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LES DERNIÈRES ANNÉES D'UN RÊVEUR. 297
De semblables méditations Amiel sortait profondément troublé. D’autres circonstances, philosophiques ou sociales, aidaient à son découragement. Le tr iomphe croissant du darwinisme lui paraissait être en morale le triomphe de la force et menacer la notion de justice, la dernière qui marque le niveau de l’homme. Il s’épouvantait de voir emprunter à l’animalité la loi humaine supérieure, qui consacre le respect de l’homme et, à ce tilre, le respect du faible et de l’humble. Il voyait disparaître ainsi, dans un avenir indéterminé, en dépit des protestations de quelques darwinistes éclairés, si toutes les conséquences de la morale zoologique s’accomplissent, les dernières garanties de la personnalité humaine, en même temps que les garanties des minorités politiques et des États les plus faibles. C’était tout le contraire de ce qu’il avait rêvé : la libération croissante de l’individu, l’exlension de la justice et de l’harmonie, l’ascension de l’être vers la vie, vers le bonheur, vers la justice, vers la sagesse1. L’invasion de la démocratie offensait en même temps el alarmait sur bien des points cette nature fine, aristocratique par les goûts, par la délicatesse, parle discernement des nuances. Le jour de Pâques de l’année 1868, il note avec tristesse l’impression que lui a causée « une grosse joie populaire, blousée de bleu, avec fifre et tambour, qui vient de faire escale pendant une heure devant sa fenêtre. Cette troupe a chanté une multitude de choses, chants bachiques, refrains, romances, tous avec lourdeur et laideur.... La muse n’a pas touché la race de ce pays, et quand cette race est en gaieté, elle n’en a pas plus de grâce. » Et dans ce cours d’idées, il rencontre la démocratie et la traite sévèrement; elle a contribué, selon lui, à tuer la véritable gaieté populaire; elle fait paraître les
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travailleurs plus médiocres qu’auparavant en les fondant avec les autres classes ; en ne faisant plus qu’une seule classe de tous les hommes, elle a fait tort à tout ce qui n’est pas de premier choix. Mais elle fait tort en même temps aux autres; elle les abaisse. « Si l’égalitarisme élève virtuellement la moyenne, il dégrade réellement les dix-neuf vingtièmes des individus au-dessous de leur situation antérieure. Progrèsjuridique, recul esthétique. Ainsi les artistes voient-ils se multiplier leur hôte noire, le bourgeois, le philistin, l’ignare présomptueux, le •cuistre qui fait l’entendu, l’imbécile qui s’estime l’égal de l’intelligent. « La vulgarité prévaudra, » comme le disait de Candolle en parlant des graminées. L’ère égalitaire est le triomphe des médiocrités1. » Voilà son opinion au point de vue esthétique. Son jugement n’est pas moins sévère au point de vue social. Jl pense que, par l’excès de la démocratie, les peuples vont plutôt à leur châtiment, qu’à la sagesse. La démocratie, faisant dominer les masses, donne la prépondérance à l’instinct, à la nature, aux passions, c’est-à-dire à l’impulsion aveugle, à la gravitation élémentaire, à la fatalité générique. Il ne nie pas le droit de la démocratie; mais (et c’est là un des exemples de la fameuse loi d’ironie) il n’a pas d’illusion sur l’emploi qu elle fera de son droit. Le nombre fait la loi, mais le bien n’a rien à faire avec le chiffre. Toute fiction s’expie, et les sociétés modernes reposent sur cette fiction que la majorité légale a non seulement la force, mais la raison. Il faut tenir compte aussi des Cléons qui fiattent. la foule pour se faire de la foule un instrument, qui fabriquent l’oracle duquel ils feignent d’adorer les révélations, qui dictent la loi qu’ils prétendent recevoir et proclament que la foule se crée un cerveau tandis que