LETTRES A M. LADISLAS MICKIEWICZ
Monsieur, je n'ai eu entre les mains qu'un manuscrit ou plutôt une copie de manuscrit de votre illustre père. C'était un drame polonais dont je ne me rappelle pas le titre et qui ne me parut pas facile à adapter à la scène française. Mais je n'avais pas à le juger. J'étais chargée seulement de le remettre à M. Bocage et de lui en recommander la lecture. Il y trouva de très-belles choses, en effet, mais rien dé ce qui devait produire un effet immédiat sur le spectateur, néanmoins il s'occupa de le faire accepter dans un théâtre de drame, et à cette époque, — que je ne puis préciser, -^je quittai Paris. Plus tard, votre père me fit redemander le manuscrit que Bocage n'avait pu faire accepter et qui avait dû rester entre ses
(I) Ce billet de madame Sand, ainsi que le précédent, est sans date. Mats Ils sont adressés rue' d'Amsterdam, n» l, où M. Adam Mickiewicz demeura à son retour de Suisse, fin 4840, Jusqp'à l'année 1845. Ils sont probablempnt du printemps 1813, époque à laquelle madame Sartd écrivit également à M. Mickiewicz à propos de ses leçons sur la Comédie infernale de Kra^ Unski, professées au Collège de FranCe en fétrier 1843;
U PREFACK.
iJUk
mains. Je le redemaDdai à Bocage^ qui me dit ravoir remie à MM. Sobaneki et Ûrzymala, chargés déjà de le lui réclamer. Plus tard encorei je sus que votre père ne l'avait pas reçu. Ten parlai encore à Bocage, qui ne se souvenait plus B*il l'avait remis A M. 6rzymala> à M. Sûbanski, ou déposé chez rotre père lui-même, mais il assurait Tavoir restitué exactement dès la première réclamation, et je crois que cela est vrai, parce qu*il avait de l'ordre, et ne remettait pas les choses au lendemain.
Je croyais que depuis longtemps ce manuscrit qui n'a jamais repassé par mes mains avait été retrouvé et restitué. Peut-être l'a-t-il été, mais je regrette de ne pouvoir voua donner d'autres renseignements.
Recevez l'expression de mes sentiments affeetueut.
G. Sand.
Kohant, 18 août 1863.
Paris; 30 jaiUet lATT.
Monsieur,
La lettre que vous m'avei fait l'honneur de.m'adresser, le 27 de ce mois, m'a fait faire tous les efforts possibles pour nie rappeler les circonstances qu'une si longue suite d'années, mes souffrances et ma vieillesse ont pu naturellement, sinon effacer de ma mémoire, du moins involontairement déplacer en grande partie.
Les souvenirs de Bocage me paraissent confondre l'historique des transmissions du précieux maiïuscrit en question. Madame Sand, pénétrée, sincèrement d'une admiration sympathique pour notre grand poète, avait jugé que Bocage saurait le mieux utiliser son drame. Je me rappelle que ce dernier me dit, dans une con<* versation» qu'il trouverait un homme spécial, familier avec la mise en scène et toutes les ressources du métier (ces expressions m'ont frappé) et, si ma mémoire ne me tromfie, son choix est tombé sur M. Maliefille, auteur dramatique d'une science reconnue et péuétré aussi bien que madame Sand d'une pieuse sympathie pour l'illustre auteur, et je ne doute pas que, s'il a été appelé è'ce travail, il ne s'en soit occupé avec les meilleures dispositions. Mais les désastres personnels qui m'ont frappé bientôt après m'ont fait perdre la trace de toutes ces personnes. Les événements postérieurs brouillent les souvenirs des entretiens que j'ai pu avoir avec Sobamki et les autres personnes inléressëes à cette question. Sobaoski mourut, et moi je fus absent de Paris pendant trois ans. Et d'ailleura le ma-
rf ii ■ < I < ^i ^0^mmimmmmmmmmmmmÊÊ6
PBÉFACE. 15
traserit à6 pouvait à aucun titfe re0ter entre noe maini. Une ûboie qui mé revient à la mémoire en ce moment, c*est qae votre père, qae J'ai eu ie bonheur de revoir et de recevoir plusieurs fois chel moi avant son départ, ne m'a Jamais parlé de ce manuscrit.
