FILTRE VUE DE MICKIEWICZ AVEC GOETHE
« Weimar^ 19 août 182.9.
« Le 18 août 1829, notts nous arrêtâmes à l'auberge de VSiéphant, sur ia grande place. Adam se rendit chez la belle-fille de Goethe , Ottilie. Il avaitfpour die et pour Gœthe^ des lettres de recommandation de madame Marie Szymanowaka. U revint enchanté de madame Ottilie et avee une Inrilation pour huit heures du soir. Oœthe passe l'été dans une maison qu'il possède hors la ville. La jardinage est sa distraction favorite. En revenant de flâner par les mes, nous trouvâmes la carte du fils de Gœthe, Auguste, le mari d*Oltilie. Adam a été très-différent de ce que je le connaissais; Généralemei^» dans la société des dames, il était fiunilier^ s'U était lié avec elles^ et, dans le cas contraire, réservé et froid. Cette fois, il se montra charmant. A la vérité, madame Ottilie et son amie^ mademoiseUe Pappunheint, Taidèrent de leur mieux. C'était on vrai jeu de volant : chaque sujet était lancé dans les airs et on ne le laissait plus retomber. Mademoiselle Pappenheim, qui visil^emeni a beaucoup la, frisait parfois le pédantisme; mais Adam, par l'expression d'un sentiment ou par quelque plaisanterie» empêchait que la conTersation ne dégénéxât en discussion ou en dispute. M. Auguste était jovial et positif. A un moment oà madonoiselle Pappenheim parlait d'une manière trop pathétique du sentiment^ il se mit à raconter comment beaucoup de jeunes filles dé Weimar épousent des Anglais ; et , comparant ces insulaires à dee cigognes, il imitait avec ses doigts les mouvements de ces oiseaux et disait que les jeunes filles ressemblaient à des grenouilles, levant la tête et criant :Ntimn mich, nimm m tcA / Prenez-moi, prenez-moi! — Fi donc, Auguste l exclama madame Ottilie. — Incorrigible, ajouta mademoiselle Pappenheim. Un domestiqae apporta une lettre. Madame Ottilie Toùvrit en tente hâte et noua dit avec im visage épHnoui : Papa vous recevra demain à midi. Papa s^oifiatt ; Gœtbe. Son (empressemeiît et sa satiaiKtion vieîbie
firent supposer à Adam qu'elle avait en des doutes sur l'amabilité du père. Quoi qu'il eu 8oit> nous Terrons Gœthe.
c Le 19, à dix heures du matin, un domestique nous apporta un mot de madame Ottilie et déposa deux cartes de visite, sur lesquelles il n'y avait d'écrit que : Von Goethe. Dans son billet, madame Ottilie annonçait à Adam qu'elle nous enverrait sa voiture , parce qu*il pleuvait et que Gœlbe nous attendait à trois heures pour dîner. Aurai 8-je jamais rêvé de dîner chei Gœthe ?
c A midi précis, l'élégante voiture de madame Ottilie s'arrêtait devant notre hôtel; et^ un quart d'heure après^ elle nous déposait à la porte de la maison de campagne de Gœthe , où nous attendait déjà un vieux domestique qui, à travers le jardin^ nous conduisit au salon. La maisonnette avait un seul étage : des vignes grimpantes se détachaient sur son fond blanc. Le salon était vaste, mais meublé simplement , avec un parquet en couleur; Dans la cheminée, toute proprette comme si jamais il n'y eût eu de feu^ traînait un papier déchiré en deux. Adam ramassa un.firagment et reconnut récriture de Gœthe qu'il avait vue dans l'albam de madame Szymanowska, je ramassai Tautre moitié et nous les gardâmes en souvenir. Cela traitait de physique. Nous attendîmes un quart d'heure environ. Adam me demanda si le cœur ne me battait pas. Et il me rappela combien jadis il avait envié à madame Szymanowska sa connaissance avec Gœthe. En cet instant, nous entendîmes des pas résonner et Adam cita gravement un vers polonais : « On entend s'avancer avec majesté... » A ces motSi la porte s^ouvrit et Jupiter apparut. 11 a en effet quelque chose d'olympien, une haute taille^ des formes colossales , une figare grave, imposante, et un front ! Son front précisément est Jupitéréen. Sans diadème, il brille de majesté. Ses cheveux n*ont pas trop blanchi, mais sont rares au sommet du iront. Ses yenx couleur de bièrc^ clairs et vifs^ se distinguent encore comme par une bordure émaillée qui ceint les prunelles, et qu'Adam compare à l'anneau de Saturne. Nous n'avons jusqu'à présent rien vu de pareil chez personne. Il portait une redingote, d'une couleur broDzée sombre, boutonnée du haut en bas* Au cou pas de col^ mais un mouchoir blanc, attaché avec une épingle en or. Tel qu'un rayon de soleil qui émerge de derrière un nuage ^ un sourire étonnamment doux et bienveillant tempéra hi sévérité de cette physionomie, quand, en entrant^ il nous tendit la main et noua dit : c Pardon, Messieurs, de voua a?oir ftût attendre. H m'eet trèa-
agréable de voir les amis de madame Szymanowska qui mlionore aussi de son amitié. » Il faut savoir que Gœthe a été un trèaardent admirateur de madame Sïymauowslca ; il ajouta, en parlant d'elle : c Elle est charmante comme elle est belle , et gracieuse comme elle est charmante. » Il dit ensuite à Adam, qu'il le savait à la tête da la nouvelle direction que prend chez nous^ comme partout* en Europe^ la littérature. « Je sais par expérience^ ajouta t-il^ combien cela offre de difficultés : c'est aller contre le vent. »— «Votre expérience nous enseigne aussi, répondit Adam, comment de grands génies, tels que le vôtre, changent la direction du vent et l'entraînent à leur suite. » Gœthe inclina légèrement le froot, en signe sans doute qu^il comprenait le compliment; et, poursuivant l'entretien, il exprima son regret de ne presque rien savoir de la littérature polonaise et de ne connaître aucune langue slave. « Mais l'homme a tant à faire dans cette vie! > 11 ajouta cependant qu'il avait entendu parler d*Adam par les journaux et qu'il avait lu des extraits de son récent poème de Wallenrod, dont madame Szymanowska avait eu la gracieuseté de lui envoyer une portion traduite en allemand par mademoiéelle Caroline Janiscb^ de Moscou, et dont d'autres passages avaient paru dans le Leipziger Jahrbû'her. Sur sa demande, Adam lui exposa, avec une concision et une clarté extraordinaires, notre mouvement littéraire depuis son origine jusqu'à nos jours, en montrant le lien de notre littérature avec notre histoire. Gœthe n'en détachait pas son regard, et témoignait non- seulement l'attention la plus soutenue, mais le curieux intérêt qu'éveillait en lui ce récit. C'est ce que me semblait confirmer le mouvement des doigts de sa main, qui reposait sur son genou. J'ai oublié de dire qu'un début Gœthe s'exprima en allemand ; mais dès qu*Adam lui eut répliqué en allemand que, tout en possédant cette langue, il n'oserait s'en servir en sa présence, Gœthe ne pjrla plus que français. Dans la suite de la conversation, Gœthe afBrma qu^avec la tendance générale vers la vérité qui s'accentue chaque jour davantage, la poésie et la littérature doivent se généraliser forcément; il se rallia néanmoins à l'avis d'Adam, que jamais les traits nationaux distinctifs ne s'effaceraient. C'est ce qui amena sur le tapis la question des chansons populaires; Gœthe écouta avec un plaisir visible tout ce qu'Adam lui raconta sur la variété, les différences, le caractère et le ton de nos chansons provinciales, et il répéta à dîner plusieurs des observations d'Adam. 11 nous interrogea enfin sur nos projeta
ultérieurs, rappelant son séjour en Italie et à Rome et nous enviant le bonh eur que nous aDions avoir de visiter ce pays d'où^ dans sa jeunesse, il avait emporté les plus doux souvenirs. Il queflionna aoesi Adam sur ^es connaissances berlinoises et notamment sur le professeur Gans; il lui mentionna les Polonais qu'il avait fréquentés, tels que Jean Polocki , la princesse Lubormirska et madame Szymanow!>ka. Quand nous nous levâmes pour prendre congé , il nous manifesta se-: regrets de ce que la pluie Tempèchàt de nous •faire les honneurs de son petit jardin. « Mais j'aurai encore le plaisir de jouir de votre société à dîner chez ma belle-fille, i Et, se tournant vers moi avec un sourire : « Nous aurons quelques jolies dames et demoiselles ; j'espère que ça vous fera plaisir. » Un éclat de rire nous échappa. Il dit alors à Adam : « N'est-ce pas?» nous serra la main tt, se penchant encore sur les escaliers, nous dit : a Au revoir. 9
— «Eh diable ! quelle raison ! » exclama tout d'abord Adam.
«A trois heures moins le quart, nous rencontrâmes chez madame Ottilie M. et madame Vogel. Vogel est médecin de la cour et sa femme est une beauté accomplie, il y avait encore deux autres dames et une petite-fille de Scl^iller; nous étions en tout seize à table.
« Goethe entra à trois heures précise?, dans une redingote de la même couleur, un mouchoir blanc autour du cou. Il était de belle humeur. Toutes les dames se précipitèrent au devant de lui et il se mit & causer avec elles en souriant. 11 demanda ensuite à son fila s'il nous avait présenté à ses hôtes; et, nous montrant une des jeunes filles, il nous di) : « C'est la petite-fille de Schiller. » Voir chez Gœlhe la petite-fille de Schiller, il faut avouer que c'est quelque chose !
Adam fut placé à table entre Goethe et madame Ottilie. La conversation fut des plus animées. Ma voisine, mademoiselle Pappenheim, me dit que les Polonais lui plaisaient beaucoup : c Ils ont quelque chose de poétique. » Ces mots laissaient supposer qu'elle ne trouvait pas cette qualité chez ses propres compatriotes. Goethe nous parla des anciens soldats allemands qu'il avait connus dans sa jeunesse à Strasbourg, comment, de faction sur les remparts, ils posaient à terre leur carabine pour tricoter des bas. Son récit était si spirituel qu'on ne pouvait s'empêcher de rire. Il semblait en veine de gaieté, bien qu'il abordât parfois des sujets plus sérieux. C'est ainsi qu'à M. Vogel, qui déclarait qu'en chaque
ceieDce la théorie doit précéder la piatique, il répondit qtt*ellee doitetit marcher de pair, c parce qu'il n'est pae donné à l'homme de créer des âmes sans corps, i 11 répéta à M . Eckenuan cé qa'Adam lui avait dit des chansons populaires. Lorsque M. Angnste nous fit admirer son cabinet minéralogiqne^ à la vne de dents pétrifiées, Adam observa qu'aucun dentiste anté-dlluvien n'en pouvait posséder de plus belles. Gœthe répéta cette plaisan* terie aux dames.
f Sur les six heures, il se retira dans ses appartements. Le temps était devenu très-beau, toute la société se rendit à la promenade, nous nous reposâmes sur le banc de Schiller.
u Weimar, 24 août 1B29..
a Ce n'est pas en vain que je suis dans la capitale de la poésie : j'y nage comme un poisson dans l'eau. Je suis avec Adam, je vois journellement Gœthe, je foule les traces de Schiller, de Wieland, de Herder, j'écoute la musique de Hummel, une vieille connais* sance de Dresde. Le temps est admirable, et je ne doute pas qu'à la fin ne s'accomplisse la volonté de madame Ottilie, qui veut que nous restions ici au moins jusqu'au 28, c'esl-à-dire jusqu'à la célébration du quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Gœlhe. Nous venons de recevoir un billet de madame Olliiie, qui nous invite à une soirée à laquelle assistera aussi son père,
t 11 heures.
s Pendant la soirée entière, il n'a été question que depétriÉcationè et de briques, grâce an sculpteur David et à l'architecte Contré, en l'honneur desquels la réception avait lieu. Gœtbe n'est resté qu'une heure, debout comme une statue, et les hommes l'enti^uraient comme un groupe de pierre. Lee dames, assises asseï loin, avaient l'air de froides Galathées. Biles ne perdirent pas grandechose à ne pas entendre de savimtes dissertations sur les bustes, les monuments, les tours, les tamnlns, les obélteques, les pyramide» et la tour de Babel elle-même, dont Gœthe a dit que « si elle eût pn être achevée^ elle aurait été, selon toutes les lois de la nature et de Tart, termlsèe en pointe, c*est-à-dire avec ■no extrémité cnlminanla aiguéw» M. Qotitré est un homme bi<^dette el sileneieux. David diacutait avec ieaneiMip d*a«liMlion, Adam avec nna aeieaee dont k'éteniue dnt surprendre OestiM qii)|
AVANT'PBQFOjB. «07
Iprsqu'idAiQ, ^ profip8 d« pyr^niU^a d4cau?(urM)9 «0 Ainériqua , e^priw» ri(lé# quç 1# acalptnra, pomma r^vtplMUqne par eieair liepçej déinoDtr0 le plua claironnent le degré de cqUare iotellea*' tuelle d'pa pepplp, l'écouta avec une vive attantioa et ae borna h D^server qu'outre Ifl^ culture Iqtellectuelle, )fi nature dea matériau^ qU9 (es ariistea put 8QU9 la main (loit influer sur le caractère de leurs (BUYres, oomme p^ e^ptpple la dureté ezcessiTe du gr%> uit'd'^ypte 9 4té Tune des causer pour lesquelles les atatuea taillées d^pa pe granit ont tPHJ^urs les mains collées le long du i^rpa.
» GqetUe ea trim&porte en yille aujourd'hui et nous dtnons dftmaip à ^a table,
» 25 août.
c Une superbe dinde truffée qui figurait au dîner d'aujourd'hui' était eoamie le symbole de la conversation de Gœtfae à table. David d'Angers souleva la question des sympalhies et des antipftf thies nationales^ en parlant de l'influence de Pyron, de OceUie et de Sehiller sur leà classes éclairées en France, sous le rapport de leurs sentiments h l'égard des Anglais et dea Allemands. Geethe a une manière de penser si profonde, si mûrie, si claire, qu'on e'iostmtt en l'écoutant; mais il ne lai arrive pas, ainsi qu'à Adam, de dire de ees mots qui vous coupent la respiration et vous interrompent <a circulation du sang. Il a indiqué eommeut les différences natives dans les sentiments et les eonceptions, au pIutAt dans U manière de sentir et de coneevoir, prBprea à chaque race eomme h chaque individu, exploitéea pur l'intérêt et Porgueil d'esprit^ faui^ ou passionnés, créent avee le temps parmi la tourbe vulgaire d'infranchissables frontièraa qui divisent l'Humanité, comme les monts et les mers séparent les pejrs. Le devoir des gens supérieurs est doue d'adoucir les rapports internationaux comme de faciliter la navigation et de rendre praticables les niontagnes. Le libre-échange des idées et des sentiments contribue an bien-être de l'Humanité comme le libre-échange des produits. S'il ne se pratique pas encore, c'est que la société internationale n'a pas de lois certaines et do principes pioraux qui, dans les relations individuelles, mitigent les différences infinies et les fondeptplus ou mpips en un tout harmonique. Seulement, Gcsthe ne dit pas d'où doivent découler ces principes et ces lois. On passa ensuite à l'état dp p3 ond(B et ^e l'Europe. Gcsthe estime que notre XIK* si^cl^
n'est pas Bimplement la continuation des siècles précédents, mai s qu'il doit commencer une ère nouvelle. Les grands événement qui ont marqué ses premières années, ne peuvent pas ne point amener de résultats équivalents^ quoique les épis de semailles pareilles poussent et mûrissent lentement. 11 cita des exemples dans le passé pour prouver que les découvertes les plus impor" tantes^ les événements les plus marquants et Us plus grands hommes se produisent d'ordinaire à la moitié ou à la ftn d'un siècle.
« Adam me semble supérieur à Gœthe. Il a autant de raison^ et il a
en plus des visions prophétiques. Les pensées de Gœthe sont des
thalers brillants, qui sortent de l'hôtel des monnaies et qu'on peut
mettre en poche; celles d'Adam sont du métal en fusion, qui vous
. envahit.
« Wtimar, 27 août 1829.
c La soirée d'aujourd'hui était comme un avant-goût du festin de demain. Toute la société de Weimar et de nombreux hôtes, venus exprès un peu de partout, remplissaient les salons brillamment éclairés. Les félicitations ne se formulaient pas encore, mais se devinaient déjà. Les dames avaient d'éclatantes toilettes, les hommes étaient en cravate blanche, d'énormes bouquets à toutes les tables et un air de fête. Goethe, le soleil et la divinité du jour, était le point central autour duquel on gravitait. La foule se portait sur ses pas; à son approche, les conversations cessaient, et l'on épiait ses paroles. En se promenant lentement à travers ses appartements, il distribuait des mots aimables. Il remercia Adam d'être resté un jour de plus pour sa fête. Cependant il semblait s'acquitter d*un rôle; car^ sur sa figure marmoréenne, on ne remarquait ni animation ni émotion. 11 se retira chez lui incognito sur les dix heures,
« Weimar, 28 août 1829,
« Nous nous sommes présentés chez Gœthe à une heure et demie. Dès qu'il nous aperçut, Gœthe s'avança vers nous^ nous tendit la main et répondit à nos souhaits : c Je vous remercie, messieurs, je vous remercie sincèrement. » Une table était surchargée de travaux féminins et de lettres de félicitations. Madame Ottilie nous donna à lire la lettre du roi-poète, Louis de Bavière, qui souhaitait à Gœthe de vivre cent ans et le priait d'accepter une copie d^une statue antique récemment découverte et qu'on supposait représenter un des fils de Niobé, Il terminait en s'informent de la
AVANT-PROPOS. â09
maison qae Goethe avait habitée àRome, ccarles plus chétifs détails qui ODt trait aux grahds hommes sont im|()ortaDts. » La statue^ couronnée d^une guirlande de fleurs^ était placée en face de l'entrée du salon , afin que chacun pût Vy admirer. Gœthe nous la fit examiner^ en's'extasiaut sur la beauté des détails etFharmonie de Tensemble. 11 était infiniment plus animé que la veille. Nous le quittâmes à deux heures^ car ce jour-là Gœthe dînait seul avec les plus belles dames de Weimar; et tous les hommes sans exception banquetèrent à Tauberge « Zum Erbprinzen» »
c Weinoitr, ^9 août 1829.
«...Gœthe me domine aujourd'hui comme le colosse de Rhodes, un pied sur la vérité (c'est ainsi que dans ses Mémoires il appelle sa vie réelle), Tautre sur ia poésie, c*est-à-dire sur ses œuvres; et mes pauvres pensées, comn>e les vagues agitées par le vent, tourbillonnent devant lui, sans que je puis^Ce même le représenter clairement ni le saisir. J'ai tant entendu parler de lui ce matin par Holtey, tant d'idées se pressent dans mon cerveau après la représentation de Faust à laquelle j'ai assisté aujourd'hui^ tout cela se trouve si bien lié et fondu ensemble par les paroles que j'ai recueillies de ses propres lèvres^ que je me sens malgré moi porté de l'admiration à l'analysp. Jusqu'ici je n'ai considéré eu lui que le poète^ Tartiste incomparable, le potentat de la raison et je criais à genoux : il est grand ! grand ! grand ! Maintenant je cherche sous le poète le devin, sous le philosophe l'idée et la vérité, sous l'homme le cœur et l'esprit. Je cherche en lui ce que je vois et je sens en Adam; ma vue se voile et ma tète se trouble, lorsqu'on me questionnant je ne puis en conscience dire de lui ce que dix fois par jour je pense d^Adam. Est-ce que chez lui, comme chez le colosse de Rhodes, la tète seule serait éclairée de cette lumière qui permet de contempler sa gigantesque hauteur, mais qui n'élève pas plus haut le regard du spectateur? Ne serait-ce qu'une lanterne terrestre, bien que suspendue à une élévation extraordinaire, et non pas une lumière descendant d*en haut? Je ne sais qu'en penser moi-même et, au lieu de t^oflrir l'expression de sentiments que je n'ai pas encore tirés au clair, je dois te raconter les choses •n détail. Adam ne m'aide nullement à sortir de mou incertitude, il ue loue ni ne blâme. Et cependant, je suppose qu'à lui aussi
Faust a donné une noix dure à briser. Dès notre sortie du théâtre
210 AVANT.-PRÛPOS,
j« Vai eQtr^pri8 : il in*a laissé dire at esl defueniit lUeoi^ifii^ comme la maraille. Qnan^ Gœlhe lui a dem/iodé quellii inaprvMÙap lai avait faite la représentatioa de Fautif qui n'a pas été écri| ppar le IbèÂlre, Adam a loué telle ou telle. ecèDe, saqs èp prpnoDcer sur l'ensemble, Gœthe a dû en être frappé ; car il le regardait d'une manière pénétrante, comme s*il s'attendait k quelque cbos« de plus; et il borna là ses questions. J*ai été égaleipent ravi de scènes particulières^ j'ai ri aux éclats des coquetteries de lif^^ibe avec MéphiUopbélës^ et je n'ai pu m*empécber de sangloter pendant l'entrevue de Faust et de Marguerite dans la prison, malgré la honte que j'en ressentais, car j'étais dans la loge de M. et de ma* dame Vogel. Madame Thérèse n'a rien eu de plus pressé que d'en faire part à Gœthe, ce qui m'a concilié un bienveillant sourire et quelques mots de sa part, nullement sur Faust, mais sur notre climat et celui de T Italie, sur l'influence que ce dernier a exercée jadis sur lui et doit exercer sur chacun qui arrive du Nord. Cette amabilité éveille ma reconnaissance ; cependant j'en vei|z à Faust à cause de Marguerite, ai à lui à cause de Faust. Mais je passée Ift relation détaillée de notre joqmée. A peine étions-nous halûlléSy que David d'Angers entra et sur ses talons un petit (lomipe qiU remit un billet à Adam (1). Adam le lut et rougit, sans doute de plaisir^ car le billet était de Gœlhe, qui le priait de permettre au peintre envoyé par ItA de faire son portrait, a parce qu'il désirait (ce sont les termes de sa lettre) posséder dans sa galerie an hôt# si intéressant.» David dit au peintre qu'ils pouvaient travailler tous deux à la fois. Ils placèrent donc Adam sur une chaise, ainai qu'une jeune fille dont on va boucler les cheveux, et l'un se fnit à peindre sa silhouette, Tautre à la modeler. Pour ne pas les déranger, j'ai été voir notre voisin Holtey qui m'a donné des détails sur M. Auguste. 11 aurait des talents hors ligne, mais son horreur à ridée d'un parallèle avec son père l'empêche de les cultiver. Sa mère s'appelait Christine Yulpius. Gœthe, si volage dans ses
(!) Toici la lettre 80 qiJSbiion :
Bêrr ÊÊitkiewiez fit ftœfliehêi ersutfU dem Oeb^rbringw d$t Gegênwœrligen flwrn SçhwuUlmr einige Siumden su gannen um Uju Porlrad êimeê êo initreisanten GoiiH xirn«i|m«D; ^uch wegeu der ^eU mit dfmtêlben êinige Verabredung zu naÂmen.
