‹ Mélanges religieux et historiquesChapitre 29 sur 84 · CONFÉRENCE PRONONCÉE A LA SORBONNE LE 2 MARS · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE PRONONCÉE A LA SORBONNE LE 2 MARS

Mesdames et messieurs, La science comparative des langues est presque née de nos jours. Pour comparer, il faut connaître ; or les Grecs, dont le génie a créé la plupart des sciences, ne connaissaient guère que leur propre langue, et de cette langue ils ne connaissaient que l'âge moderne, qu'ils parlaient. Le premier des grammairiens grecs, le plus célèbre à juste titre, Apollonius, après avoir exposé toute une série d'observations très justes sur l'article, termine par la réflexion que voici : « Donc il est essentiel à toute langue d'avoir un article. » Apollonius vivait [h Alexandrie, sous la domination romaine, cent quarante ans après Jésus-Christ.

S'il s'était donné la moindre peine pour étudier les idiomes que l'on parlait autour de lui, il aurait vu avec évidence qu'une langue peut parfaitement se passer d'article, puisque le latin n'en a pas.

Pour rencontrer une vue véritablement juste en fait de comparaison des langues, il faut arriver aux temps modernes, à Leibnitz. C'est le génie si compréhensif, si étonnamment large de Leibnitz qui le premier a entrevu les fruits que l'histoire pourrait tirer de l'étude du langage et de la comparaison des langues. Il a fait sur ce point des observations d'une justesse admirable ; il a même aperçu quelques faits de détail, celui en particulier de la grande analogie qui existe entre le persan et rallemand.il vit parfaitement les conséquences historiques qu'on pouvait tirer, non seulement de cette analogie particulière, mais des analogies du même genre que des études ultérieures pourraient révéler.

Notre admirable Turgot, à qui il m'est bien permis de rendre hommage dans cette Sorbonne où il jeta, il y a près d'un siècle, les premières assises de l'économie politique et où il émit tant d'idées justes sur tout ce qui est spontané, sur la littérature populaire et sur les langues, Turgot

entrevit aussi le parti qu'on pouvait tirer de pareilles recherches.

Néanmoins la science comparative du langage ne pouvait être sérieusement fondée qu'à la suite de la découverte capitale qui fut faite au xvme siècle : celle du sanscrit.

Ce furent des missionnaires catholiques qui, les premiers, reconnurent l'existence de cet idiome, dont la richesse les frappa, et qui remarquèrent avec beaucoup de sagacité les rapports singuliers qu'il présente avec le grec et le latin. Leurs observations toutefois ne s'étendirent pas très loin, car ils ne travaillaient pas sur de bons manuscrits, et ce fut aux savants anglais de Calcutta qu'était réservé l'honneur de nous donner la théorie complète de ce précieux idiome.

Du premier coup d'œil, les excellents esprits de la Société de Calcutta, et en particulier William Jones, constatèrent que le sanscrit avait en effet les plus grands rapports avec le grec et le latin. Leurs travaux portèrent des fruits. Après eux, Frédéric Schlegel s'engagea plus avant dans la voie qu'ils avaient ouverte; mais l'homme à qui il était réservé de fonder la théorie comparative des langues, ce fut M. Bopp. Il étudia d'abord la conjugaison, puis ses relations avec toutes les parties

de la grammaire ; il établit par une méthode absolument indiscutable l'unité du sanscrit avec le grec, le latin, le persan et aussi avec les langues germaniques.

La méthode de M. Bopp, c'est la vérité même, c'est la méthode absolument scientifique.

Beaucoup d'excellents esprits sont tentés de croire qu'il y a dans les rapprochements qu'il a faits beaucoup d'arbitraire et que la nouvelle méthode comparative dont il est le créateur est, après tout, quelque chose d'analogue aux fantaisies des anciens linguistes, qui tiraient tout de l'hébreu. En réalité, la nouvelle méthode procède d'une façon absolument différente.

Ce qui fait la vérité de la méthode de Bopp et des continuateurs de son œuvre, c'est que les rapprochements auxquels ils se sont livrés n'ont rien d'arbitraire. Elle met, par exemple, en parallèle la manière dont tel verbe se conjugue en sanscrit et en grec; elle constate que l'identité est presque absolue, et, quand il y a des différences, elle les explique.

Ce qui fait surtout la solidité de cette méthode, c'est la phonétique. La théorie de la transformation des sons est la véritable base de la méthode comparative. Autrefois on rapprochait les mots

suivant des similitudes plus ou moins accidentelles et qui le plus souvent étaient trompeuses ; maintenant on procède de toute autre façon : on a des règles, on établit comment tel son se transforme en passant du sanscrit au grec, comment telle lettre sanscrite devient telle lettre grecque; il n'y a plus d'arbitraire. Lorsqu'on vous affirme, par exemple, que le verbe <p£p<o répond à la racine sanscrite bhri, vous pouvez peut-être, de prime abord, trouver que le rapprochement est singulièrement forcé; mais la science établit d'une façon incontestable que le bh sanscrit employé pour écrire cette racine répond dans une foule de cas au <p grec; l'arbitraire, par conséquent, n'existe pas. On a ainsi établi une échelle phonétique, des règles certaines pour la transformation des sons, et sur cette base on a procédé d'une manière scientifique; c'est là ce qui donne aujourd'hui une certitude si grande à la théorie des langues romanes.

