L'hérédité psychologique-, IIIe partie, cliap. iv
un seul homme est absolue ; il est le roi. Les traditions primitives le représentent comme un dieu ou un demidieu. S’il fallait une preuve, dit Herbert Spencer, que c’était bien à la lettre qu’on attribuait au monarque un caractère divin ou demi-divin, nous le trouverions chez les races sauvages, qui admettent encore aujourd’hui que les chefs et leurs familles ont une origine céleste, ou que les chefs seuls ont une âme. L’hérédité est la base du pouvoir souverain. La souveraineté étant de source divine,
. ou par naissance directe, comme chez les races sauvages, ou par délégation, comme chez les civilisés, il est clair qu’elle ne peut se transmettre que par le sang.
Enfin, comme elle a fondé la famille et l’État, l’hérédité fonde les catégories dans les sociétés organisées. Dès que les premières formes de la vie civilisée commencent à se produire chez les aryens, l’institution des castes ou des classes apparaît. Ce qui caractérise la caste, c’est qu’elle repose sur une origine surnaturelle, sur la délégation de dons et d’attributs distincts : on n’y entre que par la naissance, tout l’art ou le mérite ne peuvent en forcer les portes; chaque individu en naissant se trouve fatalement encadré; et c’est ainsi l’ordre de la nature qui décide souverainement des capacités et de la fortune de chacun, selon la loi sacrée de Manou : « Une femme met toujours au monde un fils doué des mêmes qualités qiie celui qui l’a engendré. — On doit reconnaître à ses actions l'homme qui appartient à une classe vile, qui est né d’une mère méprisable. — Un homme d’une naissance abjecte prend le mauvais naturel de son père ou celui de sa mère, ou tous les deux à la fois; jamais il ne peut cacher ses origines. » Ce n’est que l’application rigoureuse et dans ses dernières conséquences de l’hérédité morale, qui, supposée inflexible, répartit dans des moules immuables les prêtres, les guerriers, les marchands, les
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agriculteurs, les parias. — Contrairement à la caste, la noblesse doit son origine à la sélection, qui est une cause naturelle. Elle suppose au début la supériorité des forces, des talents, des caractères ou l’éclat des services rendus. Souvent elle naît de la conquête. Une race conquérante, inférieure en nombre, supérieure en force, forme une race privilégiée, comme les Normands en Angleterre, chez nous les Francs, les Incas au Pérou. D’autres fois elle s’est établie par le choix du prince, qui récompensait quelque action d’éclat ou bien par la nature de certaines charges et de certaines fonctions qui anoblissaient. Mais, quelle qu’en soit l’origine, une fois fondée, le caractère de la noblesse est d'être héréditaire. Elle est continue et permanente, sauf le cas de dérogeance. Cette hérédité du sang suppose, comme dans la caste, la foi à l’hérédité du mérite; elle repose sur cette croyance, passée en institution, que tous les genres de supériorité sont transmissibles; qu’on reçoit de ses aïeux le courage, la loyauté, l’honneur tout aussi bien que la force physique. Toute la hiérarchie sociale du moyen Age, toutes nos épopées féodales, tous nos vieux poèmes représentent les vaillants comme issus de vaillants, et les couards et les félons comme des bâtards, rejetons dégénérés d’une grande race, où ils se sont introduits par violence ou surprise. — À la même croyance se rattachent, par voie de conséquence inverse, les institutions et les lois qui supposent l’hérédité des vices et des crimes; et de là les races maudites, les castes impures, les familles proscrites; de là aussi la vindicte sociale punissant la perversité du père sur les enfants et les petits-enfants.
« Les êtres produits par génération, dit Plutarque, dans son Traité sur les délais de la justice divine, ne ressemblent point aux productions de l’art. Ce qui est engendré provient de la substance même de letre générateur, telle-
ment quil tient cle lui quelque chose qui est très justement puni ou récompensé pour lui, car ce quelque chose est lui. »
Toutes les institutions politiques et sociales ne sont, on le voit, que l’application pratique de la croyance originelle à la transmission des aptitudes qui ont fondé une famille et une race. Il arrive ainsi, par une singulière rencontre, que les institutions les plus antiques de l'humanité, contemporaines des sociétés naissantes, trouvent une confirmation et un appui inattendus dans les théories les plus modernes et particulièrement dans l’école de Darwin. Remarquons, en effet, le caractère aristocratique de ces théories. Tous les partisans de Darwin ne s’v rallient pas; mais il s’agit seulement de logique ici, non de politique, et il n’est pas douteux qu’au point de vue purement logique, le transformisme ne soit entièrement favorable au dogme de la transmission des privilèges du mérite, de l’intelligence ou des capacités suivant le sang et attachées à certaines familles. N’y a-t-il pas l’une de ces coïncidences étranges ou l’un de ces retours étonnants de doctrines que remarquent les observateurs de l’esprit humain? Parcourons quelquesunes des applications de la théorie nouvelle, telle que les expose, non sans courage, un de ses interprètes les plus fidèles et les plus convaincus1. Les classes sociales, nous dit-on, se sont formées dans chaque société de la même façon et par l’action de la même loi que les races au sein de l’espèce et que l’homme lui-même au milieu des espèces animales. Il faut avoir l’entendement obscurci
1. Mme Clémence Royer, Origines de l'homme et des sociétés , cliap. xih. — Nous avons exposé avec plus de développement ces conséquences du darwinisme dans un chapitre des Problèmes de morale sociale , intitulé : Origine et avenir des sociétés d'après la doctrine de l' évolution.