Ho ehacMungsvoH J. W. eOBTHK
Weimsr, deo 30 Auf. 1829.
4VAWT-PBIOP0S. 2il
9m^urd, M ^tftit ^«t^ gdèle pej^dap^ Yiogt an» et avai( 0d| p»r répous^r^ Elle jetait rhérolo/e de ses giégies romaines. Au demearant, tout cela ne me parut pas pouvoir égaler Tamour de Gustave dans les Ayeux» A table, la conversation roula surtout sur les sciences naturelles. Gœlbe disait à M , Quetelet que ce sujet de?ait être de« plus iutéreâsanls pour chaque homme pensant, puisque personne ne saurait ni assez Tapprofoudir n\ Tépuiser : « I^a nature a l'attrait et le charme de Tiofini. If ne faut qu'être conséquent dans ses recherches et la nature n'a jamais déçu personne. Les trésors de la nature sopt des trésors enchantés^ que non-seulement la pioch^ m^is la parole peut ouvrir. Quand je songe à toutes les découvertes qui ont été faites dans le cours de ma longue vie et auxquelles je me suis initié peu à peu^ je plains les jeunes gens qui auront à les apprendre en quelques années. C'est vrai que la méthode d'enseignemeqt est meilleure. J'ai été souvent en di9put0 jsyec la nature , mais j'ai toujours fiai par lui demander pardon. Ouand je discute avec un homme, je ne suis jamais absolument sûr qui de nous a raison; mais^ en disputant avec la nature^ je sais d'avance que c'est elle qui a raison. »
« Voilà quelques aphorismes de Gœlbe. Toujours la nature, et jamais le nom de Diea n'est prononcé.
u Weîmav^ 30 août 1829.
« Je n'ai plus à vous parler que de notre soirée d'adieu. Gœthe viot sur les huit heures chez madame Ottilie et resta deux heures environ. Il causa surtout avec Adam^ sur un ton moitié sérieux^ moitié plaisant. Il eut la bonté de me dire qu'il espérait que je n'oublierais p^s Weimar de sitôt. Encouragé par sa bienveillance, je lui demandai pour nous deux plumes et son nom. Il sourit, et Adam ajouta que ce serait pour nous, notre vie durant, le plus doux souvenir. Il iaclina la tête en signe d'acquiescement et passa à un autre sujet. An moment des adieux, ii me tendit la main, je la baisai en lui demandant sa bénédiction. Il ne dut pas s'en offenser, -car il me baisa au front, ainsi qu'Adam qui lui baisa l'épaule. Madame Ottilie nous dit que c'est ce qu'elle ne lui a jamais vu faire à des étrangers. En se rétirant, la lumière à la maip, il se retourna vers nous et ses lèvres semblèrent murmurer quelque chose. La porte se referma; sans doute, nous ne le reverrona plus jamais. Dix minutes aprèSj l'atné de ses Ofyeux aouf apporta
deux cartes dorées sur le tranchant avec qaatre Ters allemands sur chacune et signées : Goethe (1), et de plus deux plomes d*oie usagées, s
Ajoutons que, nos deux voyageufâ ayant eu l'occasion de revoir David d^Angers, Odyoiec écrit» dans une lettre datée d*Heidelberg, 12 septembre 1829 ; c David m^a raconté qu'après notre départ^ Gœthe lui a dit d'Adam : ■ On voit que c'est un homme de génie. »
Nous avons beaucoup abrégé les lettres d'Odyniec, n'en reproduisant que ce qui avait plus directement trait à Mickiewicz et à Gœthe.
(i) Je ne relèverai point l'enfantillage des plumes soUicitée» par le jeune compagnon de voyage d'Adam Nickiewicz. Que de fois n'a-t-il pas été recommencé prèi de Uialeauhriand, moins illustre que Gœthe. Mais je dirti que mon père conserva jusqu'à la fin dans ses i>apiertf, signé et daté de la propre main de Goethe, un Teuillet à tranche dorée où sont ImiTimé^ les vers suivants ;
Am acht und zwanzigsten August. 1826.
Des Menscben Tage sind vf rflorhten, Die (•chœnsten Gûter angefochten, Ei trUbt ^lch auch der freysie Biick; Du wandelsi einsam und verdroi-seii, Der Tag verschwindet ungenossen In abgesonderten Geschick.
Wenn Freundes Antiilz dir begfgnet, S.» bi&t du gleich berreyt, gesegnet, GemeiiiSim freust du dich der Th<it.
Ein zweyter konrait sich anzuchlies^en, Mitwirken will er, mitgenifSicn, Verdreyfacht so sich Kraft und Rdth.
Yun ffiusserm Drang unangefochten Bleibt Ffcunde so In Eins vernochien, Dera Tage gœnnei heitein B.ick t Da.s Beote 8< h iffet anverdi ossen ; Wohlwoilen unsrer ZettgenOi^sen Das b<eibt zuielzt erprobtes Gliick.
j. w. Gcvras.
Weimar, M aug. 1839.
Si les visite» que se font les empereurs et les rois excitent toujours une attention aixieuse, puisque souvent la destinée de millions d'hommes dépend de l'iropreesion que Tun des interlocuteurs produira sur l'autre, les entrevues des souverains du monde de l'esprit n'ont pas une moindre importance, puisque les plus hautes questions sont résolues spirituellement avant de l'être matériellement.
Le jour où l'empereur Napoléon, vainqueur des Russes à Friedland, comme il l'avait été des Prussiens à léna, eut une entrevue avec l'empereur Alexandre sur le radeau du Niémen, il se fit une éclipse dans le ciel politique : le vainqueur était dominé par le vaincu, l'esprit, de l'Occident avait fléchi devant l'esprit du Nord, et la Révolution recula devant le Tzarisme. Aussi vit-on dès le lendemain ce phénomène prodigieux et fatal, — le glorieux chef des Français, rebroussant chemin jusque sur le Tage, et, par cette marche rétrograde, disloquant et démoralisant sa Grande-Armée, entraînant la France en Espagne pour y faire contre une nation de même race l'œuvre impie de la Russie contre la Pologne : ce qui fut le commencement de la perte du Héros.
Quand Adam Mickiewicz eut à Weimar son entrevue avec Gœthc. il pouvait, lui aussi, être aspailli par des tentations; une âme moins fortement trempée eût pu être éblouie par l'éclat sans égal d'une royauté littéraire universellement acceptée par l'Allemagne, reconnue par l'Europe et devant laquelle, en sa présence, s'inclinait le chef de l'Etid. Par ses poèmes de Grâzyna et de Wallenrod, où > perfection de la forme s'allie à la plus intime connaissance des traditions, il avait montré qu'il savait évoquer et qu'il était capable de faire revivre le passé; il' ne tenait qu'à lui de s'adonner au culte de l'Art pour l'Art : il en eût aisément été un des grandsprêtres. Il eût pu recueillir la royauté des lettres et le souverain pontificat de l'Art. Pourvu qu'il eût contribué ^ détourner les esprits de l'action et les eût endornus au murmure de ses vers, on lui aurait sans doute laissé pleine Uberté d'enguirlander de fleurs le passé, même le passé de la patrie. Il eût vécu dans le luxe et les honneurs, et,, un peu d'habileté aidant, il eût été admiré de ses contemporains. Mais, au lieu d'une royauté éphémère, combien ne vaut-il pas mieux pour l'homme de génie vivre dans la douleur, dans le sacrifice continu pour le bien de ses frères; car alors il survit dans leur mémoire et règne sur les siècles!
Qe qui préservait Adam Wickiewic^s contre toute suggestion
Ui AYANT-FBQPO^.
du malin «iprit, c'est qu'il o'«llai( poiqt i Gœtlia duoa un ieutimeat de yanilé. Il ne lui parUi paa de lui-môipay maif de aa uatiou at dis «a mc0» de la uiarcha et du but de la poéwe slave ; at U fut d'aurtant plus éloquBut qu'il ne sopgeail ppiiil à sa propra parfiOQQ«. Nul pQieu3( que lui u'eût pu prendre pour devise : a Non pour nm, mais pour ma patrie. > Devant celui que Toa appelait alors a \» grand païen, » le chantre plus qae chrétien de la Pologne çswpr tyra n'amena point pavillon; U tint d'uue main ferma la drapeau de la patrie polonaise en face du panthéisme »llep)au4; il ohligaa Goethe h reconnaître que les earaatôres ^i^llouauy subsisteraient toujours. Qœthe l'embrassa, at lui le 9^U4 respaatueu.aemant eu le baisant À l'épaula^ (lelpu lesforpi|es da sa uatipu- l«a preiuier mot de Mickiewic? sur ûotbefut: c Quelle ràteoni )i atlapna^ mier mouvement de Gœthe lut de prpçlaQier le géuie de Miclfiewiua. Le poète polonais savait la haute valeur du graud po^ta ^e i^AUir magne ; il sentait la puissauçe lateute de l'esprit lùlenoaiidt U m appréciait le patient travail et la sincérité; oifiU U gar4a la coo<viction de la supériorité de l'esprit pplouaiS| QOp ]^ orgueil ^ race ni satisfaction de lui-inôme^ mais par le profopd aeutip^ept d« la mission de sa patrie dans l'hapuanité.
UN^ VISION DE MICKI^WW^,
Adam Mickiewiea^ qui n^a point vu lord ByroB par les yeux du eorps^ le vit par les yeiii de l'Ame. Avant de quitter son pays, il avait étudié ses œuvres, il s'était abreuvé de son esprit : quand il se trouva dans les lieux mêmes que Byron avait parcourus, au milieu des objets que Byron avait touchés, Byron lai est apparu. Quoique de nos jours on croia peu aux visions, il faut avouer que, chez un poète religieux et patriote, croyant et souffrant comme Mickiewica, la vision peut se ooaeevoir sans difficulté, fin voici, du reste, le récit authentique j nous l'empruntons à la même correspondance, d'oà nous avons tiré l'entrevue de Mickiewiez avec Gœthe i
Dan9 une lettre d^tée de Yçpis^, le 1? octobre ^929, Pdyuiee dit;
c Nous npus trouvions aur ur moptiçule doiplueul le plains et
9(k fiyrpu médita souvent. A4ftm ét§it apppy^ tout pensif contre
AVANt-PROPOS, 215
OD arbre « 1) nie dotnaocla toiil à coup : • Saîâ-tu qui est avec iioB8?.«»» Et il me parla de Bjrron et de Napoléon — « les deux noms dtt siècle, » pour me dervir de ses expressions. « Tous les deux, cotttiiiua>t-*il) avaient ime grande mission à remplir dans la soeiété souillée par le XVin<» siècle^ et ils le sentaient^ tous les deux détestaient le mal qui les environnait et avaient l'intuition du Mtn Ters lequel ils devaient guider autrui ; tous les deux avaient la flnree ttéoessaire; mais nirannirautfe n'a accompli sa mission, parce qu'en comparant le sentiment de leur force aux hommes, ils s'abandonnèrent à l'orgueil^ et Torgueil tua Tamour^ Tunique force capable de tuer le mal. Byron, impressionnable et passionné, étendit le mépris du mal qu'il entrevoyait chez les hommes, h THuasanité en général, oublrant que la vertu aussi ^ trouve là et non ailleurs. Son oiépris le ilt douter de la possibilité et se moquer du simple désir d'une correction : aussi finit-il par braver l'opinion morale de la société en pensant braver lé mensonge. Son voyage à Missolonghi vint trop tard, son âme généreuse put seulement quitter ùe monde et la vie dans des sentiments plus digues d'elle. NapoléonV raisonnable et froid, ne se fiait pas assez à la raison des antres pour les admettre à s'associer à la création et à l'accomplissement de ses plans. Il ne cherchait en eux que des instruments et voulait tout faire au lieu et place et sans doute pour le plus grand bien de tous. Il 1» sentit trop tard à Samte-IIélèue, et ce n'est qu'au seuil du tombeau que son esprit égala son génie dont il avait méconnu les inspirations. Byron ne Ait qu'irriter le mal, Napoléon que le fouler aux pteds« alors que Tuu et l'antre eussent et l'extirper de l'Humanité. Mais tôt ou tard viendront d'autres envoyés qui, avec les mêmes lumières et les mêmes forces, mais dans un autre esprit, dans un esprit d'amour et d'humilité, pousseront plus loin leur œuvre.» Adam ajouta ensuite que Byron, dans Ses poèmes, avait observé à son insu la même tactique que Napoléon dans ses batailles, c'est-à-dire avait toujours en vue un point central vers lequel il faisait tout à coup converger ses forces réunies et dont la prise lui assurait la victoire. Il disait que Byrot] et Napoléon étaient tous les deux religieux et au food de leur ftiue profondément croyants, car ils sentaient sans cesse les rapports de ce monde avec le monde invisible. Le temps seul leur fit défaut, au milieu du labeur perpétuel et du tourbillon de leurs propre* p6ttséel et de leu sentiments, pour se concentrer en eux-mêmes et comprendre la mystère de leur existence. Ils n'ejoutèront pa^
foi à Tautorité de la parole d*aatrai el peut-être ne parent-iis y croire. Le lion et l'aigu^ cbaeun dans son royaume, sont comme les géuies au milieu de l'HumaDité ; chacun d'eux doit, isolé, et par ses seules forces, tout conquérir : Texemple et les lois du troupeau ne sont pas faits pour eux ; seulement Toiseau et l'animal ont cet avantage sur Thomme que, obéissant aux lois de la nature, ils ne sont pas exposés aux tentations, car la tentation n'existe pas dans la nature, elle gît uniquement dans le malin esprit, contre lequel il faut toujours lutter pour devenir finalement un esprit bon. »
Adam Mickiewicz a donné, au Collège de France, un splendide
commentaire de plusieurs passages de l'Évangile et de plusieurs mys-
tares de la religion ; il a notamment proféré des paroles de lumière
sur les tentations spirituelles et sur l'adoration des saints, sur la
nécessité de se prosterner en esprit devant les esprits supérieurs
de l'Humanité, si Ton veut en recevoir Tappui nécessaire pour s'é-
} lever jusqu'à eux et au-delà. Quand il parlait ainsi, Mickiewicz
; ne le faisait point par oui dire ; les vérités qu'il partageait avec ses
■ auditeurs, il les avait acquises à la sueur de Tesprit. Il voyait dans
rÉvangile non une doctrine, mais une vie selon laquelle doit vivre
le poète, l'artiste, le savant el Thomme d'Etat, afin de Tinfuser
chaque jour davantage aux nations. »
La vision de Mickiewicz à Venise pourrait être appelée la irans* ûguration du poète. Gomme Jésus, échappé aux tentations, fut transfiguré sur la montagne entre Élie et Moïse, c'est-à-dire entre les deux plus grands esprits antérieurs, ainsi voyons-nous ici le poète polonais transfiguré sur la colline, entre Byron et Napoléon, c'est-à-dire entre les deux esprits qui avaient le pins agi sur l'époque au milieu de laquelle il était appelé à agir, et qui, par leur œuvre inachevée, avaient laissé le monde dans la souffrance. Il sUnspirait d'eux, il soutirait d'eux en lui leur force d'action; et en même temps il sentait ce qui leur manquait, et il s'efforçait de les compléter à la source divine, à là grâce d'en haut. Dans l'origine, Ji'sus lança ses violents Discours de la Montagoe; après la transfigiiration , il n'a plus que des paroles de miséricorde. Le ciel s'est entr'ouvcrt, et la voie de la passion est commencée. Adam Mickiewicz, le poèle-prophète, après avoir appelé la malédiction sur l'ennemi par Wallenrod, s'est élevé au ton d'isaîe dans le £it;re (/tf9 l'ékrim /jo/o;}<(/v, et à celui du saint Paul au Collège de
France. Il n'y a ni iDCOûvenance, ni orgueil dans de tels rapprochements: Adam Mickiewicz prenait la religion au sérieux; il considérait que, pour le poète comme pour l'homme 'politique, il n'y a de progrès réel ni d'action vraie que par les sentiçrs tracés par Jésus ; comme Jésus vivait selon la Loi, il s'appliquait à vivre selon l'Évangile, serrant en lui toute la flamme du christianisme, comme Jésus avait serré en lui toute la flamme dUsraël. Il appelait de ses vœux une troisième explosion religieuse: en attendant, il préparait ses contemporains par ses écrits, par sa parole, par sa vie.
L'année 1829 fut une année décisive dans la vie d'Adam Mickiewicz.
Adam Mickiewicz, après avoir échappé corporellement à l'ennemi et passé la Baltique, surmonta la tentation spirituelle qui se trouvait devant lui dès ses premiers pas sur le Continent. La tentation n'était point en Goethe, dont il révérait avec raison la belle forme et de qui tout auteur qui veut s'élever dana l'art de bien dire peut cultiver le style, comme le ût Dante de Virgile, à qui il se glorifiait de devoir, a-t-il dit :
Lo bello stile, che m'ha fatio onore.
Mais la tentation existait dans l'esprit qui planait en ce lieu.
Adam Mickiewicz a fort bien expliqué ( voy. Slaves, V, p. 294) les tentations auxquelles résista Jésus, mais auxquelles succomba Napoléon. Ces tentations se réproduisent à chaque vie d'homme. Il n'y a donc point comparaison vaniteuse à dire comment tel ou tel a traversé ces tentations sans en être atteint. On remarque que la sainteté du martyre national a souvent communiqué aux fils de Pologne, à un certain degré, le don d'invulnérabilité spirituelle. Mais, s'il est quelque chose qui puisse tenter et dévoyer un jeune poète, c'est assurément le spectacle du triomphe que Gœthe obtint et de la gloire dont l'auréole entoura ses dernières années. Grave moment que celui où Mickiewicz venait d'être sauvé de tant de périls et où la perspective d'un bonheur sans nuage et d'une liberté souveraine est alors de nature à séduire. Mickiewicz, qui n'avait point attribué à rbumainc^ habileté, mais à la protcc* tiou providentielle, son salut des mains russes, s'en remettait de l'avenir à Dieu, cherchant non à se régler sur des calculs personnels, mais à saisir la volonté divin a pour y coutormer ses dcsieins.
De même que^ selon les paroles du Collège de France, l'exemple lie Napoléon a facilité la compréhension de certains mystères, on peut dire que la vision d'Adam Mickiewicz aide h comprendre un autre mystère, celui de la transfiguration. Il y a des accents qui ne se retrouvèrent plus en lui^ comme telles paroles, par exemple, que l'amertume de Pinternement lui avait arrachées et qui, (^us Wallenrod, brillent conune un poignard dans Tombre, ou brûlent bomme une torche : il s'était élevé de plusieurs degrés. Sa voie fat définitivement eUrrévocablement fixée. Artistiquement et politiquement, il y demeura fidèle, il y persévéra jusqu^à la fin. Celte vision simultanée des deux plus grands esprits du siècle lui dévoila rhorizon du monde. Il sentit que ce qui fit la force de Byron fut d'avoir réglé sa vie extérieure sur sa vie intérieure, d'avoir voulu vivre comme il pensait; et il loua chez Napoléon la conformité de la parole et de l'action.
Quand Jésub, par sa vision d'Ëlie et de Moïse, unit la Prophétie à la Loi, il alluma un nouveau flambeau. C'était bien toujoars la môthe Loi^ mais éclairée par la Prophétie, vivifiée, réalisée. Qu'est-ce que l'Ëvangile, siùon le fruit naturel de la Loi et des Prophètes, l'image du divin éclair incarné ?
Le rapprochement de Byron et de Napoléon n'est pas davantage arbitraire. Car, si celui-ci a son Code et sa victorieuse épée, celui-là a sa lyre dont les cordes d'airain n'ont pas vibré moins ieiribles hux oligarques que les paroles du prophète aux oreilles â*Ablmb.; car le monde qne Tun avait déjà- si fortement remué, l*aûtre acheva de le bouleverser jusqu'au plus profond de l'âme humaine. Qu'est-ce qui fit la puissance du génie d'Adam Mickietviez, et lui donna sur les esprits une action qui de plus en plus ira s'étendant? c'est qu'on sentait instioctivement en lui le double rayon parti de l'âme de Napoléon et de Tàme de Byron, de ces deux âmes en leur moment de plus haute clarté.
janvier 1872. L M.
