‹ Mélanges: questions militairesChapitre 15 sur 15 · A LA MARQUISE DE LA GRANGE · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE LA GRANGE

Bayonne, 22 septembre 1849.

J'ai reçu votre lettre hier au soir, elle m'a vivement touché. Mais, faut-il vous dire quelque chose qui va vous mettre en fureur contre moi, elle m'a fait un peu Teffet de vos prières, c'est-à-dire un effet tout opposé à son intention. Je trouve que vos gronderies, malgré leur vivacité, ont un certain charme qui me les fait aimer et me donne une secrète envie de les encourir. Je vous dis cela parce que j'ai grand plaisir à parler franchement et librement avec vous. Du reste, vous auriez tort de toute façon de m'abandonner à mon destin et de me retirer vos bonnes paroles. En définitive,

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les uniques liens qui me tiennent attaché à ce monde sont les affections, tout le reste m^ennuie et me répugne; je ne fais pas de mon talent plus de cas que Madeleine repentie n'en faisait de ses cheveux blonds, et je trouve que le courage n'est bon qu'à nous donner une mort convenable, ce que j'ai cherché souvent. J'avoue qu'une mort par le sabre ou l'épée de quelque spadassin inconnu n'est pas tout à fait ce trépas rêvé. Mais je suis persuadé que Dieu reçoit avec bonté ceux qui, dans leur hâte d'aller à lui, prennent la première porte venue.

J'écris au général B. une lettre que je vous prierai de lui faire remettre par M. de La Grange; elle n'est pas de nature à compromettre ma dignité, et ce sera mon unique démarche. J'ai écrit à M. B. parce qu'il est général, et partant mon chef, vu la carrière où je me suis embarqué. Je n'ai voulu ni écrire ni faire écrire par les miens aux autres députés, qui ne sont en définitive et ne peuvent être que mes amis, quels que soient leur âge et la position qu'ils occupent ou aient occupée.

Faites ce que vous voudrez de ce lot atroce que j'ai gagné. Je me rappelle avec un vif sentiment de plaisir le jour où vous m'avez parlé de cette loterie. Vous m'aviez lu un peu de la Marquise

d'Egmet, roman qui restera parmi les jeunes et tendres souvenirs de ma vie ; j'aimais à vous entendre lire, et puis j'aimais déjà aussi à deviser avec vous sur maintes choses, la lecture finie.

Eh bien! oui, vraiment, ces conversations m'e'taient bonnes, me calmaient et me manquent; j'espère en avoir gardé quelques pensées utiles et élevées; je suis sûr qu'elles m'ont laissé une affection sincère et profonde que j'aime à vous rappeler.

Bayonne, le 17 octobre 1849.

Votre maladie si cruelle et votre convalescence si pénible me causent plus de tristesse que je ne saurais dire. J'ai pour un petit nombre et pour un certain ordre de souffrances autant de Tive et douloureuse sympathie que j'ai d'insensibilité pour les maux d'une multitude dans laquelle, j'ose le dire, je me suis depuis longtemps classé.

Je ne sais quand je vous verrai. J'ai écrit au général B. directement, il y a un certain nombre de jours, sur des nouvelles très hostiles à la garde mobile qui m'étaient arrivées de Paris de la part de M. Dufaure. On dit maintenant que les ministres nous redeviennent favorables. Je n'en sais rien et ne m'en soucie foncièrement que dans une

mesure assez restreinte. Quoi qu'il arrive, je resterai soldat, position que mon âge et mon cœur me permettent de garder et que nul ne peut me prendre.

J'ai trouvé ridicule qu'on me proposât, comme quelqu'un Ta fait ces jours-ci, d'entrer dans la carrière diplomatique. Le jour où je laisserai ce sabre que j'aurai passionnément aimé, J'irai tout simplement planter mes choux ou mes roses, car j'aime mieux les roses que les choux, comme Ta dit je ne sais quel poète de ce temps. Je trouve plus malséant que jamais de servir la République autre part que sous les drapeaux. Je brûle de tuer nos ennemis, et je vous dirai sincèrement que nos amis me répugnent un peu, même beaucoup. C'est en définitive leur lâcheté qui nous a mis là où nous laissent toutes leurs intrigues. Je travaille et fais des armes. Quelquefois encore, malgré vos sermons, je me démasque, mets Fhabit bas, quitte les fleurets pour de vraies lames et m'amuse à appuyer mon sabre sur la poitrine de mes adversaires. Jusqu'à présent je n"ai toujours de percé qu'un bras et de cassé qu'une épaule.

Je donnerais toutefois ces passe-temps, et vous le dis en sincérité bien grande, pour quelques heures de ces promenades et causeries dont j'ai joui à Blaye sans me rendre assez compte de mon

plaisir. Ne croyez pas que je vous fasse un petit sacrifice pourtant en mettant votre entretien audessus des coups de sabre.

Plus je vais et plus je me sens au cœur appétit bizarre de danger, secrète envie de sentir encorde fer ou le plomb ouvrir mes veines. Pourquoi suisje ainsi ? Je n'en sais rien. Je sais mieux, Madame et amie, pourquoi je vous suis si respectueusement et si profondément dév^oué.

Bayonne. le 12 septembre 18^9.

Ma lettre va donc vous retrouver là où mes souvenirs vont le plus volontiers vous chercher, et où je suis bien aise de vous savoir de toutes façons, car j'étais désolé de' votre séjour dans ce mauvais air de Bordeaux. Je suis moi-même, en ce moment, en assez mauvais état. J'ai été tirer le sabre dans une salle d'armes sans veste et sans masque, au sortir d'un punch où j'avais été ennuyé de ne pas faire dégainer mes camarades avec qui je voulais me battre sur les tables. J'ai tant tourmenté mon adversaire, pauvre troupier de la ligne, que je l'ai fait tirer pour tout de bon, et me voilà

tout en sang, une épaule, heureusement c'est celle qui n'est pas cassée, fort endommagée, et deux coups de sabre dans les cheveux sur les os du crâne. Cela rend encore plus mauvaise mon écriture, qui déjà est si loin d'être bonne; heureusement ce n'est pas à vous, sous ce rapport, de vous montrer sévère.

Quand je vous avais à Blaye, près de ma citadelle, j'allais vous trouver lorsque j'étais dans mes idées noires ou sanglantes, et je revenais, sinon avec du rose, du moins avec un peu de bleu dans l'esprit. Aujourd'hui je n'ai plus cette ressource, et je suis réduit à m'aller battre obscurément et misérablement. La vie littéraire ne m'a jamais suffi, pourtant je m'occupe avec quelque activité. Vous verrez probablement d'ici à quelques jours, dans la Revue des Deux-Mondes, une œuvre de moi, faite avec des souvenirs très complets, et où il y a, je crois, une excessive réalité. C'est une sorte d'air que j'ai entendu jouer et que je me suis amusé à noter.

Voilà notre Président qui jette son petit chapeau par-dessus les moulins et veut imposer au Pape le Code Napoléon. En fait de Code, je n'aime plus que l'Evangile, et je trouve grandement raison au Pape, qui me paraît de mon goût; mais enfin , si la guerre vient, vive la guerre! Mieux

valent pour moi, vous en conviendrez, les nobles aventures qu'elle offre aux braves gens que toutes ces misérables aventures dont ma fantaisie et mes destins me font le héros. 11 fait un affreux temps depuis quelques jours, et, sans savoir pourquoi, je suis triste.

