‹ Mélanges & portraitsChapitre 4 sur 69 · kevue philosophique, mars 1885, p · texte numérisé non relu

kevue philosophique, mars 1885, p

pourrait dire au juste jusqu’où il s’applique? Qui peut en mesurer les effets? Qui peut en déterminer tous les résultats possibles? Comme il est de soi indéterminé, on veut n’en pas tenir compte. C’est vraiment trop commode. Là même où la liberté paraît le plus sérieusement compromise, par exemple dans la folie et le suicide héréditaires. prenons garde d’être dupes et de trop accorder au prestige des nombres que l’on fait évoluer devant nos yeux. Tous ces tableaux qu’on nous présente ont le double inconvénient d’être très incomplets dans leurs données et souvent contradictoires. Il y a dans ces statistiques des écarts qui étonnent. Après avoir constaté que l’hérédité est au premier rang des causes de la folie, notre consciencieux auteur se pose cette question : Dans quelle proportion agit cette cause par rapport aux autres? Et voici sa réponse : « Les relevés divers s’accordent très peu entre eux. Les folies héréditaires représentent pour Moreau (de Tours) les neuf dixièmes; pour d’autres, un dixième seulement. D’après Maudsley, le chiffre serait au-dessus d’un quart et au-dessous d’une demie; sur cinquante cas d’aliénation qu’il a soigneusement examinés, il en a trouvé seize héréditaires, ce qui donnerait un tiers. Legrand du Saulle a rassemblé quarante-cinq statistiques faites en différents pays d’Europe ou d’Asie; elles varient de 4 pour 100 à 85 pour 100. » On voit quel vague et quelle incertitude régnent encore dans les documents de ce genre et leurs résultats. D’ailleurs de pareilles statistiques ne répondent qu’à un côté de la question. Quand il s’agit de suicide ou d’aliénation, on ne manque pas de noter les cas similaires dans les ascendants, les faits qui montrent en acte la loi de l’hérédité; on passe sous silence ceux où la loi ne s’accomplit pas. Un aliéné est soumis à l’examen médical ; on découvre qu’il y a eu des troubles nerveux chez quelqu’un de ses

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ascendants. Mais si ce fait d’aliénation, qui attire voire attention sur les ascendants, ne s’était pas produit, ces Iroubles nerveux sans héritiers auraient passé inaperçus; on les aurait vite oubliés; on ne s’en souvient qu’à l’occasion du cas similaire qui se produit dans la même famille à la première ou à la seconde génération. Or, combien de malades on aurait trouvés, si on les avait cherchés, qui n’ont pas transmis leur maladie? Combien de membres de la même famille, sous l’empire des mêmes conditions physiologiques, ont échappé à l’hérédité fatale ? On ne le sait pas, on ne le saura jamais. Précisément parce qu’ils ont échappé au mal, on n’a pas tenu compte de leur immunité, on les a perdus de vue. En face de ces statistiques incomplètes et partielles, il y aurait donc à établir une contre-partie indispensable, celle d’une enquête négative. Peut-être se convaincrait-on alors que, même dans les phénomènes mixtes que nous avons examinés jusqu’ici, l'hérédité est moins fréquente qu’on ne l’imagine, que les cas similaires frappent l’esprit davantage et par là peuvent le tromper, qu’en tout cas l’hérédité constitue une tendance plus ou moins énergique, mais qu’elle ne constitue que rarement une fatalité positive. Assurément il ne viendra à l’esprit de personne de nier la part de déterminisme que peut contenir l’hérédité; mais il importe de ne pas l’exagérer, il la faut enfermer dans certaines limites, il convient de lui retirer une partie des domaines qu'on lui a trop libéralement cédés.

A plus forte raison ce que nous disons des phénomènes mixtes s’applique à la psychologie proprement dite. 11 se produit là comme un affranchissement graduel de notre nature propre, de plus en plus indépendante de l’organisme et de la nature physique. M. Hibol pose en ces ternies, que nous acceptons volontiers, le problème de

l'hérédité dans cet ordre de phénomènes : « Les modes supérieurs de l’intelligence sont-ils transmissibles comme les modes inférieurs? Nos facultés d’abstraire, de juger, d’inventer, sont-elles régies par l’hérédité, comme nos facultés perceptives ou comme les formes morbides de l’esprit?... Décomposer l’activité intellectuelle en opérations élémentaires (imagination, jugement, raison), comme le fait la psychologie analytique, et rechercher si chacune de ces formes est transmissible par l’hérédité, c’est poser la question sous une forme artificielle, souvent inacceptable. La nature des choses nous impose une autre méthode. Tout mode d’activité intellectuelle, quel qu’il soit, aboutit, à un effet, à un résultat, trivial ou relevé, vulgaire ou insolite, théorique ou pratique; il se traduit par une création artistique ou industrielle, une œuvre scientifique ou simplement un acte de la vie ordinaire. Ces résultats, qui sont la forme concrète et pour ainsi dire palpable de l’activité mentale, peuvent seuls servir de point d’appui à notre recherche. » La question traduite dans le langage de tout le monde se réduit donc à savoir si le génie, le talent, la finesse, les aptitudes extraordinaires à l’art, à la science, à l’action, ou même les tours particuliers d’esprit, les manières singulières de penser ou de sentir, sont héréditaires et dans quelle mesure. M. Galton ne s’est occupé dans sa célèbre monographie que de V Hérédité du génie1; c’est à un point de vue plus restreint encore que M. Alphonse de Candolle, dans sa très curieuse Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles 2, a examiné ce problème.