GARAGTÉmSTIQUfi DU GÉNIE DE GCETHE ET DtJ GÉNIE
DE BTRON.
Depuis longtemps les théoriciens répètent que la poésie est fille de l'antiquité, que c'est un produit de Tâge d'or, qu'elle ne fleurit habituellement que dans Tenfance des sociétés; à les en croire, l'espèce humaine ne «aurait perfectionner ses facultés supérieures, c'est*àdire la raison et Ife isens commun, qu'au détriment de l'imagination et du sentiment qui, refroidis et glacés, ne laissent finalement à la poésie de champ ouvert que celui de l'imitation. Les théoriciens dogmatiques ont formulé leur système d'après les œuvres déjà créées, Bans se soucier le moins du monde de l'avenir; ils ont voulu voir dans les modèles anciens les seules sources de la perfection, et considérer les règles, qu'ils avaient établies sur ce fondement, comme étemelles et immuables; ils ont donc pu tomber aisément dans Terreur des anciens législateurs, qui se refusaient également à admettre que leurs constitutions fussent susceptibles de
220 GOETHK ET BYRON.
changement. Il est néanmoins étrange que des poètes mêmes aient partagé des opinions pareilles. Dans le siècle passé, on gémissait en France sur le manque de sujets poétiques, sur leur complet épuisement ; Voltaire a exprimé de semblables regrets. Maintenant, de nouveau, les revues et les gazettes enlèvent toute espérance aux poètes français, en prétendant que le public, trop occupé de graves intérêts, n'a ni le temps ni la patience de lire des vers. Selon cette école, il y aurait dans l'histoire des nations, des époques d'enfance, de maturité et de décrépitude, qui imprimeraient aussi leur sceau sur les productions littéraires. Notre siècle serait ainsi une époque de décrépitude, de fanaison littéraire, en un mot, de prose. L'idée la plus fausse, souvent répétée d'un ton dictatorial, finit par passer pour une vérité jusqu'à ce que le raisonnement, d'une part, et les événements, de l'autre, en aient démontré le néant* En ejBet, si les individus et les nation» sont soumis à la même loi organique et passent, dans leur développe* ment, de la période de l'enfance à celle de la décrépitude, le genre humain est encore trop jeune pour que nous puissions professer une telle opinion sur son compte; en ne cessant de progresser, il a toujours les mêmes facultés, il a toujours de l'imagination, du sentiment et, par conséquent, un organe poétique. S'il se rencontre des nations et des époques prosaïques, cela ne vient point d'un excès do perfectionnement, mais cela accuse un perfectionnement insuffisant, ou poursuivi dans une direction fausse, ou tourné exclusivement vers une spécialité. Dans l'Occident, certains peuples, en se
plongeant trop avant dans les spéculations philosophiques, ont appauvri leur poésie; la France a évaporé et abaissé la sienne en précipitant la majorité des esprits vers les sciences exactes, la mécanique et les incidents journaliers de la [iolitique. Mais ce sont là des circonstances particulières et locales qui peuvent changer. L'Angleterre a eu un siècle d'imitation , de décadence poétique; l'Allemagne, la Pologne ont traversé des phases analogues; mais ces nations se sont relevées par leurs propres efforts en différents sens, donnant aux autres un exemple et une aide.
Un singulier et heureux privilège de notre époque, c'est que, si des circonstances fâcheuses pervertissent le goût ou amènent dans une nation la chute de la poésie, alors, grâce à l'union plus étroite et aux relations plus m fréquentes avec les nations étrangères, on peut trouver ailleurs des modèles à imiter, de nouvelles voies à parcourir. Si les Grecs avaient connu la poésie des Barbares, et qu'ils eussent aimé à s'en occuper, peut-être y auraient-ils puisé de nouvelles forces et ne seraient-ils point restés, pendant quinze siècles, de froids imitateurs des modèles antiques.
Une preuve, plus convaincante que tous les raisonnements du monde, des dispositions poétiques de notre temps^ c'est l'apparition presque simultanée de deux génies de premier ordre : Gœthe et Byron.
La connaissance de l'histoire des nations étrangères est poussée jusqu'aux plus petits détails statistiques; les vies des grands hommes sont décrites dans de nombreux Mémoires où Ton descend jusqu'aux bagatelles.
m gqëthb et byron.
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nous ayons sous les yeux leurs œuvres dans leur intégrité. Il est donc maintenant plus aisé qu'à aucune autre époque d'en faire un examen critique; non pas, à la vérité, comme cette école critique qui, sans avoir besoin de rien connaître ou savoir, sauf dix pages d'Aristote et VArt poétique de Boileau, porte sur tout d'orgueilleux arrêts, selon que c'est ou non à son niveau^ mais d'après les règles de la critique historique qui, en considérant une œuvre poétique, tient compte de la nation au milieu de laquelle elle a été conçue, du temps et des circonstances qui ont influé sur sa croissance et sa maturité , •^qui, en appréciant le talent d'un écrivain d'après les facilités qu'il a rencontrées ou les difficultés qu'il a vaincues, ne prononce point d'arrêt, mais écrit Thistoire de l'art. Nous savons tout ce qu'il faut réunir de talent et de capacité pour répondre à la haute mission de cri«« tique historique ; nous n'avons donc nullement Tidée de nous livrer à un examen détaillé des œuvres de Gœthe et de Byron; notre seule intention est d'énoncer quelques remarques générales sur le caractère et les tendances de ces deux grands poètes.
On pourrait, je pense, diviser la poésie en deux grandes catégories qui sont : la poésie du passé, et celle du présent ou de l'avenir ; chacun de ces genres exige qu'on soit heureusement doué et qu'on ait un talent particulier. Les anciens nous ont laissé beaucoup d'observations profondes sons une forme symbolique. Selon une ancienne tradition, Homère^ le plus grand poète de l'antiquité^ ayant à chanter Achille, se rendit 3ur sa tombe et éyoc|ua l'âme de ce héros. Achille appa*
rut. Homère, aveuglé par l'éclat de son armure,perditla vue, et c'est daus cet état qu'il créa Y Iliade. Au contraire, les poètes lyriques qui chantent le présent, c'est-à-dire les sentiments^ dont ils sont momentanément i^niinés et les sibylles qui prophétisent l'avenir, semblaient toujours voir des choses cachées à autrui et sentir en sq| la pjrésence jâe je ne sais quel Dieu inquiet et violent, P ^ff ees deux symboles, nous voyons la caractéristique dq deu^ genres et un double mode d'inspiration. L^e poète bifTtQ'? rique se rend au milieu des monuments 4^8 peuplai* qui ne sont plus^ s'entoure de leur histoire et de leurs traditions^ et s'efforce d'évoquer ainsi l'esprit du passé : il doit fermer les yeux, être aveugle pour tout ce qui l'entoure et composer son ouvrage dans la solitude. Au contraire, le poète qui proclame les grandes choses» dont il est témoin^ qui encourage au combat, qui épanche s^s sentiments d'amour ou d'admiration pour son amante, celui-là partage les préoccupations de sa nation et de son époque et se mêle à l'action qu'il chante ; c'est ainsi que Pindare assistait aux jeux olympiques.
Au siècle dernier^ ces deux genres ne pouvaient se développer et briller de tout leur éclat qu'en Allemagne et en Angleterre. Ces deux nations avaient fait de grands progrès- en civilisation; elles attiraient l'attention de l'Europe; chez l'une et chez l'autre les connaissances historiques âorissaient^ et les beaux-arts étaient théoriquement approfondis.
Mais cette partie de l'Allemagne surtout, où las lu-* mières étaient le plus répandues, qui, d'un côté, sans sa mêler aux tempêtes politiques, en était elle-même le
théâtre, et, de l'antre s'adonnait entièrement à l'étade des antiquités et de l'histoire^ devait être le berceau d'un poète chantre du passé. C'est alors que naquit en Allémagne Gœthe, doué justement du génie qu'exigeait col te époque et dans des circonstances singulièrement favorables & son développement.
(joethe naquit de parents n'ayant aucune signification politique, dans une Ville Libre dont les habitants, favorables tour à tour aux Français et aui Prussiens n'avaient aucuns sentiments patriotiques qui leur fussent propres. Ses premières années s'écoulèrent au sein d'une famille opulente et heureuse, où tout respirait la tranquillité et le bonheur; il avait des passions vives mais non violentes , du moins il se gara des sociétés et des relations qui auraient trop excité sa sensibilité, et il n'éprouva ni de grands nialheurs ni de pertes terribles. Il reçut une éducation soignée, il aima tôt la poésie ; il entendait sans cesse, chez lui et dans son cercle habituel, des eonversations sur l'art; il connut, encore enfant, Klopstok, et vit les hommages qu'on lui rendait ; il fréquenta le théâtre et médita de bonne heure sur les règles de l'art et sur Shakespeare. 11 est facile de s'imaginer combien un jeune homme d'un grand génie, vivant dans un pareil milieu, pouvait chercher de renommée et de plaisir dans la poésie ; et n'ayant rien qui rémùt violemment et l'attirât sur la scène de la vie, ou qui lui fît chercher un mobile dans les passions contemporaines, il se tourna vers le passé et y puisa ses inspirations. Le résultat de cette disposition d'esprit et de cette tendance fut le premier ouvrage hors ligne de Goethe, GoeU von
GOETHE ET 6YR0N. 225
Berlichingeriy dans lequel le poète^ en dépeignant fidèlement le moyen âge, devina le besoin de notre temps, le besoin d'une histoire, et devança Walter Scott.
Eu Angleterre, depuis le règne de Charles 11^ la poésie avait cessé de chanter des souvenirs ou des sentiments nationaux, pour devenir une paie imitation des Français; le froid Adi^sou, le spirituel Pope passaient pour de grands poètes ; presque tous ceux qui écrivaient des vers, ne trouvant plus de sujets, se rabattaient sur l'inépuisable genre descriptif, fin ordinaire de toute littérature d'imitation. Thompson, riche en couleurs et noyé dans des déclamations de rhétorique, était Tidole de ces lecteurs instruits qui aiment à s'extasier en bâillant.
Mais, à cette même époque, la imissance et les lumières de l'Angleterre s'étendaient, embrassaient le monde entier et la faisaient se mêler à tous les événements politiques. La révolution américaine, une guerre longue et opiniâtre contre la France , des partis qui divisaient l'opinion même des Anglais, tout cela occupait le public; il s'élaborait une foule de besoins, d'idées, de sentiments nouveaux : il manquait un poète qui s'en fit l'organe. C'était une énorme quantité de matériaux incendiaires souterrains , cherchant dans les montagnes environnantes un cratère nouveau.
Lord Byron naquit d'une illustre famille, qui avait une signification politique, mais qui était déchue, et qui sentait vivement son abaissement. Elevé dans la solitude, il dut partager de bonne heure les sentiments de tris-, tesse de sa famille ; et, en errant dans les montagnes d'Ecosse, il eut le temps de méditer sur tout ce qui
l'entourait et sur lui-même. Quand, placé à l'école, il se livra aux études classiques , il parait que des opinions, écho d'un passé lointain, ne purent l'arracher à ces méditations mélancoliques, et que, tourmenté des circonstances présentes, il ne pouvait lire avec enthousiasme le récit d'un événement ancien. Byron a écrit des imitations de Virgile et d'Ossian, toutefois sans y faire preuve de talent, car son talent n'était pas encore éveillé.
Mais bientôt ses passions parlèrent. Byron s'attacha aux hommes avec une ardeur juvénile ; trahi en amour, et plus tard vivant dans de mauvaises sociétés^ à plusieurs reprises trahi par ses amis^ il abandonna sa patrie, parcourut l'Europe et vit de près une guerre meurtrière ; il se rendit en Orient , dans la contrée des méditations, et s'y montra poète pour la première fois, en exprimant tous les sentiments qui l'agitaient et les pensées qui lui étaient venues dans le cours de son voyage. C'étaient les sentiments d'un jeune homme vivant au dix-neuvième siècle, les pensées d'un philosophe et les raisonnements politiques d'un Anglais. De même qu'au moyen âge les troubadours, en chantant des strophes inspirées de l'esprit de ce temps, étaient compris de leurs contemporains^ de même les accents de Byron parlèrent au grand nombre en Europe et créèrent des imitateurs. C'est ainsi que la vibration d'une corde éveille le son d'autres cordes muettes jusque-là, mais montées au même diapason.
Les premiers essais poétiques de Byron furent sévèrement blâmés; le jeune poète ressentit vivement l'injure qui lui était faite, et c'est alors que son
QÛBTHE ET BYRON. 221
talent s'éveilla, oomme le Jupiter d'Homère, en laiiçant la foudre. La première oréatiou v^aime^t poétique de Byron fut une satire; elle lui fut inspirée par les circonstances du moment^ par un intérêt passager , en un mot, ce fut la poésie du présent ; il s'y révéla un jeune talent tout à fait différent comme caraetère et comme tendance de celui auquel nous devons Gœtf von Berlichingen,
GoDsidérons quels sont les sentiments et les pensées de notre siècle, quel est le caractère poétique de notre époque ? D'abord dans la vie privée les passions de l'Européen, en tant qu'homme, si, à la vérité, elles varient de foi ce et de direction selon la différence du climat et des lois des nations, sont toujours violentes et' vives. La sentimentalité amoureusCç au siècle dernier» régnait dans la littérature et dans la société; le meurtre et les scènes tragiques se renouvellent en Angleterre et en Italie, motivés là par le chagrin, ailleurs par la jalousie. Il semble que la passion, sans avoir rien perdu de sa force, mais rencontrant toujours de plus nombreuses entraves dans les lois, les calculs et les convenances et se gardant d'une vengeance animale, avait revêtu, aa moins dans le Nord, un caractère de chagrin lugubre et concentré différent de la pieuse résignation des amants du siècle dernier, et de la sentimentalité loquaiîe des romans français et allemands. C'est justement de ce caractère qu'est empreinte la poésie de Byron. Passons à une scène ^lus haute. Qu'est-ce qui, dans les derniers temps, occupait Tattention politique de l'Ëurop^^ ? Une guerre longue et générale, les anciennes lois et opinions
renversées chez une grande nation, un homme s'élevant par sa propre force et subjuguant des peuples nombreux : ce spectacle a inspiré à plus d'un philosophe de tristes réflexions sur l'espèce humaine, sur rinfluence exercée par la hardiesse d'un seul homme au puissant génie. C'est précisément la principale idée épique des poèmes de Byron. On a eu raison de remarquer que certains traits du Corsaire étaient copiés du portrait de Napoléon.
Gœthe, comme homme^ comme Européen, étoit également accessible aux passions; il subissait l'influence de. l'esprit du temps, épanchait ses* sentiments, parlait le langage de ses contemporains, mais d'une autre manière que Byron. On dirait que Gœthe a considéré les passions comme des inspirations destinées à vivifier ses œuvres d'art : les passions de Byron, comme le fatum antique, gouvernaient tout son être physique et moral ; pour Gœthe, c'étaient les coupes de vin de Falerne dont Horace aimait à se reconforlei* : la muse de Byron s'en enivrait, comme la pythonisse de la fumée du sacrifice. Gœthe a noté dans ses Mémoires un détail curieux sur Sv'>n enfance, qui témoigne de son précoce développement et lie la tendance particulière de sou talent. Etant encore enfant, lô poète allemand aimait à raconter aux compagnons de son âge les incidents de sa propre existence, mais revêtus des couleurs d'une fiction fabuleuse : il montrait la place, il précisait l'heure 6ù il avait vu les miracles et les prodiges que ses petits auditeurs ne pouvaient pas comprendre. Nous voyons déjà le poète s'abandonner à sa jeune imagination, et, en se mettan
lui-même en scèue, se donner à lui-même et donner à cette scène un caractère imaginaire. L'amour de Gc^llie est une lueur lumineuse au front du génie; l'amour de Byron est le feu de la robe du centaure : le poète, comme Hercule, monta sur le bûcher et s'y consuma ! Ce qui était mensonge dans l'enfant, et ce qui fut devenu un défaut irrémédiable chez un homme ordinaire, fut poésie dans des œuvres de génie. Quand, plus tard, Gœlhe raconta dans ses romans sa propre histoire, il agit de même, s'introduisit sôus un masque, qu'il revêtit d'un caractère de plus en plus poétique, de plus on plus différent du sien,- si bien qu'à la fin il oublia et luimême et ses passions, et créa une scène purement idéale. Il confesse que, chaque fois qu'il épancha ses passions poétiques, il se sentit plus tranquille et presque guéri. Catherine, Adélaïde, Mina, étaient certainement empruntées au monde réel, mais dépeintes avec feu. Goethe n'aurait plus reconnu en elles ses amantes et ses amies, il ne s'attacha exclusivement à aucune; c'est pourquoi il sait, avec une égale dextérité, représenter les caractères les plus différents; il semblerait qu'il trouvât de la volupté à aborder sans cesse de nouveaux su* jets et à les ciseler.
Byron conserva jusqu'à sa mort le sentiment ou au moins le vivant souvenir de la personne qu'il avait aimée dans sa jeunesse; eu dépeignant l'amour, il l'avait toujours devant les yeux, et il ne pouvait dominer l'expansion de ses propres sentiments. Sa première amante se retrouve dans toutes les héroïnes de sa poésie. Il ne variait point ses caractères, non qu'il ne pût le faire,
mais parce qu'il ne daignait pas les étudier. 11 dit luimême : Melius tut meminisse quàm cum aliis versart. Après avoir invoqué son nom dans ses premiers chants^ il lui dit adieu avec douleur dans les derniers chants de Don Juan : Te veniente, te decedente^ canebat.
Gœthe aurait sans doute voulu que les statues de ses amantes fussent sculptées d'une manière idéale, mais sans conserver de traits particuliers trop individuels, comme Ganova représentait les personnes vivantes. Byron aurait préféré un portrait de son amante moins beau, mais fidèle, même en respectant les défauts de sa physionomie, comme Saint-Preux voulait avoir le portrait de Julie.
GÛBTHE BT BYRON. ^31
A FROPOS DU GlAOUR.
L'inflaence de Byron sur toute la littérature contemporaine éclate à chaque instant ; car toutes les créations postérieures à ce grand poète portent l'empreinte et le sceau de son génie. On pourrait composer une petite bibliothèque rien que des livres écrits à propos de ses qualités ou de ses défauts : nous n'avons pas l'intention de remuer ces bas-fonds critico-panégyriques sur lesquels sont venues s'étager d'autres polémiques plus importantes.
Je ne me sens obligé à émettre mon opinion sur les œuvres de Byron qu'au point de vue de leur caractère moral et de leur tendance. On sait que Byron a été accusé d'être impie et anti-social; on lui a reproché, par le choix d'individus coupables pour héros de ses chants, de faire en quelque sorte l'apothéose du crime ; Frédéric Schlegel l'a appelé «un émissaire de Satan, » et tous se sont accordés à voir en lui l'apôtre du scepticisme.
Cependant si les critiques, dans l'appréciation d'une œuvre sous le rapport de l'art, ont l'habitude de se reporter au siècle où elle a été conçue, et de la comparer
23? GœTHE ET BYRON,
aux œuvres contemporaines et subséquentes, ils devraient ne pas se départir de cette méthode lorsqu'ils examinent le caractère moral des auteurs.
Byron était un enfant du dernier siècle"; il est né à une époque des plus malheureuses pour Thomme et pour le poète. La toile tombait après le premier acte de la Révolution. Une terrible lutte de paroles et d'écrits venait d'être interrompue par la guillotine et étouffée par le fracas d'une guerre européenne. Les partis, affaiblis par de mutuelles exécutions, avaient abandonné le champ de bataille; Napoléon en avait désarmé les débris et les avait muselés. Tout était devenu silencieux. C'était un temps d'indifférence étrange; oft craignait déjà de s'entretenir des grandes questions qui avaient troublé le monde, on cessa d'y songer. Toutes les œuvres d'alors sont marquées au cachet de la terreur intellectuelle et de la chute morale. C'est quelque chose d'analogue à ces conversations de malfaiteurs emprisonnés, qui craignent de rappeler le passé, parce qu'il est honteux, et de penser à l'avenir, parce qu'il est affreux, et qui s'amusent à deviser de la pluie et du beau temps.
L'âme de Byron ne pouvait vivre au milieu d'une littérature pareille, et elle s'arracha violemment de cette sphère. Le jeune auteur, persécuté par les critiques, les poursuivait à son tour ; et, jugeant des lecteurs par les critiques, il commençait à dédaigner le public. A cette Querelle d'auteur à littérateurs succéda une scission morale avec les hommes, dont les détails sont du domaine biographique :
« Aveuglé parla colère, maudissant l'hypocrisie, il ou-
blia, quoiqu'il le sût, qu'il existait des hommes meilleurs, » est-il dit dans le Corsaire.
Byron s'imagina qu^un homme de cœur ne pouvait vivre en société, qu'il lui fallait ou fuir le monde ou se venger sur lui. Et depuis lors, ses héros, les enfants de son âme, il les éleva dans le désert ou dans une caverne de brigands.
Mais les enfants de Byron, ce ne sont pas des criminels vulgaires, de froids égoïstes ou des fanatiques insensés, amoureux de leur perversité et de leur bêtise. Le poète leur laisse au moins une vertu, un sentiment généreux qui les relie involontairement au genre humain, ne les laisse pas s'abimer tout à fait dans des ténèbres morales, et qui, brillant au fond de leur conscience, en éclaire d'autant mieux toutes les fêlures et le#taches. Les héros de Byron ont une conscience. Et c'est là la principale différence entre notre auteur et les écrivains du siècle dernier. Le dernier siècle était sophiste : il ignorait par conséquent la distinction du bien et du mal, il s'exerçait seulement à disputer, et il prenait pour but de tout expliquer ou plutôt de parler de tout. Le type du dix-huitième siècle, c'est le Pauglosse de Voltaire. Ce Fanglosse, un Job frapçais, dans le pins profond avilissement moral, ne perd pas sa bonne humeur; en se trainant au milieu d*ordures et en crachant ses dents, il s'enorgueillit toujours et se réjouit d'avoir été et d'être philosophe. Les héros de Byron méprisent de semblables sophismes; ils se sentent coupables, ils souffrent; seulement Torgueil ne leur permet pas de demander grâce, et le lecteur sent qua^ pour se corri-
234 OOëTHE et BTRON.
ger, il ne leur manque que le temps, car ils périssent tous prématurément. Le lecteur est certain que le Giaolir, le Corsaire ni même Çon Juan ne finiraient comme Panglosse ou Faublas.
