PAR M. ADOLPHE GARNIER
Le livre que nous essayons d'analyser est bien propre à réconcilier avec la philosophie morale les esprits prévenus qui l'envisagent comme une étude purement spéculative et condamnée à ne jamais sortir du cercle des hypothèses. Il appartenait au représentant le plus éminent des études psychologiques parmi nous de montrer les plus hautes questions de la politique et de la jurisprudence dans leurs rapports avec l'étude de l'homme, et de donner à notre littérature un de ces ouvrages de philosophie appliquée, qui, en Angleterre et en Ecosse, forment une classe d'écrits si intéressante.
La morale sociale n'a tenu jusqu'ici aucune
place dans notre enseignement philosophique. Le cadre même en était à créer. Le temps a manqué aux deux fondateurs de l'école écossaise, Thomas Reid et Dugald Stewart, pour appliquer leur fine et judicieuse méthode à cette partie importante des études philosophiques. Contents d'en avoir marqué la place et de l'avoir rapidement esquissée, ils ont laissé à leurs successeurs le soin de compléter leur œuvre : mais les successeurs ont fait défaut. Les essais de Locke et de Hume, antérieurs à l'avènement définitif de la saine méthode psychologique, ne pouvaient offrir que des vues éparses et fragmentaires. Le plan de M. Garnier nous semble également loin d'affecter les divisions symétriques et de suivre cette marche capricieuse, plus pédante que le pédantisme lui-même. La propriété, la famille, l'éducation, la liberté, l'égalité, l'organisation du pouvoir, la sûreté intérieure et extérieure, tels sont les titres sous lesquels viennent se grouper les questions les plus importantes de l'ordre politique et moral. L'auteur n'a omis que celles qui, par leur caractère spécial appartiennent exclusivement à la jurisprudence ou à l'économie politique.
Les attaques dirigées de nos jours contre les vérités fondamentales de la société ont ramené
les esprits à l'examen de ces principes, que l'on admettait auparavant sans réflexion. Il semble que cette analyse aurait dû signaler un nouveau progrès de la philosophie morale ; on aurait pu croire que du combat contre les écoles socialistes serait sortie une grande école expérimentale et positive, comme du combat contre le scepticisme de Hume est sorti ce grand appel au bon sens et à l'étude patiente de l'esprit humain, qu'on appelle philosophie écossaise. Il n'en a point été ainsi. Généralement, la vraie méthode de la philosophie morale a été méconnue dans le débat. Au lieu d'en appeler à la droiture de la nature humaine, au lieu d'opposer à des systèmes superficiels l'analyse exacte des rouages de notre nature morale, tels qu'ils se montrent à l'observation, on a pris les lourdes allures de la scolastique, on a déployé une pesante logique pour démontrer ce que personne n'a sérieusement attaqué; on a négligé le côté délicat et beaucoup plus caché de la question. En général, la dialectique n'a jamais été qu'un prétexte dans l'histoire de l'humanité. Elle ne pervertit, ni ne convertit personne. Les raisonnements de M. Thiers nous semblent presque aussi inutiles que ceux de M. Proudhon. On peut se jouer dans les mailles de ces subtils filets, jamais s'y laisser
prendre, à moins qu'on ne le veuille. Dans les sciences politiques et morales, il faut beaucoup moins raisonner et prouver qu'apercevoir avec finesse les nuances de la nature humaine. Tel chapitre du livre de M. Garnier, plein de droiture et d'expérience, respirant l'amour des hommes et l'aspiration au meilleur, fera plus pour guérir des esprits malades que ces longues séries de raisonnements qui n'ont jamais fait changer d'avis à personne et qui ne laissent d'autre souvenir que celui de la peine qu'on a eue à les suivre.