Adieu, Madame; quand je reçois vos lettres, j'ai pour quelques minutes de plaisir et pour quelques secondes de raison. C'est beaucoup.

Bayonne, 3i octobre 184g.

Oui, Madame, votre silence m'avait fait faire toutes les réflexions que vous dites. J'avais déjà repris à l'égard de l'amitié toutes mes anciennes défiances, et au vôtre une sorte d'affection chagrine que vous m'inspirez volontiers, je ne sais trop pourquoi. Enfin vous me dites que je dois me résigner à ne recevoir de vous que des lettres séparées par de longs intervalles, et cependant, dites-vous aussi , le tourbillon mondain ne vous entraîne pas, mais vous vivez dans un cercle intime qui vous dédommage de la République et de ses ennuis, et vous prend beaucoup de temps.

Voilà qui ne me trouve résigné qu'à demi. Je me confirme de plus en plus dans mes sombreries. Vous me disiez un soir que vousjseriez fâchée de m'avoir connu, parce que ma déraison me ferait casser la tête en quelque endroit, loin de mes amis; je ne serais pas fâché, moi, de vous donner un petit chagrin, et que mon souvenir vînt vous attrister un tant soit peu dans ce cercle intime : tout cela n'est ni très chrétien ni très sensé, mais c'est vrai, et la vérité est ce qu'on doit avant tout à ceux pour qui on a sincère affection.

J'ai reçu une très grande lettre du général B., qui n'est pas très remplie d'espérances; ce que je voudrais savoir maintenant et le plus tôt possible, c'est si on s'occupera de nous, oui ou non; parce que dans le cas où on nous laisserait tout à fait de côté , j'irais sur-le-champ en Afrique , où il se retire des coups de fusil. J'ai vu l'autre jour une liste de tués et de blessés qui m'a fait venir le sang à la bouche. J'irais embrasser ma mère, me rappeler à vous de façon à ce que vous puissiez voir bien distinctement mon ombre, et je partirais.

Si vous rencontrez M. de Montalembert, diteslui, je vous prie, que j'ai trouvé son discours sur Rome une des plus belles choses possibles, ce que j'ai même eu grande envie de lui écrire. Il y a dans

cette éloquence quelque chose d'attendrissant et d'austère, puis un tour charmant d'originalité et qui n'est pas de ce temps-ci.

Je n'aurais pas les mêmes compliments à faire à M. Thiers au sujet de son duel. Je ne sais rien qui soit d'une plus basse bouffonnerie que cette pantalonnade guerrière. On s'en est beaucoup égayé ici à toutes les tables d'officiers. Quant à moi, ces sortes de choses me donnent l'horreur du monde où elles se passent; je ne pourrais jamais retourner vivre parmi des gens qui se tirent des coups de pistolet à vingt-cinq pas, et se manquent.

Je remercie bien M. de La Grange de sa bienveillante préoccupation de mes intérêts. Je le prie d'exprimer au général B., quand il le rencontrera , toute ma reconnaissance des quatre pages affectueuses que j'ai reçues. Et, cette partie positive terminée, je reviens à mes rêvasseries. Savez- vous, Madame, que je viens à Tinstant même d'acheter un beau chapelet basque tout blanc qui sera bénit demain, jour de la Toussaint. Priez pour moi, vous qui faites des prières que j'aime tant, et demandez à Dieu qu'il m'envoie où on se bat; ne lui demandez pas qu'il me guérisse de ma chevalerie, même si elle est un peu ridicule et déplacée. C'est ma bonne qualité. Adieu, Ma-

dame, et, quand vous vous sentirez disposée à voyager dans le noir ou dans le bleu, écrivez à

qui vous est bien profondément dévoué.

Bayonne, î2 novembre 1849.

J'ai écrit hier à M. Mole pour le remercier, et surtout pour vous obéir. Mes ambitions ne sont pas de ce monde. Je voudrais avoir une foi vive, car chaque jour je mets mes espérances avec plus d'obstination et de violence dans ce qui est au delà des choses visibles. Je vous sais un gré infini de ce que vous me dites sur mon talent, parce que je vois dans la bienveillance de votre jugement une très irrécusable preuve de votre bonne amitié pour ma personne. Du reste, je ne me soucie en aucune façon d'être un grand écrivain, et je préfère un coup de sabre bien donné à toutes les œuvres du monde.

J'ai la grande crainte que mes affaires militaires ne me permettent point d'aller à Paris ou ne m'y laissent faire qu'un très court séjour. J'ai en ce pays des affections qui sont maintenant les seules choses vivantes et éveillées de mon cœur.

Mercredi 14.

J'ai commencé cette lettre il y a déjà deux jours

et la reprends aujourd'hui. Je suis malade; une ancienne affection de gorge s'est jetée sur ma poitrine avec une certaine violence. Différentes circonstances font que je ne puis prendre aucun soin de ma santé. Du reste, je dois dire que j'attache assez peu d'importance à ce qui peut m'arriver; quand je songe à ma mère cependant, Je vois les choses sous un voile un peu sombre. Je peux donner à cette pauvre femme de grandes douleurs, et n'ai rien pour lui apporter de la joie.

Je ne lui cache pas complètement mon indisposition, qui me cause un peu d'embarras dans ma correspondance avec elle, mais je désire qu'elle n'en sache point la gravité.

Voici une assez triste leitre, et forcément courte.

Croyez à bien des choses que je ne dis pas et sens vivement.

Bayonne. samedi 22 décembre 1S-19.

Je n'ai pas regret de ce que je vous ai écrit sur mes velléités de chagrine humeur, car votre réponse m'a profondément touché. Il faut donc que je croie en effet à ce qui m'avait toujours paru au-dessus des choses de ce monde, car j'ai le cœur triste et l'esprit inquiet. Je vous remercie aussi du

fond de rame de ce que vous me dites sur ma Garde mobile, vous savez jusqu'à quel point je suis détaché de toute vanité d'auteur. Mon talent, si talent il y a, est de toutes les pompes humaines celle que je sacrifierais à Dieu le plus volontiers; mais il y avait quelque chose d a part et tout à fait de mon sang en ces pages. Voilà pourquoi ce que vous m'en dites me charme et me remue. — Je suis plus que jamais dans l'incertitude sur mon sort; je n'ai aucune confiance dans les nouvelles de ma mère, qui transforme volontiers en réalités tout ce qui lui plaît, disposition d'esprit que je n'ai jamais eue. Tous mes désirs se bornent du reste à passer quelques jours à Paris pour y revoir les personnes en qui je veux laisser souvenir; quoi qu'il arrive ensuite, je partirai pour l'Afrique, à moins toutefois que la politique romanesque et imprévue du Président n'amène les grandes guerres en Europe. Alors je resterais pour les orages désirés.

Malgré ce qui m'arrive parfois encore de témoignages chers d'affection, je persiste à trouver plus que jamais qu'il est bien temps pour moi d'aller voir ce qui se passe en l'autre vie. Toute mon ambition est de sortir par une porte convenable. Je vous apporterai un chapelet blanc qui vient de la montagne et qui est en ce moment sur mes

deux cpées de combat au-dessous d'un portrait ami.