Et le scepticisme de Byron diffère également de cette indifférence pour tout ce qui est beau et élevé, de cette insensibilité bestiale que des rhéteurs ont nommée scepticisme, et qui n'est que surdité et aveuglement volontaires. Toute la philosophie du siècle dernier tendait à détourner les gens par la flatterie, à les éloigner par la menace et le ridicule, de la recherche des vérités supérieures et fondamentales, à leur persuader <me ces vérités étaient ou impossibles à concevoir ou in* dignes d'être approfondies. Byron, le premier d'entre les poètes, ne se laissa point tranquilliser par cette condamnation spécieuse de la pensée et du sentiment. Il lie cessa d'avoir devant les yeux le grand problème d*ici« bas, le problème de la destinée du genre humain et de la vie future. Il agita toutes les questions fondamentales de la philosophie et de la morale, il fut aux prises avec toutes les difficultés des dogmes et de la tradition, maudissant et s'irritant comme ce titan Prométhée dont il se plaisait tant à évoquer l'ombre. Il n'a point résolu l'énigme pour lui-même ni tranquillisé son âme : à lui, comme à ses héros, le temps fit défaut! C'est peutêtre là le motif pour lequel ne se réalisa pas la prophétie (le Walter Scott.
Byron n'a donc pas été le continuateur du siècle dernier : au contraire, on peut dire que c'est uniquement lui qui arrêta le mouvement intellectuel dans sa ten-
gcëthb: et byron. 235
dance vers la sophistique, lui fit rebrousser chemin, et le fixa dans la bonne voie littéraire. La conscience publique a appelé Byron le Napoléon des poètes ; et Napoléon a été également reconnu pour Tunique poète de la France. Bien des siècles passeront avant qu'il ne se trouve une main capable de manier un de ces deux sceptres.
On a observé que le scepticisme apparaît dans le monde de deux façons : tantôt comme un crépuscule humide et froid qui présage une longue nuit, tantôt comme ces obscurcissements passagers du matin, unis à une brise vivifiante, qui annoncent le jour. Byron représenta cette seconde catégorie de sceptiques, incertains dans leurs tendances, mais pleins de souffle et do sincérité.
236 GŒTIÎE ET DYRON.
COMMENT GOETHE A L'iNTUITION DU PASSÉ.
POURQUOI BYRON COMMENCE l'ÉRE DE LA POÉSIE NOUVELLE.
Les poètes de rOccident ont prêté au conte populaire leur esprit sceptique et railleur; on a reproché à Gœthe d'avoir, dans son épopée du Renard^ plutôt pris pour modèles les romans du moyen âge que les traditions populaires. — Gœthe, frappé de la simplicité d'une pièce, une des plus belles chansons féminines serbiennes sur la mort de la femme de Hassan Aga, fît connaître ainsi la poésie slave. Chose étonnante I Gœthe, qui cherchait le sens de la chanson à travers trois traductions^ ignorant la langue serbe, a cependant donné la traduction la plus fidèle de toutes, ayant toujours parfaitement deviné les fautes des traducteurs. — Jean Kochanowski; contemporain de Ronsard, tenta le premier en Europe de créer un drame replier, dont le sujet était choisi dans rhistoire héroïque des Grecs. Ce n'est que dans le siècle passé que Gœthe a essayé de reproduire le drame grec sous sa forme primitive dans son Iphigénie en Tauride. Il est à regretter qu'on n'ait pas comparé dans rËcole les deux admirables compositions de
Gœthe et de Kochanowski. On trouverait ce dernier inférieur sous le rapport de la force et de la passion, mais peut-être plus pur et plus grec que Gœthe. Kochanowski a admirablement saisi et reproduit tout ce qu^il a retrouvé dans les écrivains grecs; Gœthe quelquefois plonge sa vue au-delà de la littérature et devine des détails de la vie domestique, des chansons populaires qui remontent aux temps anté homériques : tout cela est de sa création.
Ce qui a élevé, ce qui a facilité la marche des poêles slaves, et ce qui en général pourra rendre plus claire ridée qu'ils se font de la poésie, c'est la carrière poétique de lord Byron. Lord Byron commence Tère de la poésie nouvelle; lui^ le premier, a fait sentir aux hommes tout le sérieux de la poésie; on comprit qu'il faut vivre d'après ce qu'on écrit, que le désir, que la parole ne suffisent pas ; on a vu ce poète riche et élevé dans un pays aristocratique quitter le Parlement et sa patrie pour servir la cause des Grecs. Ce besoin profondément senti de rendre la 'vie poétique, de rapprocher ainsi l'idéal du réel, constitue le mérite poétique de Byron. Or, tous les grands poètes slaves ont passé par là. Byron, c'est l'anneau mystérieux qui rattache la grande littérature slave à celle de l'Occident. On peut même dire que plusieurs peuples de l'Occident n'ont pas de traditions poétiques, tandis que le type créé par Byron se perfectionne et s'élève de plus en plus dans les compositions slaves. Plusieurs de ces poètes n'ont pas même vu les compositions du poète anglais; mais ils en ont saisi quelques sons, quelques strophes, et cela leur a suffi*
La force de cet homme était si grande qu'elle sis faisait sentir même dans quelques paroles, et que ces paroles suffisaient pour remuer les âmes et leur faire découvrir le secret de leur propre existence.
Avec lord Byron commence l'époque' nouvelle de la littérature, de la poésie. Cette littérature et cette poésie se rapprochent d'un côté de la philosophie et d*uû autre côté de la vie réelle. Personne n'a mieux que lui représenté les tourments de ces existences anormales qui ont marqué le passage entre le dix-huitième et le dix-nôu- Vième siècle, ce voyage sans but, cette recherche des aventures extraordinaires, ces élans vers un avenir dont on n'avait encore aucune idée. Tout cela remplissait les âmes des jeunes gens de notre génération; tout cela a été représenté par lord Byron avec une grande fidélité. Sous ce point de vue, c'est un poète de réalité. On connaît aussi la hauteur et la sûreté de son coup d'œil lorsqu'il jugeait les questions politiques, et son désir incessant de sonder et de connaître les mystères de l'existence. Ce sentiment se retrouve également chez les poètes slaves.
Ainsi, dans la politique comme dans l'art, il y à toujours des individus qui conduisent les époques, et, quoi que fasse l'orgueil de la masse, il faut passer à travers les individualités ; il faut suivre leurs traces, comme les navigateurs qui parcourent les mers sont obligés de suivre le chemin de ceux qui ont fait les premières découvertes^ sauf ensuite à compléter leurs observations. Mais suivre leurs traces, ce n'est pas imiter leurs formes ni reproduire leurs types ; c'est s'inspirer de leur esprit;
c'est s'imprégner et s'imbiber de leurs inspirations; et nous sommes convaincu que ceux-là seulement qui ont saisi ce qu'il y avait de fort, de vrai, de sincère et de profond dans lord Byron^ ont été appelés à prendre le devant dans la marche littéraire de notre siècle.
A son tour, lord Byron a été une création de Napoléon. Il est prouvé pour moi que le rayon qui alluma le feu du poète anglais partit de l'àmo de Napoléon.
Gomment expliquer autrement l'existence de cet homme au milieu de la littérature décrépite, et pou4: ainsi dire morte ^ du siècle passé, qui avait fini par Thompson et son école? Comment expliquer ce phénomène qui s'est montré pour ne pas même avoir d'imitateurs? Car les contemporains anglais de Byron, malgré l'exemple et l'influence de ce génie, n'ont rien produit de comparable; et, après la mort du poète, la littérature anglaise est retombée presque au niveau du siècle passé. Il suffit de comparer les premières compositions de ce poète, a The hours ofldleness, » avec les grandes compositions qu'il avait ébauchées pendant son voyage en Espagne et en Orient, pour se convaincre de cette vérité, que Faction de la France et l'action de Napoléon l'avaient arraché à ses occupations scolastiques. Qu'on li^e les lettres qu'il a écrites d'Espagne, on y verra que la figure de Napoléon est. sa préoccupation constante. C'est le seul des écrivains anglais qui ait compris quelque chose à Napoléon, il est vrai qu'il Ta réduit aux proportions d'un corsaire. Il comprenait seulement la force que Napoléon exerçait sur ses semblables^ force toute morale ; il sentait aussi où elle résidait ; Napoléon a dominé,
240 GŒTIIE 1:T BYRON.
parce que SOU âoie était toujours Cil travail; son sentiment ne pouvait dormir. / suoi pensleri in lui dormir non ponno (1), cVst la devise qu'a choisie lord Byron. Cette âme en travail développait la force qui lui donnait le pouvoir sur ses semblables.
Lord Byron a admirablement décrit riudividualilc de Napoléon.
Yqus voyez maintenant comment il se fait que des pays et des littérateurs si éloignés les uns des autres se rapprochent peu à peu ; vous voyez aussi quelle immense influence peut exercer sur le globe un seul génie. Napoléon créa lord Byron; Taction de lord Byron, le bruit seul de sa gloire /réveillèrent Puszkin; et, en même temps que ce poète, les écoles que nous avons appelées provinciales de la Pologne entrent, les unes après les autres, dans le même chemin, se rapprochent de plus en plus de la réalité de la vie, et semblent ainsi avoir été créées par Byron : car évidemment il y a des signes de parenté entre -toutes ces créations, malgré l'indépendance et l'originalité des créateurs.
Cependant je ne prétends pas que la poésie et la littérature doivent toujours consister dans Faction; je ne soutiens pas, d'après l'expression du Poète Anonyme^ que la parole soit toujours une trahison^ une perte pour Tâme, et qu'il faille employer tout le feu créateur qu'on possède pour produire un eflfet. Ce n'est pas une règle générale : l'art existera toujours; Tart est un des liens qui rattachent l'humanité au monde invisible. Il y a
(1) T&sso, Gerusalemme libtrata^ caolo X. {Note de l'Editeur.)
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même des époques où l'es âmes les plus généreuses, où les hommes les plus forts se vouent de préférence à Tart : c'est lorsque les questions capitales de l'Humanité sont résolues; et ces questions sont presque toujours emportées de haute lutte quand le monde entre dans le chemin d'un progrès lent : alors l'art fleurit et embellit les existences. Mais il y a aussi des époques qui ont besoin de tous les efforts des hommes, des époques où les individus sont appelés à concentrer toute leur action sur quelques points principaux, sur quelques questions vitales qui intéressent toute l'Humanité. Il y a des époques artistiques où la force créatrice se produit surtout en tableaux, en paroles. 11 y a aussi des époques de lutte où cette force qui domine les hommes est appelée à ébranler les masses. Or^ les peuples slaves entrent évidemment dans cette époque.
Il n'est donné à aucun poète de créer un type complet de Tavenir ; mais peu à peu on devine ce type, on exprime de mieux en mieux les exigences de son peuple; on appelle ainsi de toutes ses forces l'avenir. C'est la marche et la tendance de la poésie bohème, polonaise 'et russe.
JDans une semblable époque, la critique, qui, d'ordi* naire et aux époques tranquilles, domine les arts, la critique, disons-nous, est presque toujours poussée en avant et débordée par la poésie. C est le cas de la poésie polonaise, de la poésie russe. Après chaque publication, la critique est obligée de marcher en avant, de s'occuper de questions plus hautes, de prendre un point de vue plus élevé. Le poète alors est dominé par la masse; et
la madâe, avec sa force vitale^ avec ses exigences, avec ses instincts, finit quelquefois par les déborder ; puis, après chaque fait politique, le poète, les artistes en général, sont encore obligés de s'élever plus haut, pour embrasser un plus vaste horizon, jusqu'à ce qu'enfin arrivent les hommes qui débordent les masses, que les masses stupéfaites regardent comme leurs dominateurs, et qui en effet dominent et les masses, et la critique, et la littérature, et la poésie.
Napoléon était un de ces hommes. Il occupe^ je l'ai plus d'une fois répété, une grande place dans l'histoire slave. On a accusé même plusieurs fbis les littérateurs polonais d'une idolâtrie pour lui. Byron a été conquis par Napoléon.
Les Allemands eux-mêmes reconnaissaient dans Napoléon quelque chose qui relevait au-dessus de THumanité. Il suffit de citer Gœthe, l'un des hommes les plus sages, l'un des plus grands génies de l'Europe. On connaît son admiration pour Napoléon. Voyant en lui le représentant d*une idée plus grande et plus chère à l'Humanité qu'aucune autre idée professée par les philosophes allemands, il ne prononçait son nom qu'avec respect (1).
(1) L'enthousiasme de Gœthe pour Napoléon éclate dans des strophes dont nous citons l^original « pour ne pas détruire, selon une expression de Beethoven^ la subiime archilecture du rhyihme :»
WorUber triib Jahrhunderte gesonnen Er Ubersieht's fm hellstem Geisleslichl, Uas Kleiiiliche Ist allés weggerunneii, Nur Heer und Etde haben hier Gewicht ; Ist Jenetn erst das Ufcr abgewoDueo, Dass sich daran die stoize Wogc bricht,
Lors (le la dernière lutte entre la France et l'Angleterre, et avant la bataille de Waterloo, Byron, dans ses lettres, trahit un secret désir de voir ses compatriotes vaincus par Napoléon ; c'est là un des arcanes qu'on pourrait appeler les arcanes des empires, et que peutêtre un jour on cherchera à approfondir. On voit l'homme le plus orgueilleux des Anglais conquis par l'admiration. Si Napoléon eût suivi l'étoile qui l'avait guidé en Ita*» lie et en Egypte, s'il eût donné à son génie tout l'essor dont il était capable, il est plus que probable qu'il aU" rait vaîncij de la même manière les chefs des flottes et des armées anglaises ; il les eût forcés à l'admirer» et ce sentiment involontaire d'admiration aurait troublé leur intelligence, aurait désarmé l'orgueil britannique.
So tritt durch weisen Schluss, durch Machtgefechte Das Teste Band in aile seine Rechte.
Und wenn dem Helden ailes zwar gelungen, Den das Gesdiick zum GunstUng auserwsehit Und ihm vor Allen Ailes antgedrungen, Was die Gesctiichte jemals aurgezshlt; Ja reichlicber als Dichter je gesungen 1 liim hat bi^ jetzt das Hœchste nocb gerehlt; Nun steht das Reich gesichert wie geriindet, Nun fiihlt er Troh im Sohne sich gegriindet.
Und dass auch diesem eigne Hoheit gnUge, Ist Roma selbst zur Waechterin bestellt.
Die Gœttin, hehr am ibres Kœnigs Wiege, Denkt abermal das Schicksal einer Welt.
Was sind bier die Tropbsen aller Siège ?
Wo sich der Yater in depi Sohn gefœilt.
Zusaramen werden sie das Gliick geniessen, Mil millier Hand den Janustempel schliessen.
(Edit, Colla, VI, 284. — Note de l'Editeur,)
NOTES
Un mot d'abord sur certains noms prononcés dans l'entrevue d'Adam Mickiewicz avecGœlhe.
Le comte Jean Potocki (né en 1761, mort en 1815] est un grand seigneur qui, après le partage de la Pologne, voyagea beaucoup, étudiant sur place les mœurs et les antiquités des peuples, c le premier qui ait tiré la science du cabinet, disait Mickiewicz. Ayant survécu à la chute de la République, il chercha à s'en consoler en recherchant les origines de l'histoire de sa patrie. Lo premier des historiens de l'Europe moderne (antérieurement à Nieburh ), il reconnut rimportance de la tradition orale : il a plusieurs fois répété que le passé ne peut être compris qu'en méditant sur le présent. » (Slaves, vol. IV, p. 123, 125.)
Marie Szymanowska, célèbre par son grand talent musical, était liée avec les plus grands artistes do TEurope; en 1834, Adam Mickiewicz épousa Tune de ses deux filles.
Holtey, né en 1797, à Breslau, qu'il habite aujourd'hui,a écrit des romans, des pièces de théâtre, des poésies et des mémoires où i| narre sa rencontre chez Gœthe avec Adam Mickiewicz, qui lui laissa une impression si forte, a que, quelques choses étonnantes qu*on m'en ait racontées depuis, elles ne m'ont plus étonné,» dit- il.
Odyniec, Antoine-Edouard, né en 1804, a traduit le Corsairg de Byron et conquis une place honorable dans la littérature po. lonaise.
David d*Angers (né en 1789, mort en 1856), l'auteur du frontispice du Panthéon de Paris et d'une admirable collection do médaillons d'illustrations contemporaines, fit, en 1 829, les médaillons de Gœthe et d'Adam Mickiewicz, puis de ce dernier le buste en marbre en 1834.
Le professeur Gans, de Berlin (né en 1798, mort en 1839), était un ami d'Henri Heine et, comme lui, d'origine juive. Il est renommé surtout pour sa belle étude sur le Droit de succession et sa publication des œuvres posthumes de Hegel.
Quetelet est né à Gand, le 22 février 1796.
c Le doyen des savants belges, qui est aussi un patriarche de rérudition européeime, M. A. Quetelet, secrétaire perpétuel de
GOETHE ET BYRON. 2i5
rAcudémie royale de Belgique, a, dans un ouvrage original, VAnihropométrie ou Mesure des di/lérentes facultés de l'homme, publié les résultats de ses longues recherches stalisliques pour démontrer que non-seulement l'homme en général croit* d'une manière régulière^ mais encore tous les individus d'un même âge se développent avec un ordre tel que Ton peut tracer d'avance la ligne sous laquelle ils viendront se ranger, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, depuis le nain jusqu'au géant. Tous les hommes semblent plrovenir d'un même type i et former un ensemble, pour aiusi dire, un seul et même individu. Déjà Newton et Pascal avaient montré les propriétés de la courbe géométrique qui sert de démarcation aux tailles des individus; mais c'était dans des questions d'astronomie et de physique. Celte loi de croissance ou loi binomiale, M. Quetelet ne l'applique pas exclusivement à rhomme» il la retrouve chez les animaux, chez les plantes ec môme dans la nature inanimée. » ( Âmédée Pichot, Reuue biitanr nique, février 1872, p. 408.)
Adam Mickicwlcz, comme on l'a vu dans le récit de l'entrevue de Weimar, s'est trouvé chez Gœthe avec la petite-fille de Schiller. A propos de l'amilié qui a uni les deux grands poètes allemands, . George Sand dit : « Parce que la nature du génie de Schiller répond plus directement aux aspirations de mon âme, oublierai-je la grandeur de Gœlhe et sa bonté calme et patriarcale? ... Gœthe niuia Schiller, ce génie si différent du sien, il l'aima tendrement, délicatement, paternellement, il supporta les inégalités de son humeur, il sut adoucir les orages de son âme, il comprit, apprécia et chérit les facultés exquises de son cœur. Gœthe! je vous aime pour cette amitié que vous avez sentie, et dont les devoirs, difticiles peut-être, ont été du moins une religion dans votre vie tuperbe. »
Les principes qui ont guidé Mickiewicz, au Coiiége de France, dans son appréciation successive des hommes qui ont participé au mouvement littéraire de leur temps, se trouvent déjà indiqués dans la première notice critique qu'il a consacrée aux deux grands poètes de l'Allemagne et de l'Angleterre. Lèft auteurs et leurs œuvres sont rattachés au milieu dans lequel ils se sont produits, et non point examinés d'une manière abstraite, en dehors du temps et de l'espace, comme on le fit trop longtemps.
L* Art poétique d'Horace (que Boileaii n'a fait que vulgariser) a, durant des siècles, régné en maître sur les littératures, comme le Droit romain sur les législations. De même qu'on a appelé celui-ci a la raison écrite, > on a vu dans celui-là la souveraineté du bon sens. Mais Mickiewicz protesta tout à la fois contre la permis-
tance du froid pagaDlsme dans la loi et contre cette rhétorique classique qui prétend enseigner à l'homme à bien parler et à bien écrire^ quelle que soit d'ailleurs aa manière d*agir. Il soutenait que, dans la société moderne, travaillée de l'esprit du christianisme et de la Révolution française^ l'œuvre devait être un témoignage de vie et Tacte une confirmation de l'écrit, de la même façon que l'Évangile est une morale en action et les bulletins de la Grande-Armée Tattestation de l'héroïsme accompli.
On n'aura pas été sans remarquer l'unité de pensée qui existe entre les trois morceaux écrits par Mickiewicz sur Gœthe et Byron à trois époques différentes. N'avoir rien à changer dans ses opinions, à vingt ans d'intervalle, et les avoir eues justes dès le premier moment est la preuve d'une rare sûreté de jugement. Et également, ce qu*en 1829 il vit et dit de Napoléon, il le pensait encore et le développait en 1844, quand il explique comment Napoléon était tombé pour s'être fait enfant de la terre et avoir voulu légaliser sa position, puis avait commencé par se redresser par la douleur à Sainte-Hélène, {Slaves, V, p. 204.)
