CARLOVINGIENNE
De Litterarwn Studiis apud Italos primis medii œvi sœculis, scripsit Guilielmus Giesebrecht, Berolini.
Hrabanus Magnentius Maurus. Eine historische Monographie, von Dr Friedrich Kunstmann.
Mainz, etc., etc.
Heeren le premier sembla bien comprendre l'importance de l'histoire des études classiques durant la longue période qui s'écoule depuis la décadence des écoles romaines jusqu'à la renaissance. Son Histoire de la littérature classique au moyen âge, peu riche de détails et presque toujours composée sur des travaux de seconde main,
demeure suffisamment exacte, quant aux appréciations générales, et met dans un jour très satisfaisant l'objet spécial qu'il s'est proposé : l'histoire de la transmission des textes anciens à travers cette nuit de dix siècles. Il faut la lire pour comprendre tous les fils cachés qui rattachent la Renaissance aux études romaines, pour saisir le cours secret du grand fleuve de la culture antique depuis le moment où il disparaît sous terre, pour ne plus trahir son existence que par quelques minces filets d'eau, jusqu'à celui où il reparaît glorieusement dans sa plénitude et avec ses vertus fécondantes. Les origines de l'esprit moderne ne seront parfaitement expliquées que quand cette curieuse histoire sera construite dans toute sa vérité, et cette histoire n'est possible qu'à la con dition de recherches nombreuses et variées sur les questions diverses qu'elle renferme. Telle paraît avoir été, depuis quelques années, la direction des travaux relatifs à la littérature savante du moyen âge. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a attiré l'attention dans ses concours sur un des côtés les plus importants de la question, l'étude de la langue et de la littérature grecques. Le ministère de l'Instruction publique a fait explorer, en vue d'une histoire des
écoles savantes, la partie de l'Europe où la culture classique a subi les révolutions les plus intéressantes, et les recherches du docte explorateur nous promettent de curieux anecdota. L'Allemagne et la France ont produit une foule de travaux spéciaux et de monographies sur les hommes qui ont joué un rôle dans cette grande tradition de ce qu'on peut appeler le levain intellectuel des nations modernes.
L'époque sans contredit la plus curieuse des études classiques, au moyen âge, est celle qu'on peut appeler carlovingienne, depuis la fondation des premières écoles barbares sur le continent jusqu'à la révolution qui fit de la scolastique péripatéticienne la loi de la pensée. Charlemagne, Louis le Débonnaire et Charles le Chauve ayant été les plus zélés promoteurs de cette importante restauration, méritent de lui donner leur nom, bien qu'elle eût, commencé avant eux par l'émigration des lettrés hibernais qui, sous le nom de Scots, furent, dans cette première moitié du moyen âge, les colonisateurs scientifiques de l'Europe occidentale '.
1. Les études de l'époque mérovingienne ne sont que la continuation des écoles romaines, disparaissant peu à peu jusqu'au vnr siècle. Sur l'intéressante question de l'existence des écoles du palais sous les Mérovingiens, on peut consulter Y Histoire de saint- Léger, de Dom Pitra, en se défiant d'un ton général d'exagération.
L'avènement de la dynastie carlovingienne fait époque dans l'histoire de l'esprit humain, et signale l'établissement définitif, sur le continent, de la culture qui jusque-là avait exclusivement fleuri chez les Irlandais et les Anglo-Saxons. Les études carlovingiennes se ressentent de cette origine : elles ont la plus parfaite analogie avec celles des Iles Britanniques, dont Aldhelm, Bède, Alcuin, sont les plus célèbres représentants. Elles forment la transition entre les études romaines et les études scolastiques, et participent aux caractères des unes et des autres. Sans porter, comme les études romaines, sur la connaissance immédiate des textes; sans se proposer pour but d'une manière aussi directe la culture intellectuelle et l'éducation esthétique, elles sont encore littéraires et philologiques, ou, pour mieux dire, verbales. L'attention donnée à la grammaire et à la poétique, l'étude des encyclopédistes latins, Boèce, Martien Capella, Isidore de Séville, la philosophie réduite à la dialectique, Aristote étudié dans des extraits de YOrganon, tels sont les traits principaux de ces études, où se révèle déjà tant de vive curiosité, mais qui manquent presque complètement de l'esprit scientifique. Apprendre des mots singuliers pour en hérisser son style
aux jours où l'on voulait être solennel, savoir un certain nombre de mots grecs pour les étaler devant les ignorants et faire croire qu'on savait cette langue, telle était la plus haute ambition de l'humaniste. Rien de plus opposé à la couleur générale des études scolastiques, qui témoignent un si profond mépris de la forme, mais révèlent déjà cette haute idée de la science, l'un des éléments les plus caractéristiques de l'esprit moderne. « De Charlemagne jusqu'à la fin du xie siècle, dit M. Cousin, est la barbarie de la pensée, le règne de la glose et du commentaire verbal *. » Du xne siècle jusqu'à Pétrarque et Boccace est la barbarie de la parole, le règne de la philosophie abstraite et du commentaire scientifique. A Boèce, Martien Gapella, Cicéron, Virgile, Macrobe, le Timée, succède le corps complet de l'aristotélisme, ayant pour appendices la science et la philosophie arabes. On se forme le style dans de barbares traductions ou des commentaires plus barbares encore, on oublie les vieux rhéteurs si chers aux lettrés carlovingiens. Les mots de belles-lettres et de philologie n'ont plus de sens ; la science des langues devient le mono-