Littré, Médecine et Médecins , p
qu’un autre aspect de la même activité vitale, elle en subit naturellement les lois. Le principe qu’il cherche à établir, c’est que, dans l’ordre des pensées et des sentiments aussi bien que dans l’ordre des fonctions physiques, l’hérédité est la règle et la non-hérédité l’exception. Tout au plus, en raison de la complexité et de la délicatesse des phénomènes, faut-il faire ici la part plus grande aux causes perturbatrices, déjà invoquées dans l’hérédité physiologique, et qui rétablissent d’une autre manière le règne de la loi, faisant rentrer les exceptions dans la règle par des voies détournées, mais certaines. — Notre dissentiment avec M. Ri bot ne porte pas sur tous les points de sa thèse, mais sur un seul. Nous croyons pouvoir établir que, parmi les causes de perturbation qui viennent déranger la succession des modes intellectuels et moraux, M. llibot a omis la principale, l’énergie spontanée ou acquise du moi , de quelque façon qu’elle se soit produite, qui crée une initiative au milieu des résultats prévus ou à prévoir, les modifie ou les bouleverse. Ce point est essentiel pour comprendre les changements prodigieux qui viennent déconcerter l’hérédité psychologique et troubler l’ordre de ses transmissions. Nous voudrions le faire sortir de l’ombre où l’école biologique l’a plongé et le mettre en pleine lumière. C’est ce même problème qu’il y a trois siècles Montaigne posait déjà en termes précis quand il se demandait : « Quel monstre est-ce que cette goutte de semence de quov nous sommes produits porte en soy les impressions, non de la force corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos pères? » — Montaigne a raison. Nous portons en nous la trace des pensées et des passions de nos pères; nous avons contracté dans le commerce des générations qui nous ont amenés à la vie des dispositions et des habitudes. Et pourtant il nous reste une chance d’être
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nous-mêmes, de rester nous-mêmes au milieu de ces influences qui nous viennent de toutes parts et qui nous arrivent même du fond des siècles, c’est la personnalité, trop méconnue par la psychologie naturaliste.
M. Ribot a consacré une partie très étendue de son ouvrage à l’analyse des faits, et il a raison. La question n’est pas de savoir si l’hérédité psychologique est possible, mais si elle est réelle. Peu importe qu’elle agrée ou non aux différents esprits, selon leur humeur dogmatique, peu importe qu’elle soit plus ou moins d’accord avec tel ou tel système; il s’agit de savoir si elle existe et dans quelle mesure. « Rassemblons des faits pour nous donner des idées », disait Ruffon. M. Ribot a rassemblé avec un grand zèle ceux qui lui semblaient les plus significalifs. Je ne jurerais pas cependant que ce soient toujours les faits qui, selon le précepte de Ruffon, lui ont donné ses idées. Sur plus d’un point, il est sensible que ce sont ses idées qui lui suggèrent, je ne dirai pas les faits, mais l’explication des faits. Il y a là des tentations dont il est bien difficile de se préserver, en pareille matière, dans un sens aussi bien que dans l’autre
Tout en mettant à profit les riches nomenclatures placées sous nos yeux, nous devons reconnaître qu’il s’en faut que tous les éléments de ces tableaux aient la même valeur et témoignent avec une vraisemblance égale en faveur de l’hérédité. Il y faut introduire, à ce qu'il me semble, un principe de classification qui en distribue l’inégale probabilité à bien des degrés divers et dans des catégories distinctes. S’il y a une induction qui résulte de l’examen comparatif des faits, c’est que l’hérédité s'efface et s’atténue de plus en plus à mesure que les fonctions mentales s’élèvent en importance et en dignité et finit par disparaître, tandis qu’elle se montre d’autant plus énergique et active que les modes qu’elle régit ont
plus de liens et d’affinités avec l’organisme. On dirait que du fond de l’organisme une force secrète agit sur certains phénomènes limitrophes, les attire à elle et les rattache plus directement à l’hérédité physiologique. Ainsi, sur les vagues frontières qui séparent les deux domaines, la loi se révèle avec une force et urfe clarté presque dominatrices, qui décroissent sensiblement à mesure que l’on s’élève dans les régions des phénomènes supérieurs et vraiment humains. Cette induction, qui a pour nous la valeur d’un axiome, nous est suggérée par la lecture attentive des tableaux statistiques, qu’il ne faut pas se contenter de lire, qu’il faut interpréter.