Comment nos anciens romanistes, nos anciens étymologistes procédaient - ils ? Ils procédaient par voie de ressemblance au point de vue de l'oreille. Ainsi ils disaient : sauvage vient du latin solivagus. C'était vrai pour l'œil, c'était vrai même pour l'oreille, et cependant rien n'est moins exact,

car le mot sauvage dérive en réalité de silvaticus, qui pour l'oreille en diffère singulièrement; c'est que silva, « la forêt » est devenu dans la langue romane « la sauve » ; en outre, la terminaison aticus devient régulièrement âge. Vous voyez par cet exemple comment, dans une pareille méthode, le jugement de l'oreille n'est plus rien. Ce qui est tout, c'est d'établir l'échelle de la transformation des sons, et c'est ce que Bopp et son école ont fait dans la perfection.

Voici donc le sanscrit, le grec et le latin réunis dans une même famille. De même, M. Bopp a établi que le zend, la langue persane, y rentrait également. Et on peut dire que notre grand Burnouf a mis le sceau à cette découverte, car on ne comprenait plus le zend, et les Parsis en avaient perdu la tradition : c'est la gloire d'Eugène Burnouf de l'avoir reconstitué avec le sanscrit; de même qu'on pourrait, par exemple, si l'italien était perdu, comprendre Dante avec le latin.

La méthode s'élargissant, les langues germaniques rentrèrent dans la famille, puis, et cela va sans dire à cause de leur parenté avec les langues germaniques, les langues slaves. Les langues celtiques vinrent un peu tard, mais à leur tour; il est démontré aujourd'hui qu'elles appartiennent

aussi au type indo-européen. Voilà donc une grande famille de langues partant de l'Inde et étendant sous des formes diverses sa domination jusqu'aux extrémités de l'Occident.

Cette grande famille de langues renferme-t-elle tous les idiomes? Il s'en faut de l'infini! Ainsi, à côté du sanscrit, du latin et du grec, mettez l'hébreu, c'est tout une autre affaire. Ici tout détonne: le dictionnaire est entièrement différent, sauf des rapprochements apparents du genre de ceux dont je vous parlais tout à l'heure et qui sont de pur hasard ; en ce qui concerne la grammaire, j'ose dire que la conjugaison du verbe hébreu ne ressemble pas plus à la conjugaison du verbe sanscrit ou du verbe grec qu'un ver de terre à un éléphant. La fin, le but sont communs, sans doute ; c'est la vie ; la manière de procéder est absolument différente.

Mais l'hébreu a-t-il des langues sœurs? Oui, l'arabe d'abord : mettez l'hébreu à côté de l'arabe, c'est la même chose ; vous reconnaissez de la façon la plus évidente que ces deux langues appartiennent à la même famille; c'est à ce point que si le roi David ressuscité à l'heure qu'il est, pouvait avoir une conversation avec l'homme de ce siècle qui lui ressemble le plus, avec l'émir Abd-el-

Kader, ils verraient bien vite qu'ils parlent la même langue. Entre l'hébreu et l'arabe, le rapprochement est même bien plus grand qu'entre les diverses langues indo-européennes ; car, pour voir que les langues européennes appartiennent au même type que le sanscrit, il a fallu toute la pénétration du génie des temps modernes, tandis que, pour voir que l'hébreu, l'arabe, le syriaque appartiennent au même groupe, il n'a fallu aucun effort. Les rabbins du moyen âge le savaient parfaitement. Aujourd'hui vous avez encore des populations qui parlent le syriaque du côté du lac de Van : les missionnaires américains qui se sont emparés de ces populations et cherchent à leur apporter quelques éléments d'instruction et de civilisation ont eu l'idée de leur enseigner l'hébreu; elles se sont trouvées presque le savoir, elles le comprennent avec une merveilleuse facilité et n'ont pour ainsi dire pas à l'apprendre.

Nous avons donc là une seconde famille de langues parfaitement caractérisée, et, si vous la comparez à l'ensemble des langues indo-européennes, vous ne pouvez en aucune façon ramener l'un des types à l'autre. Vous expliquerez très bien comment le grec vient du sanscrit ; mais vous n'établirez jamais que l'hébreu puisse venir du sanscrit

ou du grec. En d'autres termes, on n'est jamais arrivé, en ce qui concerne la comparaison des langues indo-européennes et des langues sémitiques, à ces règles phonétiques dont je vous parlais tout à l'heure, qui établissent la transformation des sons d'une famille à l'autre. Pourquoi n'y est-on pas arrivé? Je crois que c'est parce qu'il y a là deux créations différentes.

Il y a en Afrique d'autres groupes intéressants qui à leur tour n'ont aucun rapport ni avec les langues sémitiques, ni avec' les langues indo-européennes. Ainsi, le groupe berbère, le kabyle, ne fait pas partie du groupe arabe et a une étroite affinité avec le touareg. Et il y a là, depuis l'Algérie jusqu'au pays des noirs, un type de langues parlées, ayant son individualité, et qu'on ne peut jusqu'à nouvel ordre rattacher aux autres familles de langues. Le copte a aussi son individualité distincte ; peut-être n'est-il pas impossible qu'on le rattache un jour à un autre groupe ; mais, à l'heure qu'il est, il est tout à fait isolé. Le basque est également impossible à classer ; il ne rentre dans aucune famille connue; peut-être lui trouvera-t-on un jour des frères et des sœurs ; mais pour le moment, il forme une famille à lui seul.