Autant Mickiewicz avait,, à Weimar, apporté de réserve à répondre aux questions qui lui étaient adressées sur Gœthe, autant, à Venise, il parla de Byron spontanément et avec abondance. Au Collège de France^ il revint de môme plusieurs fois et avec insistance sur Byron, tandis qu'il ne fît que brièvement mention de Gœthe. C'est qu'il reconnaissait la supériorité du rôle de Byron et de son action; mais il n'était pas sans tenir compte de l'époque & laquelle Gœtl\e avait débuté et de la mission différente qui incombe k chacun, surtout en raison de la nation à laquelle il ap- ^ partient. On dirait quUl avait présente à l'esprit cette phrase de f Gœlhe : c Nous ne pouvons pas tous servir la patrie de la même manière; mais chacun fait de son mieux selon que Dieu lui en donne le pouvoir. Je me suis imposé d'assez rudes labeurs pendant un demi-siècle. J'ose dire que, dans les œuvres dont la nature m'avait prescrit la tâche, j'ai travaillé nuit et jour, sans me permeHre la moindre distraction; loin de là, mes efforts, mes recherches, mon activité, tout a été aussi consciencieux qu'il dépendait de moi. Si chacun peut en dire autant de soi, cela ira bien pour tous. » — f II y a , dit l'Écriture, temps de parler et temps de ^ se taire. » En littérature comme en politique, il y a des périodes ' successivement nécessaires de recueillement et d'action. Gœthe se créa, par l'étude di% passé, un alibi au présent ; c'est vrai : il est des moments où l'homme sent un irrésistible besoin de s'isoler et aspire à la Thébalde; et il y a des solitudes fécondes, comme il y a des agitations stériles. La placidité de Gœthe, qui eût été un crime chez le fils d'une nation telle que la Pologne, n'était point
péché chez lui. Il n'a du reste ni manqué à THamanité, ni fau»sé la direction de son pays. Aussi la jeunesse qui frappa Kotzebue, le traître littéraire, n'a-t-elle cessé de vénérer Gœthe jusqu'à la dernière heure. ILwûxaitHfB.17^.rarmée de Brjiasi^ickj^.PSâi^l ^.aps cach er qu'il CTTrît-tTonlraire à une guerre contre la Pràhce. Le duc '"de weimar le IfâTCrsvec les Bôttttnwntffnïanîfestés par NapdTSon à regard de Corneille , duquel il disait : o Si Corneille eût vécu sous mon règne, je l'aurais fait prince. »
a Le 28 août 1749, » nous dit Goethe dans ses Mémoires, i(]e vins au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi. » ^ a Le 22 mars 1832, » selon l'expression de Daniel Stern^ « il meurt plein de jours, d'honneurs et de biens, au milieu des jardins qu'il a plantés, au milieu des curiosités, des offrandes que lui apportèrent de tous les points du globe ses admirateurs & genoux. »
Le chancelier MûUer Tannonça en ces termes & Bettina d'Arnim: € Gœthe mourut de la mort la plus heureuse, plein de connaissance, de sérénité, sans douleur, sans pressentir sa fin jusqu'au dernier instant. La flamme de sa vie baissa, s'éteignit doucement sans combat; la lumière fi^; son dernier vœu; une demi-heure avant de mourir, il dit : « Qu'on ouvre les volets, afin qu'il entre plus de lumière.])
— Byron avait dix ans de plus que Mickiewicz et que Puszkin. Il était né à Londres le 22 janvier 1788. Il mourut à Missolonghi le 19 avril 1824. Les Heures de paresse parurent en 1807. Les deux premiers chants de Child-Harold furent publiés en février 181Î, le Giaour en mai 1813 , le Corsaire en janvier 1814, etc. Il ouvrit donc la voie à la pléiade de poètes polonais et russes.
A Tappui de l'impression que Napoléon fit sur Gœthe, nous cite< TOUS un de ses jugements sur ce grand homme :
tt La grandeur de Napoléon consistait parliculièrement à être le même h toute heure. Avant et pendant une bataille, après une défaite ou une victoire, il était dans son assiette ordinaire, il avait la même lucidité, la même résolution. Il était toujours dans son élément, toujours à la hauteur des circonstances, d'une situation quelconque. Napoléon a réellement visité les jjestiférés de Jaff a, \ pour enseigner par son exempTêqVon peut triompher de la peste, quand on est capable de triompher de la peur. Et il a raison. La puissance du moral en de pareilles conjonctures est incroyable.
La volonté sature^ pour ainsi dire» le corps; elle imprime une activité qui repousse toutes les inflaences raaligaes. La craiute, au contraire, est un état de faiblesse et d'émotion qui nous paralyse ; il devient aisé à chacun de nos ennemis de 8*emparer de nous. C'est ce que Napoléon connaissait fort bien, et il savait qu'il no risquait rien en donnant à son armée un imposant exemple.
<c Napoléon n'est point rapetissé par la réalité; loin de là, il s'élève à mesure qu'il se rapproche davantage du vrai : sa personnalité était d'un ordre supérieur. Mais, le point essentiel, c'est que les hommes étaient certains d'atteindre leur but avec lui. Voilà pourquoi ils devenaient seâ partisans, comme ils le sont de quiconque leur inspire une pareille confiance. » {Entrelierts de Gœthe etd^Eckermann, trad. par J. N. Charles. Paris, chez Hetzel.)
La mère de Goethe, femme remarquable, « faisait beaucoup jaser sur Napoléon les militaires français qui logeaient chez elle; à leurs récits, elle éprouvait tous les frissons de l'enthousiasme, et elle disait : « C'est bien lui qui est l'homme achevé, lui qui se reQète avec ivresse dans tous les cœurs. 11 n'y a rien de plus grand que quand l'homme se fait sentir dans Tbomme ; alors les hommes et les esprits deviennent la chaîne électrique par laquelle la félicité croit, se développe jusqu'à ce qu'elle aille se perdre en étincelles dans le royaume du ciel, o [Gœthe e(%ettina, correspondance inédite de Gœlhe et de madame Bettina d^Arnim, traduit de l'allemand par Séb. Albin, 2 vol. in-8, Paris, 1843.)
« Napoléon, dit Gœthe, vivait toujours dans Tidéal et il n'en avait pas cependant conscience; il niait Tidéal et lui refusait toute réalité, tandis qu'il en poursuivait avec ardeur la réalisation. Mais sa raison si lucide et si incorruptible ne pouvait supporter perpétuellement cette contradiction intérieure et ses paroles sont de la plus haute importance, lorsque dans les occasions où il y est, pour ainsi dire, forcé, il s'exprime sur ce sujet de la manière la plus originale et la plus intéressante. Il considère Tidée comme un être de raison, Lorsqu*il s^entrctient avec ses amis, il parle avec conviction et confiance des suites inévitables de sa vie et de ses actiouâ. 11 avoue volontiers que la vie engendre la vie, qu'une idée féconde exerce son influence sur toutes les époques. Il se plaît à reconnaître qu'il a donné une impulsion nouvelle, une nouvelle direction à la marche du monde. » (Gœthêy Maximes et réflexions, traduites pour la première fois par S. Skiover, Paris et Leipzig, Brockhaus, 1842, p. 89 'et suiv,]
Dans ses Annales {MonaVs und Jahr^fiefte), Gœthe a conaigné
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ges impressions de son eDtreyue arec Napoléon dans des notes destinées auiqaement à fixer ses souvenirs et qoi ne devaient pas voir le jour. C'est le 2 octobre 1808 que Napoléon à Erfurth manda Gœthe auprès de lui, et, après l'avoir regardé avec attention^ son premier mot fat : « Vous êtes un homme. » Il lui parla d'abord de Wet'ther et puis du drame, c 11 fit ^ nous dit Gœthe , des observa* tions d'une haute portée, comme un homme qui avait étudié la scène tragique avec Tattention d'un juge criminel, et qui avait vivement senti que le défaut du théâtre français est de s'éloigner de la nature et de la vérité, b Napoléon lui envoya l'ordre de la Lé* gion d'honneur. M. de MQller ajoute dans ses Mémoires que Napoléon dit à Gœthe : < J'ai lu sept fois votre Werther et toujours avec un nouveau charme. > (Entrevue de Napoléon /•' et de Goethe^ suivie de notes et commentaires, par S. Sklover, Lille, 1853.)
— Gœthe, qui comprit si bien Napoléon, apprécia remarquable* ment Byron :
c Chez Byron, tout ce qui partait de l'homme et spécialement du cœur était parfait : il en était de ses œuvres comme des beaux enfants que les femmes mettent au monde sans savoir pourquoi ni comment. Doué d*un talent prodigieux qu'il tient do la nature, il possède, à vrai dire, une sève poétique dont personne, à mon sens, n'a été aussi largement doté que lui.
« Il n'y a que Byron qui représente la période poétique contemporaine; sans conteste, il doit être regardé comme le talent le plus marquant du siècle. Et puis, Byron ne relève ni de Tantiquité ni du romantisme, c'est l'actualité même. » {Entretiens de Gœthe et d'Eckermann,)
— Le secret désir du triomphe de Napoléon parait dans toutes les lettres de Byron. Le 30 juin 1807, il écrit sur le faux bruit d'une défaite des Français à Friedland : c Des nouvelles fâcheuses viennent d'arriver. J<e8jRusses sont vainqueurs. C'est une triste race . ^ Le 5 septe mCre 187Trf Que diteS'Vous de Bonaparte? Rappelez- vous que je le soutiens et parie pour lui snr le champ de bataille, mettant en dehors la catalepsie et les éléments. Je lui souhaite bonne chance, presque en tous pays, excepté en celui-ci.» En 1813, sur son Mémorandum: «Quelles étonnantes nouvelles de Bonaparte! Depuis que j'ai défendu le butte que j*a* vais de lui h Harrow contre les bas complaisants du pouvoir (c*é* tait en 1803, lorsque la guerre éclata), j'en ai fait mon héros, sur le Continent, s'entend, car je ne le veux pas ici. Je ne m'étonnerais pas qu'il finit par les étriller. Etre battu par les hommes, c'est encore quelque chose, mais par trois vieilles dynasties, parles louveralo» de race légitime! miséricorde I miséricorde !•
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8 janyier 1314. « Je Yoadraia bien que Bomparta put nllier ses forces et metfre en déroute ies légitimes^ pour lesquels je ne rae sens pas grande prédilection, b — Février 1814. « Si vous avez quelque nonyelle de bataille on de retraite de la part dea allié^^ comme on les nomme, je vous en prie^ donnez4ea-moi* / Bonaparte a tons m^ Tœax pour engraisser les champs de France / d*une armée envahissante. Je bais les euvahisseiirs de tout paysi et n'endure pas avec patience les cris de lâche triomphe poussés contre celui dont le nom seul vous rendait plus pâles et plus . blancs que Ifi neige à laquelle vous deves ¥os succès. > '
25 février 1181 4. • Bonaparte a vigoureusement frotté Blûcber et a fait Schwartzenberg repic et capot. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. Ma foi» s'il reprend le dessus, vœ victis! > — 8 avril 1814. a A mon retour^ je trouve ma pauvre petite idole. Napoléon, à bas de son piédestal. Les voleurs sont dans P C'est sa faute. Nouveau Milon, il a vouiu^enSre le chèndj mais Farbre s'est refermé, et ses bras y sont restés pris. A votre tpur jxuuatensnt, bêtes £éroces, lions» ours^ et toi aussi» c[%o?itant chacal, aiettez-le en pièces^ vous le pouvez ! Cet hiver de Moscou lut a lié les bras] toujours depuis il a combattu des pieds et ^8* dents. GeMes-ci peuvent encore laisser des traces profondes. »
1814. « On dit que Napoléon a abdiqué. Il y a de quoi arracher des larmes d*airain fondu. »
27 mars 1815. A la nouvelle du retour de l'Ile d'Elbe : c II est impossible de n*être pas ébloui et- accablé par un tel caractère et une carrière semblable. •• Personne n'eût pu prévoir une si oom* plète et si brillante résurrection, »
Taine rit de ce que Byron appelait Napoléon « son héros de roman. » Dans son Mémorandum, Byron écrivit, à propos du rappro* chement qu*on avait fait entre lui et Napoléon : « Moi! un insecte comparé à cette créature I »
«Byron aimait singulièrement à parler de Napoléon, et il m*a dit que son admiration avait encore beaucoup augmenté depuis qu'il avait vu en Italie les prodigieux ouvrages qu'avait conçus et exécutés ce grand homme. «Traverser l'Italie sans pensera Napoc léon, disait-il, c'est passer à Naples sans voir le Vésuve. > 11 ajoutait encore : cSi je cherche querelle à Napoléon, si je le trouve en « faute, c'est que je suis avec lui comme avec une femme que «j*aime et admire; je voudrais le voir aussi parfait et irrépro- « cbable que je le rêve, et puis, après avoir querellé, grondé, je a retombe à genoux, et j'adore. Napoléon était un homme extraor- « dinaire : renversé du piédestal où il était monté en prenant des < trônes pour marchepieds, sa mémoire restera colossale comme la « statue de Memnon qui, abattue aussi de son piédestal, n*a rien
< perdu de sa sublimité. Un jourMetléfnich, danstui cerclô devienne d où une parole de sa bouche était un oracle^ un sigtié dd sa main a un ordre souverain, s^avisa de vouloir rabaisser Napoléon^ et^ se « tournant vers John William Ward, présent à cette assemblée : tt N'est-il pas vrai^ lui dit-il, que Napoléon a porté trop haut son c ambition?— Il est vrai^ lui répondit gravement et sans crainte c de lui déplaire notre courageux Ward, que Napoléon a fait terne « toute gloire passée^ et impossible toute gloire à venir U {Conversations de lord Byron aviec la cêtntesse de Blessington. Bruxelles, 1833.)
Dans sa conversation avec Adam Mickiewicz^ Gœthe lui parla avec amour de ritalie. Cette prédilection dn pontife artistique pour cette terre de beauté avait déjà éclaté daiis sot) Wilhem Meister, où il a introduit le délicieux épisode de Mignon, avec la chanson si simple^ si douce, toute parfumée des senteurs méditerranéennes: Kennst du das Land wô die Citronen blûhu ? (Connais- tu le pays où les citronbiers fleurissent?) Jamais peut-être personne n'a éprouvé ni manifesté, à la vue de Rome, un pareil frisson de bonheur à ce* lui que Gœthe ressentit, ni une piété plus naïve, plus violente et plus sincère pour Tantiquité que celle dont il fut saisi sur ce sol où, après tant de siècles et malgré une souveraineté différente, l'empreinte des pas des dieux est-demeurée • c Jupiter hospitalier! » s'écrie-t-ilavec enthousiasme. (Voy. Ampère, LaGrèce^Dante et Rome, 1848.)
Henri Heine a toutefois noté que le nom de grand païen, que l*on a donné en Allemagne à Gœthe, n'est pas absolument exact. Car son paganisme a été modifié par le christianisme : s'il tient de Tun sa conception elaire et pénétrante de tous les faits extérieurs, de toutes les couleurs, de toutes les formes; l'autre l'a, malgré ses répugnances, initié aux secrets du monde des esprits, c Gœthe, lui aussi, dit-il, avait bu le sang du Christ, et c'est ce qui lui fit entendre les voix les plus secrètes de la naturel semblable à Sicgfried, héros des Nibelungen, qui comprit la langue des oiseaux, aussitôt qu^une goutte de saug du dragon mourant eut mouillé ses lèvres. Gest une chose remarquable que cette nature païenne, toute saturée de notre sentimentalité chrétienne, que ce marbre antique, animé de pulsations modernes, que ces souffrances du jeune Werther qu'il éprouva aussi vivement que les joies d'un dieu de Ja vieille Grèce, a {De l'Allemagne») — li était naturel, ajouterons-nous, qu'avec uu semblable caractère, Gœthe eût un faible pour le Tasse, en qui le christlaniàme et le paganisme s'uuiàsent souolesûeuis do
poésie : auaai composa-i-il Torquato ayec le même amour qu*il avait composé Iphigénieen Tauride, où la langue allemande reflète comme un parfait miroir la nature, la vie et l'accent de la Grèce.
— Sur la fin de sa vie, Gœthe fut assailli du reproche de n'avoir pas été un Tyrtée en 1813. Une opposition retentissante s'était élevée contre sa toute-puissance. « Ce n'était plus, dit Qainet, le Napoléon de l'art qui fondait de lui-même son droit impérial sur chaque parcelle de la nature où son cheval avait secoué sa crinière. • Gœthe laissait tranquillement controverser sa. royauté littéraire ; il a dit lui-même les raisons de son impassibilité :
« On m'a reproché de n'avoir pas^ durant cette grande époque, pris moi-même les armes, ou du moins de n'être point intervenu comme poète. Gomment aurais-je pu courir aux armes, moi qui n'avais point de haine? Composer des chants de guerre, tout en restant assis à son bureau! C'était bien là mon caractère! J'aurais pu y consentir en venant de quitter le bivouac, lorsque, pendant la nuit, on entend hennir les chevaux des avant-postes ennemis. En 1813, ce n'était plus dans mon genre. Je n'ai jamais rien affecté en poésie. Je n'ai jamais exprimé ou revêtu de formes poétiques une idée qui ne fût empruntée de ma vie et dont je ne sentisse la vive obsession. J'ai composé des chants d'amour, alors seulement que j'étais amoureux. Et puis, entre nous, je ne haïssais pas les Français, quoique j'aie rendu gr&ces à Dieu quand nous en fûmes affranchis. »
Byron non plus n'afifecla jamais rien en poésie. 11 répondait, le 1 novembre 1811, à un ami qui le pressait d'ajouter un chant à Child'Harold : « Pour cela, il faudrait que je retournasse en Grèce on en Asie. 11 me faut un soleil ardent et un ciel bleu, et je ne saurais décrire des lieux si chers à ma mémoire et à mon cœur auprès d'un feu de charbon de terre. J'avais formé le projet d'ajouter un chant, quand j'étais dans la Troade; et si je revoyais ces payi*, cela irait tout seul; mais, dans les circonstances actuelles et avec les sensations que j'éprouve, je n'ai ni harpe, ni cœur, ni voix pour continuer. Je suis sincère, et si je devais écrire uniquement ad cajpiandum vulgus, je pourrais tout aussi bien me mettre à rédiger un Magazine ou fabriquer des chansonnettes pour le Vauxhall. ■ {Correspondance de lord Byron avec un ami, par N. G. Dallas. Paris, 1825.)
