LES
Le Sahara algérien. — Le Grand-Dcsert.
La Grande -Kaby lie.
Un militaire qui se séparait récemment pour quelques mois de l'Afrique se sentit les yeux humides et le cœur attristé comme s'il eût quitté un ami, en s'éloignant de cette splendide et touchante nature. L'Afrique, comme la race d'hommes qu'elle produit, a en même temps quelque chose d'énergique et de songeur. Son ciel, où les teintes unies et limpides succèdent aux teintes troubles et sanglantes, est un appel tantôt aux élans les plus rêveurs et tantôt aux instincts les plus violents de l'âme. Aussi, suivant moi, est-ce à
Mélanges. t
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ceux qui parleur caractère et leur genre dévie sont initiés au langage du ciel africain à se faire les historiens de TAfrique. Cette intelligence que le métier des armes peut seul donner d'une contrée qui est par excellence la contrée guerrière prête une particulière valeur à l'écrivain dont je veux parler aujourd'hui.
Le général Daumas appartient à cette armée où la France a été si heureuse de trouver en de terribles jours la ressource d'âmes trempées à d'autres luttes que nos dissensions. L'armée d'Afrique serait un sujet d'études curieuses; elle présente, je crois, une phvsionomie originale entre toutes les armées qu'a entretenues jamais notre nation. L'activité d'esprit, bien loin d'avoir succombé sous l'activité du corps, y a pris au contraire un développement singulier. Ce fait tient à maintes causes qu'il serait facile d'indiquer. D'abord, en Afrique, l'officier a une autre tâche à remplir que celle du combat. Cette création des bureaux arabes, dont j'ai tenté récemment de donner une idée, a produit une école d'administrateurs, de magistrats, d'agriculteurs militaires; elle a formé de nouveau cette espèce d'hommes de conseil et d'action qui était la force des sociétés antiques. L'école a été précédée par les maîtres; quelques caractères isolés se sont dessinés qui devaient de-
venir Torigine et le modèle d'un caractère géne'rique. C'est ainsi que s'est faite, dans un guerrier qui nous a été pris par la mort au moment où il était entouré par le plus d'espérances, la première apparition de cet esprit devenu aujourd'hui en Afrique l'esprit de notre armée. Il y avait dans le maréchal Bugeaud quelque chose à la fois d'élevé et de familier. C'est un soldat de l'armée impériale qui n'avait pas impunément vécu sous le ciel dont l'âme de saint Augustin fut embrasée. Dans ces admirables petits livres, dernier élan de son patriotisme, charme suprême de ses loisirs, testament complet de ses jours, on trouve tout ce qui fait la vertu des âmes- destinées à ranimer par leur souffle la vie expirante des sociétés. A l'intelligence vive, pratique, parfois même un peu brusque et moqueuse des soucis, des ambitions, des tracas, de tous les détails enfin qui composent l'intérêt terrestre des nations, se joint un sentiment profond et secret de nos destinées éternelles. La plus merveilleuse de ces brochures commence par un éloge du chou, mis comme instrument de civilisation bien au-dessus de tous les livres socialistes, et finit par un élan de fervente adoration vers l'auteur de toutes choses. C'est bien l'œuvre d'un soldat d'Afrique! Dans ce pays, on n'échappe pas au ciel : les étoiles rayonnent à
travers les fentes de la tente. Chez les esprits disposés à s'occuper avec le plus d'activité et de succès des choses humaines, il y a une place pour cette virile et salutaire poésie qui naît forcément de la pensée de Dieu.
Aussi les œuvres du général Daumas s'adressent-elles à une autre classe dUiommes que les gens occupés d'intérêts spéciaux. Elles ne renferment pas seulement des documents précieux, des considérations utiles pour ceux que préoccupent les destinées de l'Algérie, elles ont dans la pensée qui les domine quelque chose d'élevé et de touchant qui répond aux instincts de tout noble esprit. Il y a en Afrique deux grandeurs, je dirais volontiers deux royautés : la montagne et le désert. A quelques lieues d'Alger, l'Atlas, cette cariatide du monde, projette dans le ciel l'ombre vigoureuse de ses grandes cimes; à des distances que l'œil ne peut pas mesurer, mais où la pensée s'aventure avec plaisir, c'est le désert. Le désert est ce qui préoccupe d'abord tout hôte nouveau de l'Afrique ; c'est la merveille dont on est avide. On raconte qu'aux premiers jours de notre conquête, nos soldats croyaient le voir sans cesse. On ne sait pourquoi c'est un mot qui fait battre le cœur; on souhaite comme une terre promise la vue de ces immenses plaines soumises, ainsi que
la mer, aux lois mystérieuses de la stérilité et de la solitude.
Aussi le premier ouvrage du général Daumas est-il une étude du Sahara algérien. Son second aborde hardiment le Grand-Désert. C'est l'itinéraire d'une caravane au pays des nègres. Ces deux livres, quoique nés d'une même pensée, sont traités d'une manière différente. Le Sahara algérien est une sorte de traité géographique; les documents y sont nombreux, exacts, précis, et disposés plutôt par les procédés de la science que par ceux de l'imagination. Ce n'est pourtant pas un de ces manuels arides qui découragent les esprits rêveurs en desséchant eh quelque sorte les plus vivantes merveilles de ce monde, comme Therbier du botaniste dessèche les plantes et les fleurs. La géographie du général Daumas rappelle cette géographie antique qui parlait quelquefois le langage des vers et ne négligeait jamais rien de ce qui est cher à la poésie. Ce n'est pas seulement un assemblage de noms; des descriptions originales et vives s'y rencontrent sans cesse, et des citations nombreuses, empruntées aux poètes orientaux, v répandent comme une particulière clarté : car les mots et les pensées en Orient ont le privilège des couleurs; ils ont leur part de la lumière, de la chaleur, de la grâce éclatante du ciel.