La grande tâche de la philosophie morale, au moment où nous sommes, est de prouver que cette société moderne, calomniée par des voix si diverses, n'est ni enchaînée dans l'immobilité, ni fatalement entraînée vers l'abîme, qu'elle a en elle tous les germes du progrès, que tout bien est possible par le légitime développement de nos institutions, en un mot que la tentative de réforme rationnelle, préparée par tout le xvme siècle et mise pour la première fois à exécution en 1789, n'est ni un attentat contre la Providence, comme le prétendent de modernes Jérémies, ni un essai étroit et avorté, comme le soutiennent d'impatients sectaires. Telle est la consolante impression que l'on garde du livre de M. Garnier. Le
progrès qui, par un étrange renversement, est devenu de nos jours l'épouvantait des esprits timides, apparaît ici comme un gage rassurant d'ordre et de calme. Il faudrait désespérer de la société, si l'amélioration y était impossible, ou si, après avoir atteint une certaine limite, elle se tournait fatalement en décadence. Si au contraire les principes fondamentaux de la société, loin de s'ébranler, vont toujours se consolidant, si l'humanité arrive à concevoir d'une manière de plus en plus épurée la famille, la propriété, l'éducation, le gouvernement, la loi civile, les rapports internationaux, en vérité, pourquoi ces terreurs, pourquoi en appeler contre notre société plus avancée à la société du moyen âge, si imparfaite en tout ce qui tient à la famille, à la propriété, à la loi civile, au droit des gens ?
Sur la propriété, par exemple, M. Garnier démontre que, loin de s'affaiblir, ce droit sacré tend au contraire à s'établir sur la base la plus solide. La contradiction apparente des faits et du droit disparaît de jour en jour. La propriété aspire sans cesse à revenir dans les mains légitimes, c'est-à-dire entre les mains de ceux qui, à telle époque donnée, accomplissent le travail social le plus important. Les améliorations possibles la
consolident au lieu de l'ébranler. L'impôt établi sur de plus justes bases, l'assistance privée et l'assistance publique convenablement réglées, la durée des baux augmentée et le bail tendant de plus en plus à se transformer en propriété, l'établissement de nouvelles sociétés d'assurance, la noblesse du travail s'élevant au niveau de la noblesse militaire et s'égalant avec elle à l'aristocratie de la naissance ; quoi de plus juste, de plus conforme par conséquent au droit de propriété?
La famille serait-elle en danger, quand nous voyons la plus sainte des institutions sociales, le mariage, se perfectionner peu à peu dans la conscience de l'humanité; quand nous voyons la femme monter du rang d'esclave ou de chose achetée à la dignité de compagne, partageant avec son époux les mêmes droits et les mêmes devoirs ; quand nous voyons la dissolubilité du mariage inspirer une répugnance de plus en plus invincible aux peuples civilisés, et le jour approcher où, sous l'influence d'une moralité plus élevée, la conscience publique se montrera sévère pour le renouvellement d'un serment qui devrait être éternel ?
Ici encore les réformes possibles sont essentiellement conservatrices. Rapprocher dans l'usage
l'époque du mariage pour le jeune homme ; détruire le préjugé qui établit une inégalité entre les devoirs des deux époux, avant et après le mariage ; procurer à la femme la possibilité de se créer des ressources par son travail, seul moyen de donner au mariage sa dignité, en permettant à chacun des deux époux de contribuer pour sa part au revenu domestique et pour cela réserver à la femme toutes les professions relatives à son sexe, professions où l'intervention de l'homme est toujours si inconvenante et souvent si ridicule; telles sont les améliorations proposées par M. Garnier. Ce ne sont pas les défenseurs de la famille qui pourront s'en alarmer.
L'éducation donnée par l'État, ce principe fondamental et essentiellement conservateur de nos sociétés modernes, n'aurait pas soulevé tant de passions, si l'on avait considéré que l'État représente la portion la plus éclairée de la nation, seule capable de juger ce qui est le plus utile pour former le citoyen ; que l'État seul peut préserver la famille des déceptions d'un enseignement superficiel ; que laisser à des parents souvents ignorants et frivoles le choix des maîtres et des méthodes, c'est mettre le charlatanisme aux enchères et livrer l'enfant à la cupidité des spéculateurs;
que l'éducation morale peut et doit être la même pour tous ; qu'on peut enseigner par la raison les vérités communes à toutes les religions ; que l'instruction enfin, loin de mener à l'anarchie et à la dissolution de la société, doit préparer l'époque meilleure où il n'y aura plus de barbares, et où la société ne sera plus obligée d'élever des remparts contre les ennemis qu'elle porte dans son propre sein.
