M. ATHANASE COQUEREL FILS
Voilà plus d'une année que j'ai promis de donner ici un souvenir à l'un des hommes pour lesquels j'ai eu le plus d'estime et d'affection. M. Athanase Goquerel fils et le Père Hyacinthe sont les deux personnes de notre temps en qui se voient le mieux les inquiétudes secrètes que recèlent, malgré leur apparente quiétude, le catholicisme et le protestantisme. Leurs essais n'ont point abouti à des résultats sensibles; mais c'étaient bien des essais de réforme religieuse, et non de simples recherches de critique ou de philosophie.
Pour être l'artisan d'une révolution religieuse, à quelque degré que ce soit, il faut être homme
d'Église. Luther n'eût pas fait ce qu'il a fait s'il n'avait pas été prêtre et religieux, Reuchlin, Ulric de Hutten lui étaient fort supérieurs comme savants et comme écrivains; mais ce n'étaient pas des membres du clergé, ils n'avaient pas charge d'âmes. De nos jours, des laïques, étrangers à la fois à l'orthodoxie catholique et à l'orthodoxie protestante, ont pu exercer par leurs écrits quelque influence sur la marche de ces questions; mais ils n'ont jamais aspiré à être chefs d'églises ni de sectes. C'est du clergé catholique et du clergé protestant que sortiront, dans un avenir plus ou moins éloigné, les réformateurs qui ouvriront à la pensée religieuse de notre temps, engagée dans une impasse, des issues qu'il est impossible de prévpir.
Trois propositions en cette matière me paraissent certaines, et une conséquence me semble sortir de ces propositions avec une égale certitude. D'abord, l'apparition d'une religion entièrement nouvelle peut être regardée comme une impossibilité. Il faudrait, pour qu'un tel phénomène se produisît, un degré d'ignorance et une absence de tradition dont l'Amérique elle-même ne s'est pas montrée capable; l'expérience du mormonisme est là pour le prouver. Joseph Smith et
Brigham Young ont trouvé la somme de crédulité et le manque de critique dont ils avaient besoin pour les commencements de leur entreprise ; mais la tradition chrétienne a été assez forte pour étouffer leur Église au moment où elle passait de l'enfance à la virilité. — Que les religions actuellement existantes soient destinées à disparaître et que l'humanité puisse, dans un avenir accessible à nos conjectures, se passer complètement de formes religieuses, c'est ce que les bons esprits n'ont pas moins de peine à concevoir. Les innombrables édifices religieux qui couvrent le pays ne disparaîtront pas de sitôt, et ils continueront bien longtemps encore d'être des édifices religieux. — Que les différents cultes établis à l'heure présente puissent longtemps rester tels qu'ils sont, sans réforme ni interprétation quelconque, c'est ce qu'il n'est pas moins difficile de croire. Le peuple, loin de se rapprocher du catholicisme tel qu'on l'a fait, s'en éloigne chaque jour. L'unité du catholicisme ne pouvait exister qu'avec le pouvoir temporel des papes, pouvoir qui est perdu sans retour. Le protestantisme, de son côté, est engagé dans une crise qui est la conséquence même de l'impossibilité où en est venu l'esprit humain d'admettre le surnaturel
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comme une réalité. — Or, je le répète, si l'on admet ces trois propositions, il en est une quatrième qui en sort comme une conséquence absolument nécessaire : c'est que le catholicisme et le protestantisme donneront tôt ou tard naissance à des églises qui, sans rompre avec le passé, essaieront de mieux répondre aux besoins du siècle présent.
