HISTOIRE DES GIRONDINS
Je suis un peu en retard, je Tavoue, avec le livre dont je parle aujourd'hui. Depuis l'époque où a paru l'Histoire des Girondins , quelques événements ont modifié Texistence de ce pays et la vie même de celui qui écrit ces lignes. Le hasard et l'action se sont emparés des choses humaines,
« Levez-vous, orages désirés», criait René dans sa jeunesse. A l'époque où il a paru, le livre de M. de Lamartine n'était pas autre chose que ce cri brûlant s'échappant de nouveau d'un cœur inquiet et d'une bouche passionnée. Les orages désirés sont venus. Je crois donc qu'on peut mieux juger le livre. C'est le mauvais livre par excellence que cette Histoire des Girondins.
On a dit souvent : C'est un roman. Oui, c'est un roman dangereux en politique comme Wertlier
en amour ; c'est un roman capable de pousser tout un peuple aux rêveries funestes et au suicide. Toutes les songeries entremêlées d'emportements auxquelles la France est livrée datent du jour où elle a lu les Girondins. On prétend que Gœthe, à la fin de sa vie, regrettait d'avoir écrit Werther ; quels remords M. de Lamartine s'est préparés!
Son livre encourage, dans les classes remuantes de la société, un goût qui chaque jour, pendant de longues années , a fait des progrès effrayants en France, le goût des révolutions, ou, pour mieux dire, des émotions révolutionnaires. Le peuple (c'est du peuple parisien que je parle, de ce peuple enivré, corrompu, blasé, perverti comme un tyran de quatre-vingts ans par la flatterie des démagogues), le peuple reste maintenant assez froid quand on agite devant son esprit les images de la guerre. Fouler sur un coursier sanglant, au milieu des boulets et des balles, l'herbe qui croît sur les bords du Rhin , ce n'est pas ce que rêve cet ouvrier de vingt ans, ce travailleur, comme ses courtisans l'appellent; mais dans l'atmosphère fétide d'un club prononcer d'une voix haletante des phrases ampoulées et incendiaires, puis un jour sortir dans la rue les bras nus, échevelé, le fusil au poing, enfin, après un combat de fenêtres et de barricades, affublé d'un chapeau
de général et d'un baudrier de soldat, entrer dans un palais dévasté et y fouler aux pieds les emblèmes d'une Majesté détruite, voilà les tableaux qui séduisent aujourd'hui Timagination populaire.
UHistoire des Girondins est le livre le plus propre à exciter cette passion pour les scènes tumultueuses des guerres civiles. C'est de toutes les œuvres celle où triomphe avec le plus d'éclat Tesprit de confusion et de désordre. Le désordre ! la confusion! voilà les mots qui depuis tantôt un siècle résument ce qui se dit, ce qui se fait, ce qui se pense dans notre malheureux pays. Le livre de M. de Lamartine, et c'est pour cela qu'il a été si populaire, est la plus complète expression de tous les malaises, de toutes les contradictions, de toutes les erreurs de la conscience publique , pauvre conscience où la fausse sagesse a fait taire la vérité , mais ne peut point cependant réduire au silence une voix qui proteste contre ses arrêts, et témoigne incessamment de sa vanité : la voix de l'inquiétude.
Rien n'est arrêté dans Y Histoire des Girondins : c'est un ouvrage écrit au hasard et sous une inspiration changeante. Je pense que M. de Lamartine s'était pris autrefois de passion pour ceux dont le nom est devenu le titre de son livre. A un de ces
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banquets auxquels présidait Mme Roland, les Girondins, par une imitation des mœurs antiques, tirent circuler une coupe où le vin disparaissait sous des feuilles de roses. A la place du vin, mettez du sang, et vous aurez une image sensible du rôle qu'ont joué dans Thistoire les députés de la Gironde. Ces hommes, qui donnèrent le coup mortel à Louis XVI et vécurent en fraternité avec la guillotine jusqu'aux Jours où elle les menaça, jetaient devant eux, sur les voies sanglantes où ils s'avançaient, toutes les fleurs de leur intelligence. Aussi tous ceux que charme la forme, tous ceux que captivent les séductions du langage, ont-ils eu pour les Girondins de Tindulgence. Charles Nodier, en dépit de son cœur vendéen , consacra au souvenir de ces gracieux bourreaux tombés en victimes élégantes quelques pages pleines d'admiration et de tendresse. Puis, il faut bien le reconnaître, malgré la tache ineffaçable qu'a laissée au front pâle de Vergniaud le grand crime du 2 I janvier, Vergniaud n'était point Robespierre. Ce n'est point la Gironde qui a prononcé le suprême et terrible mot de la Révolution française. Les Girondins se sont arrêtés, comme on dit. Ils ont fait halte sur la route où ils avaient jeté le cadavre de Louis XVI. Ils ont dit : « Non ! » à cet esprit implacable qui crie : « Marche!» aux révo-
lutionnaires. De là vient, je crois, que M. de Lamartine s'était imaginé autrefois de les prendre pour héros, et puis s'est séparé d'eux en écrivant leur histoire.
