‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 57 sur 59 · POUR LA LIBERTÉ SLAVE · texte numérisé non relu

POUR LA LIBERTÉ SLAVE

Ah ! s'ils pouvaient enfin sentir et comprendre que c'est seulement par l'indépendance de la Pologne qu'ils fonderont la liberté en Russie ! Dieu veuille leur faire cette grâce par les mérites des généreux martyrs de l'année 1825 !

A la fin de ce volume, dont le dernier fragment est consacré à Alexandre Puszkin, je me fais un devoir de placer quelques lignes à l'adresse de ceux que la nature nous avait donnés pour frères et que la politique nous a rendus ennemis.

Et vous aussi, Russes, vous êtes nos frères, a dit Adam Mickiewicz. Cette parole de mon père, j'aime à la répéter.

Nos deux peuples sont de la même race slave. Le peuple polonais et le peuple russe sont -deux frères ennemis. Et le spectacle de leurs luttes est mille fois plus tragique que ne le furent chez les* Grecs les querelles sanglantes d'Etéocle et Polynice : car ce sont de gigantesques luttes de nation à nation. Cette inimitié sera-t-elle donc éternelle? Il serait impie de le supposer. Mais d'où la réconciliation peut-elle venir, siuon d*un mutuel n^ouv^meqt de cœur, d'un acte de justice î

Dans rÉvangile qui, par les Russes comme par les Polonais, est reconnu pour la voie véritable du salut, il est dit : qu'il faut aimer son ennemi. Parole profonde, qui ne signifie point qu'il faut aveuglément tout aimer dans son ennemi, mais qu'il faut aimer ce qu'il y a de bon en lui afin de l'aider à le développer pour son bien et pour le nôtre. — Cette étincelle div-ine, que le Créateur insuffle à toute créature et qui subsiste en chacun quoique assombrie, quoique étouffée, il faut l'accroître, dans la certitude que plus l'égalité de chaleur se rétablit entre les foyers, et plus le désaccord cesse, Nous devons nous efforcer réciproquement , nous d'aimer ce qu'il y a de bon en vous, et vous ce qu'il y a de bon en nous.

Et c'est à nous, Polonais, à commencer : car il est moins difficile dé pardonner ce qu'on a souffert, que d'oublier ce qu'on a fait souffrir ; et voilà pourquoi ce grand exemple a été donné sur le Calvail-e de pardonner à ses bourreaux. Mon père, de qui le patriotisme fat aussi élevé qu'il était ferme, sut garder son cœur pur de haine ; même dans le moment où, de la montagne Sainte-Geneviève à Paris, il a entendait, disait-il, les accents de colère, les cris de fureur des bourreaux et les gémissements des victimes couvrant au loin le pays slave , » il avait en lui la force et 1» foi nécessaires pour s'élever vers l'avenir au-dessus de

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ce sol ensanglanté. Alors du haut de sa chaire slave dû Collège de France, il proclama le mérite qu'avait eu la Russie de fermer l'Europe aux invasions des Tartares asiatiques par une héroïque patience et au prix de sacrifices séculaires aussi grands que ceux par lesquels la Pologne avait préservé la civilisation contre les invasions des Turcâ musulmans. Il signala comment, dans l'accomplissement de cette pénible mission, les Russes, par une sorte de fatalité, avaient été forcés de tout sacrifier à une seule idée, à l'idée d'un pouvoir unitaire, et comment, après le danger disparu, l'idée a subsisté : d'où cette autocratie tzarienne empruntée aux Mongols et que les Russes plus d'une fois ont eux-mêmes appelée un gouvernement épouvantable. Il ne demandait point la destruction de la Russie qui, de ses fortes épaules, contient les peuples dévastateurs ; mais il évoquait une vérité supérieure dans laquelle les Polonais et les Russes, après avoir décoléré leur esprit, fraternisé leur cœur, et ouve*rt leur âme à un nouvel éclair divin et humain, communieraient, réconciliés sans cesser d'être nationalement distincts (1). Et, en attendant ces temps meilleurs qu'il affirmait n'être pas éloignés, il plaignait la Russie comme la Pologne. C'est ce qu'un de Ses collègues, J. Michelet, a poétiquement appelé le mystère de l'aigle blanc qui pleure son sang pour le salut de l'aigle noir (2). -

Et, dans le même temps où Adam Mickiewicz avait le courage de déclarer, lui Polonais, qu'il n'avait point de haine pour la Russie, ce même collègue, son frère d'armes dans les combats de l'esprit, osait, au sortir de ces ef-

(i) Voy. DoLammenl les leçons du Collège, de France, du 20 décembre 1K40, 6 décembre 1842 et 27 juin 1843. (2) Légende de Kosciuszko^

froyables guerres entre Français et Anglais, qu'il a si fidèlement décrites et avec une telle piété patriotique, déclarer, lui Français, qu'il n'avait point dé haine pour l'Angleterre.

