmes en apparence si matérielles : « h’i l’on fouille bien dans le tréfonds du paysan, l'on finit par y découvrir certain sens supérieur qui s’explique malaisément, mais qu’il faut constater. » Il nous en donne une preuve touchante dans l'histoire, évidemment observée de près et sur la réalité, de ce jeune paysan qui a perdu sa femme adorée et qui, par une douce folie d’amour, croît la reconnaître dans une des plus belles étoiles du ciel. « Cette étoile le reconnaissait-elle à son tour? Oui, sans doute. Autrement
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pourquoi ce long regard obstinément fixé sur lui, ce regard profond, calme et pur, humide parfois? » Et il passait ses nuits dans son amoureuse contemplation. « Certain jour, je le rencontrai qui se rendait à sa vigne. En m’apercevant, il souriait; cl je vois encore son étrange
sourire. « Eh bien ? » lui demandai-je, désirant lui
parler, ne sachant de quoi lui parler. Il répondit aussitôt : « Eli bien? je l'ai revue. On la dit morte, on la croit sous terre, là-bas. Folie!. Elle est là-haut, vivante !... Je l’invite à descendre.... Elle voudrait. Le peut-elle?... Ali! la pauvre! En vérité, cela ne saurait durer ainsi; il faut que nous retournions ensemble, elle avec moi, ou moi avec elle, pour jamais. » Qu’est-ce que cela, sinon de la plus haute, de la plus délicate poésie! N’est-ce pas d’ailleurs dans ce fonds, ou, comme dit Joseph Houx, dans ce tréfonds du paysan, que jaillit la source de ces merveilleuses légendes, héroïques, patriotiques ou passionnées, qui chantent, en un naïf langage, sur le berceau des peuples, ou qui charment encore leur maturité et consolent leur vieillesse?
Et surtout, qu’on n’aille pas imaginer un divorce entre l’âme du prêtre et celle du paysan. La réconciliation s’opère dans une page d’un grand accent lyrique et qui a passé inaperçue, bien qu’elle soit une des plus belles du livre. C’est tout un poème en deux strophes : « 0 paysan, tu laboures les champs, tu les fertilises et les ensemences; tu fais monter le blé de la terre; par toi « l’aride » se change en froment; tu nourris l’homme qui est chair. Tu enterres un grain mort et froid, qui bientôt ressuscite et fleurit, et fructifie ... Cloire à toi, ô paysan!... » — Et l’antistrophe célèbre à son tour, sur le même rhythme, le triomphe du prêtre : « O prêtre, tu travailles les âmes,... tu nourris l’homme qui est âme, tu eusevelis un corps délaissé de la vie; mais, ce
corps rendu à son âme, se lèvera un jour, et ce jour sera long comme l’éternité.... O prêtre, gloire à toi! » Le paysan et le prêtre, rapprochés ainsi dans une œuvre presque fraternelle et dans un commun symbole, telle est la conclusion du livre ; c’en est la moralité, un instant obscurcie, manifestée enfin.
Ce n’est pas là, on le voit, un de ces recueils de maximes, comme il s’en produit un si grand nombre, que leurs auteurs composent artificiellement, page par page, en consignant le soir, sur leurs tablettes, les observations piquantes qu’ils ont recueillies dans le monde ou les bons mots qu’ils y ont entendus. Ce genre-là est bien usé, et je me serais gardé de parler de cet auteur nouveau, si j’avais trouvé en lui un de ces petits La Rochefoucauld de salon qui semblent prendre à tâche de discréditer leur grand ancêtre. Mais il s’agit ici d’autre chose et de mieux. Parmi beaucoup d’œuvres, analogues en apparence, il en est où l’on sent une inspiration très différente et dont l’accent révèle une plus haute origine. I)e telles pages sont ou bien les débris d’un ouvrage inachevé, ou le supplément d’un livre qui, par l’inclémence du sort ou des circonstances, n’a jamais pu se faire; c’est quelquefois la revanche discrète d’une destinée comprimée et l’histoire d’un méconnu. Le recueil des Pensées de J. Roux tient un peu de tout cela; chacun de ses fragments porte l’empreinte d’une impression personnelle. S’il est vrai que pour certains hommes, vivre, c’est penser et souffrir, on peut dire qu’une vie sincère anime ce livre et lui donne son accent.