Madame de Staël a connu Gœthe, elle lui a consacré beaucoup de pages dans son volume De F Allemagne [i^\^). il est po^ible qu'à l'époque où il a été écrit, il ait servi à faire naître en France le désir d'étudier la littérature allemande, mais tout y a vieilh. Ce
qai semble l'avoir le plus charmée, c'est que Gœthe ait été c d'im esprit prodigieux en conyersatioD. » La bavarde baromie^ en admettant qu'il ait pu y avoir a quelques exemples d'hommes de génie taciturnes^ » se hâte d'ajouter que «c l'esprit doit savoir causer^ et que les hommes, qui ne veulent pas être jugés par ce qu'ils disent, pourraient biep ne pas mériter plus d'intérêt pour ce qu*ils pensent. > La fréquentation de Goethe lui-même n'a pu loi faire comprendre Faust que si imparfaitement, qu'elle déclare • qu'une telle composition doit être jugée conime un rêve. » Et sa conclusion est « qu'il est à désirer que de telles productions ne se renouvellent pas. »
Madame de Slaël était préoccupée de chercher en Allemagne à des arguments contre Napoléon , comme M. de Montalembert I voyait dans la cause polonaise un moyen de vanter le clérica-/ lisme et de déprécier Tltalie . C'est la plus mauvaise condition/ pour comprendre un peuple. Aussi de rares aperçus de quelque valeur surnagent-ils seuls par-ci par-là, entre les lieux communs démodés qu'elle consacre à l'Allemagne et à ses grands écrivains. Elle dit en parlant de Faust .- a 11 y a une puissance, une pensée de mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée qui fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un moment, le gonvemement de la terre soit entre les mains du démon. Vous tremblez, parce qu'il est impitoyable; vous riez, parce qu'il humilie tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer, inspire une pitié douloureuse. >
— Alexandre Dumas a écrit : « Je préfère à Faust Polichinelle. » / Et de même M. de Lam artine a gravement avancé 'que Dante a ^'^ f-] 'i
écirit soixante bons versl ■ 4—^
» M . Saint-Marc Girardln a découvert une littérature du suicide dont il fait remonter la source à Shakespeare. Il n*est tendre ni pour Werther ni pour Gœtbe : « Comme Gœthe a senti, dit-il, que le scepticisme nuit à sa po^-sic, il a cherché à en corriger les «ffels, et pour cela il a appelé à son secours toutes les ressources de l'art et de la science. Il a adoré la nature, il a été panthéiste et a mis Dieu partout pour se dédommager de ne l'avoir plus dans son cœur. Le moi manque dans Gœthe, non pas le moi qui sait qu'il est un grand poète et qui veut l'être, mais le moi qui a une pensée et un principe qu'il veut faire prévaloir, ce moi enfin qui croit à quelque chose. » ( Cours de littérature dramatique^ ou de Vusoge des passions dans le drame, 1. 1^^', Paris, 1853. )
•— < Gœthe vient de mourir, » écrivait alors Edgar Quinet. c En
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quel état laisse -t-il Tempire de la poésie et de rimagiualion ? Autour de lui, dans son pays, 11 ferme cette époque d'harmonie et de repos qi i se rencontre au commencement de presque toutes les littératures. Tant que l'Allemagne resta en observation dans l'Europe, tant que rien de ce qui se passait autour d'elle ne la fit sortir de sa séréuité, l'art, même abstrait, satisfaisait tous les esprits. Comme le pays, dans les questions qui se débattaient sous ses yeux, ne prenait point encore parti , qu'au contraire, il se laissait pousser aveuglément par le flot de l'histoire, il ne demandait pas à la poésie de s'engager' plus que lui. L'art était une religion de laquelle on n'exigeait rien, si ce n'est de dominer assez le bruit des affaires contemporaines pour n'avoir rien à démêler ^ avec elles. Gœlhe a personnifié, dans les deux personnages de Faust et de Marguerite, les deux génies qui sont éternellement aux prises l'un avec l'autre , dans le sein de son peuple : l'extrême réflexion et Textrôme naïveté. Le caractère étrange de cette œuvre annonce bien que quelque chose d'iuou'l vient de se passer dans le monde, et que les sociétés ont tenté de se réformer tout à coup d'après un type inconnu jusque-là. Mais; si ce fut un progrès ou une chute, un bien ou un mal, la poète ne s'en inquiète pas; il propose son énigme dans le désert, et il donne à chacune de ses œuvres le repos et l'immobilité d'autant de sphinx qui entourent sa pensée sans l'expliquer ni l'éclairer. Voilà Gœthe. Tout un siècle avec lui marchait debout, corps et âme, au milieu d'un autre siècle, et faisait ombrage au présent. » (Allemagne et Italie, 1832. Vl® vol. de ses œuvres complètes. )
-r- Daniel Slern appelle Gœthe a un païen panthéiste qui cache, sous la robe €t le nom du réprouvé docteur Faust, les témérités de Spinosa et le systèm'e hardi de Geoffroy Saint-Hilaire. > Cet écrivain a consacré tout un volume à la comparaison du grand poète, de l'Italie avec le grand poète de l'Allemagne. {Dante et Gœthe, dialogues, Paris, 1866.) « Dans Fau*^, nous dit Daniel Stem, la postérité la plus reculée sentira les conflits, les angoisses, les défaillances, mais surtout Tespoir intrépide de la génération qui vit le jour à la limite du dix- huitième et du dix-neuvième siècle, dans ce moyen âge nouveau entre une société qui finit et une société qui commence, entre la dissolution et la renaissance d'un monde. »
— Ce fut Henri Heine qui saisit peut-être le mieux Gœthe, car il avait de commun avec lui son penchant pour le paganisme :
Henri Heine a observé que, du vivant de Gœthe, « les grands du Parnasse, semblables aux grands d'Espagne qui ont le droit de rester la tête couverte devant leur roi, se distinguaient seulement des
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autres poètes en ce qu'ils gardaient leur couronne de laurier sur leur chef en présence de Gœthe. • A propos de l'opposition qui exista < contre ce grand chêne de Gœthe^ > il dit : « Les vieux croyants, les orthodoxes s'irritèrent que, dans le tronc de ce grand ~ Urbre^ il ne se trouvait pas une nicbe avec une petite image de saint, que même les dryades nues de rantiquité y célébraient leurs jeux; et, semblables à saint Boniface, ils eussent volontiers abattu^ avec une cognée bénite, le vieux chêne enchanté. Les nouveaux croyants, les apôtres du libéralisme, s'irritaient, au contraire, de ce qu'il n'était pas un ^rbre de liberté, et qu'on ne pouvait en faire usage pour construire une barricade. L'arbre était trop haut, en effet, on ne pouvait ficher un bonnet rouge à sa cime, ni danser la carmagnole à son ombre. Quant au public, il l'honorait pour sa beauté, parce qu'il remplissait le monde de ses parfums, parce que ses branches s'élevaient si magnifiquement vers le ciel et si haut, que les étoiles ne semblaient plus que les fruits dorés de cet arbre merveilleux. Si Schiller s'enthousiasme pour les progrès so* ciaux de l'Humanité , Gœlhe se plonge dans les sensations individuelles; Gœthe le panthéiste devait s'occuper uniquement, comme son af&ire principale, de l'histoire de la nature, et ce ne fut pas seulement en des poésies, mais aussi en des ouvrages scientifiques qu'il donna les résultats de ses recherches. Son indifférence était aussi un résultat de sa contemplation panthéistiqu^ de l'univers. Si Dieu est dans tout, il est absolument indifférent de s'occuper d'une chose ou d^une autre, de nuages ou de pierres antiques, de chansons populaires ou de carcasses de singes, d'hommes ou de corné* diens. Sans doute, Gœthe chanta aussi quelques grandes histoires d'émancipation, mais il les chanta en artiste. Comme il avait rejeté avec chagrin l'enthousiasme chrétien, qui lui semblait dégoûtant, et qu'il ne comprenait pas l'enthousiasme philosophique de notre temps, parce qu'il craignait, en s'y livrant, d'être tiré de sa tranquillité d'àme, il traita en général l'enthousiasme d'une façon tout historique, comme quelque chose de donné, comme une étoffe qu'il fallait travailler. L'esprit devint matière sous ses mains, et il lui donna la plus belle, la plus agréable forme. C'est ainsi qu'il devint le plus grand artiste dans notre httérature et que tout ce qu'il écrivit fut un chef-d'œuvre merveilleusement fini. Les chefsd'oçuvre de Gœlhe ornent notre chère patrie, comme de belles sta-^ tues décorent un jardin, mais ce sont des statues. On peut en de-\ venir amoureux, mais elles sont stériles. Les poésies de Gœthe ne \ produisent pas l'action comme celles de Schiller, l'action est fille i de la parole et les belles paroles de Gœthe ne créent pas d'enfants, i C'est lacondamnation de tout ce qui est né seulement de l'art. \ Les* tfiafbrislHïïques me ïiren t "eongeraux poésies de Gœilre-, qui j sont aussi achevées^ aussi splendides, aussi calmes, et qui sem-
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bient aussi seutir avec douleur que leur immobilité et leur froideur lea séparent de Dotre vie chaude et animée; qu'elles ne peuvent se réjouir et souffrir avec nous; qu'elles ne sont pas des êtres humains, mais de malheureux mélanges de divinité et de pierre. Le plus grand mérite de Goethe, c'est la perfection de tout ce qu'il représente. Il traite chaque personnage de ses drames et de ses romans, chaque fois que ce personnage se présente, comme s'il était le principal. Il en est ainsi dans Homère, ainsi dans Shakespeare. Dans tous les ouvrages des grands poètes, il n'y a, à proprement parler, pas de personnages secondaires; chaque figure est personnage principal à sa place. Faust est aussi vaste que la Bible; et| comme' elle, il embrasse le ciel et la terre avec l'homme et son exégèse. Que Goethe ait tiré ce sujet des traditions populaires, cela démontre la profondeur de sa pensée et de son génie, qui sait toujours choisir le sujet le plus près, le plus juste et le plus droit. Faust vivait au temps où Ton commençait à prêcher contre l'autorité de l'Eglise et à examiner avec indépendance, si bien qu'avec ce Faust cesse la période cléricale du moyen âge, et commenco l'époque moderne , critique et scientifique. Faust inventa l'imprimerie, un art qui nous a ravi la traoquillité d'&me catholique et qui nous a jetés dans le doute et la révolution; un autre dirait: qui nous a livrés à la puissance du diable. Mais non, la connaissance des choses par la raison, le savoir, nous donne après tout des jouissances dont la foi nous a sevrés bien longtemps. Nous reconnais^ sons que les hommes n'ont pas été appelés seulement à une égalité céleste, mais aussi à l'égalité terrestre; la fraternité politique qui nous est prêchée par la philosophie est plus bienfaisante que la fraternité purement spirituelle où nous appelle l'Evangile ; et le savoir deviendra parole, et la parole se fera action, et nous pourrons encore être heureux en ce monde sous notre enveloppe mortelle. Si, ensuite, nous venons en possession, après notre mort, de cette béatitude céleste que nous promet la religion,, rien ne nous sera plus agréable. C'est ce que le peuple allemand avait soupçonné depuis longtemps, car le peuple allemand est lui-même ce savant docteur Fauât ; il est ce spiritualiste qui reconnaît par l'esprit rinsuifisance de l'esprit, qui prétend à des jouissances matérielles et qui revendique les droits de la chair. On trouvait dans Goethe la réunion de la personnalité avec le génie , comme on la veut trouver dans les hommes extraordinaires. Son extérieur était aussi imposant que la parole qui vivait dans ses écrits; son apparence était harmonieuse, nette, agréable, noblement conçue, et on pouvait étudier sur lui l'art grec comme sur un antique. Ce corps plein de dignité n^était jamais courbé par une rampante humilité chrétienne; les traits de ce visage n'étaient pas contractés par une mystique mortification; ces yeux n*étaient pas voilés par la iimi-
dite du pécheur; ils ne roulaient pas de dévots regards vers le ciel et ne craignaient pas de se fixer vers la terre ; non, ils étaient calmes comme les regards d'un dieu. En général, c'est le signe distinctif des dieux , que leur regard est ferme et que leurs yeux ne vacillent pas. Les yeux de Napoléon avaient cette vertu : aussi suis-je convaincu que c'était un dieu. Les yeux de Goethe devaient être aussi divins dans Tâge le plus avancé que dans sa jeunesse. Le temps put bien couvrir sa tête de neige, mais non la courber. Il la portait toujours fiôre et haute ; et, quand il parlait, il devenait toujours plus grand; et quand il étendait sa floain, il semblait que son doigt pût montrer aux étoiles du ciel le chemin qu'elles devaient suivre. On veut avoir remarqué un trait glacé d*égolsme à sa bouche; mais le irait est propre encore aux dieux éternels, surtout au père des dieux^au grand Jupiter, à qui j'ai déjà comparé Goethe. Vraiment^ lorsque je le visitai à Weimar, tandis que je me trouvais en face dé lui, je regardais furtivement de côté pour voir si l'aigle, avec la foudre au bec, n*était pas près de lui. J'étais sur le point de lui parler grec. Les dieux s'en vont! Gœlhe est mort en 1832, cette année significative où notre terre a perdu ses plus grandes illustrations. Bas-^ia^aenl roi ne mourut dans cettg^anpi^e,Les dieux s'en vqnt^
les rôîs res^Bnl. » {DeYAlIemàgne^lSyWihry- ' ""
<'~iTénirrHeîne a résumé' sa pensée sur Goethe, en disant de lui «quMl était le Spinosa de la poésie.» «La doctrine de Spinosa, dit-U, est sortie de la chrysalide mathématique et voltige autour de nous sous la forme d'une chanson de Goethe. De là la fureur des orthodoxes et des piétistes : ils essaient de saisir avec leurs pieuses pattes d'ours ces papillons qui leur échappent sans cesse; car rien n'est si légèrement ailé, si éthéré qu'une chanson de Gœthe. » (Ibid.)
n est un autre rapprochement que Ton pourrait faire avec Gœthe : celui du grand philosophe Schelling, son contemporain , chez qui aussi domina le naturalisme, mais chez qui également brillèrent les clartés d'en haut. Schelling scandalisa ses rivaux et jusqu'à ses disciples, en affirmant la nécessité de posséder, pour philosopher, un organe philosophique (intelleciuâlle an^cAauunp), autrement dit, Tintuition instantanée à l'aide de laquelle on pénètre tout d'un coup jusqu'au fond de l'existence des choses {Slaves, lY, p. 346). Goethe croyait de même au don de prophétie, à un organe artistique, comme on le peut voir dans ses Mémoires et dans sa correspondance avec Bettina d'Ârnim. .
Entre autres preuves du génie intuitif de Byron, Adam Mickiewicz cite la comparaison de la sauterelle, appliquée à Potem*
kin : <Un grand poète de l'Occident , lord Byron, qui devinait si bien une nature qu'il n'avait jamais vue, a comparé un général russe* qui s'est souvent conduit en Mongol, à une sauterelle: c II est mort, s'écrie-t-ii, et, semblable à la sauterelle^ il s'est lui- « u Ame enterré dans le sol qu'il a si longtemps lavagé. 9 {Child^ ilaroM, ch. VU, st. XXXVI ) Or Byron ignorait que Ecrasons la sauterelle fût l'antique cri de guerre des Polonais contre les Tartares; — puis eucore ses strophes divinatrices sur le Gladiateur mourant^ qu'il comprit mieux que les antiquaires^ et en qui il reconnut un Slave, bien qu'il ne sût pas les annales des Slaves, ni n'eût étudié leurs physionomies; — et aussi sa parole sur Waterloo, au sujet duquel il dit que ce champ a été préparé de toute' éternité pour un grand événement» qui est la parole même Oes mystiques sur le Golgolha. i^Sluves, I, p. 63; lYi p. 135; V, p. 83,)
— M. Ampère, qui a eu à un si haut degré le goût de l'étude par les voyages, considère Child-Harold comme le chef-d'œuvre de Byron. JU'appellc cce pèlerin du désespoir, ce pèlerin sans but, semblable au Juif éternellement voyageur et qui va toujours sombre à travers le monde, adorant la nature, détestant l'homme et aimant Dieu.» {Là Grèce, Rome et Dante, Etudes littéraires (Taprèi *aa^Mr«, Paris, 1848.)
Adam Mickiewicz admirait les magnifique? strophes de Child- Harold ; néanmoins ce n'est point l'œuvre de Byron qu'il préférait; car l'évocation successive des faits de l'histoire, en chaque lieu qui en fut le témoin, sent toujours un peu la rhétorique, disait-il*
Il faisait aussi cette remarque que les Français, qui affectent de prononcer le nctn de lord Byron h l'anglaise (Baéroune), ont tort, car c'est un nom français, Byron étant d*une ancienne famille d'origine française, ce que couQrment ces lignes de la Notice placée en léte des Conversations de lord Byron, recueillies par Thomas Medwin (Paris, 1825) : c La prononciation française de son nom (Biron), que le poète avait adoptée, porte à croire qu*il était âer , comme son père, d'avoir une origine commune avec une famille célèbre dans les glorieuses annales de la France. »
— Tous les amis de Byron citent des exemples de son insatiable curiosité.
Parry constate « qu'il faisait i»ans cesse des interrogations et des recherches. » Gall raconte qu'un jour, en ramassant un poi* gnard, il dit : «J'aimerais bien savoir ce qu'éprouve une personne après avoir commis un assassinat; » et que, dans une autre circonstance, il exprima le désir de connaître des remords encore plus profonds que l'assassinat lui-même n'en pourrait pro-
dulre. Galt a d'aillears le bon sens d'ajonter qu'il existe une immense différence entre la curiosité qui porte à désirer connaître l'exactitude d'un sentiment ou d'une idée et les coupables pas* sions qui amènent à l'accomplissement des crimes.
Byron lui-même^ dans une note de Child-Harold, recommande « de ne pas oublier que Tesprit que ces stances respirent est un esprit de tristesse et de malaise^ et non pas un scepticisme obstiné et moqneur.»
— Lorsqu'Adam Mickiewicz énonce l'idée que, si le temps ne lui eût pas manqué, Byron eût réalisé la prédiction deWalter Scott, il fait allusion à l'incident que voici. A Londre», Walter Scott exprima à Byron la persuasion qu'il deviendrait de jour en jour plus religieux. — « Quoi! lui répliqua vivement lord ©yton, croyez-vous donc que je puisse devenir bigot? » — « Non, dit Walter Scott, je crois seulement que l'influence de quelque grand esprit pourrait bien modifier vos idées religieuses. »
La comtesse Guiccioli, qui s'est laissée aller à.publier sur son illustre amant deux gros volumes : Lord Byron jugé par les témoins de sa vie, Paris, 1868, pleins d'excellentes intentions, mais entachés de pédantisme, mentionne que, dans un Mémorandum d'adolescence, Byron flétrissait déjà les philosophes matérialistes et exprimait son aversion pour Hobbes. Elle rapporte également qu'il avait horreur du nom seul d'athée... «Je considère, disait-il, l'athéisme comme une folie. » En recevant une prière pour lui, trouvée dans les papiers d'une personne morte, il écrivait : a Je ne voudrais pas échanger cette prière, faite pour mon salut par celle qui n'est plus snr la terre, avec la gloire réunie d'Homère, de César, de Napoléon, dussent-elles être accumulées sur une tète vivante. » Il avait fait de la Bible sa lecture favorite.
Schlegel critiquait d'aulant plus âprement Byron, que celui-ci avait relevé Tabsurdité des assertions du critique allemand, quireprochait à Dante de manquer de pathétique et de n'être pas populaire en Italie. « Or, les Italiens, réplique Byron, parlent de Dante, pensent à Dante et rêvent de Dante; quant au pathétique, on sait l'amour de Francesca de Rimini, etc. »
— Chateaubriand prend plaisir à raconter que, lorsqu'il /a/a parut, il reçut de Cambridge une lettre de Byron, âgé alors de quinze ans^ Il cherche complaisamment des points de comparaison entre lui et Byron, tous denx pairs dans leur pays, tous deux voyageurs en Orient, etc. ; et il cite la remarque de Béranger, renouvelée par
260 GOETHE ET BYHON.
Villemaio , que le chantre de Child^Harold est de la famille de René. Il Bouffire visiblement de ce que Byron ne Ta point menlionné une seule fois. Cela a tenu «ans doute à la fausse route que Chateaubriand suivit comme homme politique. «J'ai précédé lord Byron dans la vie, il m'a précédé dans la mort, » écrit Château • briand. Il l'a également et de bien loin précédé en politique. Chateaubriand, homme d'Etat égaré par son félic&isme pour les Bourbons et par sa vanité^ a été un serf spirituel de la réaclion européenne, fier de siéger ^Vérone dans un congrès àcôtédeCastlereagh, de Mettemich et de Nesselrode, heureux de parader en une voiture de gala dans ce Londres où il avait erré en proscrit. Comme ministre, il contribua à Tinique guerre d'Espagne. Ce n'est que sur la fin de su vie qu'il entrevit le néant du statu quo européen qu'il avait défendu. 11 soupira alors pour la liberté, il appela de ses vœux un meilleur avenir pour le monde, et ces aspirations élevées embellissent son déclin. Byron n'est pas un enfant de René; c'est un frère qui, dès ses premiers pas, dépasse René de cent coudées.
A Venise, Chateaubriand, comme Adam Mickiewicz, songea à Byron. Il intitule un de ses paragraphes : Lord Byron au Lido : « J*er. rais, dit-il, où tant de fois avait erré lord Byron. Quels étaient ses pensées et ses chants, ses abattements et ses espérances?» Byron, nous Tavons vu, répondit à Mickiewicz. Chateaubriand reste sur cette interrogation. (Voir l'Essai sur la poésie anglaise et les Mémoires d'outre^tombe.)
— Sous la Restauration et dans les premières années du règne de Louis-Philippe, chaque artiste savait en quelques coups de crayon rendre Tattitude de Napoléon I«r : aujourd'hui, c'est presque un se. cret perdu. Il en est de même pour Byron, dont les portraits récents tournent à la caricature.
M. H. Taine, dans son troisième volume de V Histoire de la lit' térature anglaise^ a consacré à Byron une centaine de pages laborieusement écrites, où éclate à chaque ligne son incompréhension absolue du poète anglais. Il l'appelle « le poète de la personne, » Il avance que, « quand il quitta la poésie, la poésie le quittait. » Il trouve < quUl eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandits au moyen âge, » et que a sa poésie et sa vie sont celles d'un Scalde transporté dans le monde moderne. » Il prétend que c'est « une imagination empoisonnée,» que • son rire est un spasme. » Comment Byron eût-il pu être deviné par un écrivain qui considère la vertu et le vice comme des produits du tempérament, du climat et du sol, comme le vitriol et le sucre, et qui estime que c l'imperfection innée de Thomme est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une plante.» M, Taine
méconnaît ou plutôt ignore Byron^ comme M. Renan ignore Jésus, que, delon l'expredsion d'un homme d'esprit, il a transformé en « Némoriu de Galilée. »
Quand M. Taine reproche à la poésie de Byron d^être une poésie personnelle, il ne s'entend pas bien lui-même. Le fait est que la poésie, chez Byron, n'était point superficielle, c'est-à-dire, la surface de son être; réellement. incarnée en lui, elle faisait partie de sa chair et de son saug : c'est ce qu'a saisi M. Ampère, quand il a dit que Byron avait d'autant mieux compris Rome qu'il avait identifié ses propres misères avec les calamités de la Ville Eternelle, et que Rome était pour lui un miroir immense et brisé dont les mille fragments lui rendirent l'image de sa douleur.
— M, de Lescure, sous le titre de Histoire d'un homme, Paris, 1866, a brodé sur Byron le volume le plus nul quUl fût possible d'écrire sur un pareil sujet.
— M.Philarète Chas]es,non plus,n*a pas même entrevu Byron. Il a ramassé les reproches vulgaires adressés à Byron«les a résumés et a cru avoir fait un portrait. Pour lui , Byron « était fat, sourcilleux, plein de vices, de prétentions, de préventions... Souffrances, vanités, amertumes, ennuis, misères, passions impuissantes, violence sans but et sans espoir, mécontentement incurable, exaltation morbide suivie d'affaissement, irritation fiévreuse accompagnée de dégoût': voilà ce que représente Byron. Il aime les préjugés parce que le préjugé s'allie bien à la passion; il aime la haine comme mouvement violent; il aime le désespoir qui sauve de Tennui. Grand homme par le style bien plus que par la pensée, il a creusé la plaie sociale, envenimé notre blessure ; sa moralité n'a pour corollaire que le suicide. »
Dans son cours de 1846 au Collège de France, M. Ph. Ghasles ne parlait de Byron que comme a du poète de la haine et du désespoir. »
Le Uvre des Pèlerins polonais contient cette règle de critique : L'homme bon jage en commençant par le bon côté, et l'homme mauvais en commençant par le mauvais côté. Apercevoir un trou dans un tableau est toujours facile; mais sentir et comprendre les beautés qui s'y trouvent, voilà ce qui est difficile.