C'est qu'il est une doctrine qui a fait en peu de temps des progrès immenses : je parle de la réhabilitation des crimes et des criminels de 93. On commença d'abord par parler avec une insensibilité calculée, avec une systématique indifférence, de tout ce qui semblait devoir évoquer éternellement la colère et la pitié. Un historien célèbre eut recours à la fatalité, il lui attribua les forfaits dont aucune conscience n'osait se charger encore. Puis la hardiesse s'accrut; et, tandis qu'on dépouillait les victimes de leur auréole sacrée, tandis qu'on leur refusait la divine aumône des larmes, on entourait d'une sombre lueur le front des bourreaux. On donnait à Danton cette grandeur sinistre que lui avaient fait si ardemment souhaiter les atroces misères de son orgueil. Bientôt on ne se contenta plus d'accorder aux hommes de l'échafaud cette sorte de gloire réprouvée qui est une des plus pernicieuses inventions de l'esprit moderne; on ht taire l'horreur à leur souvenir, pour ne plus laisser parler que l'admiration; on prit au sérieux toutes ces vertus d'apparat sous lesquelles se déguisaient les mys-
tères hideux de leur nature, comme la poudre et la fange de leurs pensées sous les oripeaux de leur langage; on vanta leur désintéressement, leur patriotisme, et jusqu'à cette grotesque douceur, née de la fausse sensibilité des philosophes, qui fut la part de la niaiserie dans le drame révolutionnaire.
Ce système historique dont je viens de signaler les progrès, M. de Lamartine Ta adopté avec emportement, et Ta poussé du premier coup à ses conséquences les plus extrêmes. Son héros, il faut bien le dire, car tout le public Ta compris, c'est Maximilien Robespierre. Certes, le livre deM.de Lamartine manque de netteté dans ses détails et dans ses dessins; mais cependant, et c'est un malheur cette fois pour le chantre des Harmonies, on aperçoit la divinité monstrueuse qui se cache sous les nuages de son style. Il y a une pensée qui domine VHistoire des Girondins, c'est la constante apologie de tous les excès révolutionnaires.
Il arrive souvent que l'analyse, lorsqu'on peut, en la resserrant, lui donner toute sa force en quelques phrases, dégage une idée distincte de l'œuvre la plus confuse. Notre analyse peut être brève aujourd'hui, car la prodigieuse célébrité qu'a eue VHistoire des Girondins, le temps qui
s'est écoulé, les événements qui se sont accomplis depuis répoque où cet ouvrage a paru, nous permettent un résumé rapide, nous imposent un jugement concis.
M. de Lamartine commence son récit à la mort de Mirabeau , c'est-à-dire à l'époque où Taube radieuse de la Révolution disparaît pour faire place à un jour sinistre. Mirabeau emporta dans sa tombe la république patricienne. A Theure où s'éteignit ce souffle puissant, où cette grande âme fut enlevée aux travaux de la pensée humaine, le mouvement révolutionnaire perdit tout ce qu'il avait de généreux et d'entraînant. Cette liberté, dont le descendant des Riquetti devait le secret aux altières traditions de sa famille, n'eut plus personne pour la faire respecter, ni même pour la comprendre. Elle disparut, et tit place à cette tyrannique chimère de l'égalité absolue dont tant de supplices ont marqué le règne. « Ce qu'on pouvait entrevoir alors de la Révolution française, dit M. de Lamartine, annonçait ce qu'il y a de plus grand au monde : l'avènement d'une idée nouvelle dans le genre humain, l'idée démocratique, et plus tard le gouvernement démocratique. »
Une des plus étranges et des plus funestes aberrations de notre époque, c'est d'accorder la nou-
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veauté, ce mérite divin, cette jeunesse toute-puissante des choses, à ce que le monde renferme de plus antique, à ce que le soleil éclaire de plus décrépit et de plus dégradé. Je le demande tout simplement à la bonne foi et au bon sens : quand Corneille, le vieux Corneille, écrivait que le pire des États est PEtat populaire, Punivers était-il dans l'ignorance de l'idée démocratique?
