‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 24 sur 59 · SCENE PREMIERE PULAW8KI, M. DE CHOISY, ZBROY · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE PULAW8KI, M. DE CHOISY, ZBROY

PuLAWSKi (en habit de confédéré^ fusil en bandoulière,

sabre ou tôté^ pistolets dans la ceinture).

Par ici, monsieur de Choisy, par ce ravin,

DE OHOiST {en uniforme'^ sans armes. Il marche lentement).

Zbroy, mon ami, sommes-nous loin de ce rendezvous?

ZBROT (en habit de chasse).

Nous y sommes, monsieur. Voyez cette façade garnie de Dois de cerfs et de têtes de sangliers. (Choisy s'assied par terre, ouvre un paquet et examine des papiers,)

FULAWSKi {regardant tout autour de lui).

Vrai I C'est cela ? Je m'y reconnais. Salut, montagnes chéries, sol natal, rochers des Carpathes I Je revois enfin vos fronts sourcilleux^ vos dmes nues comme les têtes

rasées de nos Confédérés 1 Salut^mes vieilles moustaches de mousse! Vent des Garpathes, sifflez. C'est cela^ sifflez^ vents chéris* Votre sifQement m'endormait jadis sur un berceau de granit. Je reconnais cette rocailleuse et forestière mélodie : c'est la chanson de nourrice de la famille de Pulajvski i

DE GHOIST {tristement), .

Mes plans, mes notes ! Tout a péri dans cette Vistulel Eh, tant mieux 1 Je voudrais que ma mémoire y eût été engloutie en même temps. Que faisons-nous ici ? Pourquoi m'a-t-il tiré de l'eau ? C'est honteux d'être sauvé du naufrage de tout un peuple. Malheureux peuple 1

PULAWSKl.

Maudites forêts de Lithuanie, maudites steppes de l'Ukraine I Voilà sept ans que je n'ai respiré une seule fois aussi librement, doucement, largement! C'est la seule atmosphère polonaise* Que le ciel est grand ici I Choisy, voyez donc : d'ici l'œil embrasse dix fois l'horizon.

DE GHOIST.

Oui^ elle parait vaste, belloi cette terre de larmes et de sang. Je ne veux plus regarder de ce côté« (// détourm la tête,)

Tu es fatigué* {En s* asseyant et se relevant ouMi/dl.) Je tombais de fatigue, moi ; mais je suis comme un boulet de eanon : à peine ai-je touché ce rocher natal, que je me sens la force de rebondir jusque sur la grande place de Cracovie*

60 LES GONF.ËDÉRÉS

DB GHOIST.

Ils ont péri ! Brave Bellemont , valeureux Laguette- Momay... morts^ 6 mes amis, morts, par les mains de ceux... Et de quelle mort ! Non, je ne raconterai pas en France les détails de votre martyre, car ils n'auront pas le courage de vous venger.

PULAW8KÏ.

Qu'est-ce î Tu es pâle ? Tu n'es pas blessé, j'espère?

DE GHOIST.

Blessé? Oui, blessé dans Tàme, blessé à mort. Je ne suis plus bon à rien. Pourquoi veux-tu que je vive désormais ?

VVIXWSKU

Fais-tu une élégie ? Triste métier pour un chef d'étatmajor. Qu*est*ce que tu te lamentes comme un amoureux ? Es«tu amoureux ?

DB GHOISY.

D'une folle ^ de votre folle Pologne. Et Dieu sait comme je l'ai aimée ! — Quelles nouvelles irais-je porter en France ? On vous aime en France. Tout le monde vous aime. Le vieux baron^ mQn père, nommait la Pologne la sœur de la France en Jésus-Christ. En me bénissant, il m'ordonnait de lui apporter de votre terre qu'il appelle le reliquaire du monde chrétien. Mon frère, qui est pliilosophe, admire la Pologne parce qu'elle est République. J'y rêvais^ moi, des Godefroys, des Brutus. Qu'ai-je trouvé ? dès discordes, des désordres I Je suis trahi, c'en est fait de mes plus chères illusions. La Pologne m'a trahi.

DE BAR. Cl

PULAWSKI.

Ah! tu chantes le refrain de Dumouriez I déjà? Tu admirais cependant nos Brutus à grandes moustaches et nos God'efroys républicains. Tu te sentais heureux en courant les foiêtsjst les steppes. Qui donc a changé^ de nous ou bien de toi, Ghoisy ?

DE GHOISY.

Oui I Vous êtes toujours les mêmes. Oui, vous êtes tels que je vous rêvais. Car ce seul nom de Polonais m'apparaissait panaché^ lancier, sabrant. Oui,,chacun de vous est un géant, je le sais ; mais^ pris ensemble, vous ne faites qu'un nain : voilà ce que je ne savais pas.

PUIAWSKl.