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par des préjugés de système ou des passions personnelles pour ne pas saisir les mille liens rjui unissent ces inégalités innées, originelles, aux inégalités sociales garanties par la loi, en d’autres termes l’hérédité naturelle à l’hérédité instituée. On nous donne ces deux propositions fondamentales comme résumant les conséquences nécessaires de la théorie : 1° il n’est point d’inégalité de droit qui ne puisse trouver sa raison dans une inégalité de fait, point d’inégalité sociale qui ne doive avoir et n’ait à l’origine son point de départ dans une inégalité naturelle; 2° corrélativement, toute inégalité naturelle qui se produit chez un individu, s’établit et se perpétue dans une race, doit avoir pour conséquence une inégalité sociale, surtout lorsque l’apparition et la fixation de cette inégalité dans la race correspondent à un besoin social, à une utilité ethnique plus ou moins durable.
À l’appui de cette double thèse, on cite tous les faits historiques d’hérédité que nous avons énumérés et bien d’autres, comme l’institution de la magistrature et du sacerdoce antiques à côté des aristocraties, des royautés et des castes, en général de toutes les autorités politiques, héréditaires dans l’origine, qui ont pu sans doute exagérer le fait primitif des inégalités naturelles, parfois même le fausser par la ruse, l’hypocrisie ou la violence, mais qui le plus souvent n’ont fait que l’exprimer avec un saisissant relief et le traduire avec éclat sur la scène de l’histoire. Dire que ce fait est fatal, c’est dire qu’il est légitime; les deux choses ne se distinguent pas dans l’école de l’évolution. Marquer l’origine et le caractère des inégalités sociales, c’est retrouver leurs titres dans le seul code qui ne soit pas rédigé par l’arbitraire et la fantaisie, le code de la nature.
De là que de conséquences! L’équité n’est pas l’égalité qui s’établit d’homme à homme dans la démocratie mo-
derne, ce n’est pas l’égalité absolue, c’est la proportionnalité du droit. Il n’est pas vrai que tout homme soit égal à un autre, pas plus que l'animal n’est égal à l’humanité. De même, que dans les organismes les plus élevés, la division physiologique du travail est la condition même de la vie, de même dans l’organisme social qui en reproduit les conditions et les règles, il y a division et hiérarchie des fonctions. C’est l’idée maîtressse d£ la science nouvelle, la sociologie. Ajoutez-y l’hérédité qui est au fond de la doctrine et, par une série de conséquences, vous pourrez reconstruire toute une société qui ressemblerait fort à la société féodale, sauf que la féodalité avait pour base la force et que la société future aura pour base la science. Mais le principe sera le même : l’inégalité transmise par le sang et garantie par la loi, le privilège scientifique à la place du privilège militaire, la noblesse du laboratoire au lieu de la noblesse de l’épée. 11 y avait autrefois le noble et le peuple ; il y aura maintenant le savant et la foule. Le savant deviendra caste à son tour; il fera souche de petits savants en herbe avec tous les privilèges de sa sagacité acquise et transmissible ; il tendra de plus en plus à prendre au sérieux le dogme de l’ inégalité héréditaire et à exclure la multitude du partage de son droit incommunicable et garanti.
Et qu’on ne pense pas que ce soit là une utopie solitaire. Sous des formes variées, ce rêve a été fait plusieurs fois de notre temps. Il nous serait aisé de signaler, chez plusieurs de nos penseurs contemporains, ce germe d’une dictature intellectuelle, déléguée aux savants, ministres et mandataires du progrès, d’avance consacrés par la nature, dont ils sauront mieux que tout autre interpréter et appliquer les lois. Je ne crois pas, en disant cela, m’éloigner beaucoup de la pensée intime de M. Herbert Spencer, qui se trahit en plusieurs endroits de ses livres.
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Qu’est-ce, en effet, pour lui que le progrès social, sinon la tendance à F intégration , c’est-à-dire à la concentration des éléments du groupe social, « à la consolidation de la masse totale? » Qu’est-ce, au contraire, que le déclin, la dissolution, sinon la tendance des parties à se disperser, « de la masse, à se déconsolider? » Une société est en progrès à mesure qu’elle s’organise en parties distinctes et coopératives, en une hiérarchie coordonnée de mouvements et de facultés. Le terme de sa croissance est atteint quand les unités sociales se sont agrégées en groupes coordonnés qui accomplissent des fonctions distinctes et harmoniques, c’est-à-dire quand tous les membres qui la composent sont irrévocablement Fixés dans les cadres d’une hiérarchie immobilisée. Telle est la doctrine qui ressort de la Statique sociale , de Y Essai sur le progrès, de toute la Sociologie de M. Spencer. Et, sous des termes techniques, peut-on voir lâ autre chose qu’une résurrection scientifique des classes formant cette « hiérarchie immobile » qui marque le jour de l’évolution accomplie? Dès lors, grâce à cette distribution des capacités, des forces et des fonctions sociales, le bien parfait régnera sur la terre : « Le progrès ainsi expliqué n’est point un accident, mais une nécessité. Loin d’être le produit de l’art, la civilisation est une phase de la nature, comme le développement de l’embryon ou l’éclosion d’une fleur. Les modifications que l’humanité a subies et celles qu’elle subit encore résultent de la loi fondamentale de la nature organique, et, pourvu que la race humaine ne périsse point et que la condition des choses reste la même, ces modifications doivent aboutir à la perfection. Il est sûr que ce que nous appelons le mal et ‘l’immoralité doi disparaître; il est sûr que l’homme doit devenir parfait t. »