Depuis qu'il y a des peuples sur cette terre, il est une idée qu'à certains moments les instincts rebelles et violents de notre nature réveillent toujours au cœur des hommes : c'est la haine de l'autorité; il faut qu'à certaines époques les troupeaux humains dévorent leurs pasteurs. Cest une de ces lois mystérieuses et meurtrières qui pèseront sur notre espèce tant que nos veines auront du sang et que nos yeux auront des larmes.
M. de Lamartine appelle donc cette loi immortelle une nouvelle idée, et il fait un livre sur cette idée qu'il incarne dans un homme. « Robespierre, dit M. de Lamartine au début de son Histoire^ couvait dans sa pensée la rénovation du monde religieux et du monde social; il était le dernier mot de la Révolution. » Je prends acte de ces paroles que M. de Maistre eût à peine trouvées dans l'exaltation de sa haine contre tous les do^îmes et tous les actes révolutionnaires.
Tandis que Robespierre, suivant M. de Lamartine, à qui je laisse la responsabilité de celte pensée, représentait la Révolution, ciait son dernier mot, il se trouvait, par un dessein saisissant de la Providence, que Timage, que le dernier mot de la royauté était une de ces créatures, divines par la bonté et par la grâce, qui semblent le sourire du ciel sur les traits de Thumanité. Ce fut évidemment Marie-Antoinette qui représenta la royauté française. Cette femme héroïque eut au 10 août des élans comme Charles I^r à la bataille de Naseby; et ce ne fut point seulement, comme Tont souvent répété ceux qui n'ont rien compris à cette intrépide et délicate nature, ce ne fut point seulement aux jours du malheur et du péril que se montrèrent ses grandes et touchantes qualités. A cette époque si calomniée de sa vie où elle n'avait subi aucun outrage ni des hommes ni du destin, où tout était enchantement autour d'elle, son àme était certainement l'asile des plus honnêtes, des plus dignes, des plus sérieuses pensées. Celle que récemment encore d'odieux mensonges empruntés à d'infâmes pamphlets ont poursuivie jusque dans la gloire du martyre, donna un rayon de pure et consolante lumière aux dernières heures d'un siècle d'éclairs funestes et de désolante obscurité. Cette tradition, que la
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société française avait perdue, de la gaieté décente, de riiumeur chevaleresque, et, qu'on me pardonne cette expression, de Pélégance chrétienne, Marie-Antoinette la rendit à sa cour. Elle ôta le sceptre de la mode à la philosophie, elle renvoya Jean-Jacques dans sa solitude, et bannit de Versailles le rire de Candide. On respira autour d'elle ce parfum discret que nous a conservé le chef-d'œuvre de M^e de La Fayette, la Princesse de Clèves. Grâce à elle, la royauté qui allait mourir retrouva Tattrayant éclat de ses beaux jours.
Eh bien! M. de Lamartine a été forcé, pour empêcher de crouler le sophisme sur lequel est construit son livre, de prendre le parti des bourreaux contre cette immortelle victime. Il s'est fait le chevalier de Robespierre. C'est Renaud qui se jette aux pieds du monstre et plonge sa lance dans le sein d'Angélique.
« Ainsi mourut, dit Tauteur des Girondins , après nous avoir raconté comment la fille de Marie-Thérèse entra au ciel par Téchafaud , ainsi mourut cette reine légère dans la prospérité... Elle ne sut que charmer, égarer et mourir. Le peu de solidité de son esprit l'excuse. »
Je plains l'auteur des Méditations d'avoir écrit de semblables lignes. Je plains surtout ceux qui souffrent, comme des trahisons d'une maîtresse, de
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tout ce qui dessèche les couronnes, jette au vent les parfums, et à la nuit les rayons des poètes qu'ils ont aimés. Du reste, ces esprits d'élite pourront se consoler en appliquant au chantre du Lac ces paroles qui, par un étrange hasard, le caractérisent avec tant de justesse :
« Il ne sut que charmer, égarer... (on ne peut pas dire encore : et mourir). Le peu de solidité de son esprit Texcuse... »
On comprend que M. de Lamartine, dans ce long roman historique où malheureusement la réalité a trop de part, n'ait pas grand'peine à sacrifier les Girondins, après avoir fait le sacrifice de Marie-Antoinette. Quant à moi, je Tavoue, je prends leur trépas avec philosophie. Je ne trouve même point dans leur mort une gloire qui rachète les meurtrières lâchetés de leur vie. Je pense toutefois que ce n'était pas à M. de Lamartine de les abandonner. Il a foncièrement avec ces hommes bien plus d'affinités qu'avec le terrible héros qu'il s'est choisi dans un sombre caprice. M. de Lamartine est bien plus près de Vergniaud que de Robespierre. Les Girondins furent entraînés et perdus par tout ce qui entraîne et perd leur historien ; ils se noyèrent dans le fleuve de sang où toute la Révolution française s'est engloutie, en y poursuivant des fleurs, comme Ophélia. Epris d'atti-
tude et d'harmonies, artistes passionnés en langage, ils cherchaient dans les scènes révolutionnaires matière aux poses et aux discours. Mais Dieu ne veut pas que de semblables natures puissent jouir impunément, comme d'émotions de théâtre, de ce qui fait la douleur, Tagonie et quelquefois le trépas des peuples. Il faut qu'elles pâtissent ou dans leur intérêt terrestre ou dans leur intérêt immortel. Habituellement elles souffrent dans tous deux. C'est dans leur honneur d'abord , c'est ensuite dans leur fortune et dans leur vie que sont frappés ces poursuivants de poésie, qui demandent aux flots humains des tempêtes pour jouer le rôle de dompteurs de vagues. ^Ces lames furieuses qu'ils bravent leur jettent d^abord Técume et le limon au visage, puis finissent par les emporter.