Je suis toujours dans une sorte d'idolâtrie catholique qui me plaît assez, et qui vaut encore mieux, je Tespère, que l'absence complète de toute pensée religieuse. Je vous laisse du reste ce point à décider.

Que faites -vous, dites -moi, de votre esprit, j'entends de cette partie de vous qui m'a été connue d'abord, à la fois naturelle et cultivée, comme tout ce qui a un vrai charme, d'où est sortie cette marquise d'Egmet dont je ne sais pourquoi je songe souvent? Vous dites à ces amis des lundis et des jeudis bien des choses qui s'envolent; je n'aurais d'indulgence pour ce gaspillage que si j'en profitais.

En définitive, je ne sais pas pourquoi on ne retirerait pas des débris de ce temps-ci quelques rares et précieux objets imprégnés de la vie d'êtres d'élite. Je ne puis pas croire, malgré votre horreur de toute publicité, que ce qui m"a tant plu à Blaye, à moi qui ne vous connaissais point et qui juge assez sévèrement toute œuvre d'intelligence, soit destiné à mourir. Adieu, Madame; conduisez du reste les choses de votre esprit comme vous voudrez, mais gardez-moi toujours, entre vos affections, la place que je souhaite et que j'ai conscience

de mériter, et ne me mettez point entre trop de gens et de choses.

Bayonae, 2 janvier iS5o.

Je vous remercie, et bien du fond de Tâme, des billets que vous m^avez écrits ces jours-ci, sans compter, et de votre intérêt à mes destinées, les plus embrouillées, grâce à la Chambre, de toutes les destinées humaines.

Je croyais partir ce soir même. La mauvaise étoile sous laquelle je suis dans ce moment-ci me retient à Rayonne. On m'oblige d'écrire à Paris pour demander un congé. Or, je n'ai rien du tout à faire ici. Toute ma compagnie m'a quitté il y a quatre jours en fondant en larmes. Le décret de prolongation est arrivé comme une grâce au pied d'un échafaud déjà ensanglanté. Le bataillon était licencié quand nous avons appris le mois d'agonie qu'on nous accorde par récompense nationale.

Dans tout ce qui s'est passé, une seule chose, je vous jure, m'a fait vraiment de la peine, c'est l'impertinence que nous avons été obligés de subir dans cette discussion, de la part d'un ami de Cavaignac et de M"ie K..., de M. Il m'a fallu

CORRESPONDANCE IJ i

toute la foi, et la passion et la raison qui me retiennent sous le harnais pour persister dans mes résolutions militaires. J'ai eu un instant envie de jeter tout simplement les épaulettes aux orties et d'aller souffleter M. pour avoir appelé officiers pour rire ces gens dont on a fait chair à boucherie, comme Clary Ta dit fort justement.

Enfin je me suis résigné, et j'offre ma patience à Dieu. Maintenant, en dehors de toute irritation, je n'ai ni chagrin ni mécompte: je ne saurais dire assez aux gens qui m'aiment combien il m'est indifférent d'aller où tous mes sentiments me poussent sous un uniforme ou sous un autre. Ma seule ambition est d'être maréchal des logis de spahis, et je serais simple cavalier que ce me serait encore à peu près indifférent. Je vous assure que bien des choses s'éteignent en moi, excepté mes affections, qui, au contraire, dans cette triste obscurité de mon cœur, me semblent jeter des lueurs nouvelles.

J'ai une extrême envie de me retrouver avec vous quelques instants. Je m'étonne souvent comment je puis allier mon insensibilité excessive à l'endroit de presque tout ce qui fait la vie avec d'étranges et violentes attaches. Il y a quelques jours, en me trouvant, une après-dînée, au milieu de brutes, je me suis mis tout à coup à penser avec une force singulière à certaines heures de

Blaye, à cette causerie où je trouvais un plaisir nouveau dont j'étais moi-même tout étonné et parfois comme irrité, ce qui ne m'empêche pas d'être un excellent spahi, et, en attendant, je vous suis entièrement dévoué.

p. -S. J'ai oublié de vous dire que je vous priais de remercier M. de La Grange du petit mot qu'il m'a écrit récemment. Je rouvre ma lettre à cette intention.

Paris, ... janvier i85o.

Je me trouve pris depuis ce matin par toutes les formalités de mon engagement, pièces à chercher, courses à faire ; tout cela amène pour moi des incidents et des impressions pénibles qui me donnent un de ces vifs désirs de vous voir, comme j'en avais souvent à Blaye.

J'espère que j'en aurai tout à fait fini demain avec ma cérémonie de prise de voile, et vous savez alors où j'irai.

Bayonne, 12 janvier i85o.

[^Oui certainement, je vous sais un gré profond de ce que vous me dites, J'y vois une marque d'intérêt précieuse et rare que j'apprécie comme je dois le faire. Mais je suis désolé d'avoir écrit cette histoire dont Tapparition m'est annoncée par votre lettre. Combien vous avez raison, vous qui gardez pour vous seule, et pour quelques personnes choisies par votre intelligence et votre affection, ces émouvantes et spirituelles choses dont j'ai été si touché l'été dernier. C'est une grande honte que d'écrire. J'écrivais peu, je n'écrirai plus. Ou l'on reste dans le faux, et le faux ne vaut point une ligne, ou Ton s'attaque à la vérité, et la vérité doit rester ensevelie dans les plus secrets replis du cœur. Ce n'est point que j'accepte en aucune façon le reproche que quelques malveillants m'adressent, dites-vous, d'avoir écrit des confidences. Certainement je me suis inspiré de réalités, mais j-e n'ai donné que des fictions. Vous à qui de singulières circonstances ont fait connaître mes plus intimes attaches, vous savez mieux que personne combien ma vie est peu dans ce récit où on veut la voir. C'est trop toutefois que le moindre soupçon comme ceux dont vous me parlez. Et, tout en me sentant innocent, je vous

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jarc que je suis aux remords. Il est bien entendu toutefois que des allusions qu'on me prête, les seules qui peuvent me faire une peine infinie sont celles qui regardent une seule personne. Quant aux portraits d'hommes, si on en trouvait, Je mettrais avec bonheur des coups d'épe'e et de pistolet au service de ceux qui se reconnaîtraient et seraient mal contents.

Le monde du reste n'aura plus beaucoup à s'occuper de moi. En lisant votre lettre, ce matin, je bénissais cette résolution que j'ai prise depuis si longtemps d'aller vivre et, s"il se peut, mourir au loin, sous le harnais du soldat. Et à ce propos je ne saurais trop vous répéter, ainsi que je le fais à ma mère et à qui veut bien m'aimer malgré les prétendues bizarreries de ma nature, je ne saurais trop vous répéter combien me sont inditîérentes les vicissitudes sur lesquelles je reçois des compliments de condoléance. Vousmême vous vous trompez en croyant pour moi ce moment plus pénible, par rapport à ce qui m'est personnel, qu'aucun autre moment de la vie. Je ne change pas, quoique vous m'ayez accusé un jour d'être un esprit sans fixité ; j'ai depuis longtemps fait le sacrifice de ma vie, depuis longtemps je m'en vais cherchant les balles et les coups de sabre. Une casaque de spahi est tout ce