Le Père Hyacinthe est de beaucoup celui des prêtres catholiques qui a le mieux compris cette nécessité. Si sa tentative a eu peu de succès, c'est que toute tentative pour faire des schismes dans le sein du catholicisme ne peut qu'échouer jusqu'à la mort du pape Pie IX. Demander au catholique de se séparer d'un pape incontesté, c'est lui demander l'impossible, puisque l'essence du catholicisme est devenue la soumission à la papauté. Mais quand la personne papale sera douteuse, quand il y aura des protestations, des controverses pour savoir qui est le vrai pape (et cela est inévitable dès que la papauté ne possède plus Rome en domaine propre), alors une foule de choses impossibles maintenant deviendront faciles, et le Père Hyacinthe ne subira d'autre reproche que d'avoir été trop pressé, d'avoir devancé les temps. On en dira autant de MM. Goquerel
père et fils. Entre toutes les tentatives qui se sont produites dans le sein du protestantisme français pour accommoder la doctrine traditionnelle aux besoins du siècle, la leur a été, sinon la plus originale, du moins la plus pratique. Ils ont à peu près échoué; mais il est facile de prévoir que leur tentative sera renouvelée, et qu'un jour elle réussira dans la mesure où elle a droit de réussir, c'est-à-dire auprès de la partie éclairée du public, qui veut deux choses : d'abord, ne pas vivre en dehors de toute communion religieuse; secondement, ne pas trouver dans sa communion religieuse une gêne scientifique ou un objet de répulsion.
L'essai pour tirer du protestantisme un culte aussi rationnel que possible n'est pas nouveau. L'Allemagne y avait merveilleusement réussi à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci. Schleiermacher, Herder, Kant, Fichte n'abandonnent pas la religion établie et pourtant ne se sentent nulle entrave pour philosopher avec toute la liberté possible. En France, Samuel Vincent et la plupart des pasteurs du commencement de notre siècle avaient proclamé hautement que les questions de théologie spéculative sont un aliment offert à la méditation religieuse dont
chaque conscience fait son profit à sa manière. Deux grands faits dominaient ces honnêtes et bons esprits. D'une part, le progrès général de la science et de la philosophie amenait presque tout le monde à rejeter le surnaturel comme on l'avait admis jusque-là. Les objections au nom desquelles le protestantisme du xvie siècle avait repoussé les miracles du moyen âge, on les retournait contre les croyances surnaturelles que les premiers réformés avaient gardées dans une proportion si considérable. D'un autre côté, le progrès des sciences critiques rendait impossible de maintenir les idées des premiers réformateurs sur la Bible. Les patientes recherches des universités allemandes montraient combien était inadmissible l'idée d'une inspiration uniforme s'étendant à tous les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les juifs, qui, quand il s'agit de l'Ancien Testament, ont bien le droit d'être écoutés, n'ont jamais eu pareille idée. Maintenir que le livre de Daniel a été écrit par un personnage nommé Daniel au vie siècle avant Jésus-Christ, prétendre que les Évangiles ne se contredisent jamais entre eux et doivent être pris comme des textes d'une exactitude rigoureuse, voilà pour l'homme doué de quelque critique, qui veut bien
se donner la peine d'étudier les questions, des impossibilités absolues. Modifier l'idée que les théologiens protestants du xvie et du xvne siècle se firent du miracle et de l'inspiration devenait donc une nécessité. Tous les pasteurs protestants un peu éclairés l'eurent bientôt admis. Il se forma particulièrement à Strasbourg une école d'exégèse savante, où aucune des exigences de la raison moderne n'était méconnue, et qui exerça sur la théologie protestante française une influence parfaitement justifiée.