La liberté et l'égalité fournissent à M. Garnier l'occasion de développer des vues non moins sages. L'abolition de l'esclavage ne peut plus être regrettée que de ceux qui envisagent la servitude comme l'éducation nécessaire du sauvage. Illusion assurément ! Car jamais l'esclavage n'a amélioré ni ennobli l'esclave, jamais le maître ne s'est prêté à cette fiction et n'a cru au devoir de préparer l'émancipation de celui qu'il regarde comme sa propriété. Les moyens de faire refleurir le travail aux colonies sont, pour M. Garnier, l'objet d'une étude spéciale, établie sur des renseignements puisés aux meilleures sources. Les rapports du maître et du serviteur sont aussi à ses yeux susceptibles d'amélioration. Le serviteur n'arrivera à jouir de toute sa dignité personnelle que quand le service à la journée sera transformé en service
à la tâche pour tel objet déterminé. Cette transformation sociale s'est déjà opérée dans plusieurs pays civilisés1. La liberté d'exprimer sa pensée, la liberté religieuse, la liberté individuelle, la liberté du commerce, les libertés municipales et provinciales sont assurées et contenues par ce grand principe de ne sacrifier la liberté qu'au bien-être du plus grand nombre. Enfin la vraie égalité sera consacrée le jour où, de fait comme de droit, l'admission aux emplois publics sera ouverte à tous les citoyens, où les places élevées cesseront d'être l'apanage de quelques familles parlementaires, et où l'avancement dans toutes les fonctions sera soumis à des règles fixes, comme cela a lieu dans la carrière militaire. Alors seulement on verrait disparaître le préjugé funeste qui fait envisager les places administratives comme
1. Aux États-Unis, par exemple. Le même fait s'observe en Grèce et y amène parfois les combinaisons sociales les plus singulières. Il n'est pas rare de voir le frère d'un ministre, parfois même un membre de la représentation nationale, louer plusieurs heures de sa journée au service de l'étranger opulent, et quelquefois monter à côté du maître dans la voiture que peu de jours avant il a brossée. Le nombre de ceux qui louent une partie de leur journée pour racheter quelques heures pour leur instruction est plus considérable encore. Ce service n'a, dans l'opinion, rien d'humiliant et celui qui le rend le fait sans honte et sans rien perdre de sa dignité, à peu près comme chez nous, l'avocat, le médecin, le professeur, se retrouvent sans nul embarras en face de leur client.
une proie offerte à l'intrigue ou à l'audace du premier occupant.
En ce qui concerne l'organisation du pouvoir, M. Garnier pense qu'en droit la multitude ne peut gouverner ; qu'en fait, elle n'a jamais gouverné. Les modernes promoteurs du gouvernement de la multitude avouent eux-mêmes avec naïveté que la volonté du peuple doit être supposée plutôt que consultée, et que la vraie forme du gouvernement démocratique est la dictature. La souveraineté du peuple n'est au fond que celle de la raison publique, et la raison s'exprime non par le suffrage aveugle de la foule, mais par l'opinion raisonnée de la partie de la nation spécialement appliquée aux études administratives, et par le vœu des différentes classes de citoyens.
Enfin, en examinant les principes de morale sociale relatifs à la sécurité individuelle et publique, M. Garnier, dans notre législation, signale quelques lacunes qu'il serait important de remplir. Le duel serait aboli dans l'opinion publique, si l'on pouvait faire sentir à la bourgeoisie le ridicule auquel elle s'expose par cette gauche imitation des mœurs anciennes de la noblesse. La peine capitale disparaîtra, non par une abolition prématurée, mais par le progrès des mœurs
publiques, qui l'effacera de l'usage avant de l'effacer de la loi. Enfin la paix universelle, ce rêve de tant d'âmes honnêtes, plus abusées sur le choix des moyens que sur le but à atteindre, cessera un jour d'être une utopie. Le vrai progrès n'étant possible que par la paix, les nations civilisées comprendront qu'il est de leur intérêt commun de régler leurs différends d'une manière plus rationnelle. Déjà ne voyons-nous pas combien une grande guerre est devenue difficile en Europe, grâce à cet équilibre savamment établi qui fait porter tout le poids sur le point menacé ?
Pourquoi ce livre se lit-il avec tant de charme ? Ceux-là le savent qui ont coutume d'entendre à la Sorbonne la parole de celui qui l'a écrit. C'est la conscience qui parle. L'honnêteté, le ton de sérieuse moralité de notre ancienne école, s'y réunissent à la finesse de l'école écossaise, à la facilité et à la pénétration du publiciste moderne. A ces moments douloureux, où l'on se prend à douter de l'avenir, lisez ce livre, et vous sentirez revivre en vous la foi à la nature humaine, à ce qu'elle a de bon, de noble et de pur, la foi à la vertu, la foi au progrès rationnel.
(Journal général de Vlnstructlon publique et des Cultes, 7 mai 1851. )