J'aurais été bien heureut de vous être de quelque utilité dans ces recherches, car vous ne pouvez douter de rattachement per* sonnel qui s'ajoute dans mon C(fiur au mérite et A la gloire impérissable du plus pur et du plus méritant de nos grands hommes contemporains.
Veuilles lire ma vieille écriture avec indulgence et croire à ma très-grande considération.
ÂL3ERT Grzymala.
P,S. J^ crois que l'écriture du manuscrit n'était pas de la main de monsieur votre père. J'ai assisté à la lecture de quelques scènes ches madame Sand, et les gens du métier (puisqu'ils s'appellent ainsi ) trouvaient, à côté d'une étude précieuse des caractères et de la eouieur historiquai une certaine absence d'entratàement dra« matiqae.
Bougiral, 9 août 1887.
Monsieur,
Les souvenirs que vous évoquez me sont encore présents, et je crois pouvoir répondre de leur exaotitude.
Madame la comtesse d'Âgoult, qui depuis a rendu oélèbre son pseudonyme de Daniel Stem, me remit à Paris, rue Laffitte, hôtel de France, le manuscrit d'un drame intitulé : La Confédération ou Les Confédérés de Bar; c'était pendant Thiver de 1836-1837. Madame d'Agoult Pavait recommandé à mon attention; le nom de votre illustre père le recommandait à ma sympathie. Il avait déjà passé par l'examen de plusieurs auteurs dramatiques, entre autres Alfred de Vigny.
Je crois qu'on avait répondu avec plus de politesse que de franchise, plus en Philinles qu'en Alcesles. Moi, j'eus, comme toujours, le courage de mon opinion. Après avoir lu avec une respectueuse attention l'ouvrage ioédit d'Adam Mickievicz, je le rendis à madame d'AgouH, en lui disant que les beautés de sentiment et de pensées y abondaient tout naturellement, mais que l'action, Tintérét,raggncement dramatique, tels qu'on les comprenait en France, y faisaient complètement défaut, et que je ne voyais aucun moyen, aucune chance pour le faire représenter dans des conditions dignes
16 PRFFACE.
de Bon autear. Madame d'Agoalt se récria contre la eé vérité ezcessiye , peut-être téméraire , de mon jugement ; je répondis que je désirais me tromper, et nous en restâmes là. Depuis ce moment jusqu'à la lettre que vous m'avez fait l^honneur de m'écrire^ je n*ai plus entendu parler du drame composé par votre père et soumis un instant à mon appréciation.
Si vous voyez madame la comtesse d'Agoult et le comte Grzymala, veuillez bien, je vous prie, transmettre à l'une mes affectueux respects, et à l'autre mes vieilles et toujours bonnes amitiés.
Agréez pour vous-même. Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
F. Mallefille.
SalDt-Lupicin, p«r Saiot>CUude, 7 août 1897.
Le manuscrit dont vous me parlez, Monsieur, a été, sur le désir de monsieur votre père, confié à l'acteur Bocage qui, si ma mémoire ne me trompe, a dû le lui remettre en personne (1) avec des observations très-analogues à' celles de M. Mallefille. Je regrette infiniment de n'avoir à vous transmettre d'autres renseignement?, et je voudrais espérer que si, en toute autre occasion, je pouvais mieux vous servir, vous ne douteriez pas de mon cordial empressement.
La mémoire de votre illustre père m'est chère et sacrée, et tout ce qui lui appartient a droit à mon plus affectueux intérêt. Recevez-en ici la sincère assurance, Monsieur.
Marie d'Agoult.
(1) En 1851 madame Mickiewicz se préoccupait de savoir si l'on ne pouvait pas retrouver le manuscrit de son mari. En 1S58, Bocage, à qui il en était parlé, n'avait plus à ce sujet que des souvenirs conrns.