Telle fut la direction d'idées, profondément logique et inévitable, où M. Athanase Goquerel père, avec un rare sentiment des devoirs du pasteur, M. Athanase Coquerel fils, avec une sincérité, une droiture, une honnêteté d'esprit qui n'ont jamais été surpassées, furent entraînés dès leur entrée dans le ministère pastoral. Un fait important, qui date de la formation du parti catholique et surtout du pontificat de Pie IX, vint compliquer encore cette situation religieuse et y ajouter une donnée importante. Par suite du triomphe des exagérations ultramontaines, le désir de faire partie d'une communion moins étroite pour la croyance que n'est le catholicisme, sans cesser pour cela d'appartenir au christianisme, s'éveilla
chez un grand nombre de catholiques. Pour beaucoup d'âmes qui ne pouvaient suivre le catholicisme dans la voie des dogmes nouveaux, le protestantisme s'offrait comme un asile. Se mettre nettement en dehors des communions admises par l'État est une position gênante, non seulement parce que l'État, tout indifférent qu'il est chez nous en théorie aux questions religieuses, n'a pas encore déchiré dans la pratique toutes les petites entraves résultant d'un système où chaque citoyen appartenait à un des cultes reconnus, mais surtout parce qu'une telle situation a quelque chose de pénible pour l'âme vraiment religieuse. La naissance, le mariage, la mort sont des circonstances où il faut être d'un culte. Le fait de n'accompagner ces grandes solennités de la vie d'aucune cérémonie religieuse présente une apparence d'irréligion, dont on n'a de compte à rendre à personne, puisque la conscience de chacun est à cet égard souveraine absolue, mais qui pèse à l'âme délicate. On a l'air ainsi de faire cause commune avec ceux qui ont la folle prétention d'enlever à la vie humaine son caractère religieux. Le catholicisme a pour ses adeptes de telles exigences qu'on peut dans certains cas ne pas vouloir se servir de lui pour les cérémonies nécessaires de
la vie. Ces cérémonies sont, aux yeux des catholiques, des sacrements ; y participer en dehors des croyances catholiques constitue un sacrilège ; c'est par respect même qu'on ne consent pas facilement à profaner ce que tant d'âmes tiennent pour sacré. Le protestantisme libéral n'a pas ces inconvénients ; car son culte, se bornant presque à la prédication, n'a pas le caractère hiératique des sacrements catholiques. Je dis le protestantisme libéral ; quitter, en effet, le catholicisme pour le protestantisme dogmatique est chose qui ne se voit guère. Le symbole de La Rochelle n'est pas plus acceptable que celui du concile de Trente aux yeux d'un esprit philosophique. Dogme pour dogme, symbole pour symbole, on préférera toujours celui où l'on a été élevé. Mais qu'on pût, sans abandonner la grande famille chrétienne, penser et sentir librement ; qu'on pût rester chrétien1 sans être écrasé par cette chape de plomb que le catholicisme impose à ceux de ses fidèles qui veulent être conséquents, voilà ce qui était vraiment avantageux. J'estime que, si le protestantisme avait voulu jouer cette belle partie, il y aurait gagné plus d'un million d'adhérents pris dans l'aristocratie intellectuelle de la France, sans parler de succès populaires possibles ulté-
rieurement. Au lieu d'être une chapelle libre, il devenait vraiment une Église. Il avait un avenir et jouait un rôle de premier ordre dans la crise religieuse que nous traversons.
Je l'ai dit ailleurs, mais je ne peux m'empêcher de le répéter encore: la situation du protestantisme ressemblait à beaucoup d'égards à celle où se trouva le judaïsme vers le milieu du premier siècle de notre ère. Le paganisme, à cette époque, ne suffisait plus aux âmes vraiment religieuses ; le judaïsme, par sa simplicité de culte et de croyance, exerçait une immense attraction sur le monde grec et romain. Mais quel judaïsme pouvait embrasser un Romain ou un Grec? Le judaïsme avec la circoncision, les observances compliquées relatives à la nourriture, au sabbat? Non, certes. Si le judaïsme était resté ainsi renfermé dans ses vieux préceptes, le monde grec et romain ne se serait pas fait juif, c'est-à-dire chrétien. La circoncision, en particulier, eût été un obstacle absolu. Ce qu'il fallait aux prosélytes, c'était un judaïsme dégagé des pratiques légales et de la circoncision. C'est pour avoir fait triompher cette idée que saint Paul a décidé de l'avenir du christianisme. Les conservateurs de l'Église de Jérusalem, groupés autour de Jacques, frère du
Seigneur, qui maintenaient que, pour être chrétien, il fallait commencer par être un juif parfait, et qui refusaient d'avoir des relations avec les chrétiens les plus pieux, un Titus par exemple, quand ils n'étaient pas circoncis, étaient les pires ennemis de l'œuvre de Jésus. Eh bien ! voilà ce qui s'est passé dans le protestantisme de nos jours. Le noyau orthodoxe a préféré rester isolé que de changer ses partis pris, ses habitudes. Les masses qui seraient venues ont été ainsi arrêtées, et le protestantisme français est demeuré ce qu'il était, une secte très honorable, mais une secte, dont l'accroissement semble tout à fait arrêté.
