‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 25 sur 59 · SCÈNE II PULAWSKI, LE PÈRE MARC, ZBROY · texte numérisé non relu

SCÈNE II PULAWSKI, LE PÈRE MARC, ZBROY

PULAWSKI.

Père Marc, où êtes- vous resté si longtemps?

LE PÈRE MARC (en froc de capucin].

Jeune homme, tu oublies que je traîne la charge de mes soixante-dix ans, et que ces pieds porteftt encore Tempreinte des fers russes qui font vieillir de quelques années dans une seule nuit.

PULAWSKl.

Reposez-vous ; nous sommes au rendez-vous. Voilà les montagnes dont je vous ai tant parlé I N'est-ce pas beau ? Que ne puis-je m'élancer dans les airs comme ce jet d'eau, voler de pic en pic comme cet aigle, m'étendre là -haut comme ce glacier, et de là^ d'en haut. •• Père Marc, voyez-vous cette tache noire ?

LE FERS MARC

Où?

ZBROy.

C'est un aigle.

PDLÀWSKl.

Le vieu& a vu juste. Voyez ce reflet de soleil sur ce plumage blanc. De par le ciel, c'est un aigle blanc, Taigle de nos drapeaux ! Père Marc, qu'en dites-vous, vous qui êtes prophète ? Quel bon augure est-ce là ?

ZBROT (irisiement),

Uaigle tire à gauche.

PULAWSKI.

C'est ce qu'il y a de plus heureux. Il nous mène droit à Cracovie.

LE PÈRE MARC

La ville est donc par là?

PULAWSKI.

Ne reconnaissez-vous pas la chapelle de Notre-Dame

de Pologne que vous montriez à nos soldats? C'est de Uj disiez-Yous, que la Vierge» notre reine, nous regardait combattre.

ut rtBjB MÀRG^ en sHnelinant^ fait un iigne de eroix»

^ Puisse-t-elle éclairer nos conseils! Pulawski, Je connais vos projets. Vous tentez une entreprise difficile^ et nous voili restés seuls de toute notre armée.

rULAWSKI.

Les Russes ont estimé ma tète trente mille ducats. C'est le prix d'un millier de leurs serfs. Diaprés leur tarif, je vaux un bataillon. D'un coup de pied je ferai sortir du sein de ces rochers des torrents de guerriers. Et vous, père Marc, vous êtes une armée à vous seul. Faites seulement retentir à Cracovie votre voix de cloche d'alarme qui secoue les populations entières.

LE PÈRE MARC

81 nous repassions la Yistule ? Si nous pouvions encore faire insurger la Lithuanie,J^Ukraine? Nous y'avons des partisans.

PaïAWSKI.

Au lieu d'y aller, envoyons<y un courrier et deux mots : Cracovie est prise ; ces deux mots portés d'écho en écho feront insurger tout ee qu'il y a d'insurgeable. Quant aux Cracoviens^ ils ont pour vous un véritable culte : d'un mot, vous pouvez soulever...

LE PÈRE MARC

Soulever Cracovie où il y a tant de Russes ? Après notre dernière défaite, les bourgeois sont encore effrayés.

PALAWSKI.

Le Palatin le veut absolument.

LE PÈRE MARC

Le Palatin» où eat-il \

Il chasse ppôs dld, dans la vallée des ossements ta» tars. Zbroy, allez dire à Monseigneur que nous sommes ici. (Zbroy sort.)

LE PiaS MARG.

•Je connais ^Palatin. 11 est patriote, mais il met les intérêts de é '^ " ' ' ' '

défie de lui.

intérêts de son orgueil avant <^i de sa patrie. Je me

PtJLA'W^Kr.

Vous avez confiance en moi. Je pense, d'accord avec le Palatin, que, pour relever notre cause, il faut prendre Cracovie le plus tôt possible. Je l'aurais fait il y a longtemps, si ces chefs jaloux... et puis ce brave de Choisy avec ses maudits calculs stratégiques...

LE PÈRE MARC

D'où vous est venue une idée si subite?

Mon Dieu, c'est mon idée la plus fixe, la plus intime I J'ai passé iTîi ma jeunesse. Que voyais-je chaque jour d'ici? Cette ville. Regardez les fenêtres de la cathédrale qui brillent là, rouges, étincelantes. C'est sous l'influence de cette constellation couleur de sang que je suis né. Oui, je me sens destiné à être le libérateur de cette capitale.

68 LKS CONFÉDÉRÉS

LE PÈRE MARC

Et si je pense que, dans Tintérêt de notre cause, vous devez abandonner {tour le moment...

PDLAWSKl.