C'est vrai que ces chefs lithuaniens, ces chefs de l'Ukraine, ils ont tout gâté. Sans eux... mais n'importe I Nous voici seuls : et, par Dieu ! nous nous suffirons. Le père Marc nous a prédit que nous mourrons en combattant pour la même cause, une cause victorieuse. Mais où est-il? Zbroy, allez chercher le père Marc. Il doit être là-bas. {Zbroy sort.)

DE CHOISY

Ce prêtre a prédit à Dumouriez qu'il aura entre ses mains le sort d'une nation, d'un roi. Voilà Dumouriez parti, et votre sort n'a pas changé.

PULÀWSKl.

Il reviendra avec une armée. La prophétie du père Marc est aussi infaillible que son sabre.

DE GHOISY.

Eh bien, soit ; attendons l'accomplissement de cette prophétie. Au fait, il y a quelque chose de mystérieux

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dans cette sympathie entre nos nations, et entre nons ddul, Casiûiir ; car je t^aime) toi« Allons en Amérique, mais ne restons pins ici. Il n^y a plus rien à faire en Europe I L'Europe se kneUrt) elle mourra sans postérité» Voilà son enfant le plus jeune et le plus robuste, notre Pologne, morte I Allons, mon ami ; Lafayette est déjà célèbre. Tu y trouveras ton ami Kosciuszko. £1 est vrai que je n'aimerai plus TAmérique comme j'aimajs la Pologne. On n'aime qu'une fois, non I mais nons aurons un peu de gloire, nous laisserons des noms retentissants : c'est quelque cousolatiou»

FCLAWSKI*

Je me soucie fort peu de .cette gloire d'outre-mer. Être célèbre dans des pays où je n'ai ni père^ ni mère^ ni ami 1 Si tous les Français» tous les Allemands^ tous les Turcs'^ y compris les tinsses^ prononçaient mon nom en Testropiant, qn'est«ce que cela me ferait ? Gholsy, restons ici ! Soyons célèbres ici I Que nos rivaux crèvent d'envie, et nos contempteurs du regret d'avoir méconnu notre mérite 1 Que nos parents se glorifient d'avoir de notre sang dans leurs Veines I {En baissant la voix.\ Eh...^ 11 y a sur ce rocher des traces d'un petit pied après lequel je courais jadis. Que cette ingrate meure du regret de m'avoir répudié I Voilà de la gloire vi« vante, chaude. J'aime les échoS) mais il faut que je les entende. {H chante.) Hé ! Salut, montagnes chéries !,«.

BB GHOIST.

Que comptes-tu donc £ûre ici? A moins que tu ne persuades à ces montagnes chéries d'accéder à la Conftderation et de marcher en masse contre les Russes i

De bar. 63

*PULAWSKl.

Il ne s'agit de rien moins que de cela. I^e Palatin est ici le seigneur de plusieurs villages montagnards ; il commande les chasseurs royaux ; il m'a fait venir ici \ il entre dans la Confédération ; nous aurons une armée ; SiOiMf ayomi de» intelligences dan» la ville. Le Palatin revient cl« l'étrangar ; on nous promet des secours,

DE GH018T {en se levant).

Des chasseurs ? Des montagnards ? On dit qu'ils manient bien la hache.

PULAWSKI.

Certainement. Ils valent bien nos faucheurs de la plaine.

DE GHOIST.

Combien de milliers peut fournir le Palatin ? Voyons,

combien ?

rmjLwsiu.

•Je ne sais pas, mais beaucoup. Vous les compterez.

DE GHOTSY.

Vrai Polonais ! Impossible de lui parler arithmétique, Qui sait ? si l'on pouvait former, discipliner quelque infanterie ; il nous reste encore quelques débris de mon régiment français. Mais où sont -ils ?

PULAWSKI.

Là-bas, dans le ravin. Vous les réunirez aux nôtres Vous disciplinerez, vous formerez. Personne ne vous empêchera.

DE GHOTST.

Mais les vôtres voudront-ils obéir?

PULAWSKÎ.

Oh f le Palatin sait bien se faire obéir.

DE CHOIS Y

Je crains qu'il ne fasse tout à sa guise, comme les autres chefs.

PULAWSKI.

Sois tranquille. Il me donne le commandement suprême. Tu seras mon chef d'état-major. Ou plutôt tu commanderas et j'exécuterai. Allons, du courage

DE CHOIS Y

As-tu quelques cartes ? Il me faut le plan de ce ravin qui débouche vers la ville.

PULAWSKI.

Le plan est gravé sur mes talons. J'en connais toutes

les pierres.

DE GHOiSY (haussant les épaules).

Il faut pourtant tracer quelques lignes, du moins à la

hâte... (Il prend un crayon et du papier,)

PULAWSKI.

Quand vous aurez entendu le son du cor, ce sera le signal. Venez et amenez les restes de votre pauvre infanterie. {De Choisy sort,)

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