Ce que M. Goquerel fils déploya dans son œuvre excellente de zèle, de bonne volonté, de loyauté, de talent, est au-dessus de tout éloge. Il avait justement ce qu'il fallait pour un tel rôle. La candeur, la sincérité, la cordialité respiraient dans toute sa personne. Il plaisait, attachait, inspirait l'estime et l'affection. Les femmes qu'il catéchisait gardaient pour lui le sentiment le plus respectueux et le plus reconnaissant. Son instruction était extrêmement étendue, son goût littéraire fort exercé. L'histoire de l'art, en particulier, lui était très familière; il connaissait l'Italie dans la perfection,
et il en a écrit dignement. Mais ce qu'il était éminemment, c'était pasteur. Il semblait né pour le soin des âmes ; il tenait cet art d'une longue tradition et le maniait avec une dextérité et un tact admirables. C'est là une aptitude toute spéciale, qui ne saurait s'acquérir. Le talent, la bonne volonté, le génie même n'y suppléent pas. 11 faut en faire son œuvre, s'y dépenser tout entier, négliger le reste. L'écrivain, le prédicateur, le théologien ne sont pas le pasteur. La cure des âmes, avec les difficultés que nos mœurs ont créées et en dehors des intimités dangereuses que permet le catholicisme, est un don tout spécial qui n'est accordé qu'à un petit nombre. La sympathie profonde, le dévouement qu'il inspirait autour de lui, le désir qu'on avait de lui plaire, faisaient de lui un directeur excellent. Beaucoup le suivaient, parce qu'ils voyaient bien qu'il avait raison ; d'autres, parce que la règle de sa vie et le don de séduction par la bonté qu'il possédait à un si haut degré les entraînaient et les charmaient.
Si la cause qu'il avait embrassée eût pu réussir à l'heure qu'il était, c'est par lui sûrement qu'elle aurait triomphé. Il était bon, désintéressé, modéré. Son christianisme était le vrai ; c'était celui du Sermon sur la montagne, la doctrine de l'ado-
ration en esprit et en vérité. Sa largeur théologique n'allait pas aussi loin que celle de beaucoup de ses confrères; il ne repoussa jamais tout à fait le surnaturel. Les fautes qu'il put commettre furent celles d'un bon cœur. Il m'appela son ami. parce qu'en effet nous avions beaucoup d'estime et d'attachement l'un pour l'autre. Il eût mieux fait de ne pas le dire ; un pasteur n'a pas la liberté du laïque ; mais il aurait cru trahir une amitié en ne l'exprimant pas au moment où elle pouvait le compromettre. Peut-être son attitude militante ne lui permettait-elle pas cette patience à laquelle les spéculatifs se résignent si facilement, sans qu'il y ait à cela grand mérite de leur part. Gomme la plupart des protestants de la famille de Calvin, il avait en politique une tendance républicaine avouée. Il est rare qu'on puisse travailler à deux œuvres à la fois, et si son protestantisme libéral était devenu une grande Église, ce fait lui aurait peut-être porté un préjudice grave. Une Église chrétienne ne doit pas reposer sur des distinctions politiques ; il faut que toutes les opinions se trouvent à l'aise dans le pacifique asile des âmes créé par Jésus.