Dans le premier groupe, nous rangerons tous les phénomènes de la vie mentale, qui sont sensiblement subordonnés aux conditions de l’organisme, par exemple, les anomalies et les troubles divers de la perception externe, les instincts et spécialement ceux qui se rapportent à la vie physique, les habitudes et les passions, particulièrement celles qui se rapportent à la vie de sensation, enfin les nombreuses variétés de la psychologie morbide. Ici il semble bien que M. Ribot ait raison et que, pour cet ordre de phénomènes, l’hérédité soit manifeste, une hérédité plus ou moins combattue par l’éducation, par le développement de la raison, la culture esthétique ou scientifique, la réaction du caractère personnel, mais enfin dont il est vrai de dire que, sans devenir une fatalité inéluctable dans tous les cas, elle n’en joue pas moins un grand rôle, un rôle d’influence très sensible et parfois prédominante dans notre vie.
Parmi ces phénomènes qui sont d’un genre mixte et marquent le passage de la physiologie à la psychologie viennent se classer naturellement les formes diverses des maladies nerveuses qui affectent plus ou moins profond dément l'intelligence. 11 n’est pas contestable qu’ici
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l'hérédité morbide sévisse avéc une grande force, bien qu’il soit parfois difficile de la suivre à travers ses métamorphoses. C’est une liste attristante que nous fournissent les annales médicales, parcourant les groupes variés des névroses, l'hypocondrie, l’hystérie, et aussi les divers modes de l’aliénation mentale, l’hallucination, la manie, la monomanie, la démence, la paralysie générale. Ilien que les statistiques varient à l’infini sur la proportion des cas héréditaires, la réalité du fait semble hors de doute, et, comme le dit M. Ribot, tous les traités des maladies mentales ne sont qu’un plaidoyer, le plus convaincant, le plus irrésistible pour l’hérédité. La manie du suicide est un des genres d’aliénation où la transmission se marque en traits irrécusables. Esquirol, Moreau (de Tours), Lucas, Morel, sont unanimes sur ce point. Ils constatent non seulement la régularité des cas similaires dans les descendants, mais T uniformité dans la répétition , l’identité de l'àge pour la date de la mort volontaire et l’identité du procédé choisi. Un monomane se lue à trente ans; son fils arrive à trente ans et fait deux tentatives de suicide. Ces tentatives manquent pour lui, mais pour d’autres elles réussissent. Le même genre de mort est de tradition dans une famille; les uns se noient, les autres se pendent, les autres se jettent par les fenêtres; on dirait qu’une obsession fatale arrive à point nommé dans ces existences vouées au suicide et que l’image du genre de mort paternelle attire les fils par une sorte de fascination. Rien de plus navrant que de suivre ainsi les destinées d’une famille à la trace du sang à travers trois ou quatre générations.
À côté des troubles nerveux viendraient prendre place les variétés pathologiques de l'activité sensorielle de la vue, de l'odorat, de l’ouïe, les perversions du goût, les cas singuliers d’anesthésie ou d hyperesthésie nerveuse.
Il y a des familles où l’on naît gaucher. La sensibilité tactile est raffinée et délicate à l’excès chez les peuples du Midi ; elle est généralement obtuse dans les races du Nord. La peau du Lapon est extrêmement peu sensible. Là, dit Montesquieu, « il faut écorcher l’homme pour le faire sentir ». On cite, au contraire, dans d'autres contrées, des personnes qui ne peuvent supporter le simple contact ou même l’approche d’objets comme la soie, le liège. Cette forme de sensibilité maladive se transmet aux enfants et devient héréditaire. — Il en est de même pour la transmission des modes sensoriels de la vue, soit qu’ils tiennent à des causes mécaniques, soit qu’ils proviennent d’une excitation ou d’une dépression de l’élément nerveux. C’est un fait avéré, selon Liebreich, que la myopie est en voie continuelle d’accroissement dans les pays civilisés. Ce qui l’amène, c’est le travail assidu de près, la lecture, le travail intellectuel, et de plus elle se transmet. Aussi en Allemagne, où ce genre de travail est un élément si important de la vie nationale, on a dù renoncer à faire de la myopie une cause de réforme devant les conseils de révision.