Vous voyez donc à quoi arrive la philologie

comparée ; c'est à grouper les idiomes en familles. Pouvons-nous dire combien il existe de ces familles de langues ? Non !

La philologie continue à faire des progrès, et vous ne sauriez vous imaginer avec quelle merveilleuse délicatesse, avec quelle précision on est arrivé à appliquer les procédés de M. Bopp pour l'étude des langues indo-européennes; cela même est si intéressant que les philologues s'adonnent peut-être un peu trop exclusivement à cette étude, qu'ils n'en sortent peut-être pas assez pour étudier d'autres idiomes qui n'ont pas le brillant de ceux-ci. Il y a donc des parties entières du domaine de la philologie comparée qui sont peu ou mal explorées, si bien que nous ne pouvons pas vous dire combien il y a de centres d'apparition. Je crois d'ailleurs qu'on ne le pourra jamais ; car, supposez toutes les individualités philologiques actuellement existantes bien nettement déterminées et reconnues, n'y a-t-il pas des familles qui ont disparu? Ainsi, voilà l'étrusque : jusqu'ici on ne peut faire entrer l'étrusque dans aucun groupe de langues ; nous n'avons pas de clef pour ouvrir cette porte- là. Il y a peut-être là un monde duquel il ne nous reste pour ainsi dire plus rien, et il est possible

que d'autres individualités philologiques dont nous n'avons pas même l'idée aient complètement disparu. Mais le fait capital, c'est que la multiplicité des idiomes qui se parlent à la surface de la terre est réductible à un petit nombre de familles : une dizaine, une quinzaine, une vingtaine peut-être ; en tout cas, à un très petit nombre.

Veuillez, messieurs, avoir la bonté de réfléchir sur la portée des faits que je viens de vous signaler. Je ne puis pas entrer dans les détails; mais j'ose affirmer qu'il n'y a pas un esprit habitué à manier les méthodes scientifiques qui ne soit amené à reconnaître la vérité de ce que je viens de vous exposer. Oui, en une heure, mon collègue et ami M. Bréal vous montrerait que le sanscrit est une langue type pour les langues indo-européennes. Eh bien ! quelles conséquences peut-on tirer de là? Le fait sur lequel nous raisonnons est celui-ci ; voilà d'une part le sanscrit, langue parlée autrefois dans la vallée du Gange et qui sert encore aujourd'hui de langue sacrée et de langue littéraire ; voilà, d'autre part, le grec avec son admirable littérature ; ils présentent des similitudes absolues ; comment expliquer ce phénomène?

Les anciens linguistes avaient émis cette théorie

que « les mots ont quelque chose de nécessaire » . Si un objet s'appelle de telle manière (c'est la doctrine des anciens; Platon la développe longuement^), si tel objet a tel nom, c'est qu'il y a une raison intrinsèque pour que ce nom lui soit donné, pour que ce nom soit constitué de telle ou telle façon et se retrouve à peu près identique à lui-même 'lans les divers idiomes. Il est évident que si ce principe pouvait être adopté, il n'y aurait rien d'étrange dans la similitude que je vous signale. Voici, par exemple, le mot pater, qui se retrouve dans toute la famille indo-européenne; on dira: « C'est tout naturel; il y a une raison intrinsèque pour que pater signifie père; il n'est donc pas étonnant qu'on le retrouve jusque dans les branches les plus éloignées de cette famille » ; mais ce principe est absolument faux, et personne ne peut le soutenir, car enfin, s'il était vrai que les mots fussent nécessaires, qu'il y eût une raison intrinsèque dans chaque mot, il n'y aurait qu'une langue. Si pater est vraiment le mot prédestiné et, en quelque sorte, commandé, comment se fait-il que les langues sémitiques disent ab, et que les langues berbères expriment la même idée de tout autre manière? C'est donc là une théorie qui ne peut pas se sou-

tenir et dont nous n'avons pas à tenir compte. Mais alors comment expliquer ces similitudes? Par le hasard? C'est impossible; il y a des hasards dans les langues, car, après tout, l'ensemble des sons n'est pas extrêmement varié; il y a beaucoup de rencontres, et il faut s'en méfier; mais que le hasard puisse aller à ce point que tout un dictionnaire se retrouve chez deux familles excessivement éloignées l'une de l'autre, que la grammaire, dont la contexture tient si intimement à la façon dont on a conçu le langage, y présente un tel degré d'identité, cela ne saurait être admis.

Dira-t-on qu'il y a eu emprunt? En effet, à l'époque où on commença à parler du sanscrit, quelques personnes prétendirent que les brahmanes purent apprendre le grec à la suite de la conquête d'Alexandre et qu'ils ont modelé leur langue sur le grec. Je ne pense pas qu'une pareille hypothèse ait besoin d'être réfutée. L'emprunt est fréquent sans doute en philologie, mais quels sont les mots qui s'empruntent? Ce sont surtout les mots qui désignent les objets matériels. Ces mots, naturellement, passent d'une langue dans une autre avec les objets que les peuples échangent. Ainsi, tous les noms de par-