Voilà la hauteur morale à laquelle l'Européen doit, de nos jours, s'élever et se tenir. Aussi, en m' appliquant à me conserver dans l'esprit de mon père, n*ai-je point hésité à combattre ceux d'entre mes compatriotes et d^entre les étrangers qui, dans la passion de la polémique, outrepassant les bornes d'une vraie critique historique, voulaient prouver que les Russes ne sont que des Tartares. Déjà cette habitude du sophisme^ au service ^quotidien d'une politique de hasard, en a entraîné plus d'un à voir des alliés naturels et amis par excellence, ayant même génie, même intérêt et même but, l'appui le plus précieux et le plus sûr contre les Allemands^ dans ces mêmes Russes qu'ils dénonçaient hier comme des barbares bons à massacrer ou à renvoyer en Asie et contre qui ils sollicitaient la croisade de ces mêmes Allemands. C'est faire fausse route aujourd'hui, après avoir fait fausse route hier. Si l'esprit russe n'est pas changé, on peut aisément prédire que^ même dans le cas ou les fausses et les Prussiens armeraient les uns contre les autres, ils trouveraient, au dernier moment^ une victime contre qui s'accorder, comme ils l'ont fait uu dix-huitième siècle contre la Pologne. Il est incontestable n-»n-seulement que la Russie, à force d'employer contre les Mongols les procédés mongols, tî'est i noculc leur esprit, maii encore que plus d'une contrée russe a été dépeuplée et déslaviséc; i)ourtant il n'en est pas moins certain que, de rautie côté du Dniepr et de la Dzwina, il y a, longeant la Pologne, une vaste zone slave, cil l'on parle slave, qui est habite'e par^une populatioa slave, et que -dès lors le patriotisme russe doit avoir pour

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objet d'en élaguer ce qui y est resté d'esprit barbare et d'y développer l'esprit slave et Télément slave, de façon qu'un jour il y ait sur les deux rives de la Dzwina et du Dniepr f ^ , / deux nations slaves, fortes et libres, la Russie jusqu'au ' ^ ^ Don et la Pologne jusqu'aux Carpathes. Or, pour se rele- ' /^ ver moralement, la Russie a besoin de prendre son point r:''À >^^ d'appui dans Tàme délivrée de la Pologne.

La Pologne, de qui le chemin de la croix fut si douloureux et qui, descendue aux enfers sociaux où tant de^ peuples gémissaient depuis dés siècles^ leur^ommuniqua,

* pour leur salut, l'esprit du sacrifice international^ est appelée à régénérer ceux qui l'ont mise au tombeau. La Pologne^ par le mérite de ses souffrances et la puissance de son bon cœur^ rachètera l'âme de la Russie.

Les annales russes sont fréquemment effroyables, je ne l'ignore point. Mais l'Italie eut son siècle des Borgia avec ses perfidies et ses empoisonnements, et l'Espagne son siècle de Philippe II avec son inquisition et ses autoda-fé, et la France elle-même ses massacres albigeois, sa Sainl-Barthélemy et ses dragonnades. Il n'y a pas à désespérer que les Russes n'aient, eux aussi, un jour de nobles pages, qui les consolent et consolent l'Humanité avec eux, des pages sombres dont est attristé leur passé. Mais pour

- cela, il faut que les Russes, faisant' e£fort sur eux-mêmes, s'élancent vers un nouvel idéal. Sinon quel progrès serait-ce donc pour la Russie si, gardant le même esprit et ne changeant que les formes, elle arrivait, je suppose, à avoir, au lieu d'un seul autocrate, un parlement tzarien assistant le tzar ou même une Convention tzarienne rem- / plaçant le tzar? Croit-on que l'Allemagne, avec son Reichs-, t&g votant tout ce que propose le prince de Bismarck, vaille mieux moralement qu'elle ne valait au temps de Frédé- ^' . rie II, roi absolu? En ce temps-là, Frédéric démembra la )'

