‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 43 sur 59 · CRITIQUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

CRITIQUE LITTÉRAIRE

La critique, qui, lorsqu'elle est exercée avec sincérité, est un puissant instrument de progrès par le dégagement de scories inutiles ou dangereuses, n'est trop souvent qu'un moyen d'exhausser ses amis et de dénigrer ses adversaires, loin d'être un laminoir de vérité.

D'ordinaire, un critique^ surtout le critique de profession^ recherche en chaque œuvre non le bon^ mais le mauvais; on dirait un hôte insensé qui^ dépeçant des fruits, eu rejetterait la chair, en collectionnerait les épluchures et les oCTrirait à ses convives. Au lieu de se réjouir de tout rayon nouveau, de recueillir la moindre étincelle pour la sauvegarder, Texciter et l'étendre, dès qu'il aperçoit du feu, le feu sacré, il crie à l'incendie pour qu'on vienne l'aider a l'éteindre. C'est que presque toujours ce critique est un auteur manqué; comment, dès lors, s'étonner si, constitué juge des productions de l'esprit, il s'acharne contre toute supériorité avec la rancime d'une médiocrité jalouse , s'il met son bonheur à pouvoir rendre méchamment à autrui ce qui lui fut légitimement infligé à lui-même? Il a horreur.de l'inspiration, il n'estime que l'effort: l'impuissance envieuse dénigre la virilité.

A une époque, où l'idée de propriété domine tout, même la patrie, même la religion, il était logique que l'on songeât à s'approprier le domaine de l'esprit; aussi des écrivains ont été jusqu'à dire : Ce champ intellectuel est à moi et cet autre à mon voisin; à celuici tel sujet, à celui-là tel autre; ce terrain historique ou littéraire, philosophique ou poétique, est en bon rapport, que personne n'y touche. Dans cet ordre d'idées, les critiques sont des espèces de gardes champêtres intellectuels, les uns assermentés pour la communauté, les autres attitrés comme gardes particuliers, tous ayant l'œil à ce que nul intrus ne vienne inquiéter les droits acquis, ni empiéter sur ce qui est en cours d'exploitation.

in PRÉFACE.

Là où la faussé eWilitation n'a pas encore porté toas ses fraiu aa point qae la simonie, c'est-àFdire le trafic des dons de Tesprit^ soit en honneur, mais où l'on combat pour la patrie et pour la liberté^ pro arts et focis, le critique^ à moins d'être censeur, n'ap« parait point sous les traits d*nn homme de police, sans cesse à l'affût de toute hardiesse de pensée comme d'un délits mais sous celle tantôt d'un ambaseadenr à la recherche d'alliési tantôt d'un sergent en quête de nouyeauz rolontaires, ou d'un inspecteur anz revues corrigeant les manquements et notant précieusement les indices de qualités, on enfin d'un major-général distribuant dans son bulletin le blâme et l'éloge en raison de la pact que chacun a prisa à la lutta.

Adam Miekiewicz avait un haut sentiment des devoirs du critique, fit, quand il en a rempli la mission, il s*en est acquitté sans lai-» blesse, sans préoccupation personnelle, ayant sa conseienea pour guida et le service de la vérité pour bul^. Qu'il eût à s'exprimer sur ses contemporains ou sur les auteurs des siècles passés, il le fai* sait avec la même liberté d'esprit, avec la constante sérénité d'nn génie incontesté. Jamais il n'a mérité qu'on lui ratonrnât le ra« proche qu'il avait si justement adressé aux journalistes de son temps en leur cit^t, en exemple d'humaine fraternité dans le combat^ le tvait de ce soldat français qui, après avoir essuyé la fen d'an insurgé lyonnais, lai cria : « Passe an large, je ne tire pas da si près. » Et d'autre part, pour lui aussi, les morts étaient toujoura vivants, suivant la belle parole de Lamennais qui oraignait que sa pluma ne blessât les morts.