fums, beaucoup de noms de métaux, celui du plomb, peut-être du fer, en tout cas tous les noms d'objets de luxe, presque tous ces noms sont sémitiques, parce que la plupart des objets qu'ils représentent venaient de Phénicie. Il y a donc entre les langues des emprunts très étendus, très considérables ; — il en est ainsi pour l'anglais, dans lequel il s'est introduit un si grand nombre de mots français à la suite de la conquête; — il en est de même encore pour le turc, qui, tout en gardant sa grammaire absolument intacte, peut prendre à volonté autant de mots qu'il lui plaît à l'arabe et au persan ; mais ce sont là des fantaisies littéraires, et cela est si vrai que toujours, dans ces langues, à côté du mot emprunté vous avez le vieux mot ; à côté du mot français anglicisé, le vieux mot anglo-saxon ; à côté du mot arabe, le vieux mot turc. Ainsi donc l'emprunt est un fait dont il faut tenir compte dans l'histoire des langues, mais qui est absolument insuffisant pour expliquer un phénomène comme celui dont nous parlions tout à l'heure.

Ce phénomène, il n'y a qu'une seule manière de l'expliquer : c'est de supposer que ces langues ont réellement une origine commune. Mais qu'estce que cela veut dire? Gela veut-il dire que les

ancêtres des Grecs et des brahmanes ont réellement vécu ensemble à une certaine époque? Il serait téméraire de l'affirmer, car dans l'histoire il y a d'étranges bouleversements ; il faut faire une différence entre les ancêtres ethnographiques et anthropologiques d'une famille humaine et ce que j'appellerai, si je puis m'exprimer ainsi, ses ancêtres linguistiques. Au point de vue philologique, il faut admettre que les ancêtres linguistiques des Grecs et des brahmanes ont vécu ensemble et qu'ensemble ils ont formé une certaine société, plus ou moins étendue, mais probablement renfermée dans des limites assez étroites, car on ne peut admettre, à l'origine des sociétés, des centres linguistiques très vastes. Ce qui fait qu'une langue se parle sur des espaces très considérables, sur des centaines de lieues, c'est la civilisation. Dans le monde primitif, les berceaux linguistiques ont dû être fort étroits; mais incontestablement ceux qui ont été les créateurs, si je puis dire, d'une famille de langues quelconque, ont vécu ensemble. Ils sont, pour les peuples modernes, des ancêtres selon le langage: je ne dis pas, notez-le bien, des ancêtres selon le sang, car il est indispensable de bien établir cette distinction, sur laquelle je vais

davantage insister en prenant les choses par un autre biais.

Oui, il y a eu pour tous les idiomes indo-européens un centre commun. Une comparaison m'aidera à rendre claire ma pensée. Supposons que le latin soit perdu, que tous les monuments en aient disparu; mais supposons qu'il reste des Portugais, des Italiens, des Espagnols, des Français, des Roumains : n'est-il pas vrai qu'en étudiant ces idiomes on reconnaîtrait aisément qu'ils se ressemblent? Quelle serait la conséquence à tirer de cette ressemblance? Dira-t-on qu'elle provient de ce que ces idiomes se sont fait beaucoup d'emprunts ? Non ! on reconnaîtrait qu'entre l'italien, l'espagnol, le français, les emprunts ont été relativement peu considérables, et on serait forcé d'arriver à cette conclusion qu'ils proviennent tous d'une langue disparue. Si on en concluait que les ancêtres des Italiens, des Français, des Espagnols, des Portugais, des Roumains, ont demeuré ensemble à une certaine époque , on se tromperait évidemment du tout au tout : ce qu'il faudrait conclure, c'est que tous ces peuples ont eu des ancêtres linguistiques communs. Or, ces ancêtres au point de vue de la langue, nous les connaissons : ce sont les Latins,

ces petits peuples du Latium dont l'idiome, par suite de la conquête romaine, s'est étendu sur des espaces immenses et, en se transformant, a produit les idiomes romans.

Nous sommes donc amenés à dire que les langues indo-européennes ont eu un berceau commun ; et nous sommes conduits ainsi à la distinction de l'anthropologie et de la linguistique. L'exemple que je viens de vous donner me semble déjà de nature à vous préparer à cet ordre d'idées. Nous venons, en effet, de voir que, dans l'hypothèse que je vous ai présentée, les conditions philologiques et les considérations ethnographiques sont absolument en désaccord.

De ce fait que les langues actuellement parlées sur la surface du globe se divisent en familles absolument irréductibles, sommes-nous autorisés à tirer quelques conséquences ethnographiques, à dire, par exemple, que l'espèce humaine est apparue sur des points différents, qu'il y a eu une ou plusieurs apparitions de l'espèce humaine? Voilà la question sur laquelle j'appelle votre attention : eh bien ! assurément il faut répondre non à cette question. De la division des langues en familles il ne faut rien conclure pour la division primitive de l'espèce humaine. L'espèce

humaine provient-elle d'une même apparition ou de plusieurs apparitions? Je n'ai pas à m'occuper de cette question, elle n'est nullement philologique ; ce que je veux vous prouver, au contraire, c'est que la philologie n'apprend rien làdessus. Elle nous apprend que le langage est apparu sur des points différents et assez nombreux; mais, messieurs, entre l'apparition des différentes familles de langues et celle de l'humanité, il s'est écoulé un espace de temps absolument incommensurable. Je parle de l'apparition des familles de langue, et non pas, veuillez bien le noter, de l'apparition du langage. L'humanité, en effet, n'a jamais existé sans langage; mais, entre le langage et les langues organisées comme les langues indo-européennes ou comme les langues sémitiques, il y a l'infini. Et avant d'arriver à ces grandes organisations de grammaires dont le sanscrit et les langues sémitiques nous fournissent des spécimens si complets, les langues ont été pendant des siècles dans un état tout à fait rudimentaire, dans un état mou en quelque sorte et non encore organisé, état analogue à celui de ces langues de l'Océanie dont la pauvreté et l'insuffisance n'empêchent pas qu'on arrive à s'entendre avec un peu de bonne volonté,