Pologne sans se soucier de ce qu'en pensaient ses peuples; aujourd'hui Tempereur-roi Guillaume et son ministre Bismarck ont démembré la France en s'appuyant sur le vote de TAllemagne. Il n'y a qu'une complicité de plus. De même, quand Timpératrice Catherine II partagea là Po-< logne^ ses propres sujets pouvaient historiquement être, en partie du moins, déchargés du crime; mais quand en 1863 le premier usage qui a été fait de la liberté de la presse en Russie fut d'approuver, encourager et exciter le gouvernement impérial contre les Polonais qui revendiquaient, les armes à la main, leur droit de nationalité, — est-ce qu'il n'y a pas là aussi une complicité de plus? Or les peuples qui deviennent plus puissants^ mais chez qui la moralité baisse^ doivent exciter moins d'envie que de pitié.

La. Russie, qui fut dévoyée par ses souverains, est à présent dévoyée par ses écrivains. Ce fut une calamité pour la Russie plus encore peut-être que pour les nations écrasées par elle. Lorsque son indépendance fut assurée, au lieu de la laisser se replier sur elle-même et grandir intérieurement, Pierre 1" l'habilla à l'européenne pour, à la faveur de ce déguisement, l'introduire plus facilement en Europe, et commença à fouler et désorganiser la Pologne. La Russie n'avait-elle donc repoussé les Mongols que pour faire elle-même leur œuvre dévastatrice? Pierre I"", dont en a célébré la grandeur et vanté le génie, a retardé de plusieurs siècles et durablement compromis le progrès de son peuple.- Eh bien! le mal que Pierre I" a produit comme tzar, Katkow et ses imitateurs le produisent comme écrivains : les actes coupables et atroces dont les Russes étaient autrefois les instruments passifs, ils s'ingénient à en être les auteurs conscients. Et là est le péril capital de la nation russe. Il ne suffit pas d'avoir la puissance : combien de puissants empires ont disparu sans presque laisser

de traces sur la terre, tandis que de petites nations, assises sur une base morale et fortes d'un idéal de justice, ont, pleines de vitalité, traversé les âges !

Les nations ont, presque toutes, eu leurs mauvais jours politiques ; mais quand leurs gouvernements consomment une iniquité envers autrui, il y eut du moins de collectives ou individuelles protestations. Ainsi en Ângleterie, en opposition aux fureurs de Pitt, qui, pour entraver l'unifica- • tion française, déchaîna la guerre de vingt-cinq ans^ suscitant et soldant coalition sur coalition, on vit de beaux élan?. « L'honneur de l'Angleterre a coulé par tous ses pores, » s'écriait Shéridan en flétrissant l'expédition de Quiberon; et Fox voulait la paix avec le premier consul. Après Waterloo , en face des bassesses des lords Castelreagh et Bathurst, lord Holland réclama contre la violation de tout droit dans la personne du captif de Sainte- Hélène. Ainsi en France, lors de l'odieuse guerre de 1823 coatre l'Espagne constitutionnelle, Armand Cariel était dans les rangs espagnols; et en 1848 Armand Barbes s'éleva contre l'abandon de la Pologne, et en 1849 le colonel Guinard tenta, même par les armes, d'empêcher que l'Assemblée française ne fît bombarder Rome. Ainsi, en Allemagne, Robert Blum proteste, dans le parlement de Francfort, en 1848, en faveur de la nationalité polonaise, avant de s'en aller mourir sur les barricades de Vienne pour la liberté allemande' ; et en 1870 Jacoby jeta son vœ victoribus contre ses compatriotes en train de perpétrer contre la France le crime de conquête ; et voici, en 1872, les députés Liebknecht et Bebel condamnés à deux ans de forteresse par un jury allemand pour avoir réclamé contre la

violente annexion de l'Alsace-Lorraine à TAllemagne

Mais vous, Russes, où sont vos prott stations? Vous avez

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non pas maudit ^g^is. glorifié Murawiew lej^endeur/ Depuis 4825^ quels cœurs ont battu chez vous pour les libertés du genre humain, et quand \ous êtes-vous sentis solidaires des luttes et des efforts du prochain pour un progrès moral? A peine une ou deux voix troubles ont-elles été entendues.

Quoiqu'il soit vrai de dire qu'un peuple est responsable de son gouvernement devant le monde, toutefois un peuple est si souvent la première victime dé son propre gouvernement que, dans bien des cas, il mérite plus de compassion que de colère. Mais ce que la justice des nations, comme la justice de Dieu, exige, c'est que du moins il ne se commette point de crime par un Etat, sans que du sein même de cet Etat il ne surgisse un cri généreux, selon le mot de la Bible où il est dit ^ue TEternel pardonnera à Ninive s'il s'y trouve des justes, ne fût-ce qu'au nombre de trois.