M. Galton déroule devant nous de vastes tableaux de familles où l’on nous assure que les dons de l’invention

1. Hereclilary Genius , inquiry ils taws and conséquences , 1867.

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et de l’art sont héréditaires. M. Hibot nous avertit, en les reproduisant, qu’ils ne contiennent pas une énumération complète, mais seulement un choix des cas les plus significatifs. Ce qui importe, en effet, c’est la qualité des expériences, non leur quantité. Eh bien! nous avouons qu’à chaque lecture nouvelle que nous avons faite de ces tableaux où ont été enregistrés avec tant de soin les cas d’hérédité du talent ou du génie, nous avons „ été de moins en moins convaincu. Il est bien peu de ces exemples où l’on puisse voir ces expérimenta lucifera que demandait Bacon, et qui, même restreints à des cas isolés, dominent l’esprit en l’éclairant. Prenons d’abord l'imagination créatrice, celle qui fait les poètes, les musiciens et les peintres. Sur cinquante et un poètes nous en trouvons vingt et un qui ont eu des parents remarquables. Mais qu’appelle-t-on des parents remarquables? Sont-ce des poètes? Cela seul aurait une signification. Je prends au hasard quelques noms dans la liste : « Burns parait avoir reçu de sa mère cette excessive sensibilité qui a fait de lui un des premiers poètes de l’Angleterre. — Chaucer, l’un des fondateurs de la poésie anglaise : son fils, sir Thomas, speaker de la Chambre des communes, ambassadeur en France. — Henri Heine peut être rapproché de son oncle Salomon Heine, célèbre philanthrope allemand . » Quels rapprochements inattendus! La liste des peintres produit de meilleurs exemples. Sur une liste de quarante-deux peintres, italiens, espagnols ou flamands, M. Galtou en a trouvé vingt et un qui sc rattachent à des parentés célèbres. Parmi les musiciens, la famille des Bach est le plus beau cas d’hérédité spéciale que l’on puisse citer. Elle commence en 1550 et traverse, huit générations. Nous verrons tout à l'heure si, dans ces sortes de dynasties de peintres et de musiciens, l’hérédité explique

tout, et si d’autres causes n’ont pas concouru à ce résultat. De l’imagination nous passons à l’intelligence proprement dite, qui comprend la réflexion, l’érudition, le goût, la faculté critique, le sens de l’observation, la science inventive. On peut établir deux catégories parmi ceux chez qui prédomine l’intelligence pure. Dans la première, on rangera les savants, les philosophes, les économistes; dans la seconde, les écrivains proprement dits, historiens et critiques. Les familles scientifiques ne sont pas rares. On cite volontiers la race célèbre des Bernouilli, qui a produit en si peu de temps un si grand nombre de mathématiciens, de physiciens et de naturalistes. En revanche, on avoue que l’hérédité chez les philosophes est rare, mais on en donne une raison assez péremptoire : pour ne parler que des temps modernes, Descartes, Leibniz, Malebranche, Kant, Spinoza, Hume, A. Comte, Schopenhauer, n’ont pas été mariés ou n’ont pas eu d’enfants. Parmi les écrivains et les lettrés, on remarque, sur une liste beaucoup trop longue et surchargée d’exemples douteux, quelques noms dignes d’être signalés, comme ceux des Sénèque, des Casaubon, des Étienne, des Hallam, des Schlegel. Viennent enfin les facultés actives, celles qui font les hommes politiques et les grands hommes de guerre, et dont on prétend quelles sont héréditaires comme les autres. Une énergie fortement trempée, toujours en exercice et les qualités qu’elle suppose, hardiesse, courage, confiance en soi, ascendant sur les timides, empire sur les irrésolus, tout cela qui constitue l’homme d’action, l’homme d’initiative, le grand capitaine ou l’homme d’État est-il transmissible? On n’hésite pas à répondre par une affirmation absolue, et comme types d’hérédité ascendante et descendante on cite, parmi les hommes politiques César, Charles-Quint, Cromwell, les Guise, les Mirabeau, les Riche-

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lieu, les Pi tl ; parmi les hommes de guerre, Alexandre le Grand, Annibal, Charlemagne, Gustave-Adolphe, Napoléon.