Je ne sais pas ce que M. de Lamartine pense aujourd'hui des Girondins; mais, à l'époque où il a écrit leur histoire, il a eu peur de l'impopularité sous laquelle ils sont tombés. Il les a abandonnés à Téchafaud, comme Marie-Antoinette. Les Girondins ne représentaient qu'une révolution tronquée, une république imparfaite. Le génie de la démocratie ne leur avait point révélé ses secrets : leur chute et leur mort étaient donc fatales. Le sphinx dont ils n'avaient pas deviné les énigmes devait
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les iLier. M. de Lamartine prend leur trépas avec calme, je Tai dit, je Tiniite en ce point. Où je me refuse à le suivre , c'est dans son enthousiasme pour Robespierre.
Il faut en vérité tous les désordres de pensée, le véritable cataclysme moral dont nous avons eu la douleur, je dirai presque la honte d'être les témoins, pour qu'un écrivain de quelque renom ait pu un jour, sans tomber sous la réprobation publique, chercher à faire une mémoire sacrée de ce souvenir flétri et sanglant. « Robespierre, dit M. de Lamartine, était un disciple de Jean - Jacques. » Je le veux bien. Il avait bu à cette coupe de Tamertume et de Tenvie où trempèrent toujours les lèvres de Rousseau. Puis, et c'est là un des traits les plus saillants de son caractère, il avait dans ses plus grands emportements je ne sais quoi d'affecté et de faux qui rendait glaciale jusqu'à sa colère. Aucun souffle ardent ne pouvait sortir de cette âme. C'est la peine des sophistes en ce monde de .ne pouvoir jamais donner à leur parole cette chaleur qui , comme la lumière , est réservée à la vérité. Un trait de ressemblance que Robespierre eut aussi avec l'auteur de V Emile , c'est une sensiblerie pédante à l'endroit des choses divines. On connaît les fêtes à l'Être suprême, sacrilèges cérémonies qui, dans un horrible poème.
inter;alent une niaise idylle. L"homme qui avait usé la guillotine, qui avait rempli des paniers de têtes, qui avait fait verser de ces larmes, causé de ces douleurs dont Tamertume, dont l'étendue sont les plus terribles des mystères, imagina, un jour de printemps, d'offrirà Dieu, ou, pour parler son langage, à l'Etre suprême, une gerbe éblouissante de fleurs. M. de Lamartine raconte cette burlesque et odieuse scène avec une tendre exaltation. Il prend et respire le bouquet du monstre, au lieu de le jeter dans la boue et de Ty fouler aux pieds.
« Robespierre, dit sans cesse M. de Lamartine, était l'âme de la République. » Je veux croire que Tauteur des Girondins se trompe, ou bien Tâme de la République était quelque chose de plus exécrable et de plus stupide qu'un échafaud.
Une des plus funestes erreurs de ce temps-ci, c'est de vouloir qu'en politique il n'y ait pas de halte, pas de repos, je dirai plus, pas une espérance de repos. Les Girondins se sont arrêtés : c'étaient des misérables. Robespierre, lui, ne s'est pas arrêté : c'était un grand homme. Il viendra un temps où les peuples se lasseront de cette destinée de Juif errant que leur font les sophistes. Ce temps même est peut-être déjà venu. Les nations demanderont à tous ces prétendus prophètes qui les
traînent dans le désert, et n'ont point de manne pour les nourrir, de leur faire apercevoir enfin la terre promise. Je crois qu'aujourd'hui M. de Lamartine n'écrirait plus les Girondins.