L'abandonner ? Père Marc, je ne vous reconnais pas. Vous, grand aumônier de la Pologne militante ! Le découragement gagne enfin jusqu'à vous. Je ne vous reconnais pas. L'abandonner] Hegardez-la donc, cette malheureuse ville. La voyez-vous étendant sur la Vistule ses grands faubourgs comme des ailes d'aigle ? Elle ressemble bien d'ici à notre aigle blanc blessé, étendu à terre, expirant I Noble^ité 1 Berceau oe notre vieille république, tombeau W nos héros ! Rome Slave ! Te voilà depuis six ans aux pieds de l'étranger, enchaînée, foulée. Et nous en sommes si près ! Père Marc, quelle gloire pour nous, si nous la relevons, si nous effaçons de son front cette marque d'ignominie, ce drapeau noir qui flotte là-bas comme un drap mortuaire à la porte de la maison d'un trépassé. Si demain nos vieilles connaissances^ nos amis nous saluaient!...

LE PÈRE MARC

Pulawski, calme-toi, au nom du ciell Nous avons besoin de toute notre présence d'esprit, de tout notre sangfroid. Il ne s'agit pas de notre gloire; il s'agit de notre cause.

PULÀWSKI.

Me voilà froid comme la source de la Vistule.

LE PÈRE MARC

Plùt au ciel que ta conscience fût aussi pure que cette source!

FULAWSEI.

Que voulez-vous dire?

LE PARE MARC

Casimir ! Nous n'avons d'espoir qu'en Dieu. Dieu ne protège que des intentions pures. Mon fils^ dis-moi franchement, je t'en conjure au nom du Seigneur, dis-moi, aimes-tu encore cette femme là-bas? L'idée de la revoir, de. la saluer en vainqueur, de la conquérir, cette , idée vaniteuse entre-t*elle pour rien dans tes projets patriotiques?

PULAWSKI.

Qui? Que dites-vous? La Comtesse?

LE PÈRE HARG.

Tu rougis!

PULAWSKI,

De honte 1 L'aimer, moi? Elle m'a refusé lorsqu'elle était innocente et pure, et... par Dieu! je n'en suis pas ^ mort, je m'en consolai. Et maintenant cette femme perdue, maîtresse d'un... Moi?

LE TERE MARC

Dieu en soit loué ! Mon iils, embrasse-moî. Je t'éprouvais. Je craignais que quelque ver d'égoîsme ne se fût attaché au germe même de ton entreprise. Malheur à nous, si nous sacrifions le sang d'autrui à nos passions. Mais tu es pur^ mon fils. Ne crois pas que je m'intéresse moins que toi au salut dé cette capitale, fille aînée de notre Eglise. N*ai-je pas fait le vœu de combattre jusqu'à ce qu'elle soit délivrée des mains des schismatiques. J'ai dans cette ville, oui, j'y ai ma bien-aimée à moi, ma cellule solitaire, où j'ai goûté cette paix, cette

félicité, dont le souyenir me soutient au milieu de... Si je pouvais enfin accomplir mon vœu, vous rendre la liberté, pour retournei» ji mc^ délicieuse prison ! Mais je soumet3 n^ea ié^in aux intérêts de iiotre cftuie, Si, pour le bie» de notre cfiusci il {aut tenter ^Qh ; m tu agis aiucèremeôtimoo.Qiffj j'ai un preissentiment... oui, j'ai ift cQptitnde que Dieu livrera Veimçmi ea^e hqa mains,

8i yom ma la promettes^ je le tiens déjà. De par le ciel, votre barbe tournée' vers rennemi m*a l'air d'une avalanche prête à crouler sur sa tète.

LE PÈRE UARG.

Quel bruit est-ce? Un coup de canon I

FUUWâXl,

Lea Russes tirent des salveg. C'eut le Te Dmm pour leur dernière yiotoire. Ils veulent çffrayer la tIUq, LK PARIS MA,aG (<tune vQVjç solennelle).

Te Deuml Ils célèbrent das fètei... misérables sehis»

matiques ! Ainsi faisait i la yeille du déluge, la race

maudite an vua da Tarcbe de Noé» Triomphez l réjouis-

sav-vous I Et d^à les anges da calera descendant dn

cialt et dabouty sur la cime de i'Ararat, déjà ils lèvent

lea icluseg da9 grandes eaux, ils déploient dans les

nuage» la bannière flamboyante du tonnarra* ( Qn e/a^

tend le son d¥ cor,)

puu,^SKr«

G'aet le signal de Zbroy. Le Palatin arrive,

Lii riRfli MARG {sa montrant la chapelle).

Je m'en vais réciter mes prières du soir. Que de fois,

en célébrant la messe au milieu des forêts et des marais^ je faisais en esprit le pèlerinage vers ce sanctuaire ! (// sort.)

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