Ces longues nomenclatures produisent une sorte de vertige. 11 faut s’y soustraire par quelques réflexions bien simples qui diminueront un peu la valeur des faits artificiellement assemblés. Nous ne voudrions pas entrer, ce (fui serait facile, dans une discussion anecdotique qui réduirait beaucoup la part à faire, soit aux ascendants, soit aux descendants de ces privilégiés du talent ou du génie; mais en réalité que représentent tous ces faits, laborieusement recueillis dans l’histoire de tous les temps et de tous les pays, au prix de l’immense, de l’inépuisable réalité qui remplit la vie? Quelques cas isolés, exceptionnels, extraordinaires, dont l’imagination est saisie eu raison même de leur singularité. Si, dans cet ordre de phénomènes, l’hérédité était la loi visible, incontestable, remarquerait-on, par exemple, la mémoire extraordinaire des Porson, ou la faculté politique des Médicis, ou le don musical des Bach? On remarquerait, au contraire, les cas qui feraient exception à la règle; ce serait la non-hérédité que l’on signalerait à notre attention. Qu’arriverait-il de ces fameuses listes de M. Galton, si l’on dressait celle des faits négatifs? On nous répondra, je le sais, que partout où un fait négatif se produit il y a eu quelque cause perturbatrice provisoirement ignorée. Cela est bien possible, on peut imaginer cette raison et bien d’autres. Cependant, si le nombre des cas négatifs, notés par un observateur attentif pendant une certaine période d’années, dans le cercle restreint de la vie ordinaire et non pas seulement sur le théâtre des grands événements, si le nombre des cas inexplicables par la loi de l’hérédité mentale excédait celui des cas auxquels elle semble s’appliquer, que deviendrait la loi elle-même et

que serait-ce qu’une loi qui ne régirait que des exceptions? Que faudrait-il en conclure, avec la plus grande indulgence, sinon que cette loi reste fort obscure chez les individus, que son action se complique de mille influences qui la contrarient ou l’annulent, en un mot, qu’en dehors de certains faits extraordinaires, mais où d’autres causes peuvent concourir, elle manque de vérification sérieuse? Et, en effet, que de faits étranges, incertains! Que de parentés douteuses et vagues dans l’ordre de l’intelligence ! Que de relations peu authentiques entre diverses manières d’avoir de l’esprit, ou du bon sens, ou du talent ou du génie! L’immense multitude des faits insignifiants, douteux ou négatifs, déborde l’observateur , échappe à ses prises et laisse dans la théorie des vides irréparables qui la faussent ou la brisent.

M. Galton a essayé de serrer de plus près ces résultats de l’hérédité mentale : « Il y a, dit-il, actuellement dans les îles Britanniques deux millions de mâles au-dessus de cinquante ans ; parmi eux, j’en trouve huit cent cinquante illustres et cinq cents éminents. Sur un million d’hommes, il y en aura donc quatre cent vingt-cinq illustres et deux cent cinquante éminents. Étant donné un homme éminent ou illustre, quelle chance avons-nous de lui trouver un père, un grand-père, un petit-fils, un frère, un neveu, un petit-neveu éminent on illustre? » M. Galton a étudié d’abord les familles des huit juges d’Angleterre, qui constituent la plus haute magistrature anglaise (de 1660 à 1865). Ce travail s’est étendu sur deux cent quatre vingt-six juges, et parmi eux l’auteur en a trouvé cent douze qui ont eu un ou plusieurs parents illustres. Puis il a porté ses recherches sur sept groupes : hommes d’État, généraux, littérateurs, savants, poètes, artistes, ecclésiastiques protestants. Il a étudié environ

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(il

trois cents familles qui contiennent entre elles près de mille hommes remarquables, parmi lesquels environ quatre cent quinze illustres. D’après ces nombres comparés entre eux, la chance qu’un homme remarquable ait des parents qui le soient aussi serait pour le père de 31 pour 100; pour les frères, de 41 pour 100; pour les fils, de 48 pour 100. Mais, qu’on le remarque, ce ne sont pas des lois, ce sont uniquement des moyennes, établies sur un grand nombre de chiffres différents et qui, dès lors, ne peuvent pas conduire à la détermination quantitative, c’est-à-dire à la certitude, ni à la prévision1. C’est un objet de curiosité plutôt que de science : « Cette recherche statistique sur l’hérédité ne tient pas ce qu'elle promet, dit très bien M. Ribot La détermination quan-

titative n’existe que dans les mathématiques et une partie de la physique ; elle n’a pas encore pénétré dans la biologie; comment donc arriverait-elle jusqu’aux sciences morales et sociales? 11 est même douteux que jamais elle y parvienne. Le chiffre est un instrument à la fois trop grossier pour effiler la fine trame des phénomènes et trop fragile pour pénétrer bien avant dans leur nature si compliquée et si multiple. Avec sa précision apparente, il s’en tient à la surface; car il ne peut nous donner que la quantité, et ici elle est bien peu au prix de la qualité. » Les résultats de la statistique dé M. Galton n’ont pu sortir du vague, malgré leur apparente rigueur. Qu’est-ce, je le demande, qu’un homme éminent, qu'un homme illustre, qu’un homme remarquable? Toute la statistique est fondée sur cette distinction de termes, qu’il faudrait d’abord éclaircir. On peut avoir été remarquable pour la notice nécrologique du Times, en l’année 1868, et être aujourd’hui classé parmi les obscurs dont les honnêtes

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