M. Philarètc Ghasles n'a vu que les trous du tableau. Il ne craint pas d'avancer que « lord Byron n'a peut-être pas jeté une seule idée dans la circulaiion intellectuelle, » Il a écrit sur Byron, dans son volume Etudes sur la littérature et les mœurs de t Angle" terre au dix^neuvième siècle^ Paris, \ 850, quatre-vingts et quelques pages qui sont verha, prœtereaque nihil,
•* « Parmi ses contemporains, dit H. Fortoul, celui qui émut le
ÛÛETHE ET BYUON.
\)1iH ByroD, ce fut GcBibe; on peut dire que (iœthc lui rendit bien »(i cnrioiilé et son admiration. Commo Voltairp, Rousseau, Cha« tcaubriaad, il a dépassa le dix-huitième siôcle dont les flancs l'ont porté : i>on progrès est meilleur parce qu'il est plus sur la ligne droite. Comme Gœlhe, il persiste dans rirouie philosophiquoi dans l'jnvestigMion de tous led mystères, dans i'iutelligence de toutes les questions, dans l'éclaircissem'ent de tous les doutes; mais il est plus pret«8é que Gœlhe d'atteindre eu&n ime solution, de réaliser la vérité et de faire subir au moude l'heureuse régénérsAion des idées; il ne se pare pas du scepllciame aiosi que d*un manteau élégant et brodé de toutes couleurs, il est tourmenté par ce vêtement maudit, el, comme sous la tuniqae du Centaure, il est déchiré et pousse des cris effrayants vers le ciel. Et c'est pour cela que Byron a si vivement ému la France; sa poésie y a résonné comme dans son écho naturel. La date de sa naissance est presque celle de la Ré* Yoluiion fran(}aise. Byron grandit avec elle, plein d'admiration pour ses glorieuRCd conquêtes; c'était au sein de nos batailles démocratiques, qu'il se proposait de placer le dénouement de sou épopée satirique de don Juan. Le souffle du génie révolutionnaire se fait sentir au fond des œuvres de Byron par de terribles analogies. Son imaj^ioation n'a cessé d'être complice du mouvement social de l'Europe, et, si elle a emprunté le costume de ses fables à des na« lions orientales et despotique.^, il semble qu'elle ait voulu prouver par ce caprice qu'elle était capable do montrer les aspirations les plus violentes et les plus sombres de la liberté, à travers les mœurs fatalement destinées à l'esclavage. Une grande pensée ger« malt dans son sein et occupait ses ÎLSomnies. Son génie ambitionnait la gloire' de l'héroïsme. Sa fortune, son crédit, son influence, son nom, il n'épargna rien à la cause des Hellènes; il lui donna même sa vie.
« Faust est l'exemplaire du génie sans but. Gœthe avait assisté à plusieurs révolutions philosophiques qui n'avaient pas changégrand'chose dans les mœurs et dans les institutions de l'Allemagne^ Il se trouvait en Saxe, enlre Kœnigsber;;, Muuicb et Berlin, trois foyers de transcendantalisme et d'indiiférénce politique. Gœthe dut se demander : A quoi bon la science de Kunt, de Ficbte et de Sclielling, qui meurt aussitôt que née et qui passe sans rien produire, et qui disparait sans laisser seulement ses sandales au bord du cratère? A quoi bon métaphysique, théologie, psychologie, jurisprudence, médecine? A quoi bon la pensée dans un monde qu*elle émrut sans le rnaouveler? Faust, tu es uu vieux fou! u\éprise le mégacosme et le microcosme! va-t'en dans la rue attendre quelque innocente jeune fille, à qui tu parleras d'amour et qui te donnera le bonheur; quand Satan te viendra reprendre, tu auras fait au moins quelgue chose. Voilà le Faust allemand^ l'impuissance Intel-
lectuelle. Le Faust de ByroD, c'e^t un Fâust anobli^ lord Faust, membre du Ifaùt parlement d'Auglelerre, posant les grands problèmes du doute dans son châloau de Newstead; c'est l'impuissance aristocratique'. Lord Byron résume dans ses créations toute la beauté de Taristocratie ancienne. Ses types ainsi embellis, il les brise. L'aristocratie a été grande/elle ne le sera plus, il la maudit, il amplifie sa gloire .passée pour faire ressortir le néant de son avenir; il la déclare regrettable mais .déchue. Cette âme poétique enfermait des trésors d'amour sous ses prodigieuses amertumes; SI capable d'aimer, on lui demandait pourquoi elle haïssait tant? elle ne répondait que par les sacrés anathëmes du génie. Tout le monde voyait que cet homme était venu pour sanctifier une dernière fois et pour écraser les aristocraties en lui: TÂnglelerre l'exila;, elle eût peut-être exilé Shakespeare, si elle eût pressenti les con-sTN .' séquences de son génie. Il semblait, comme Prométhée, avoir évo- w^ que les peuples pour leur apprendre contre les foudres de quelle Atyrannie il élevait sa protestation immortelle. Mais lord Byron n'est ^' A pas seulement le poète du désespoir. Byron a trouvé sa poésie dans ^ l'Enfer; il l'y a fêtée avec une mélancolie sérieuse et déchirante, mais il l'en a tirée par intervalles, et il l'a entraînée vers les frontières les plus éthérées de la lumière. Byron doute de tout, mais il ne doute pas toujours; souvent Byron a de la foi. Il lui arrive de rêver au / son des cloches, le soir, comme faisait Dante. Il a tant aimé l'Italie et l'Orient, qu'on a pensé qu il avait fini par incliner aux religions mystiques. Byron et Dieu se sont rencontrés , ils se sont appelés, ils se sont connus. Voilà donc le cercle entier du doute ' parcouru : Shakespeare l'a ouvert, Milton l'a habité, Byron a essayé d'en soi^tir. Ceci est, selon nous, Iq signe le plus général et le plus indubitable par lequel la vie de notre siècle se soit manifestée jusqu*à ce jour. Notre siècle est encore profondément sceptique, mais déjà il est de nouveau religieux. 11 pleure comme Jérémiep mais il prophétise comme Daniel. C'est au moment môme où son doute a été entraîné que son espérance a commencé. Nous avons divisé nos passions ; nous avons réservé nos blasphèmes au passé ; mais déjà l'avenir, que nous sentons tressaillir dans nos entrailles, élève nos cœurs à Dieu» Ainsi les sentiments contraires s'entr'aident pour accélérer le progrès du monde. » (Encyclopédie nouveile publiée sous la direction de MM» P. Leroux et Jean Reynaud^ t. 111, Paris, 4840.)
— M. Alph. de Lamartine a tenté de ravaler à sou niveau Gœthe et Byron. Lui qui n'eut de poétique que la forme et dont le fond ne fut que sécheresse et égolsme, il dut envier à Gœthe sa force créatrice, à, Byron sa poursuite acharnée de la vérité. Il a appelé
Byron « le fondateur de l*école du rire satanîque, » et il n*a pas craint de dater de lui la décadence de la littérature. .
M. de Lamartine, dans le temps où il s'était fait le Jérémie de la Restauration, et où, successivement garde du corps et secrétaire d'ambassade, il méditait sur les dangers que l'esprit de rébellion et d'impiété faisait courir au trône et à Tautel, se mit à sermonaer l'ombre de lord fiyron sur un ton qui alors fit de l'effet et qui depuis a prêté à rire ; car il y a mille fois plus le sentiment des cbose» divines dans les anathèmes et les fureurs de Byron que dans la religiosité nébuleuse de M. de Lamartine^ dans ce que Lamennais a si bien appelé « la pensée rêveuse d'un spiritualisme indécis. » En poésie d*abord et puis en politique, M. de Lamartine n'aima et ne cbercba jamais « qu'une harmonie vague. »
Esprit mystérieux, mortel • tnge ou démon, Qui que tu soii, Byron, bon ou Iktal géniel...
B*était-il écrié dans sa Méditation poétique sur le Prométhée britannique, à propos duquel il disserta en vers sans le comprendre .
Il eut ensuite l'incroyable légèreté de tenter de finir l'œuvre dé celui qu*il avait maudit. (Voy. Dernier chant du pèlerinage d*Harold»)
Lamartine appelait dédaigneusement l'Jtalie « la terre des morts. » Byron voyait dans Rome « la Niobé des nations. » Ces deux expressions marquent bien la différence des deux hommes, la distance qui sépare le talent de l'un du génie de l'autre. Chez Lamartine la poésie n^était qu'une parure, tandis que chez Byron c'était un cri de l'âme.
M. de Lamartine, par une comparaison insultante, voit enGœtbe . cleTalleyrand de l'Allemagne en littérature. » 11 affirme que Goethe et Talleyrand dominèrent d*autant plus rHumanilë qu'ila la méprisaient davantage,» et il proclame que « le mépris même est une grandeur de riutelligence. » {Cours de littérature, entretien XLI.) M. de Lamartine révérait cette l>oue dans un bas de soie qui eut nom Talleyrand ; de là le malin plaisir qu'il prend à rabaisser Gœthe jusqu'à le comparer en littérature au type de la corruption politique. Son apologie du mépris s'explique par ce fait qu'à l'époque où il pvxbliait le XLI^ entretien, il en avait tant recueilli et tant déversé sur autrui à tort et à travers, qu'il avait fini par priser très-haut sa marchandise.
— Aux yeux de Lamennais, l'ouvrage capital de Byron est Don Juan. Il voit dans Fau9t et dans Don Juan les deux types de danmés produits par le moyen âge : l'un, l'homme emporté par l'orgueil de l'intelligence, voulant tout savoir afin de pouvoir tout; l'autre, l'homme possédé de la convoitise des jouissances san*
suelles et y renfermant tout son être. Il loue chez Gœthe rezqais sentiment de la forme^ et note chez Byron dea retours de foi, des instincts divins et des sympathies humaines que Gœthe avait fini par étouffer en lui : .< Quand Byron cède à leur impulsion^ dit-ilj^ on respire plus à Taise; cependant l'auteur du Giaour, de Manfred, de Caïn, de Don Juan, retombe bientôt sous la puissance de l'esprit qui Tobsède. » {Esqiûsse cTune philosophie^ vol. \U, p. 411. Paris, 1840.)
— Nous ne répéterons pas ici les paroles éloquentes de Pierre Leroux sur Gœthe et Byron, déjà citées dans la préfacé de Conrad Wailenrod, dont nous avons publié la traduction. Nous rappellerons seulement qu'en donnant le nom de byronienne à la poésie du siècle^ il est d'accord avec Adam Mickiewicz qui date de Byron une nouvelle époque de poésie. Et nous ajouterons qae sa traduction de Werther est restée classique.
— George Sand a écrit de belles pages sur Gœthe et Byron. Voici quelques-unes de ses appréciations :
c Gœthe ne vit et ne put voir dans l'homme qu'une victime de la fatalité; soit qu'il croupit dans l'ignorance, soit qu'il s^élevftt par la science, Thomme lui sembla devoir être le jouet des passions et la victime de l'orgueil. Il ne reconnut qu'une puissance dans l'univers, l'inflexible réalité. Gœthe ferma le siècle de Voltaire, avec un éclat qui efiaça Voltaire lui-même... Gœthe, tout disciple de Voltaire quUl est, le laisse bien loin derrière lui dans l'art de rapetisser Dieu et d'écraser l'homme : c'est que Gœthe a de plus que Voltaire la science et le lyrisme, armes plus puissantes que l'espiit, et auxquelles il joint encore l'esprit, dernière flèche acérée qu'il tourne contré la patience de Dieu aussi bien que contre la misère de l'homme. Certes, Gœthe passe pour un grand poète, et le nier semblerait un blasphème < Cependant.. • nous ne concevons pas un poète sans enthousiasme, sans croyance ou sans passion, et la puissance de Gœthe, agissant dans l'absence do ces éléments de poésie, est un de ces prodiges isolés qui impriment une marche au talent plus qu'aux idée?. -Gœthe est le vrai père de cette théorie, tant discutée et si mal comprise de part et d*autre, de Part pour Vwrt.., C'est le plus grand artiste littéraire qui ait jamais existé...
« Dans Fausty on voit Gœthe trop préoccupé de l'art... Quel homme est Faust?. . , H n'a pas la conscience de sa grandeur et de sa force ; il n*a pas non plus celle de son abaissement et d^ sa faiblesse. H est sans résistance contre la tentation; il est sans désespoir après sa chute. Son unique mal, c'est Tennui; il est le frère atné du spleenétique et dédaigneux Werther. Avant son
pacte avec le diable, il 8*ennnie de la sagesse et de la réflexion; à peine s^est-il associé ce compagnon '/rote/ et fier, qu'il s'ennuie encore plus de cette éternelle et monotone raillerie qui ne lui permet de 8*abandonner naïvement ni à ses rêveries ni à ses passions. Avant d'aimer Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possède^ il ne l'aime plus, ou du moins il la néglige, il l'oublie, il sent le vide de toutes choses humaines, et c^est Méphislopbélès qui vient le rappeler à sa maîtresse... 11 n*est ni assouvi ni entraîné par les passions que lui suggère l'esprit du mal. Son ceryean poursuit toujours un certain idéal de gloire et de puissance surhumaine qui n'est pas pourtant l'idéal divin. ... Nous pensions assister à la lutte de Tidéal divin contre la réalité cjmique; nous voyons quecette lutte ne peut se produire dans une âme toute soumise par nature à la réalité la plus froide. L^ où il n'y avait pas de désirs exaltés, il no peut arriver ni déception, ni abattement, ni transformation quelconque. — Ce drame, c'est l'histoire du cerveau de Goethe, esquissée moitié d'après nature, moitié diaprés sa fantaisie ; c'est l'histoire du siècle dernier, c'est l'existence de Voltaire et de son siècle ; c'est le résultat des systèmes de Descartes, de Leibnii2 et de Spinosa, dont Goethe est le lyrique et admirable vulgarisateur; et voici comment je résumerais Faust : le culte idolàtrique de la nature déifiée (comme l'entendait le dix-huitième siècle), troublant un cerveau puissant jusqu'à le dégoûter de la condition humaine et lui rendant impossible le sentiment des affections et des devoirs humains. Pour châtiment terrible à cette aberration de la science et de la philosophie qui divinise la matière et oublie la cause pour Teffet, le principe pour le résultat, Gœthe, poussé par un instinct prophétique qu'il n'a pas compris lui-môme, a infligé au disciple de Spinosa un horrible ennui, un lent désespoir, contre lequel échouent la raillerie voltairienne, l'orgueil philosophique et la puissante sérénité delà propre organisation de Goethe... L^absence d'idéal devient un supplice profond, mystérieux, une sorte de damnation fatale qu'on appellera satiété, spleen, misère humaine. . . Goethe a peint de couleurs magnifiques la soif de la connaissance de l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette soif de l'orgueil et de la curiosité soit échauffée par un sentiment d'amour divin... Il faut bien le dire : le sentiment de Tamour a manqué à Goethe; ses passions de femmes n'ont été que des désirs excités ou satisfaits; ses amitiés, qu'une protection et un enseignement; sa théosophie symbolique, qu^une allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence de l'amour divin . Une seule pensée d'amour eût ouvert à Faust cet abtme des cieux dont le mystère écrase son ambition... L'amour lui révélerait dans son être une autre faculté que celle de dominer touâ les êtres...
U n'aurait plas ce besoin cuisant et insensé d'être le maître de l'univers et Tégal de Dieu. »
George Sand n*en reconualt pas moins que c Gœlhe n'élait pas seulement un grand écrivain, mais un beau caractère, iine noble nature^ un cœur droit, désintéressé. . . C'est une grande figure sereine au milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue placée au portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le faite, mais où le pâle éclat de la lune verse une lumière égale et pure. »
Passant à la critique da poète anglais, madame Sand poursuit : c Dans le Mnnfred de Byron, ce poème successeur de Faust ^ nous voyons au premier coup d'oeil un homme encore plus malheureux^ encore plus coupable, encore plus damné que Faust. Historiquement, c'est le même homme que Faust, -car c'est Faust délivré de l'odieuse compagnie de Méphistophélès, c^est Faust résistant à toute l'armée infernale*, c'est Faust vainqueur des sens, vainqueur de la vaine curiosité, de la vaine gloire et des ardentes passions. Psychologiquement, ce n'est plus le même homme, c'est un homme nouveau, c'est Faust transformé, Faust ayant subi les tortures de la vie active, Faust meurtrier involontaire, mais désolé, Faust veuf de Marguerite, veuf d'espérances et de consolations. Ce n'est plus l'ennui et Tinquiétude qui dévorent son Âme, c'est le remorcTs et le désespoir. U est entré dans une nouvelle phase de sa terrible existence Dans cette phase nouvelle, qu'on pourrait appeler la phase
expiatoire de Faust , le grand criminel, le maudit sublime n'a plus à subir, il est vrai, les tourments d'une intelligence avide ; l'intelligence s'est arrêtée dans son vol audacieux le jour où le cœur a été brisé. Mais, dans ses déchirements, ce cœur qui, chez Faust, nV vait pas vécu, puise chez Manfrëd une vie intense, toute de regrets et da repentir, supplice incessant, inexprimable, inou!. Ce nouveau Faust est bien plus vivant, bien plus accessible à nos sympathies, bien plus noblement humain que le premier. Nous ne rencontrons plus chez lui les contradictions qui, chez Faubt, nous remplissaient d'étonnement et de doute. Le mystère qui enveloppe sa vie passée ne porte plus que sur des faits qu'il nous est inutile de sonder. Son histoire nous est inconnue, mais son cœur nous est dévoilé. Ce cœur est entr'ouvert et saignant devant nous; il souffre, et dès lors nous le comprenons, nous le savons, car la souffrance est notre partage à tous et il n'est pas besoin que nous ayons commis ou causé un crime pour savoir ce que c'est que pleurer éternellement et souffrir sans remède. Manfred est donc un homme bien supérieur à Faust. 11 n'a pas moins que lui le sentiment et l'enthousiasme lyriques des beautés de la création; mais il les sent d'une autre ma- Dière, il les divinise autrement que Spinosa et Gœthe; il ne matérialise pas la pensée divine, il spiritualise, au contraire, la création
matérielle... C'est que l'idéal qui manquait à Faust déborde daus Manfred; c'est que le seuliment, la certitude de l'immortalité de l'esprit le transportent sans cesse du monde évident au monde abstrait Où Faust ne rencontre que sorciers montés sur deâ
boucs et des escargots, que monstres rampants et venimeux^ laides et grotesques visions d'une mémoire délirante, obsédée de la laideur des vices humains, Manfred rencontre sur la niontagne de beaux génies sur le front calme et pur desquels se reflète i"* immortalité,,,.. Le fantastique de Faust est le désordre et le hasard aveugles, celui de Manfred la sagesse et la beauté divines.
« Voilà pourquoi Byron, moins artiste que Gœthe, c^est-à-dire moins habile, moins cofrect, moins logique à beaucoup d'égards» me semble beaucoup plus poète que lui et beaucoup plus rehgienx
que la plupart de nos poètes spiritualistes modernes Byron était
beaucoup plus préoccupé de la science de Dieu que M. de Lamar-
thie ne l'a jamais été Il n'a rien accepté à la légère, la chose loi
paraissait trop grave pour n*étre pas discutée chaudement et amèrement dans le sanctuaire de son àme. 11 se souciait fort peu de passer pour un athée ou un sceptique, lui le plus instinctivement religieux des poètes! Condamné par la nature même de ce sentiment religieux à une sincérité farouche, il cédait à tous les mouvements anarchiques de sa conscience. ... Mais ces heures de découragement n'attesteot-elles pas la lassitude douloureuse d^une âme qui s'é.
puise h la recherche d*uue certitude d'im mortalité? Les esprits
cherchent à séduire Manfred par Tappât de la prospérité humaine. Us lui offrent rempire,la puissance, la force et de longs jours. Mais l'ancien Faust est lassé de jouissances terrestres, et désormais il appelle le néant pour refuge à son immortelle douleur, le néant dont il n'osait parler jadis à Méphistophélès, tant il le craignait et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas trouver. » — (Puis après la citation de la scène de Manfred expirant) : « Je ne pense pas que le fantastique ait jamais été et puisse jamais être traité avec cette supériorité. Jamais, avec des moyens aussi simples, on n'a produit un effet aussi di^matique... Byron n'a vu dans le diable que la personnification du désespoir qu'il portai en lui-même, et pourtant, dans l'apparition de cette divinité infernale, il a été aussi grand artiste que Gœthe. Il a même fait preuve d'un goût plus pur, en ne donnant à aucune de ses figures fan. tastiques les formes effrayantes qui sont du domaine de la peinture.
« Quel incroyable aveuglement sur la foi des prudes et des basbleus puritains de TAngleierre a donc accrédité ce préjugé que Byron était le poète de l'impiété? N'est-ce pas le plus vraiment inspiré des poètes? n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble disciple de l'idéal, celui qui a osé jeter ce grand cri de révolte contre le fana-
iisme : Noq, Tesprit du mal ne contrebalance pas dan^ Tunivers la puissance céleste!... Byron osa dire à cette génération d'hypocrites ou d^athées : Non, Tâms ne meurt point; un instinct di^in supérieur à vos analyses métaphysiques et anatomiques me Ta révélé* Je sens en mol une puissance qui ne peut tomber sous I^mpire de la mort. Elle me pousse dans des espaces inconnus^ elle m'enchaîne à la poursuite de mystères impénétrables ; dans une sphère d'intelligence supérieure, elle comprendra les mérites ou les torts de son existence précédente, elle punira ou récompensera tlle^même^ par la connaissance d'elle-même et de la vérité divine, $es peftsées coupables ou vertueuses, misérable vulgaire ! combien te faut-il de temps pour connaître ceux qui te guident et pour démasquer ceux qui t'égarent? Quand le peuple brise ses dieux, c'est que les oracles ont menti et que l'homme simple ne veut pas être récompensé de sa confiance par la trahison. Le génie n'est pas un privilège que Dieu confère arbitrairement à certains fronts et qui les auto* rlse à s'élever dédaigneusement au-dessus de la foule. Le génie n'est digoe d'hommage et de vénération qu'en ce sens qu'il aide au progrès de tous les hommes, et, comme un flambeau aux main3 de la Providence, se lève pour éclairer les chemins de l'avenu:. Mais cette lumière qui marche en avant d*is générations, tout homme la porte virtuellement dans son sein.