M. Guillemot, dans un travail curieux sur V Hérédité de quelques lésions acquises, note ce fait de races diverses d’animaux, tous aveugles, vivant dans les cavernes de la Carniole et du Kentucky. Le défaut d’exercice a longtemps agi sur les générations successives de ces animaux et a fini par aboutir à l’anesthésie totale, la cécité. — Chez l’homme, les aveugles de naissance proviennent souvent de parents aveugles. Dufau cite vingt et un aveugles dont les ascendants, père, mère, grands-parents, oncles, avaient quelque affection grave des yeux. — Le daltonisme , l'incapacité de distinguer les couleurs, est transmissible au plus haut degré. Dans huit familles alliées, cette infirmité du sens de la vue a persisté pendant cinq générations et
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atteint soixante et onze individus. — Au contraire, dans certaines races et chez certaines familles, l’usage accumulé et transmis pendant plusieurs générations développe la vision d’une façon extraordinaire. Darwin nous donne l’exemple des habitants de la Terre-de-Feu, qui, à bord de son navire, voyaient des objets à une distance considérable, où n’atteignait pas le regard exercé des matelots anglais. Pallas, le voyageur, raconte que les Mongoliens des plaines du Nord peuvent voir à l’œil nu les satellites de Jupiter. — Les mêmes observations ont été faites sur les variétés héréditaires des sensations de l’ouïe, de l’odorat et du goût. Gratiolet raconte qu’un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu’au cuir, présenté à un petit chien, le jetait dans des convulsions épouvantables, et cependant ce petit chien n’avait jamais vu de loup, bien des exemples de ce genre prouvent également chez l’homme la transmission de sentiments singuliers attachés à certaines perceptions. L’anesthésie du goût et l’antipathie pour des odeurs déterminées sont héréditaires. — Dans tous ces cas, on dira sans doute qu’il ne s’agit pas tant d’hérédité intellectuelle que d’hérédité physiologique. Mais ici la ligne de démarcation est très difficile à marquer; les opérations des sens tiennent de trop près à l’intelligence pour que leurs anomalies ne produisent pas sur elle des effets correspondants, et qui, se transmettant avec leurs causes, engagent déjà la question de l’hérédité psychologique.
La même faculté de transmission se constate pour les instincts, et non pas seulement pour ceux qu’on appelle naturels ou primitifs et qui appartiennent à tous les individus des espèces actuellement vivantes, mais pour ceux qui sont acquis et dont la formation a pu être observée à un certain moment et dans des circonstances déterminées. Darwin a établi ce fait remarquable que les
animaux qui habitent les îles désertes n’ont pas peur de l’homme la première fois qu’ils le rencontrent, mais que, peu à peu, ils deviennent craintifs, à mesure qu’ils expérimentent nos moyens de destruction, et qu’ils transmettent à leurs descendants l’habitude d’une méfiance salutaire. Cette forme de l’hérédité est utilisée tous les jours pour le dressage des animaux, chez qui l’on réussit à fixer certaines dispositions et aptitudes utiles. Chez l’homme, elle devient un auxiliaire énergique de l’éducation; il n’est pas douteux qu’il soit beaucoup plus facile d’obtenir des résultats élevés et durables dans une race où l’on a emmagasiné dans le cours des siècles un certain nombre d’instincts et d’habitudes conformes à cet état supérieur et qui sl déjà reçu, avec le sang et les nerfs, une sorte d’éducation anticipée.
La catégorie des penchants et des passions qui se rapportent à la vie physique serait facile à remplir de faits très significatifs, par exemple ceux qui composent l’hérédité de la dipsomanie, ou Y alcoolisme, avec toutes ses transformations possibles. Car la passion de boire ne se transmet pas toujours sous cette forme : « Un de ses effets les plus fréquents, dit Magnus Huss, c’est l’atrophie partielle ou générale du cerveau : cet organe est diminué au point de ne plus remplir la boite osseuse. De là une dégénérescence mentale qui, chez les enfants, produit des fous ou des idiots. » Quelles histoires que celles que racontent les auteurs spéciaux qui ont poursuivi ce genre d’hérédité! Un homme meurt d’alcoolisme chronique, laissant sept enfants : les deux premiers meurent en bas âge par suite de convulsions. Le troisième devient aliéné à vingt-deux ans et meurt idiot. Le quatrième, après des essais de suicide, tombe dans l’idiotie. Le cinquième est irritable, misanthrope et se brouille avec toute sa famille. Sa sœur est en proie à l’hystérie la
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plus prononcée et à une folie intermittente. Le septième seul lutte contre son tempérament à force ‘d’intelligence et de volonté. — Dans une autre famille, voici les phases diverses parcourues : à la première génération, ivrognerie; à la deuxième, ivrognerie avec aggravation ; à la troisième, hypocondrie; à la quatrième, stupidité, extinction probable de la race. Sous des formes diverses, c’est l'hérédité qui fait son œuvre. — Elle la fait aussi, cette œuvre funeste, dans des passions d'un ordre plus complexe et qui, en apparence, sont plus indépendantes de l’organisme, la passion de l’argent, l’avarice, le jeu, le vol, l’homicide. Le docteur Maudsley prétend, avec preuves à l’appui, que, quand un homme a beaucoup travaillé pour arriver à la richesse, il reste dans ses descendants une fourberie et une duplicité instinctives, un extrême égoïsme, une diminution sensible ou même une absence d’idées morales, l’excessive passion pour l’argent absorbant toutes les forces de la vie et prédisposant à une décadence morale, ou intellectuelle et morale tout à la fois. Enfin l'hérédité de la tendance au vol et à l’assassinat est démontrée par les annales criminelles de tous les pays où les cas de transmission dans les familles sont, nous dit-on, très nombreux et tout à fait concluants.
