Herbert Spencer, Social Statics
— Il n’importe pas en ce moment de savoir combien de temps doit durer cet équilibre parfait, quel sera le lendemain de ce règne de la perfection sur la terre, et par quel rythme fatal la dissolution doit accomplir son œuvre dans les sociétés d’abord, dans la terre elle-même, dans le monde actuel tout entier. Il nous suffisait de montrer que l’évolution sociale se fera par la prédominance de l’élite scientifique, en vertu de la loi fondamentale « de la hiérarchie coordonnée ». N’est-ce pas proclamer la nécessité de ce qu’un des disciples de cette école appelle « une classe régulatrice, distincte des classes gouvernées », se formant par un lent et patient travail d’affmage et de perfectionnement, la caste des savants, ouvriers ou plutôt initiateurs de la civilisation, qui doivent concentrer entre leurs mains la fonction sociale par excellence, le pouvoir de faire les lois, c’est-à-dire d’interpréter le vrai droit naturel fondé sur les lois de la vie, d’établir, à tel moment de l’histoire, l’utilité spécifique qui correspond à chacune des phases de l’humanité?
Cette fonction du savant, tout idéale sans doute chez M. Herbert Spencer, prend chez un de nos plus brillants écrivains une consistance singulière, j’allais dire une réalité effrayante, si je ne me souvenais à temps qu’il ne s’agit que d’un rêve . On n’a pas oublié la sensation que produisit, il y a quelques années, cette hypothèse proposée sur l’avenir du monde et sa transformation par la science. « Le but poursuivi par le monde, nous disait-on, loin d’être l’aplanissement des sommités, comme le voudrait la démocratie sectaire et jalouse, doit être, au contraire, de créer des êtres supérieurs, que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir. La fin de l’humanité, c’est de produire des grands hommes ; le grand œuvre s’accomplira par la science, non par la démocratie.... L’essentiel est moins de produire des masses
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE SOCIALE
éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l’ignorance des masses est une condition nécessaire. pour cela, tant pis. La nature ne s’arrête pas devant de tels soucis; elle sacrifie des espèces entières pour que d’autres trouvent les conditions essentielles de leur vie.... L’élite des êtres intelligents, maîtresse des plus importants secrets de la réalité, dominerait le monde par les puissants moyens qui seraient en son pouvoir et y ferait régner le plus de raison possible Par
l'application de la science à l’armement, une domination universelle deviendrait possible, et cette domination serait assurée en la main de ceux qui disposeront de cet armement... L'être en possession de la science mettrait une terreur illimitée au service de la vérité. Les terreurs, du reste, deviendraient bientôt inutiles. L'humanité inférieure, dans une telle hypothèse, serait bientôt matée par l’évidence, et l’idée même de la révolte disparaîtrait. » Ainsi se reconstituera, au profit de la science, une aristocratie formidable dont l’aristocratie du passé ne pouvait donner aucune idée : « Le principe le plus nié par l'école démocratique est l’inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race. Loin de chercher à élever la race, la démocratie tend à l’abaisser; elle ne veut pas de grands hommes.... 11 est absurde et injuste, en effet, d’imposer aux hommes, par une sorte de droit divin, des ancêtres qui ne leur sont en rien supérieurs. La noblesse, à l'heure qu’il est, en France, est quelque chose d’assez insignifiant, puisque les titres de noblesse, dont les trois quarts sont usurpés et dont le quart restant provient, à une dizaine d’exceptions près, d’anoblissements et non de conquête, ne répondent pas à une supériorité de race, comme cela fut à l’origine ; mais cette supériorité de race pourrait redevenir réelle, et alors le fait de la noblesse serait scientifiquement vrai et