qu'il me faut pour mener à terme ce que j'ai médité et ce que j'accomplirai. Si je n'étais pas soldat, je me serais déjà brûlé la cervelle et serais mort en guerre avec Dieu. Je mourrai en paix avec le Ciel et d'une autre main que la mienne. Vous qui avez pour moi une affection d'une nature élevée comme votre esprit, vous devez trouver que cela vaut mieux. Je ne sais pas pour combien de temps je suis encore à Rayonne. Je n'ai plus de soldats, je suis seul avec mes pensées, et ne veux pas écrire, j'ai trop rhorreur des choses écrites en ce moment. Je mène donc absolument une vie de prisonnier. Je fume au coin de mon feu, ce qui me fait grand mal, et ne me récrée point; mais je suis attaché ici. Ma mère, par un inexplicable malentendu, au lieu d'aller elle-même à l'état-major ou d'y envoyer quelqu'un des miens pour chercher ma permission, s'est contentée d'une démarche insignifiante, et, sur la foi d'un secrétaire, m'a cru en route. Les congés s'égarent la plupart du temps quand Un ami ou un parent ne va pas les réclamer avec toutes sortes d'instances; je crois que le mien s'est égaré. Je supporte cette mésaventure avec toute la résignation que je m'efforce chaque jour de medonner. Les seules chosesqui me trouveront toujours sans résignation seront celles qui m'atteindront même de la façon la plus légère

dans la pariie immatcrielle de mon être, dans ces délicatesses de moh cœur qu^en ces temps de blessures mortelles à Thonneur j'ai si rigoureusement sauvegardées. Voilà pourquoi les reproches que vous m'avez transmis aujourd'hui m'ont été pénibles. Encore une fois cependant je ne saurais trop vous dire combien me touche toute parole sincère venant de vous. Vos reproches mêmes me laissent plus tendre souvenir que les éloges des autres. Gela est ainsi.

Paris, lundi ... mars i85o.

Je reçois à l'instant mon brevet. Je suis nommé au 3e spahis, qui est dans la province de Constantine, et je suis obligé d'aller rejoindre mon régiment. Je ne puis partir de Marseille avant le 5 avril; jusque-là je ne pourrai pas m'échapper de Paris, où la vie m'est devenue bien insupportable, comme vous pouvez vous l'imaginer. On me force à consacrer mes derniers jours au ministère de la guerre. Répondez-moi donc à Paris, rue de Courcelles; j'y serai jusqu'au !«•■ ou au 2 du mois prochain.

Voilà donc mon pauvre voyage de Blaye rejeté encore une fois dans un lointain bien confus. Je

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ne désespère pas encore de vous y voir cependant, car peut-être, quand j'aurai accompli la formalité indispensable d'aller me faire reconnaître à mon régiment, je serai rappelé par le ministre de la guerre, j'en ai presque reçu Tassurance. J'aurai alors un plaisir sans trouble; je vous reverrai au commencement d'un nouveau pacte avec la France, et je ne pourrai pas mieux inaugurer mon nouveau séjour que par un pèlerinage au lieu où se sont passés mes meilleurs instants.

Je suis obligé de vous écrire un peu en hâte, et je ne sais même pas si ma lettre partira aujourd'hui. Répondez-moi, dites-moi vos impressions de Gironde, votre santé, tout ce qui tient, croyezle bien^ une grande et profonde place en moi.

[Alger], 24 avril iS5o.

Il paraît que la contredanse de Mme ^ie B*** avec le Président a produit, en effets une bien grande impression, car on a écrit cette nouvelle au général de Salles, à qui Ton ne mande que les affaires importantes. Je vous remercie bien de m"écrire et de m'écrire toutes choses, car tout ce qui vient de France et me vient par vous, même les plus

grandes futilités, me pénètre d'attendrissement. Voilà comment sont faites les âmes d'exilés!

Oui , l'Afrique est un des plus beaux pays du monde; la terre y est en certains endroits d'un rouge sanglant, la végétation y est grandiose et le ciel y est toujours éblouissant. La lune y rayonne presque autant que notre soleil, mais cependant j'y pense avec toute la mélancolie que vous pouvez croire à des paysages qui sont loin de moi, et puis je voudrais voir s'y réveiller la guerre assoupie. Une expédition sur laquelle je comptais n'a pas lieu; peut-être irons-nous jus.]u'au mois de septembre ou octobre sans coups de fusil.

Mon colonel, qui est un homme charmant, des meilleures manières et du plus aimable esprit, m'a promis de me nommer maréchal des logis au premier emploi vacant. Le général de Salles prétend qu'ici, aussitôt que je serai maréchal des logis, il dépendrade MM. Changarnier et d'Hautpoul de me faire officier sans m'assujeitir à aucune condition de temps. Mais, du reste, je suis résigné à tout et me trouve , malgré les tristesses de ma vie présente, toute l'énergie dont j"ai besoin sans qu'il y ait affaiblissement cependant dans aucune de mes tendresses et, parlant, de mes regrets. Quelques lignes de votre dernière lettre m'ont fait songer à Paris avec bien de la force et à ces

deux OU trois promenades aux Champs-Elysées que j''ai eu le si vif plaisir de faire avec vous. Je me rappelle une m.atinée de carême qui m'avait, à mon grand étonnement , paru' plus rapide , malgré une messe à Saint-Sulpice et une visite ii l'Abbaye-au-Bois, qu'une soiréela veilleà TOpéra. Entin , j'espère que votre bonté pour moi me sera utile au ciel comme sur cette terre, et que Dieu , me permettra de me retrouver à Paris auprès de vous.

Je ne pense pas vous donner jamais le désagrément de me faire porter sur une liste rouge ; je me sens chaque jour moins de penchant pour les héros de la démocratie, dont Tabsurdité semble prendre des proportions croissantes malgré les fabuleuses limites qu'elle a déjà atteintes; et, à propos de sentiments politiques, je remercie vivement M. de La Grange de son souvenir. J'ai pour lui du reste une autre estime et une autre sympathie que celles qui reposent sur des rapports d'opinion. Pour vous, j'espère que vous savez bien ce que j'ai : la plus profonde et la plus respectueuse affection possible, tout simplement.

282 CORHI SPONDANCE

Alger, 3 mai iS5o.

Je suis persuadé qu'une des lettres que je vous ai écrites s'est égarée ou perdue. Cette distance est désolante; elle atteint jusqu'à cette ressource des lettres si insuffisante déjà. Vos maux de tête me font grand chagrin. Soignez votre santé et reprenez du goût aux choses, à celles surtout qu'il serait mal pour vous d'abandonner. Croyez que notre pavs sortira des épreuves qu'il plaît à Dieu de lui infliger et par lesquelles nous devons convenir du reste qu'il a bien mérité de passer.

La candidature du marchand de papier, quoique je la préfère certainement à celle de votre ami, ne me plaît guère. Il est bien étrange que notre pauvre pays soit obligé d'avoir recours aux moyens excentriques qu'il tente pour se sauver.

Combien les lieux que j'habite vous charmeraient, au sortir de toutes les agitations mesquines dont vous avez le tableau! Mais les promenades solitaires sont tristes, et, si beaux que soient les bords de la Méditerranée, j'aimais mieux les bords de la Gironde. Je préfère aux chemins de la montagne ces sentiers dans les vignes, où vous m'avez dit un jour une de ces prières

CORRESPONDANCE 2 ô .->

dont ensuite vous n'avez plus jamais voulu me reparler.