en s'aidant du geste, à l'aide d'onomatopées, de procédés de toutes sortes. Il est arrivé souvent que des missionnaires ayant séjourné aux îles du Pacifique se sont fait un petit vocabulaire; quelques années après, ils y retournaient, et leur vocabulaire ne leur servait plus; c'est que les indigènes avaient un langage, mais ils n'avaient pas une langue dans le sens du sanscrit et des langues sémitiques.

Le fait de l'apparition des grandes grammaires, de la grammaire indo-européenne, de la grammaire sémitique, de la grammaire altaïque, de la grammaire berbère, est un fait assurément très ancien, mais qui dans chaque famille a une date. Cette date, nous ne la connaissons pas, mais il n'est pas moins vrai qu'il y a eu un moment dans l'histoire où le dit fait a commencé à se produire. Et auparavant il y a eu des siècles, des milliers d'années où les hommes ont parlé tant bien que mal, en tâchant de s'entendre comme ils pouvaient et en s'aidant de toutes sortes de procédés.

Il y a fort longtemps, je le reconnais, que le sanscrit existe ; nous avons du sanscrit qui a bien trois mille ans de date, de l'hébreu qui remonte à peu près à la même époque. Par Babylone et la Chine, nous remontons plus loin encore ; par l'Egypte, jus-

qu'à six mille ou sept mille ans, et assurément l'égyptien ne venait pas d'être créé à l'époque où remontent ses plus anciens monuments. Il faut donc reconnaître que l'apparition de ces anciennes grammaires a eu lieu à une époque extrêmement reculée ; mais auparavant, je le répète, des espaces de temps énormes, incalculables, s'étaient écoulés pendant lesquels l'humanité n'avait eu que des grammaires rudimentaires ; elle avait eu déjà une vie prodigieusement longue et les espèces avaient subi des mélanges de toutes sortes.

Gomme je vous l'ai dit, il faut concevoir les berceaux primitifs où se sont formées les familles de langues comme des berceaux très peu étendus. Comment, s'il en était autrement, la grammaire se serait-elle imposée? Il n'y avait pas de maîtres d'école à cette époque, pas d'organisation, pas d'administration; il faut donc supposer l'événement se produisant dans des espaces excessivement réduits, pour que l'on ait pu s'entendre et tomber d'accord.

Maintenant, reportons-nous par la pensée au petit groupe que formaient nos ancêtres, nos ancêtres aryens, comme on les appelle, et examinons ce groupe au point de vue anthropologique, ethnologique. Il y avait déjà là des dolychocô-

phales, des brachycéphales, des bruns, des blonds, et peut-être des blancs, des noirs. En effet, dans ces petites sociétés où l'autorité patriarcale a réussi à imposer la loi du langage, — la loi la plus dure de toutes et probablement celle qui a fait verser le plus de larmes et entraîné le plus de souffrances, — dans ces petites sociétés, dis-je, il y avait probablement des esclaves de race étrangère qui ont parlé tant bien que mal, au bout de quelque temps, la langue de leurs maîtres. Le phénomène de l'apparition des familles de langues est donc un phénomène qui n'a rien de commun avec les problèmes dont l'anthropologie poursuit la solution, puisque cette apparition et celle de l'humanité sont séparées par des espaces de temps incalculables ; donc, des études linguistiques il n'y a presque rien à conclure pour l'anthropologie, et, de fait, les divisions auxquelles les anthropologistes sont amenés pour les espèces humaines ne répondent pas du tout aux nôtres : nous disons, nous, « Indo-Européens, Altaïques, Sémitiques, Berbères », et les anthropologistes sont conduits par de tout autres considérations à d'autres divisions. Vous voyez donc que ces deux ordres d'observations n'ont pas grand'chose à faire ensemble.

Je me hâte, car je m'aperçois que je me suis attardé aux considérations qui précèdent; c'est qu'elles sont, suivant moi, la base de toutes les conceptions philosophiques qu'on peut être tenté de faire découler de l'étude du langage.

Nous venons de voir qu'on ne peut tirer presque aucune conséquence de la science du langage pour la science des races anthropologiques : il y a des races linguistiques, pardonnez-moi cette expression, mais elles n'ont rien à faire avec les races anthropologiques. Sommes-nous sûrs, du moins, de bien connaître les races linguistiques, de pouvoir les saisir? Pouvons-nous dire par exemple : Telle nation parle une langue indoeuropéenne, donc elle appartient à une race indoeuropéenne? Nous le pouvons dans une certaine mesure; cependant il faut tirer cette conclusion avec la plus grande précaution, et, afin qu'un exemple rende la chose évidente, quelle langue parlons-nous? Nous parlons le français, qui n'est autre chose qu'une décomposition du latin, c'està-dire qu'en somme nous parlons le latin : est-ce que nos ancêtres, il y a deux mille ans, parlaient le latin? En aucune façon : ils parlaient le gaulois, une langue que nous connaissons peu, mais enfin sur laquelle nous avons des renseignements assez

nombreux. Il y a donc eu là un changement. Comment s'est-il produit? Il s'est produit parce que Jules César, cinquante-cinq ans environ avant Jésus- Christ, a conquis les Gaules et que l'empire romain a eu la force par son administration, par le service militaire, etc., d'imposer sa langue aux populations vaincues. Voilà donc un fait historique qui est venu déranger, déraciner en quelque sorte les substructions naturelles de notre langage. De même, les Espagnols aujourd'hui parlent le latin, et il est certain que le latin n'est pas la langue naturelle des Espagnols : ils parlaient primitivement ibérique.