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Dans sa préface du Grand-Dései't, le général
Daumas avertit le lecteur que, sauf les détails compliqués d'une fiction romanesque, son œuvre est une teniaiive comme celles faites par Cooper pour donner aux Européens Fintelligence et l'amour d'un autre monde que le leur. C'est là une généreuse entreprise. Il serait à désirer, dans ce temps-ci surtout, que les aventures du désert et de la prairie pussent distraire quelque esprit des aventures du pavé. Il n'est pas à croire, malheureusement, que beaucoup de cerveaux soient échauffés par la peinture de ces romanesques périls qu'offrent quelques terres lointaines; mais il est bon qu'on ne désespère pas encore de convertir tous les enfants de ce siècle au culte des dangers qui sauvent Tâme et des hasards qui ne compromettent que le corps. Je ne sais rien qui soit plus de nature à inspirer le goût des intrépides voyages que le Grand-Désert du général Daumas. Le héros de ce livre est un homme dont quelques habitants d'Alger ont vu la figure. C'est un personnage aussi original que Bas-de-cuir, mais qui a vécu autre part que dans un cerveau de romancier. Sidi-el-Hadj-Mohamed était ou est peut-êtr2 encore, si quelque sinistre aventure n'a pas mis fin à sa périlleuse vie, un membre de la tribu des Chambas, une des rares tribus qui en
Afrique ont plutôt l'esprit du trafic que celui de la guerre. Il était né dans la petite ville de Metily, perdue sur les confins du désert, comme le sont certains de nos villages sur les rives de TOcéan. Un jour il vint à Alger, parce que Dieu, disait-il, avait décidé qu^il devait faire ce voyage. Il ne donnait pas à sa présence parmi nous d'autre raison. C'était un véritable musulman, dont le visage exprimait cette silencieuse intelligence et ce vouloir résigné qui font la dignité des races sauvages. Il avait été trois fois dans le pays des nègres et se disait prêt à y retourner encore. Le général Daumas apprécia lé parti qu'on pouvait tirer d'un pareil homme. Interrogé par lui avec habileté, Mohamed finit par raconter ses excursions, et de ses récits naquit le livre qui nous occupe aujourd'hui.
Je l'avouerai, l'itinéraire du Chambi m'a plus remué que ne m'avait remué jadis Vltinéraire de M. de Chateaubriand. L'auteur de René^ que je me rappelle avoir entendu exprimer un jour une admiration pleine d'envie pour un vieux Turc qu'il avait vu fumer sa pipe avec une fataliste placidité sur les ruines d'Athènes; l'auteur de René aurait été le premier, j'en suis sûr, à s'incliner devant ce voyageur sans étonnement et sans crainte, convaincu qu'à chaque acte de sa vie ré-
pondait une ligne ineffaçable écrite d'avance dans le livre de Dieu. C'est dans la bouche de Mohamed que le général Daumas a placé le récit sur lequel repose tout l'intérêt de son œuvre. Ce procédé donne au style du Grand-Désert un tour qui est en parfaite harmonie avec le sujet de ce livre. Ceux qui ont écouté avec une attention recueillie la musique arabe savent quelle profondeur de sentiment et parfois quelle ardeur de passion on découvre sous l'apparente monotonie de ce rvthme simple et puissant, étranger aux débilitants caprices de notre mélodie. Le récit du Chambi m'a rappelé cette singulière et touchante musique. La poétique uniformité du style oriental y recouvre nombre de fortes et originales émotions. Adoration recueillie de la puissance divine, crainte de dangers inconnus, souvenirs poignants de la patrie, tous les sentiments qui peuvent occuper tour à tour Tâme d'un hôte errant du désert se trouvent dans Tœuvre du général Daumas. 11 y a, dit-on, en Orient des substances qui jettent l'esprit dans des extases. Quant à moi, j'ai toujours pensé que le ciel même sous lequel l'Arabe plie et déplie sa tente était la plus efficace source de rêverie où l'âme humaine puisse se tremper. Les Orientaux ne connaissent pas, comme nous, cette ivresse avilissante et loquace du vin, de
Teau-de-vie, de la bière, de toutes ces liqueurs qui altèrent les traits, troublent la raison et impriment à la langue des mouvements désordonnés; mais ils ont le secret de cette ivresse noble et silencieuse du ciel, de la solitude et de Pespace, de ces choses divines qui donnent un caractère auguste au visage, illuminent la pensée des clartés transparentes de la vision, et placent sur les lèvres un sceau sacré, rompu à de rares intervalles par quelques paroles profondes. C'est de ceue ivresse, à laquelle ne renoncent jamais ceux qui Tout goûtée une fois, que le récit du Chambi est rempli.
Parmi les faits mystérieux que je me suis plu à recueillir en observant tous les curieux détails de cette pérégrination, il en est un surtout qui m'a paru saisissant. Le Chambi raconte qu'à une des nombreuses haltes de son voyage une même exaltation douce et fraternelle s'empara de lui et de tous ses compagnons. Une sorte d'invisible mirage offrit à toute la caravane l'image de la patrie absente et jeta dans un attendrissement indicible Fàmc' éprouvée de ces pèlerins. Quel souffle du ciel disposait en même temps tous ces cœurs à la même émotion, animait tous ces esprits de la même pensée? C'est là un des secrets de Dieu et du désert. Mais j'aime le pays et j'aime le
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