Ce que vous me dites sur Fétat de ma mère me fait plaisir; je reçois d'elle cependant de tristes lettres. Plus je vais et plus je me dis que, si je n'avais pas au monde le nombre d'affections si restreintes mais si vives que vous savez , Je me mettrais, ou je chercherais à me faire mettre le plus tôt possible une balle dans la tête, car la vie n'est pas , en vérité, ce qu'elle devrait être, et je suis pris par moments d'amour passionné pour ce monde invisible dont nous parle Vlmitation de Jésus-Christ. Je vous dirai à ce propos que je compte aller passer quelques jours à la Trappe, mais je ne sais pas encore à quelle époque je placerai cette retraite; je crois que ce sera dans l'été. Le séjour de la Trappe, du reste, ne fera aucun changement dans ma vie. Les trappistes de Staouéli, auprès de qui j'irai, ne sont certaine-^ ment pas plus séparés des choses mondaines que je ne le suis en ce moment.

Ainsi donc, M^e de B... donne des bals, et on veut en faire une Montespan ou une La Vallière du Président. Je conserve pour cette charmante personne, malgré les injustices qu'elle m'a fait un instant subir, un vif degré d'affection et même d'estime; je suis persuadé qu'elle est fort

calomniée. La calomnie durera au moins jusqu^à l'avènement de votre ami M. Sue et de la République sociale.

Je vous dirai que je n^ai pas du tout les nouvelles politiques dont vous me supposez informé. Ma mère est très en dehors de toutes choses , comme vous savez, et une personne qui m'est très chère ne m'écrit que des lettres où ce sujet n'est pas abordé. Je voudrais savoir cependant ce qui en est vraiment. Le général de Salles, avec qui je passe toutes mes soirées, m'assure que votre effroi, j'entends, bien entendu, Teffroi de Paris, et non le vôtre, car je crois qu'après tout la relation avec les choses divines tempère chez vous toutes les épouvantes de ce monde; le général de Salles me dit donc que la terreur de Paris est mal fondée : il croit, malgré la démoralisation croissante de l'armée, que le général Changarnier est en mesure encore pour une année au moins de faire face à la situation. Moi, je compte sur Dieu, dont il me semble que ma vie de retraite et les grands aspects offerts à ma vue me rapprochent ; j'espère qu'il ne peut pas garder de vraies douleurs pour les cœurs bons, nobles et soumis comme le vôtre, et je vous baise bien tendrement la main.

P. -S. — Nous avons demain 4 mai une grande

CORRESPONDANCE 2oD

fête pour ravèiiement de la République : revue; mâts de cocagne, joutes sur Teau, etc. Je me rappelle qu'il y aura demain une année vous veniez voir détiler mon bataillon devant la citadelle de Blaye. Je ne saurais Jamais vous dire assez avec quel charme singulier ces jours de ma première garnison sont restés dans mon esprit: ils figurent parmi les plus chauds et les plus colorés, enfin les meilleurs de mes jours. Le Ciel m'avait fait trouver, ce qui est une vraie bonne fortune, une sincère affection.

Paris.

En sortant mercredi soir de chez vous, je me suis mis au lit, cette fois vraiment malade, et suis encore couché à Theure qu'il est. Le médecin m'a dit que, sans avoir, à ce qu^il croyait, la poitrice encore attaquée, j'étais pris assez gravement. C'est, vous savez, ce dont je me soucie peu, Dieu merci. Ce qui m'a fait un peu plus de peine, c'est de ne pas avoir de vos nouvelles. Aussitôt que je sortirai, j"irai vous rendre les reproches que quelquefois vous avez la bonté de m'adresser. En attendant ce moment que je désire fort ardemment, car je m'ennuie assez, et surtout j'ai

très mal aux nerfs dans mon lit, je rappelle à votre souvenir mes sentiments bien vraiment tendres et dévoués, croyez-le.

Dimanche.

Je vous ai manquée hier, et je suis malade aujourd'hui. Ne doutez pas, je vous en prie, comme vous avez Tair de le faire quelquefois, d'une affection si distincte, chez moi, de toutes celles dont ma vie subit Tinquiète influence, et priez pour toutes les guérisons dont j'ai besoin.

Paris, 2 5 décembre.

J'espérais un peu vous voir hier chez M. Mole, et aujourd'hui je comptais vous accompagner à la messe. Voici un jour de Noël qui se passe mal pour moi, mais j'espère que vous ne m'aurez pas oublié dans vos prières et que Dieu ne m'en voudra pas si je ne puis me résoudre à m'en aller tout seul à l'église. Demain, à midi, je viendrai \'ous voir. Je vous baise bien respectueusement

les mains et suis cii vraie tristesse de ne pas vous avoir rencontrcc.

^''endreJi matin.

Voilà donc cette amitié qui devait enterrer tous les sentiments passionnés dont ont bien voulu m^honorer des femmes respectablement légères. G^est elle qui la première fait mine de vouloir s'en aller. Si vous avez regret de vos injustices et désir de voir qui vous appréciez, faites-le-moi dire; sinon, croyez qu'en tout cas je ne partirai point pour la Kabylie avant d'avoir serré une main que j'embrasse en ce moment avec autant de tendre respect que de profonde indignation.

Alger, 20 juin i85o.

Quand je vous ai écrit avant de partir ce billcf de quelques lignes, j'étais en effet sous une de ces impressions pénibles que souvent quelques paroles de vous ont dissipée, lorsque, à Blaye ou à Paris, je pouvais trouver votre maison au bout d'une course d'un quart d'heure. Mais le grand

2bb CORRESPONDANCE

malheur de ces séparations si complètes par les immenses distances, c'est qu'en définitive on est obligé de garder pour soi nombre de ces vagues et passagères souffrances du cœur qui sont, chez une nature comme la mienne, le plus insoutenable tourment de la vie. J"ai été attristé un peu, pendant mon expédition, de ne pas recevoir de vos nouvelles; j'avais fait de faux calculs surTépoque où je devais avoir une lettre de vous. Croyez bien, du reste, qu'aucune 'pensée d'amertume ne s'est mêlée à ce chagrin. J'ai une confiance entière dans votre affection pour moi. et c'est certainement un des oreillers les plus doux d'une tête qui est peut-être un peu malade.

La course à travers plaines, rivières et montagnes que je viens de faire n'a pas présenté des incidents bien remarquables. Les fatigues et le climat nous tuent plus de monde que l'ennemi. Ma santé n'a pas souffert de cette première épreuve. Je monte hardiment à cheval et puis y rester longtemps, c'est l'essentiel de mon métier de spahi. Aussi va-t-on me donner de l'avancement, et d'ici à deux jours M. le duc de La Force pourrait réellement m'appeler Monsieur le Maréchal.

Je n'ai certainement pas été insensible aux magnifiques aspects qui se sont tour à tour oflerts à moi. Les montagnes du Jurjura, dont quelques-

unes sont encore couvertes de neige, m'ont vivement touché.

Quelques villages kabyles sont placés dans des situations délicieuses, et quelques champs sont admirablement cultivés. Mais nos soldats ne demandent qu'à brûler villages et moissons. Décidément la fraternité n'existe pas dans ce monde. On croit ici que le Président va se faire Empereur, et Tarmée est ainsi faite que son coup d^Etat serait, je le crois, bien accepté par ceux-là mêmes qui ont voté pour M. de Flotte. Du reste, aussitôt que viennent les expéditions, on met ici la politique sous le boisseau. Certainement la France fera un jour comme nous. Je ne puis pas croire que ni les gens du monde ni les gens du peuple persistent dans leurpoliticomanie. On prendra un bon tyran et l'on se tiendra tranquille.