< A toi, Byron, prophète désolé, poète plus déchiré que Job et plus insp\^é que Jérémie , les peuples de toutes les nations ouvriront le Panthéon des libérateurs de la pensée et des amants de l'idéal. 9 (Article de décembre 1839, réimprimé par l'auteur dans Souvenirs et impressions littéraires,)
P.'S, — Gœthe avait été partiellement traduit par Gérard de Nerval et Henri Blaze. X. Marmier lui avait même consacré tout un volume ( Etudes sur Gœthe, Paris, 1833 ), qui n'est guère qu'une analyse raisonnée de chacune des œuvres du poète, mais ce n'est que tout récemment que Gœthe a été rendu vraiment accessible au public français. M. Jacques Porchat a publié en dix* volumes une traduction complète des œuvres du poète allemand. M. Ernest Faivre a analysé et apprécié les œuvres scientifiques de Gœthe. Enfin deux volumes ont paru qui sont entièrement consacrés à ce beau génie : le premier, par M. Mézièrcs, professeur à la Faculté des lettres : W, Goethe, les œuvres expliquées par la vie, Paris, 1872; le second, par M. A. Bossert : Gœthe, ses précurseurs et ses contemporains, Paris, 1872.
M. Mézlères dit dans sa préface : « Un grand homme n^appartient pas uniquement au pays où il est né. Gœthe est trop supérieur à la race germanique pour que nous l'acceptions comme son
représeBtaot. Ce n'est pas d'elle qu'il a pa apprendre & dominer les petites passions nationales, à se maintenir dans une région de la pensée où l'on se croit le concitoyeii, non de tous ceux qui partagent dans la même langue les mêmes préjugés^ mais de tous ceux qui pensent. » 11 eût été plus exact de dire qu'un génie tel que Gœlhe représente les plus hautes qualités de TAllemagne. Or^ il est plus laciie à une nation d'élever des monuments & ses grands hommes^ que de dégager de leurs œuvres et de leur vie le suprême enseignement. 11 ne faut pas que la légitime douleur de l'odieux démembrement de la France par l'Allemagne jette les écrivains dans ces exagérations qui ont pu dernièrement faire dire, dans des cours publics, que « Schiller et Gœthe n'étaient pas Allemands. »
Les travaux de M. Bosdert joignent à la clarté française l'érudition germanique. Nous citerons quelques phrases de sa belle appréciation de Werther : « Pourquoi Werther nous intéresset-il, non pas de cet intérêt banal ou de cette pitié qu*on accorde au malheur; mais de cette sympathie qu'on éprouve pour tout* sentiment noble ? C'est que Werther n'est pas un simple amoureux, c'est l'homme qui poursuit une idée irréalisable. Là est sa maladie, là est aussi sa grandeur. Son amour pour Charlotte n'est qu'une des formes de son enthousiasme^ c'est le dernier de ses désenchantements, mais ce n'est pas le seul. Charlotte serait à lui qu^jl n^en serait pas plus heureux, car l'idéal qu'il poursuit fuira* toujours devant lui. Une seule chose lui manque pour être un caractère tout à fait grand et un homme complet, cette chose que Gœthe possédait au plus haut degré, l'énergie nécessaire pour accomplir au moins une partie de son rêve. Mais, tel qu'il est avec ses vagues ambitions et ses tristes faiblesses, il est encore préférable à l'homme qui n'a point d'idéal, et qui se contente à peu de frais. Le roman de Werther est donc empreint d^une haute moralité, mais il a i^on complément nécessaire dans la vie de Gœthe. ûj^ peut apprendre de Werther à placer- son idéal le plus haut possible, mais il faut apprendre de Gœthe ce que Werther n'a jamais su : à puiser dans le sentiment de la vie qui nous pénètre et nous environne assez d'énergie pour réaliser au moins une partie de son idéal.»
Nous regrettons de n'avoir pu profiter du nouvel ouvrage que M. Bossert va bientôt publier sous le titre : Gœthe et Schiller, la littérature allemande à Weimar, la jeunesse de Schiller, funion de Gœthe et de Schiller, la vieillesse de Gœthe.
C*est dans la famille Ksstner que Gœibe avait connu la IMtt dont il fit l'héroïne de son Werther, Un membre de cette famille
GCETHE ET BYRON. 271
alsacienne^a consacré à ces aouyenirs dd volume en tète duquel se trouve la gravure du portrait authentique de Charlotte Kestner.
A. Kestner a écrit : c Goethe hait le scepticisme, il cherche la vérité et la solution des grands problèmes. Il vénère le christia* nisme^ mais non dans la forme que nos théologiens lui ont donnée. Il admet la vie future et un état meilleur^ comme un objet de croyance; il aspire à la vérité, mais il croit qu^on l'atteint mieux par le sentiment que par la démonstration. » ( Gœthe und yiariher, btuttgart, 1855, et Gœthe et Werthe>^^ trad. par L. Poley, Paris, 1855.)
Gœlhe, sur la fin de sa vie (dans une lettre du 15 avril 1823), B*est rendu à lui-même ce témoignage : « J*ai toujours été sincère envers moi et envers les autres ; et dans tous les actes de ma vie terrestre, je n'ai pas cessé de regarder en haut. Pourv u que nous a^ons les y^ux fixés sur ce qui est éternel, le temps qui paisse î)^ "aucune prise ^ur nous. Ainsi agissons aussi longtemps que notre }inir durera; pour cçux qui viendront après nous le soleil se lèvera encore, et ils jouiront de sa lumière, taudis qu'un soleil plus beau luira pour nous. N'ayons nul souci de Tavenir. Dans le royaume de notre père, il y a plus d'une province; et lui qui nous accorde ici-bas une si douce hospitalité, il aura STeiT soin de nous dans l'autfê^vle.i) ^ ' ' ■ ' "
Le mot de Napoléon relaté dans 4es Mémoires de Gœthe (voyez ci-dessus, p. 349, 1. 5) se trouve confirmé par le récit des intimes de l'Empereur. Quand Gœthe fut sorti, Napoléon dit à Berthier et à Dara : Voilà un homme (Ecrivains contemporains de l* Allemagne, par Blaze de Bury).
On a vu, page 209 supra, que le roi de Bavière s'informait de la maison que Gœthe avait habitée à Rome. La municipalité romaine, qui siège au Gapitole, vient de faire poser (avrit 1872), via del Corso^ palazzo Randinini, une plaque qui en perpétue le souvenir : < In queste case abitando — Scrisse e concèpi cose immortali — Woîfango Gœthe, — // comune di Roma — A memoria del grand* o-ipiie, — Pose. »
Nous reproduisons une lettre que la belle-fille d^^ Gœthe adressa à Adam Mickiewicz et qui montre la cordialité des souvenirs qa'il laissa à VVeimar. Elle perdrait trop à être traduite. . Nous en noterons seulement quelques traits. Après avoir dit que la lettre eût été la bien-venue, même si elle n'eût pas été d'un hopQipe illustre, madame Ottilie ajoute : • Ce qui pourtant n'est pas sans influence sur moi. Ne riez point de mon aveu, je
suis de ropinion de Schiller « que, de tous les biens de la vie^ la gloire est le plus élevé. » El si vous aviez pu^ comoie moi; voir les regards enthousiastes avec lesquels un jeune Polonais contemplait voire portrait,vou8 sauriez que le lien le plus beau, le plus ior morlel qui puisse unir un homme à sa patrie, à sa nation, au travers de toutes les générations, c^est la gloire. Comme je vous aurais souhaité la vue de votie jeune compatriote^ car vous auriez vite partagé l'opiuion que vous avez tant combattue en moi la dernière fois; et maintenant la couronne de laurier que vous décerne votre nation vous causerait de la joie. » — En lui transmettant les plus cordiales salutations de Gosthe, sa bru annonce à Mickiewicz qu'il est très occupé de la deuxième partie de Faust. (On sait que le premier Faust est sinon contemporain de Werther qoi remonte à septembre 1778^ du moins de l'année 1790.} Enfin madame Ottilie lui recommande des amis irlandais.
Les vers que Gœthe remit à Mickiewicz à Weimar (voyez p. 212). jSélébraient les douceurs que, dans la douleur, bit éprouver la rencontre d'un ami : ils avaient été composer trois années auparavant jour pour jour. C'est aussi ce sentiment d'amitié qu'exprime sa belle-fille dès les premiers mots.
Voici le texte de celte lettre :
Weimar, 3ten Mserz 1830.
Sie batten voUkommen recht zu glaubeo, dass Ihr Name nicht nur mit Achtung, sondem auAi mit Zuneigung in unserm Hause fortlebt, und Sie werden sich nie getœuscbt fûhlen, wenn Sie ûberzeugt sind, dass dièse Empiindung fur Sie uns bleiben vrird. Sie mœgen daher selbst enischeiden, wie willkommen mir Ihr Brief gewesen wsere, selbst wœren Sie kein berûhmter Mann — was doch nie gaoz ohne Einwirkung auf mich ist. Lachen Sic nicht ûber mein GestœndnisSy-^ ich bin Schiller's Meiuung, « von des Lebens Gûtem^Uen ist der Rubm das Hœchsle doch. » Und hœtlen Sie, wie ich, die begeisterlen Blicke gesehen, mit denen ein junger Pôle Ihr Bild betrachtete, Sia wûrden wissen, dass das scbœnste und das unsterblichste Band, was einen Mann mit seinem Yaterland, mit seiner Nation durch aile Generationen verknûpft, der Rubm ist. Wie sefar hsette ich Ihnen den Anblick Ihres jungen Landsmaones gewûnscht, denn wie schnell wûrde es Sie meiner Meinung gemacht haben, die Sie den Ipizteh Abend lebhafl bestritten. Sie wûrden nunmehr Freude an dem Lorbeerkranze finden, mit dem Ihre Nation Sie scfamûckt. Eigentlich ist es nur dem letzlen Tag Ihres Hierseins dem ich Ihren Brief verdanke. Es ist mir so oft geschehen, dass gerade im Augenblicke der Trennung ich gefunden oder verstanden wurde; denn dies ist ja einerlei, so lange man unerkannt an einander vorûber geht, ist man gar oicht
fur einander da. Ist es vielleicbt weil man in der Welt ein jedes Gluck cnlweder nur erkennt, um auch zugleich zu wissen^ dass maa ihm entsagen muss^ odcr wenu aucU die Hand glaubt, dièse himmlische Blûlhe brechen zn dûrfcn^ es doch nur fur so kurze flûcbtige Dauef gegeben wird, dass man binterdrein glaubt es wsere uur ein Traum geweseo, und man babe es nie bcsessen. Ich plaube dass dies Anscbliessen im Augenblick der Trennung dadurcb enlstebt, dass es beinabe nnmœglicb ist von Jemand^ der uns seibst bis zu diesem Augenblick gœnzlicb gleicbgûUig war, ganz obne Bewegung Abscbied zu uebmen. Man nimmt nie von einem Menscbeu altein Abscbied, sondem micb erinnert es immer an dièse Ecbos die dasselbe Wort mebrfach immer scbwsecber und schwaecber "wiederholen . So bœrt man das Wort des Abscbieds durcb aile Lebeusjabre rûckwserts bis in die dunkele Kindbeit hinein^und feiert in einem jeden Lebewohl die Wiederaufstebung aller der Scbmerzen, die man je in seinem Leben bei eiuer Trennung empfunden. Dann der Gedanke^ < wnlcber Zukunft mag der Scbeidende entgcgen geben » das Dunkele was darin liegt, verbunden mit der Idée ob und wie man sich wiedersiebt, geben eine Aufregung, die ûber tausend Bûcksicblen die vielleicbt hemmend bi« zu dem Moment zwiscben zwei Mensben dazwiscben lagen, scbnell hinweg hebt. Was Ibr Gescbick Trûbes entbielt war mir nur in sehr leicbten Umrissen damais bekannt (ja es ist mir ja jetzt nur'wenig mebr bekannt), und die F'urcbt uubewusst einc Saite zu berûbren, die in Ihrem Innern einen scbmerzlicbeu Ton tragen koehne, macbt micb unsicber, vielleicbt sogar verlegen. Seibst was bestimmt wie ein Gluck in Ihrem Leben erschien, die Bewunderung die man fur Ifare Werke begt, wagte ich kaum zu berubren ; denn wenn man eiumal so ait wie ich geworden ist, lemt man wobi, das was eioem ofl eine Blume erscbeiot die das Leben des Andern schmtickt^ gerade zuweilen das der Punkt isf, der den verletzendsten Dorn verbirgt. Ueber Ibre Poesien im Einzelnen konnte ich gar nlcbts sagen, denn das sind mir ja leider lanter verhûllte Gœttergestalten, und ich fûhlte recht gui, dass Sie ailes Sprechen davon oder fur eine icestige Neugierde, oder fur eine anmassende Ëitelkeit von mir halten mûssten. Sie sagen dass Sie micb in Rom erwarten, und was Sie im Scberz ausspracheu, wsere beinabe im Erust wahr geworden. Den ganzen Winter war ich so leidend, dass ich gar nicht in Gesellschaften gegangen^ bin, und der Arzt einen Moment das Wort Italien ausgesprochen* Doch, obgleich ich wohl um nichls besser bin, mag er wohl, wie ich, ûberlegt habeo, dass es eine Unmœgligkeit ist, und ich ver« sudie nun aile Luftschl cesser, die sich schon recht stàttlich erhoben, wieder durcb meine Vernanft abtragen zu lassen. M ein Schwiegervater ist Goltlob sehr wohl, und sehr mit dem zweiten
Theil des Faust's beschœftiget : er trœgt mir Dîuht imr die herzlichsten Crûsse fur Sie auf, sondem bittet auch^ dass Sie es ûber nehmeQ mœchten der Princess Wolkonsky seinen Dank fur einen Brief und ein Geschenk auszusprecheD, was ihn als Zeichen eines Andeokens von ihr erfreat und geehrt hat. , Von mir fûgen Sie hlnza, dass ich noch immer bedauere nur so flûchtig sie gesehen zu haben. — Ja, ich habe noch immer die grosse Vorliebe fur die Englœnder, und unter denen, besondersTûr meine Freunde die Ir- Isender. Wo blieben Ihre Augen, wo Ihre poetische Fantasie, das dièse edlen Gestalten keine Wirkung auf Sie machten? Sie sehen wohl, an Robinson habe ich gerade nicht gedacht, indem ich dièse Schilderung macbte; dennoch grûssen Sie ihn, wenn Sie ihn sehen, herzlich, nnd erschrecken Sie nicht ûber meine lange Epistel, ich eile schon za schliessen. Yergessen Sie nicht meinen Freund Sterling in Genua, denn obgleich es 6 Jahre sind, dass ich ihn nicht gesehen^ und er damais sehr, sehr jung war^ bin ich doch ûberzeugt er wird Sie von allea Yomrtheilen kurieren, die Sie gegen einen Irlaender haben kœnnen. Leben Sie wohi, recht herzlich wohl; mein Mann und meine Schwester verlangen^ das ich viele Grûsse von ihnen an Sie hiazufûge. Es wsere sehr iiebenswûrdig wenn Sie und Her Odiniec etwas zam Chaos sendeu wollten. Sie werden sich nicht wunderu, das ich Rom mit keîner Sylbe erwaehnt habe^ — von mir au Sie -wsere es doch elwas wanderbar> wenn ich mir anmasste zu sagen was Rom ist, — neio^ ich schweige bcscheiden. Sind Sie fleissig ? Ich habe noch Ihre Noten, — werden Sie sie abholen kommen?
OTTILIE von 6(STQE,
ALEXANDRE PUSZKIN
 la nouvelle de la mort du grand poète russe, une Notice bio' graphique et littéraire sur Alexandre Puszkin, signée un ami. de Puszkin, parut dans le Globe, revue des arts, des sciences et des lettres (Paris, in-i^no 1 du 25 mai 1837, p. 17-20]. Cette notice est d'Adam Mickiewicz.
En la reproduisant, nous avons suivi la même méthode que pour rétude sur Goethe et Byron, c'est-à-dire complété le travail spécial par des extraits sur le même sujet tirés du Cours de littératures slaves. La notice sera placée sous le n^ I et l'extrait du Cours , sous le no II.
Sans ignorer Tinconvénient d'un double emploi , dont certains lecteurs qui possèdent le Cours pourraient se croire en droit de se plaindre, nous estimons l'avantage infiniment supérieur à l'inconvénient. C'est si vrai que des amis russes nous ont, à propos de Puszkin, spontanément exprimé le désir de voir réuni ce qui, dans le Cours, est dispersé, et de pouvoir lire l'appréciation de l'œuvre et de l'action du poète russe, détachée de l'ensemble littéraire où chacun d'ailleurs reste libre de la chercher et étudier à l'aise. Souvent ainsi on moule une figure d'un groupe : ce qui permet, en la considérant isolément, d'en saisir avec plus de précision le caractère propre.
Adam Mickiewicz et Alexandre Puszkin, les deux plus grands poètes de deux nations ennemies, se sont connus et aimés. Ils étaient de même âge; ils ne procèdent pas l'un de l'autre. Leur génie à tous les deux s*était allumé à un même foyer, à la flamme des vers de lord Byron,mais Mickiewicz parcourut une plus longue carrière et il fut amené à émettre un jugement sur son glorieux et infortuné émule; et ce jugement fut un hommage rendu à aa mémoire, une couronne funèbre déposée sur sa tombe par une main amie, par
delà les terres et les mers, el par-dessus de terribles et mutuelles haines de races.
Rieo de plus bizarre peut-être que les relations de Russe à Polonais. Les points de contact sont nombreux et les divergences éclatantes. On s'attire et on se repousse tour à tour.
C'est qu'il n'y a ni voisinage ni communauté de race qui tiennent contre les sentiments qu'éveille l'esprit de conquête. «La sou « mission d'un peuple à un autre est contre nature^ » a dit madame de Scaël, et voilà comment tout commerce de société ou d'amitié d'un Polonais avec un Russe, si celui-ci n'admet pas en son âme la vérité de cet aphorisme de madame de Slaël^ ne saurait être naturel. Un Français est disposé à fréquenter plutôt un Espagnol qu'un Allemand, mais à l'époque où Philippe H teontoitait là France^ ses sujets n'y étaient guère en bonne odeur»
Les Polonais, aigris par une persécution implacable et séculaire, ne sont pas toujours enclins à la justice envers les Russes; mais les Russes, enflés par le succès de leur iniquité, sont encore moins capables d'impartialité. Uu Russe se regarde comme d'un libéra» lisme éch«velé, s'il concède è la Pologne les frontièitss que le con* grès de Vienne inventa en 18iâ. A entendre la plupart des Russes^ le polonais est un patois, et la Pologne n'a d'avenir que la rassifr» cation. 11 y en a qui vont pins loin et qui contestent aux Polonais jusqu'à leur existence; On raconte que, sous la Révolution première, un baron de Saint«Sire eut à décliner ses noms devant le tribunal révolutionnaire : « Baron, -s dit-il. — « Il n'y a plus de b^ron. » «- « De. M — « Il n*y a plus de de^n-^a Saint* » — « Il n'y'a plus de saint, » — c Sire. » — < 11 n'y a plus de sire. » Eh bien ! plus d'un Polonais se voit dans un aussi cruel embarras. Si un tribunal russe eût interrogé mon père, il eût répondu : poète polonais. Le Fouquier -Tain ville russe lui eût répliqué : Non, écrivain russe. En effet, le fils d'un ami de mon père a publié, à Moscou; un album des écri* vains russes où mon père figure (1). M. Polewoj objectera peut* être qu'Adam Mickiewicz était Lithuanien, et que la Rassis a plus de droits sur la Lithuanie, qu'elle a avalée la première, que sur les provinces qu'elle a dévorées en dernier lieu. Cette question lithuanienne est embrouillée à plaisir par les Russes. Un général Ratch, après avoir travaillé sous Marawiew à russifier la LiUmania
(4) AllMMB rvtkieh pisatelej, lidanje N. H, Potetrow. Moskwa, w lipogra-^ ^ Kaikowa i Ko. 1860.
en pendant des Lithuaniens^ a publié en fraoçais un volume sur ff les Provinces occidentaleis de }a Russie, » qui a la valeur de l'ouvrage où M. Debrauz de Saldapenna (les Italiens prononçaient Salariapenna) démontrait que Milan et Venise étaient non italiens mais autrichiens. La Lithuanie s*est mariée à la Pologne comme la Bretagne à la France, le mariage a duré des siècles, les Russes se la sont annexée comme les Prussiens viennent de s*annexer la Lorraine; ils ont confisqué les propriétés polonaises, interdit la langue, proscrit le culte; et, comme ces hâbleurs qui, à force de répéter des mensonges, finissent par y croire eux-mêmes, il peut y avoir des Russes qui ajoutent foi à la réalité du roman qu'ils mettent en circulation. En attendant, le Polonais, qui, légalement, n'est plus Polonais, et qui, effectivement, n'est pas Russe, se trouve dans la situation de ce pauvre Sosie, lorsque Mercure a pris son visage et l'attend à la porte d'Amphitryon un bâton à la main. Écoutons le dialogue :