Nous n'avons rien à espérer actuellement des Russes, comme gouvernement ; mais nous sommes en droit d'attendre des Husses, comme individus, qu'ils se détachent, quand ils sont honnêtes, ^s injustices de leur empire ; qu'ils se mettent face à face avec leur conscience d'hommes et décident^ dans leur for intérieur, si la violalion du Décalogue envers une nation n'est pas pluâ coupable encore qu'envers un simple particulier. Alors, peu à peu, il se formerait une opinion qui, en grossissant, finirait par englober ce qu'il y a de meilleur dans la nation russe et par réagir sur l'autorité supérieure^ C'est ainsi que le progrès véritable est. advenu dans les j^ays les plus civilisés. •

« Que la Russie reste grande et forte! disait mon père, mais à la condition de reconnaître ce qui constitue la grandeur et la force vraies. » — Comment le reconnaîtrait-elle, ajouterons-nous, si les meilleurs de ses enfants ne commen-

cent eux-mêmes par le sentir, en souffrant moralement du mal fait à autrui par leur gouverniement, en laissant échapper un cri de commisération, qui serait une première consolation et en cherchant à opérer la réparation de ce mal?

Vous voulez être une nation libre et honorée au milieu des peuples. Or qui refuse la liberté aux autres est par làmême indigne d'en jouir lui-même. Et comment être honoré^ si Ton se livre, par abus de puissance^ à des actes que la morale réprouve? Une voie lumineuse a été tracée et selon laquelle seule la Russie peut devenir heureuse et bénie : alors soyez autant de Ryleiew ou de Bestuszew^ pleins de Tardeur du sacrifice^ et aimant les autres nations comme la vôtre.

Et c*est plus aisé à présent qu^il y a cinquante, trente ou vingt ans^ puisque les ressorts de la machine tzarienne se sont desserrés. Un moindre héroïsme suffirait pour, un effet plus considérable. Comment donc ne se trouve-t-il pas d'écrivain russe pour prendre en main la sainte cause de notre infortunée nation î^on- seulement le premier qui le fera s'immortalisera ; mais il ouvrirait à la race slave le plus sûr horizon d'un spleftdide avenir.

S'il n'y a point encore de Russes, dans l'empire et au dehors de l'empire, qui demandent le rétablissement de la Pologne dans ses frontières, c'est-à-dire le relèvement de la Pologne d'avant le crime du partage de 1772, déjà plusieurs Russes ont, en 1863, combattu dans les rangs des insurgés polonais^. Et ces efforts, quoique trop peu nombreux, sont grandement méritoires aux yeux du Dieu des nations. Le sang et les lavmes qui coulent sur l'autel du sacrifice international sont le gage du salut commun.

Malheureusement, à l'inverse des autres pays, ce sont, en Russie, des inconnus dont le dévouement s'est obscurément associé à nos revendications. Nous appelons de nos

vœux le jour où des chefs d'opinion et des plumes inspirées y inaugureront Tère de la justice fraternelle. Ah I si à l'anniversaire du centenaire de notre démembrement na« tional, une voix russe, ne fût-ce qu*nne seule^ venait du moins protester contre l'iniquité du partage qui^ en même temps qu*il a morcelé la Pologne, a attaché aux pieds de la Russie un boulet sanglant !

Nous qui souhaitons que la réconciliation arrive entre la Russie et la Pologne snr la base de la justice, mettonsnous, autant qu'il sera en nous^ Polonais et Russes, dans la situation d'esprit d*Adam Hickitwicz et d'Alexandre Puszkin, Tun vis à vis de l'autre^ avec l'entier et spontané sentiment de leur valeur^ sans orgueil, sans réticence, mais aussi avec la joie d'avoir trouvé un frère et un égal.

Non- seulement tout rapprochement entre la Pologne et la Russie doit avoir pour base le respect mutuel de leurs droits de nation distincte et intégrale; mais encore il doit avoir la liberté des autres nations pour but. Jusque-là ce serait de la part des Polonais une désertion de leur principe, en même temps qu'un reniement de leur glorieux passé et une félonie envers l'Europe civilisée.

Ladislas MicKtËwrcz.

3 mai 1872.

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