Je crois que je vais bientôt quitter Alger et m'en aller à Blidah, m'installer auprès de mon colonel, qui est un fort galant homme. Blidah est à quelques lieues seulement d'x\lger. Militairement, cela n'aura pour moi aucun mauvais côté; toutefois, je me sépare avec un certain chagrin du général de Salles, qui m'avait témoigné une grande affection. Mais la vie militaire est ainsi faite, et mon cœur, d'ailleurs, continue à être construit de façon qu'en définitive toutes les amitiés masculines sont

assez peu de chose pour moi. Je n'en dis pas de même des autres affections^ vous le savez, n'est-ce pas? Permettez-moi de vous baiser les mains.

20 juin.

P.-S. Si par hasard cette lettre vous trouvait à Blaye, rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des Lalande. Ces braves gens me sont restés dans Tesprit avec un parfum tout particulier d^honncteté. Du reste je sais un peu d'où vient Fenchantement. Vous me transformiez la province et les gens de Blaye. Je sais comment j'ai trouvé ensuite les Bavonnais.

Alger, 9 août i85o.

Je VOUS adresse encore cette lettre à Paris, quoique vous m'annonciez votre départ pour La Grange, parce que les vacances pour la Chambre n'ont pas encore commencé, et qu'il me semble en définitive plus sûr de vous envoyer ma prose rue de Grenelle. Je sais que ma nièce a dû vous porter un vieux et mauvais livre de moi qui s'appelle Valperi. J'en suis fâché; il y a dans ce roman,

que j^ai oublié , un côté de mon caractère qiii n'existe plus, et qui n'a été qu'une passagère et douloureuse extravagance de ma jeunesse. Ce n'est pas que la perfection me soit venue. Vous n'avez pas tort de me gronder; j'ai cependant sur bien des choses une grande résignation : ainsi je supporte fort énergiquement à l'heure qu'il est un ennui militaire des plus vifs, une pauvre grande iniquité, qui va, je le crois, se consommer à mon égard. Je ne suis sensible, d'une sensibilité maladive, déréglée et peut-être coupable, que sur un seul point.

Aussi, je vous le dis bien sincèrement, je remercie tous les jours Dieu de vous avoir connue: car sans cela je n'aurais jamais su qu'on pût trouver hors de la famille un sentiment sérieux, qui, au lieu de brûler le cœur, le rafraîchit, et, de tarir la vie, la ranime. Je vous en prie, si mauvaises que vous puissent paraître jamais mes dispositions, ne m'abandonnez pas; sachez que je ne vous cache rien, et, partant, ayez pour moi quelque miséricorde. Je suis encore un catholique assez perverti pour me soucier plus de votre absolution que de celle qui pourrait m'être donnée par un saint, et je ne puis pas trop me blâmer : car vous êtes en définitive ce que j'ai connu en ce monde qui se rapproche le plus de l'idée du bon, ■

2g 2 CORRESPONDANCE

du pur, du droit, telle du moins que je Tai au cœur.

J'espère que vos orages politiques se dissiperont; nous sommes maintenant accoutumés à ce ciel noir parsemé de sinistres éclairs. En tout cas, l'hiver prochain', Je serai, Je Tespère bien, pour quelques mois auprès de vous, et alors J'aurai une grande souffrance de moins. Si vous restez à La Grange Jusqu'au mois de novembre , il n'est pas impossible que J'aille vous y faire une visite. Maintenant que Pinspection est terminée, Je puis, sans faire tort à mon avancement, disposer de mon temps. Si on m'en accorde la permission. J'irai d'ici à peu de temps respirer pendant quelques Jours l'air de France; puis, à la fin d^octobre , Je partirai pour trois mois. Je ne puis pas vous dire avec quelle Joie Je pense à la possibilité d'un voyage à La Grange ; tenez, Je crois que bien décidément le meilleur de ma vie est là.

Un petit mot de vous m'apprend qu'à présent vous êtes à La Grange. Ma pensée va vous rejoindre avec compkisance dans un pays qui m'est

cher entre tous, inespéré, d'ici à peu de temps, aller vous rendre visite d'une façon un peu moins immatérielle que par la pensée. S'il n^y a pas d'expédition en Afrique maintenant , comme tout me le fait croire, Je compte partir à la fin d'octobre, et Je verrai les dernières feuilles de ces ombrages sous lesquels Je vous ai entendue lire vos prières. Le spleen très noir que J'ai eu en ces derniers temps, et dont Je sors à peine, s'éclaircit un peu à cette idée ; si J'étais sûr que mon projet ne fût pas un rêve, il s'éclaircirait même tout à fait.

Vous ai -Je dit, ou ma mère vous a-t-elle dit que J'étais tombé avec mon cheval , il y a quinze Jours, dans un ravin? Votre scapulaire est devenu pour moi quelque chose de miraculeux. Des soldats qui ont été voir le trou dans lequel J'ai roulé ne peuvent pas s'expliquer comment Je suis encore en vie. Je ne saurais vous dire avec quel plaisir J'associe votre pensée à ces religieuses merveilles; seulement Je me demande parfois si ma vie vaut vraiment votre intérêt et l'intérêt divin que vous attirez, J'en suis convaincu, sur elle. Je suis encore bien loin des voies calmes, et ce sont celles-là seules qui doivent être les bonnes. Je vous en prie, ne soyez Jamais longtemps sans m'écrire.

Voici maintenant les loisirs qui vous reviennent; votre santé, J'espère, se trouvera bien de cet

294 COn RESPOND ANCI-:

air pur que depuis longtemps vous désiriez, et de cette paix que vous aimez aussi, je veux me le persuader : car, vous le savez, il me chagrine de vous croire mondaine. Quant à Blaye, je Tenvie, le voilà en fête; tout ce qui va au château est maintenant dans la belle saison. Rappelez-moi, je vous prie, aux honnêtes Lalande père et fils, vous savez qu'ils me sont restés agréablement dans Fesprit. J'ai surtout une sympathie particulière pour ce vénérable duelliste qui finit ses jours dans Tamour de la famille et de la religion.

Je vous remercie de ce que vous me dites sur mon article, je vous remercie de cela même que vous Favez lu. J'ai reçu de M. de Montalembert une lettre qui m'a touché. Je suis plus sensible à certaines choses au fond de mon Afrique que je ne serais à Paris; je pense à la lettre de M. de Montalembert , bien entendu , car toute marque d'intérêt de vous, n'importe en quel endroit mes destinées me conduisent, me remuera toujours de la même façon. Que pensez-vous des Nouvelles Confidences do, M. de Lamartine? les lisez-vous? Je ne compte pas en parler. La préface de cet harmonieux mendiant est si lamentable que vraiment tout critique est forcément désarmé. Il se montre pour avoir du pain, il en convient en sanglotant; il faut passer les yeux fermés devant ce triste

CORUESPONDANCK 295

spectacle. La Providence a été Juste en rabaissant ainsi; mais nous serions, nous, cruels en triomphant de cet abaissement. C^est ainsi du moins

que je pense, et je laisserai C s'acharner, s'il

le veut, sur ce pauvre grand homme dégradé; moi, je lui jetterais volontiers sur les épaules mon manteau de spahi , qui est une éclatante et honorable enveloppe.