Adam Mickiewics traitait tous les écrivains avec la même impartialité, qu'ils fussent ses compatriotes, ou qu'ils fassent étrangers, qu'ils appartinssent même à la nation la plus ennemie. Quant â ses émulas ou à ses voisins de gloire, il en parlait avec ane franchise complète, ne séparant jamais la bienveillance de la juattee et sans que jamais on ait vu percer une lueur de jalousie. Tout a« cMitraire, il se réjouissait de la force innée ou acquise de see frères d'armes, de leur génie ou de leur talent ; il applaudissait à leurs tuceès et, au besoin, aidait à leur triomphe. Avec quella vigueur de patriotisme et quel exclusif amour du vrai il exposa, devant seeaoditeurs du Collège de France, les grandes œuvres de M alczev^^ki, de Bogdan Zaleski, da Sévérin Gosscsynski, de Sigismond Kra* sinski, alors oDiqoamant désigné sous le nom de Poète anonyme^ les louant et les reprenant aussi, mais toujoaia avec sineénté. Avec

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qaeiio ieuâm^ U 6'4le»4U sttr la W^m^im d'Éti«P9ll 6«r^ cisyQB]^i> le jgaoe ami qu'il 47aU perd», (Je gni la fonpp U^^ ^u#lqA# ehose à désirer, «aie <4)£i qui il MOlait )e bouillQQoen)#Pt du giè? nie. Il n'QuIlUa que lui*flQé(X)9, Q09 ({xCïi igUorM sa ¥al^ur» fpaia parée que persoB&e n'eut Qi jfùQVB» 4e vaulté ui plus ù^ digpité morale.

Ou s'est étoDA^ que, durapt tout 900 Cours« il ^'ait pas une foif proQoneô le nom de JaU« f lowaaki, 4oat les poèmes sont aoa)r brans et souveçt méma ^ yars /Sort baai». Quelquas^una ont voulu y veif au motif parso&ne} : Wf $|(OW£UBki posait en rival. Adam if ickiewics a pu ^tre impaii^MH4 des efl^ts que faisait Slov wacki pour que l'on recoguùt sou g^i^ia: mais la vraie raison, pour laquelle il garda le silence sur ses poésies, est celle qu'il a donnée luiHBsém^ nfi disante a J'ai beau charahar dans Slovatki, ave<t la meiUeura yotoaté du momà», un passage réellamenl inspiré, }a no le tfjouva f>as. » Or rendra bommage h la forme ^ Slowacki et en v^m^ tampa affirmaf at prouver qua la souraa de la création poétique faisait dé£sut, e'aût été irriter ISiowadû saaa utUlié an<r eune. Mon père ae tut, £èt-il méma été suffisammaut compris dg publia ai, 4a mima qu'il avait dit que Garaayaski, maiigvé sea im^ perfections, était le pins polonaja des paètêa, il eût ajouté qua Slo^acki en était la maina polonais, «'aat<à-dka le plus pénétré par Teaprit étiangar, qaala qua fiassent d'aillaufa la ^oiz patrio^ tiqua daa sujeu at ia aplandeur natimiale dont il savait vélir sa9 idées. Un jour aaulament, k pvopos du Père M ara, U se permit une allusion à ce qu'il y avsit de aaeriiéga da mettra an seèna un tel per^ aonnaga, aaaa avoir réell^nant ressenti aoi*mèma en son Àma l'émotion sainte qui l'avait fait agir. Slowaeki <la trace en est rastéa dan&ea aonaspondanae) aa débattait contra ea qu'il appelait uaa iDJustiae 9i finissait par an éira aigri : il sa trouvait au moins Tégal des poètes aontamporains les plue célèbres de l'étranger; il oubliait que aa qui auffîssit alors à la France n'était pas sulisaot pour la Pologne^ À la Framca même cela ne suffîrait plus aujourd'bui.

£n un temps où chacun ert m soig^ux d'<^flisear la trace da aaa paa, dans la désir de Isissar er<Hre qu'il n'eat radavabia da rien à personne, fflaia qu'il a'ast élavé par ^a puissaoaa da son propre génie, on a plaisir k voir la grand poèts polonais dédaner de qui il pro» cèdaf Inin da aaabar aa qn*!! doit itord Bjfon, Adam Mickievlaa la pr^dama aoa naîtra : « Ca qni a élevé, aa qm a iêtà^AA la marcha des poètes alavaa, c^ast ia eairtèra poétique da lord fi7V«n,

Lord Byron commence Tère de la poésie nouvelle. Ceux-là seule • ment qui ont saisi ce qu'il y avait de fort, de vrai^ de sincère et de profond dans lord Byron^ ont été appelés à prendre le devant dans ta marche de notre siècle. » (20 déc. 1842, Slaves , IV, p. 43.)

A rinverse de la plupart des critiques de l'Occident qui s'en vont ramasser d'âge en Age les morts inconnus afin de leur dresser un piédestal de protestations contre l'oubli des générations^ Adam Mickiewicz croit à la nécessité des grands hommes pour guider THumanité et il en recherche la lumière dans chaqae siècle comme celle de phares indispensables. A l'opposé de ceux qui ne procèdent à l'examen d^aucune œuvre que le scalpel à la main, il s*at« tache en chaque œuvre à ce qui a fait son principe de vie et d'action.