L'esprit de ce livre , en définitive, peut être nettement accusé. Il faut, en révolution , avancer toujours : voilà ce que les Girondins ont pour but de prouver. Mais cette maxime, sur laquelle toute Toeuvre repose, est perdue sous une telle profusion de paroles qui se contredisent, de pensées qui luttent entre elles, de faits qui se heurtent, que le chaos n'en est pas moins ce qui triomphe dans cette création de poète. M. de Lamartine, l'homme des élégantes élégies, a été obligé souvent, après tout, d'accorder quelques élans de pitié aux augustes et touchantes figures qui, en dépit de lui, tirent des sons de sa lyre rien qu'en la frôlant. Aussi parfois écrit-il tout à coup sur Madame Elisabeth, sur Louis XVI, sur Marie-Antoinette elle-même, des pages qui rappellent le temps où il adressait au duc de Bordeaux cette ode toute frémissante de colères et radieuse d'espérances royalistes. Après avoir pleuré sur la beauté et sur la jeunesse en sa qualité de troubadour, après avoir donné , en sa qualité de paladin, une furtive accolade aux chevaliers du poignard, comme écrivain, comme lettré, comme artiste, il lui prend envie de s'as-
seoir parmi ces Girondins qui, ressuscitant les banquets antiques, mêlaient, sur leurs lèvres, au parfum du vin Tharmonie des poétiques discours. Il résulte de tous ces mouvements opposés, de tous ces caprices contraires, la plus merveilleuse confusion. L'arc-en ciel, le paon de Junon, n'ont pas des nuances plus bigarrées que YHistoire des Girondins. Quelques yeux ont été charmés par cette boutique de lapidaire. Quant à moi, je laisse aujourd'hui tout jugement littéraire de côté. D'ailleurs, même en ne parlant que comme écrivain, je maudirais encore, malgré Téclat qui en résulte, cet amas désordonné de couleurs. J'ai pris le désordre en haine dans tous les domaines.
Le désordre nous a fait tant de mal ! Je ne parle point des gens qu'il a tués. La terre sera encore longtemps assez vaste pour recevoir des cadavres, et il y aura toujours place dans le ciel pour des âmes; mais je pense à toutes les sottises, à toutes les folies que les révolutions nous ont fait dire. Parmi les mots absurdes et impies qu'ont portés à la lumière et à la puissance les faux sages du siècle dernier, il en est un que M. de Lamartine a répété souvent au commencement et à la fin de son livre : c'est le mot de vertu. Si la vertu , comme l'a dit Montesquieu, est le fondement des républiques, les républiques n'ont point là une
base bien solide, ù en croire du moins ce républi-? cain qui s'arracha les entrailles après avoir lu le Phédon. a Robespierre, dit sans cesse M. de Lamartine, aimait la vertu et la poursuivait. >■> Voilà ce qui me ramènerait à l'honneur, si jamais j"avais été tenté de m'en éloigner.
La vertu et l'honneur sont deux termes qu'on oppose souvent et qui représentent, dit-on, deux principes de gouvernement. Suivant l'auteur des Girondins , Thonneur est une qualité de parade. M. de Robespierre, qui aimait à se parer pourtant, dédaignait cette parure-là. Du reste, quand je déclare la vertu une parole funeste dont Caton, avant de mourir, eut raison de proclamer le néant, je n'ai pas besoin de dire, je l'espère, de quelle vertu j'entends parler; avec ce sentiment pénétrant, avec cette divine intelligence de l'idéal qu'a donnés aux hommes la loi nouvelle dont les sociétés modernes sont nées , une vertu s'est révélée au monde qu'aucune parole de mourant n'a encore insultée : c'est la vertu qui fait mépriser au riche sa richesse et adorer au pauvre sa pauvreté, mais cette vertu-là ne peut point régner sur la terre; elle ne peut que remplir quelques âmes et le ciel. Aussi, tandis qu'elle donnait ce don sacré à l'hôte de la cité divine, la loi chrétienne donnait un autre présent presque aussi précieux à l'hôte de la
cité humaine; elle lui donnait Thonneur, Quant à moi, je souhaite Thonneur pour règle à tous les gouvernements de ce monde, monarchies ou républiques, et, le Jour où on le bannira de la terre, je désire que les amis de Robespierre veuillent bien, avec sa vertu, nous rendre aussi son échafaud.