Adieu; je vous baise tendrement et respectueusement les mains. J^espère que dans deux mois je verrai à l'horizon la tour de La Grange.

Alger, le 3 septembre i85o.

Vous voici donc à La Grange; le ciel met de Teau dans votre vin , mais rend votre verdure magnifique : Tagréable vaut mieux que Futile. Vous n'avez donc que des actions de grâces à rendre au mauvais temps. Malheureusement, quand je vous reverrai, ces beaux ombrages auront disparu. Voilà une pensée qui m'attriste.

Quoi! notre pauvre Pourville n'est plus; je le regrette. 11 complétait cette galerie à laquelle je n'aurais rien voulu changer. On ne veut pas ôter un meuble cassé d'un salon où Ton a passé de

bonnes heures. Son souvenir toutefois ne me rendra pas amer le temps que je compte passer près de vous à Blaye.

Pourquoi, lorsque vous m'écrivez, me parlezvous toujours si peu d'une partie de votre vie qui m'intéresse infiniment, comme vous savez; de ce que j^appellerai la partie intime et nerveuse? Où en êtes-vous avec vous-même? Écrivez-vous, et qu'écrivez- vous? Le plaisir que me font éprouver vos réponses est Texcuse de mes questions.

Je suis, quant à moi, livré plus que jamais à tout le tumulte des inquiétudes. J'ai bien peur de n'être bon qu'à donner quelques coups de sabre, crever des chevaux, et écrire d'inutiles choses : car, avec ma mondanité de vie, j'ai une austérité extrême de croyances à l'heure qu'il est, et je regarde comme une parole inutile tout ce qui n'éveille pas une impression salutaire dans le cœur d'autrui.

Je n'ai encore réellement annoté qu'un livre de mon Imitation de Jésus-Christ. C'est un grand travail, et puis je suis un bien indigne serviteur de la foi. Je n'ai pas encore pu me mettre dans la tête un principe qui est pourtant dans toutes les consciences , excepté dans celle des bandits : le respect de ma vie et de celle d'autrui.

Quand me ferez-vous de la morale? J'aime

CORRf:SPO.NDANCE 297

votre morale. Puisque vous vous appelez Louise, permettez-moi donc, au beau milieu de ma lettre, de vous souhaiter une bonne fête, comme les gens de Blaye. Quels coups de fusil j'aurais tirés, si j'avais été là ! Ah! Theureuse ville que Blaye! on ne s'y aperçoit pas de la République. A ce propos, je vous dirai que ce matin on fait courir dans Alger le bruit d'une révolte à Paris. Je crois ce bruit complètement faux. J'espère que nous avons une année encore de tranquillité, puis ensuite Dieu décidera.

Voilà ce pauvre roi de Claremont mort; je me le suis rappelé ce matin, en apprenant cette triste et attendue nouvelle avec un certain attendrissement. La duchesse d'Orléans va-t-elle adhérer à la politique Salvandy ou dresser un drapeau en face du drapeau légitimiste ? Je voudrais voir l'union et la paix dans la grande famille de nos rois, pour parler le langage d'Alonzo. Du reste, je ne la désire que là; partout ailleurs je demande à Dieu de faire souffler tous les vents de la guerre. Mon exécrable ministre me rend nécessaires les plus grandes batailles pour que j'aie le droit de remettre sur mon épaule l'épaulette que les balles de Juin auraient dû y clouer. Je suis dans ce moment -ci attaché à la direction politique des affaires arabes. Un ordre du gouverneur que je

n'avais pas sollicité m'a prescrit, il y a deux jours, de quitter mon corps et de me rendre au bureau politique qui est dirigé par le colonel Durrieu. Écrivez -moi donc à M. de M..., maréchal des logis au ler spahis, au bureau politique d'Alger, et mettez Alger en lettres énormes : car l'idée que vos lettres s'en vont parfois courir le désert me jette dans de cruelles douleurs.

Madame, voici Raphaël , que je regrette vivement de ne pas aller vous reporter moi-même. Y a-t-il indiscrétion à vous demander quel jour vous partez pour Bordeaux? Si vous êtes encore ici vendredi , permettez-moi d'aller vous demander à dîner et d'arriver de bonne heure. La fenêtre du Diable me tente. Je me suis trouvé si bien de l'élégie et du roman de moeurs que je veux essayer de la chronique. Et puis vendredi je serai dans le noir, ce qui ne veut pas dire que vous deviez croire à des mystères dans ma vie; ce à quoi il faut croire, c'est aux sentiments de bien vraie admiration et de profond respect que je mets, Madame, ù vos pieds.

CORRESPONDANCE 29g

Samedi.

Il m'a été impossible d'aller chez vous aujourd'hui. J'ai écrit à M^^^ de L. F. pour refuser son invitation ; vous savez combien les soirées et les dîners surtout me sont choses profondément antipathiques. Ce qui m'a causé un vif chagrin en cette occurrence , c'est ce que vous m'avez dit hier. J'ai Thorreur des sentiments qui peuvent finir, et, si j'estime encore mon amitié pour vous, c'est parce que je lui crois toujours , malgré les mots qui m'ont un peu froissé hier, quelque chose d'impérissable; j'espère vous voir demain.

Le Fousseret (Haute-Garonne). 27 octobre i85o.

Les débuts de mon voyage ont été assez tristes, et j'ai l'immense chagrin de ne pas aller à La Grange. Je vous dirai, quand je vous reverrai, comment j'ai été privé de ce si grand bonheur, et j'espère que je vous reverrai bientôt. Je pense être à Paris dans les premiers jours de novembre.

Vous m'avez dit que vous y seriez le 9 ou le i o ; j'ai grand besoin de cette pensée, car j'ai le cœur et l'esprit chagrins.

3oO CORRESPONDANCE

Pendant que vous proclamez TEmpire, nous allons nous battre dans le désert. Je pars à Tinstant même pour Laghouat; c'est une oasis où un chérif s'est jeté pour gagner, dit-il, le martyre.

Quoique vous me négligiez bien , à mon fort sérieux chagrin , je ne me trouverai jamais dans un moment un peu important de ma vie sans vous envoyer une tendre et profonde pensée.

Je pars, du reste, avec toute la joie que vous pouvez imaginer. Alger est dans ce moment-ci comme Versailles au 'XV 11^ siècle; tous les gens de guerre se mettent en route, les beautés se lamentent : voilà de la vraie élégance.

Si vous m'écrivez, sachez que vos lettres me parviendront je ne sais trop oU; mais je les aurai, et elles me causeront une grande joie.

Marseille, 8 septembre i85i.

Je vous écris avant de m'embarquer. Aucune lettre de vous ne m'est arrivée encore. Mais en allant au bateau je passerai une dernière fois à la poste. En tout cas, je vous fais, en ce moment de

CORRESPONDANCK 3oi

séparation plus ou moins longue avec le pays, mes plus tendres adieux.

25 juin i852.

Je reçois à Tinstant même un contre-ordre qui m'afflige beaucoup. Je me préparais à aller venger la mort d^un capitaine de spahis qu'on vient de nous tuer, et j'apprends que la tribu qui a commis ce meurtre a complètement disparu.