Au moins, en changeant de langue, nous ne sommes pas sortis de la grande famille européenne; mais voyez ce qui s'est passé en Egypte. On n'y parle qu'arabe, le copte n'est connu que de quelques personnes. L'Egypte n'est pourtant pas le moins du monde un pays arabe; mais la conquête musulmane y a produit les mêmes résultats que la conquête romaine dans les Gaules; donc il y a des événements historiques qui changent le cours naturel que l'histoire linguistique aurait pris si ces événement n'avaient pas eu lieu.

Cependant ces événements ne sont pas très

nombreux. C'est d'abord l'établissement de l'empire romain, et nous voyons très bien quels changements il a opérés. C'est ensuite l'islamisme, qui a porté la langue d'une petite tribu de la péninsule arabe depuis la Malaisie jusqu'en Espagne. Le bouddhisme n'a pas fait de révolution linguistique aussi considérable : cependant, dans une certaine mesure, il a eu aussi sa part d'influence. Il y a la conquête grecque, la conquête civilisatrice par excellence, celle par laquelle la civilisation grecque s'est étendue sur la Syrie, sur l'Egypte, sur l' Asie-Mineure ; et il y a eu là encore une translation de la langue, une violation, en quelque sorte, de la loi naturelle du langage opérée par une grande révolution humaine. La Chine est un fait du même genre; le berceau primitif de la Chine est très limité, c'est le Pé-tché-li. C'est de là que peu à peu cette civilisation propagandiste est arrivée à devenir la loi d'une région considérable. Il y a enfin l'hindouisme, qui s'est étendu dans l'Indo-Chine et à Java.

Vous avez donc là de grands événements qui dérangent le cours de l'histoire linguistique, et ils sont la réfutation éclatante de cette opinion qui tendrait à faire admettre que la communauté du langage est la preuve d'une commuauté d'ori-

gine. Il y a d'ailleurs encore dans cet ordre de faits une circonstance qui doit nous rendre singulièrement circonspects : c'est que nous ignorons, en somme, la manière dont s'est faite la propagation de la race indo-européenne.

Ici encore je vous demande votre attention, car c'est un problème des plus intéressants et qui préoccupe avec juste raison beaucoup de bons esprits. Il y a des personnes qui disent: « Vous nous parlez des Gaulois, c'est très bien; la langue gauloise, nous le reconnaissons, appartient à la famille indo-européenne; mais savez-vous, après tout, si le gaulois n'est pas arrivé jusqu'au fond de l'Occident par quelque chose d'analogue à l'empire romain ; si cela ne s'est pas fait par une vaste translation de langue, ou du moins par une espèce de propagation de proche en proche? » Je ne suis pas de l'avis des savants considérables qui admettent cette explication, si séduisante qu'elle soit. Ainsi que je le disais tout à l'heure, les grands événements dans le genre de l'empire romain, de ce qu'on peut appeler l'empire grec, sont fort rares. Gomment supposer qu'avant les temps historiques il aurait existé des événements analogues à l'islamisme, à l'empire romain, à la conquête d'Alexandre et à la propagande grecque ?

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Je ne crois pas que rien de semblable ait pu se produire, car ce sont là des événements essentiellement réfléchis. Or, un événement de grande réflexion dans l'humanité laisse toujours des traces ; nous en saurions quelque chose, et il me semble en tout cas impossible que de tels faits aient jamais pu avoir lieu en l'absence de l'écriture. La réflexion suppose l'écriture; on ne peul faire ces choses-là sans avoir le secours de l'écriture : je ne crois donc pas qu'on puisse admettre de pareils événements dans des temps antérieurs aux grandes révolutions que nous connaissons. Sans doute il s'est perdu des choses admirables, surtout chez les peuples qui n'étaient pas plastiques, qui n'élevaient pas de monuments, qui n'écrivaient pas ; oui, cela est incontestable ! Et il n'a tenu qu'à un fil que nous n'ayons perdu la littérature hébraïque ! Il y a eu un temps où tous les chefs-d'œuvre de l'ancien génie hébreu n'étaient conservés que par un manuscrit ou deux, et songez au danger effroyable qu'a couru alors toute cette littérature ! Si Antiochus Épiphane s'y était pris d'une certaine manière, il est certain qu'il lui aurait fait courir les plus graves périls. Oui, il y a eu des choses splendides dans le monde, des choses merveilleuses, incomparables, dont

nous ne saurons jamais rien, parce qu'elles avaient été fixées d'une manière tout à fait fragile.