Veut-on connaître le point de vue sous lequel il juge, voici le terrain où il a pria position, et d'où il embrasse l'horizon littérale :

c< Cette longae lutte des romantiques et des classiques, qui a rempli les journaux de France^ de Pologne et même de Bohème, que signifiait-elle? On voulait déposséder de leur gloire les représentants de l'ancien ordre de choses littéraires. On ne leur refusait pas la science, la connaissance de la théorie; ils étaient possesseurs légitimes du territoire littéraire, ils avaient le droit de l'administrer; mais on leur demandait de l'inspiration ; on exigeait qu'ils pussent exhiber les titres de leur puissance* Il ne BUlBfisait plus de gouverner, parce qu'on était né de parents littéraires, ou parce qu'on avait fait des études dans les écoles. Le monde demandait du génie; on ne voulait plus admirer que ce qui était admirable, que ce qui provenait du génie. On refusait à l'homme le droit de diriger l'intelligence et les sentiments de ses semblables, s'il ne prouvait sa supériorité par le fait qui témoignait d'une force ex* traordinaire. C'était tout simplement déposséder le monde ancien; c'était commencer la création d'un monde nouveau. Cette réforme littéraire est plus radicale et plus profonde que celle qui a été tentée dans la politique. Les écoles politiques ont cru que les masses, une fois appelées à juger de leurs propres intérêts, trouveraient bientôt le mot de l'énigme politique ; mais la littérature nouvelle, eu renversant l'ancienne école, n'a pas compté sur le vote des masses, quoiqu'elle fût sûre de trouver un jour leur appui* Elle ne tire sa puissance que d'elle-même, que de l'abîme de l'Ame humaine. Ce qui commence donc la littérature des derniers temps, c'est cet appel au génie, à V inspiration. . .» (15 janvier lb43, Slaves, IV, p. 85.)

Le lecteur trouvera ci-dessous réunies les études d'Adam Mickiewicz sur Gœlhe, Byron^ Puszkin. Il aura sans doute plaisir à voir comment le grand poète polonais a apprécié Tœuvre des trois grands poètes de TAUemagne^ de l'Angleterre et de la Russie, ses frères en poésie.

15 janvier 1872.

. L'étnde sur Gœthe et Byrôn dont nous offrons la traduction aux lecteurs, publiée d'abord dans un journal de Varsovie , la Gazeta Codzienna, du 29 avril 1860, et insérée dans Téditiou polonaise des œuvres d'Adam Mickiewicz, semble avoir été écrite à la nouvelle de la mort de fiyron^ qui expira à Missolonghi, le i9 avril 1824. L'auteur, tout jeune encore, au seuil de sa carrière poétique^ essayait de se rendre compte de celle de ses illustres devanciers. Nous complétons son travail en le faisant suivre du jugement sur le poète anglais qui précède l'admirable traduction qu'il a donnée du Giàour en vers polonais. Nous y joignons enfin uji^ brève citation du cours au Collège de France où incidemment il parle de Byron et aussi de Gœthe.

Ainsi trois fois Adam Mickiewicz a exprimé son sentiment sur Byron : vers 1824 d'abord^ en 1835 ensuite et enfin en 1844. Pour faire un tout de cps appréciations, en les rapprochant^ sans toutefois les mêler, nous avons adopté la division en trois paragraphes. Le premier renferme son impression de jeune homme; le second comprend sa profession de foi de traducteur du poète anglais; le troisième est en quelque sorte sa conclusion, alors qu'il parlait à Paris devant un public européen.

Adam Mickiewicz ne s'est pas rencontré avec Byron, qui expira en Grèce avant que lui-même eût quitté la Pologne, mais il lui a été donné d'être l'hôte de Gœ.the.

Gœthe i^ ses détracteurs. Il y a peu de jours, M. Auguste Yitu, un ancien rédacteur en chef d'un journal ministériel de Paris, a appelé Faust c une pédanlesque diablerie » et a déclaré ne voir dans la figure de la blonde Marguerite < qu'une pauvre grisette séduite, puis abandonnée par son amant, histoire banale. »

Tout ce qui a trait à Gœthe n'en a pas moins un intérêt si nnirersel, que nous citerons ici le récit de l'entrevue du grand poète

de TAIlemagoe avec le grand poète de la Pologne. Un compatriole d^Adam Mickiewicz, poète lui aussi et son compagnon de voyage, décrivait à ses amis son pèlerinage à Weimar. Nous traduironn les passages des lettres d'Odyniec qui concernent Mickiewlcz et Gœlhe.

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