Je crois que nous allons passer à Alger juillet et août. Je vous remercie de votre dernier billet, je serais fâché que ma mère n'eût pas les mêmes sentiments que moi. Plus je vais, plus j'ai le goût de Tautoriié absolue, le régime turc me semble ce qu^il y a de plus rationnel en fait de gouvernement. Quelqu'un m'écrit que le Conseil d'État et le Corps législatif ont des velléités d'opposition. Si cela est, je suis d'avis qu'on les mette dans des silos, comme nous avons fait récemment pour les gardes nationaux d'une de nos petites villes d'Afrique. Les silos sont de grands trous où l'on vous laisse sous le soleil et pendant la fraîcheur des nuits jusqu'à ce que vos idées se soient améliorées. Si l'amélioration ne vient pas assez vite, on vous met à la crapaudine, c'est-à-dire que l'on

302 COR Rt:SPONDANCE

VOUS attache à un piquet, les bras derrière le dos et la tête en l'air. Voilà ce qu'il faudra faire aux bandes Billault et Barochc, si elles sont mal disciplinées.

Quoi! Georg... en est réduite à se jeter dans la société des femmes; le comte O... fabrique-t-il toujours des petits objets en papier? Le pauvre garçon, il aurait pu mourir si bien ici, d'une balle ou d'une bonne fièvre. Il a manqué sa destinée. J'ai envoyé à ma mère les pages édifiantes que j'ai écrites pour la Revue des Deux-Mondes^ Pâme tendue vers M™e Swetchine, MM. Montalembert, etc.

C'est ma vie qu'il faudrait rendre aussi édifiante que ma pensée; vous chargerez-vous encore, quand je reviendrai, de tout ce qu'il y aurait à faire pour cela? Je Tespère, et j'embrasse respectueusement vos dix doigts.

Algef; 20 juillet i852.

La nouvelle d'une insurrection dans l'est nous a brusquement rappelés ici. Après quelques marches forcées dans le plus admirable pays du monde, nous sommes revenus à Alger en toute hâte. Avanthier on nous assurait que l'insurrection était apai-

CORRESPONDANCE 3o3

sée; àTinstant mêmeon nous annonce au contraire qu'elle redouble. Je ne sais ce que le gouverneur décidera et où est la ve'rité. Je jouis du reste de cette vie incertaine qui est ce que j'aime le mieux après la vie que je pourrais mener en me faisant gronder doucement par vous. Êtes-vous encore à Paris? où en sont vos projets? Ces souffles d'été doivent vous attirer avec une force singulière, vous que j'ai toujours connue si sensible à l'attrait des choses naturelles. Il arrive un moment, à Paris, où il semble que le monde tombe en poussière, comme ces squelettes des nuits de Sabbat quand se montre l'aurore où résonne le chant du coq. C'est le printemps. J'ai pensé bien vivement à vous en traversant les profondes vallées de la Kabylie. Il y a là une verdure métallique qui vous plairait et un grand air dont vous sentiriez le charme.

. Imaginez-vous qu'hier nous avons vu arriver en grande pompe au palais du gouverneur l'amiral L..., qui commande l'escadre mouillée maintenant dans notre port. Dans ce pays de soleil et de vie aventureuse, je ne puis dire Teffet qu'a produitsur moi ce vieux fantôme dessalons. Toutefois, cet effet n'a pas été sans un certain attrait de mélancolie. Je me suis rappelé une soirée chez vous où j'étais à table à côté de lui, et j'ai revu l'inté-

rieur de la rue de Grenelle : celte lampe devant le portrait qui plaît tant, et la personne qui me boLide quelquefois, mais heureusement me pardonne. Maintenant, vous êtes peut-être dans des lieux que Je ne connais pas. Ce qui m'afflige surtout dans cette pensée, c'est la crainte que ma lettre ne mette à vous parvenir des temps fabuleux et, partant, que je n'aie bien tard une réponse que je désire.

Quand, entre d'autres écritures, car je reçois souvent plusieurs lettres à la fois, votre écriture frappe mes yeux, je sais bien quelle est Tenveloppe que je déchire toujours la première. Je crois qu'autrefois vous m'avez fait là-dessus une question; j'y réponds, comme vous voyez, et vous baise les mains bien tendrement.

Alger, août i852.

Ainsi vous voilà maintenant partie pour le pays de Jean-Paul •. Quand je pense à toutes les distances qui nous séparent, je suis pris d'un découragement profond.

Ce Jean-Paul a dit : -< Plus loin les corps, plus

[. L'Allemagne.

CORRKSPONDANCb: 3o5

près les âmes. » Est-ce vrai? Je ne Fai jamais cru. Que de temps il faudra seulement à cette lettre pour vous Joindre, que de pays elle traversera ! Une comète aura peut-être incendié ou bouleversé ce vieux monde au moment où pourrait m'arriver v-stre réponse. Si vous voyez quelques-uns de ces vieux châteaux, de ces nids antiques de chevaliers dont J'ai songé bien souvent, 'pensez à qui guerroie contre les infidèles tout comme au temps de Frédéric-Barberousse, et pour mieux dire, pensez à qui vous suit partout d'un cœur sympathique. Quoique vous soyez en Allemagne, Je ne veux pas me livrer à toutes les rêveries germaniques auxquelles Je me sens enclin en ce moment, et Je finis en mettant sur vos mains un tendre et respectueux baiser qui vous arrivera bien refroidi.

Bivouac de Sctif, iS mai i853.

J'ai, en face des hasards où nous allons pénétrer dans quelques Jours, une bonne fortune que je regarde comme un heureux présage. Je reçois une lettre de vous dont Je ne saurais trop vous remercier. Je me suis plaint quelquefois que vous ne vous abandonniez pas assez à une amitié où Je trouve une grande Joie, vous le savez. Dans

3o6 CORRESPONDANCE

ce moment de ma vie, les affectueuses paroles qui m^arrivent me font éprouver un très grand plaisir. Je suis du reste en parfaite santé et en grande gaieté. Depuis la bataille d'Isly, aucun rassemblement de troupes n'avait eu lieu aussi considérable que le nôtre. Je suis avec beaucoup de gens que je connais, entre autres Courval, et M. de La Tour du Pin, qui n"a pu résister à venir voir, pour ne pas dire entendre, tirer quelques coups de fusil. Le pays où on nous lance est très difficile, personne n'y a été encore, et on prétend que les Romains eux-mêmes n'ont pas osé s'y engager; mais tout cela redouble Tardeurde notre très nombreuse armée ; aussi, je crois que nos ennemis recevront la plus effroyable brûlée. Nous venons d'avoir au camp une messe magnifique, et j'ai songé à vous. Aussitôt que je pourrai vous écrire, je le ferai, car je me complais dans la pensée que mes lettres vous causent un peu de la joie que me donnent les vôtres.

Je n'ai pas encore reçu ma nomination, mais je Tespère. Je suis du reste dans ce moment-ci tout entier à ce qu'ont de meilleur les sentiments militaires ; seulement, j'y associe d'autres profonds et vrais sentiments. Nous avons eu d'affreux temps et j'ai couché à la belle étoile plus souvent que sous ma tente, qui depuis quelques nuits a Thabi-

tude de se laisser abattre par le vent. Mais le spahi qui rhabite ne sera jamais abattu, je Tespère, par quoi que ce soit. Croyez qu'il vous est attaché bien sérieusement et bien tendrement.

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