Cependant de grands événements dans le genre de l'empire romain, de l'islamisme, oh! non, je ne peux admettre qu'ils n'eussent pas laissé de traces, s'ils avaient existé. Il y a un fait assez curieux à cet égard : c'est la conquête de l'indo- Chine et de Java par les Hindous. Nous n'avons pas un texte qui en témoigne; mais il y a la langue kawie d'abord, puis toute une série de monuments, toute une archéologie. Par conséquent, voilà un fait dont la tradition historique est perdue pour nous ; mais les monuments archéologiques et la langue nous le rappellent.

Qu'il y ait eu de ces événements de grande propagande avant l'histoire, événements dont nous ne saurions rien, je ne le crois pas. Je suis, persuadé, pour ma part, que la propagation de la langue indo-européenne s'est faite par des groupes considérables ; je crois que, quand les Sénonais, les Garnutes, les Tectosages, les Bituriges sont venus dans les Gaules, c'étaient des groupes constitués, qui parlaient la langue indo-européenne. Je ne crois pas que cette propagande ait pu se faire autrement que par des populations nombreuses. Il y a une distinction à faire entre les

invasions qui changent les langues et les invasions qui ne les changent pas. Les invasions germaniques ne changèrent pas les langues, parce qu'il n'y avait que peu de femmes dans leur sein. Une invasion qui n'amène pas de femmes est destinée à n'apporter aucun changement dans le langage. Quand les Normands, sous les successeurs de Charlemagne, s'établissent à l'embouchure de la Seine, la seconde génération ne sait plus un mot de Scandinave: c'est que les mères ou du moins les nourrices des fils des envahisseurs étaient des Neustriennes, et le rôle de la femme est capital pour la propagation des langues. Vous avez donc des invasions qui ne changent rien à la langue. Et quand une population amène avec elle un idiome nouveau, soyez sûr que c'est une population nombreuse; les noms des Tectosages, des Bituriges, des Parisii, etc., ces noms-là ne viennent pas des anciennes populations; ce sont les noms des nouveaux venus, et ils représentent certainement des groupes considérables. Donc il faut tenir grand compte de ce fait qu'un peuple parle une certaine langue ; mais vous voyez combien d'événements peuvent rendre douteuses les conséquences qu'on serait porté à en tirer. Mais je m'aperçois qu'au lieu de dire ce que la

philologie nous apprend, j'insiste surtout sur ce qu'elle ne nous apprend pas : c'est qu'en effet le progrès des sciences nous apprend surtout à savoir douter, et il vaut mieux souvent paraître ignorer que de paraître savoir d'une façon trop pertinente ce qu'il ne nous est pas donné de connaître.

Est-ce à dire que la philologie ne nous fournisse pas de résultats positifs? Non, certes. Le langage est une lumière. C'est la philologie qui nous fait voir ces groupes primitifs dont je vous parlais tout à l'heure, qui ne sont pas des groupes ethnologiques, car notre science ne s'occupe pas de l'homme envisagé comme animal, — mais qui expliquent l'histoire de la civilisation.

Les services de la philologie comparée sont surtout de premier ordre si on ne la sépare pas d'une science sœur, la mythologie comparée. On est arrivé, en effet, depuis vingt-cinq ou trente ans, à voir que l'unité indo-européenne n'est pas seulement une unité linguistique, mais qu'elle est aussi une unité mythologique, et qu'il y a une mythologie indo-européenne comme il y a une langue indo-européenne; et cela n'est pas du tout surprenant; il faut même dire que, si on avait réfléchi, on aurait pu le voir a priori, quoi-

qu'on ne voie bien aucune chose a priori. Pourquoi, en effet, les divisions de la mythologie répondent-elles aux divisions des langues? C'est que la mythologie n'est pas autre chose que le langage; elle en sort, elle n'est que le langage pris d'une façon matérielle. Le langage est le moule môme d'où sortent toutes les mythologies. La mythologie grecque n'est devenue intelligible que depuis que nous avons les Védas, qui nous ont révélé avec la mythologie comparée, tout ce naturalisme primitif, toute cette poésie qui a constitué l'esprit primordial de nos ancêtres.

Ce n'est pas seulement la mythologie comparée qui, éclairée par la philologie, nous fait pénétrer à des profondeurs infinies ; c'est encore la science comparée des coutumes, des usages, des lois, je ne dis pas des lois écrites dans les codes, des lois rationnelles. Ces lois sont la raison et la justice; je n'en médis pas ; mais il n'y a aucun usage à en faire au point de vue qui nous occupe. Je parle des lois primitives, de ces usages qui se perpétuent chez des peuples très éloignés les uns des autres, qui nous paraissent absurdes, mais qui cependant ne l'étaient pas en leur temps, qui ont été parfaitement justes et légitimes, mais qui ont cessé d'avoir leur raison d'être : toutes ces lois,

par exemple, du rituel mosaïque qui, à l'origine, étaient excellentes parce qu'elles étaient des prescriptions d'hygiène et de propreté, — la propreté a été une des grandes préoccupations des législateurs primitifs. Voilà des critériums de commune origine qui ont parfois presque autant d'importance que la langue et la mythologie.

Armé de tous ces moyens, on arrive à pénétrer quelques-uns des secrets de ces vieilles familles humaines où s'est élaborée la civilisation. La race est un fait qui tend à disparaître ; nous ne sommes plus habitués à cet ordre d'idées, nous n'avons pas tort, nous sommes les fils de la raison ; les considérations dont je me permets de vous entretenir sont devenues en quelque sorte secondaires. Mais, à l'origine, la race était tout. C'est un phénomène qui perd de son importance, mais qui a été autrefois capital.