Nombreux, j’y consens; concluants, pas toujours autant qu’on pourrait le croire. Dans tous les phénomènes d’ordres variés que nous venons d’énumérer d’après M. llibot, mais en les classant autrement que .lui, il faut bien distinguer ceux qui dépendent d’un élément morbide introduit dans l’organisme et ceux qui n’en dépendent pas aussi sensiblement et qui relèvent peut-être de quelque autre cause. Ce terme morbide , plus spécialement employé dans certains cas, prouve d’ailleurs qu'il ne s’agit plus d’hérédité psychologique proprement dite. Partout où il s’applique* c’est de quelque lésion organi-
que qu’il s’agit, de quelque altération des tissus nerveux, transmise avec la vie physique. Dès lors la question change de nature et d’aspect. Voyons, par exemple, ce qui se passe pour l’aliénation : bien qu’elle soit mentale dans ses effets, il est très probable qu’elle est physique dans quelques-unes de ses causes, sinon dans toutes, et ce qui est une probabilité pour la folie individuelle devient une certitude pour la folie héréditaire. Il en résulte que le problème, au moins dans ce dernier cas, est d’ordre physiologique. De même pour la maladie de l’alcoolisme qui, une fois contractée, se transmet avec les conditions d’un système nerveux profondément troublé. On cite aussi quelques traits de la manie du vol et de l’assassinat, dont le signalement semble révéler une sorte de fatalisme héréditaire et d’irresponsabilité imputable à l’empire absolu de causes physiologiques. Mais déjà ici le doute est possible et les cas sont très rares où l’évidence s’impose. — De bonne foi, et si l’on met à part ces faits exceptionnels, dans la généralité des cas, chez ces criminels qui semblent hériter des tendances funestes d’une famille, ne subsiste-t-il pas encore une part de liberté qui, mieux cultivée et autrement dirigée, dans des milieux plus favorables par l’exemple et la discipline morale, aurait pu soustraire le malfaiteur à ce déterminisme physique qu’on invoque en sa faveur? La tendance au crime n’était pas irrésistible parle seul fait de l’hérédité; elle l’est devenue. Il faut tenir grand compte enfin de l’action du caractère sur lui-même, qui fait que, dans des conditions identiques d’hérédité et d’éducation, les uns se sauvent, les autres se perdent irrémissiblement, sans qu’on puisse chercher à cette différence des destinées une autre cause que celle de la personnalité, que l’on veut en vain proscrire.
Pour mettre sur ce point notre pensée en lumière,
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nous pourrions prendre l’exemple d’une infirmité singulière, le bégayement. A coup sûr, elle dépend d’une cause physique, bien que, d’autre part, des causes intellectuelles y concourent; elle est soumise à la loi de l’hérédité, et cependant elle est susceptible d’être parfaitement réformée par la volonté. En 1875, l’Académie de médecine disait, à propos d’un mémoire sur /’ Orthophonie de M. Colombat (de l’Isère) : « Le redressement vocal du bégayement est sorti du domaine de la médecine pour entrer dans celui de l’enseignement; on ne traite pas le bègue, on fait son éducation. Le bègue n’a pas un médecin, mais un professeur. » Or si l’on consulte les principes de l’habile professeur couronné par l’Académie de médecine, on verra que tous se résument dans une série d’exercices imposés à l’élève, d’actes volontaires qu'on lui suggère et qui lui permettent de rétablir l’harmonie troublée entre l’influx nerveux qui suit la pensée et les mouvements musculaires au moyen desquels on peut l’exprimer par la parole. L’éducation de bègue consiste donc dans une sollicitation continuelle de sa volonté, et il est guéri déjà par avance dès qu’il a compris que sa guérison dépend de l’énergie personnelle qu’il apportera au redressement de son infirmité. « Lorsque le bégayement est héréditaire, le redressement est plus lent, mais il est aussi certain que dans les autres cas, de sorte qu’il appartient à l’individu de fixer en lui et de léguer à ses descendants l’habitude d’une parole correcte qu’il doit à l’énergie déployée pour refaire ce qui a été mal fait par d’autres ou par la nature. C’est un exemple intéressant de solidarité morale1. »
J’ajouterai que c’est un exemple intéressant du pouvoir de la volonté sur l’organisme. Et ce pouvoir, qui