S'il m'était permis de continuer ces développements, je vous montrerais comment de cet esprit primitif naturaliste de la race indo-européenne sortit cette mythologie, l'épopée, qui n'est que la fille de la mythologie ; après l'épopée, la métaphysique, qui n'est qu'une mythologie à sa manière, issue en quelque sorte du même principe : et j'essayerais de vous montrer que la science posi-

tive est elle-même le dernier échelon du même esprit et que tout cela tient à la constitution de notre langage et à la discipline primitive que les patriarches pères de notre race ont adoptée. Je vous montrerais comment, au contraire, de l'esprit particulier à la race sémitique sortit la religion, le monothéisme. A l'heure qu'il est, notre vieille race indo-européenne a gardé son langage; mais elle a presque complètement abandonné ses dieux, puisque aujourd'hui, de tous ses descendants, il n'y a plus que les Parsis et les brahmanes qui n'aient pas été convertis aux grandes religions monothéistes sorties des races sémitiques, soit sous la forme judaïque, soit sous la forme chrétienne, soit sous la forme musulmane; si bien que le vieil adage biblique est toujours vrai : « Que Dieu dilate Japhet, et qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Cham soit son esclave !» Il y aurait long à dire sur ce verset-là ! Mais je craindrais d'insister trop longuement sur ce qui touche à un passé aussi reculé, aussi obscur.

J'ai essayé de vous montrer les abus qu'on peut faire de la philologie comparée pour l'étude du passé ; j'ai essayé de montrer d'abord que le langage est un critérium très insuffisant de la race et que la race est un fait sur lequel on doit s'ex-

primer avec la plus grande réserve. Il y a surtout une application de ces principes de la race et du langage qui m'inspire les plus graves appréhensions: c'est celle que l'on en fait aux choses humaines du présent. Quand on les applique aux choses humaines du passé, il en peut résulter des théories fausses ; mais enfin le mal est du domaine purement spéculatif, tandis que, s'il s'agit du présent, cette application se fait non plus sur les cadavres de vieilles races disparues, mais sur des consciences vivantes, sur des intérêts vivants. C'est pourquoi je suis toujours effrayé quand je vois faire des applications trop étendues de ces principes philologiques aux choses de notre temps.

La race et le langage, que nous venons de réduire à leur juste valeur, seraient en quelque sorte, s'il fallait en croire certains esprits, la base de la politique, ce qui constitue les nations, ce qui règle leurs limites. Ces principes-là, messieurs, cette politique-là n'ont jamais été les nôtres : en France, avant le langage, nous plaçons l'âme, et en cela je trouve que nous sommes absolument dans le vrai. Nous admettons que l'on peut dans toutes les langues avoir de nobles sentiments et de nobles pensées ; nous admettons aussi que, tout en par-

lant des langues absolument différentes, on peut poursuivre le même idéal, si bien que la nation pour nous est chose absolument séparée de la langue. Au-dessus de la langue et de la race, au-dessus même de la géographie, des frontières naturelles, des divisions résultant de la différence des croyances religieuses et des cultes, au-dessus' des questions de dynasties, il y a quelque chose que nous plaçons : c'est le respect de l'homme envisagé comme un être moral; en un mot, la véritable base d'une nation avant la langue, avant la race, c'est le consentement des populations, c'est leur volonté de continuer à vivre ensemble. ( Applaudissements . )

La Suisse, messieurs, est ici pour nous le meilleur de tous les exemples. Voilà certes une des nations du monde qui a le plus sa raison d'être, puisqu'elle a été formée par l'adhésion successive et presque toujours volontaire de toutes les parties qui la composent. Eh bien ! la Suisse, dans ce petit espace de terrain qu'elle occupe sur la carte de l'Europe, la Suisse a quatre langues et deux ou trois religions ; quant aux races, Dieu sait combien elle en compte : cela l'empêche-t-il d'être une nation parfaitement faite et qui se passe fort bien de l'unité du langage ?

C'est qu'une nation, c'est avant tout une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant pour le passé de souvenirs communs, de gloires communes, quelquefois aussi de deuils communs, car le deuil rassemble les cœurs autant que la gloire. . . (Applaudissements), résultant, dis-je, pour le passé de souvenirs communs, et pour le présent (c'est là un critérium d'une évidence absolue) du consentement des populations.

Une nation, en d'autres termes, n'est pas constituée par le fait qu'on parle une même langue, mais par le sentiment qu'on a fait ensemble de grandes choses dans le passé et qu'on a la volonté d'en faire encore dans l'avenir. (Nouveaux applaudissements.)

Il y a des politiques transcendants qui se raillent beaucoup de nos scrupules et qui nous trouvent bien puérils de vouloir consulter modestement les populations. Eh bien ! soyez sûrs que c'est nous qui avons raison. Cette manière, pardonnez-moi cette expression vulgaire, de prendre les gens à la gorge et de leur dire: « Ah! vous parlez la même langue que nous, donc vous nous appartenez », cette manière- là, nous ne l'appellerons jamais que de la brutalité.

L'homme, messieurs, n'appartient ni à sa

langue ni à sa race ; il s'appartient à luimême avant tout, car il est avant tout un être libre et un être moral. (Applaudissements prolongés.)

La Revue 'politique et littéraire, 16 mars 1878.

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