M. Coquerel a fait beaucoup de bien; mais son œuvre principale n'a pas réussi. Le protestan-
tisme libéral se maintient, et c'est beaucoup ; mais pour qu'il prenne dans notre société la place qu'on a pu rêver pour lui, tout est à recommencer. Il est arrivé cette fois comme si , au premier siècle, Jacques et les Douze l'avaient emporté sur saint Paul. Les anciens protestants, trop attachés à leurs traditions, n'ont pas consenti à une latitude de principes qui leur eût donné pour coreligionnaires des nouveaux venus d'origine moins pure. Ils ont voulu garder le privilège des enfants d'Abraham. — Pourquoi les blâmer? direz-vous. Il s'agit de savoir si on est chrétien. On ne peut prendre ce titre si on n'admet pas les dogmes qui ont toujours été tenus pour les bases mêmes du christianisme. — Nous ne blâmons personne; qu'il nous soit seulement permis de dire qu'aucun des dogmes sur lesquels M. Coquerel et les protestants libéraux proposaient des atténuations n'est aussi essentiel au christianisme que la circoncision, le privilège de la descendance d'Abraham, la stricte observance du sabbat étaient essentiels au judaïsme. Or saint Paul a non pas atténué, mais biffé nettement la circoncision et la valeur de la descendance d'Abraham ; cent ans s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Jésus qu'un chrétien très réfléchi, l'auteur de l'épître à Dio-
gnète, traitait l'observance du sabbat comme une superstition. Au fond, les plus graves dissidences entre M. Goquerel et les protestants orthodoxes n'étaient rien auprès de celles qui existèrent entre saint Pierre et saint Paul, ce qui n'empêche pas apparemment que saint Pierre et saint Paul aient également droit au titre de chrétien.
Qui peut dire, dans les choses humaines, ce qui est essentiel et ce qui est accessoire? Tout subit une transformation perpétuelle ; l'esprit vraiment conservateur consiste à ménager les transitions et à prévenir les déchirements brusques. Oui, ce qui est désirable, c'est que du catholicisme et du protestantisme il puisse sortir des Églises moins étroites que celles que nous connaissons, et où l'esprit scientifique, qui est l'esprit du siècle, ne soit pas trop froissé. De ce que les tentatives de ce genre ont échoué jusqu'ici, ce n'est pas une raison pour qu'il n'y en ait pas d'autres plus heureuses. Au contraire, le propre de ces œuvres difficiles est de ne réussir qu'après plusieurs tentatives manquées. L'échec de Jean Hus annonça le succès de Luther. M. Athanase Goquerel aura une place des plus honorables parmi les précurseurs d'une œuvre si désirable. Il en comprit parfaitement les traits essentiels, le
respect pour cette grande et bonne tradition chrétienne dont on ne se sépare jamais impunément, la liberté intellectuelle et scientifique (l'Évangile ayant autre chose à faire qu'à nous donner des leçons d'histoire et de chronologie), l'amour du bien et du progrès libéral de l'humanité. Son âme pure et pleine de haute abnégation se montra grande dans l'ajournement que l'esprit conservateur crut devoir imposer à ses idées les plus chères. Il aura sa revanche un jour ; mais quand même son idée serait de celles qui ne sont pas destinées à d'éclatantes victoires, il n'en a pas moins eu sa place honorable parmi ceux qui ont travaillé pour le bien. Rien n'est perdu de ce qu'on sème dans le champ du progrès religieux ; et, d'ailleurs, quand on a été honnête au point où il le fut, le but est atteint, on peut se passer de réussir.
Journal des Débats, 23 septembre 1876.
RÉFUTATION INÉDITE DE SPINOZA PAR LEIBNITZ, PRÉCÉDÉE D'UN MÉMOIRE PAR A. FOUCHER DE CAREIL.
Les historiens de la philosophie moderne se sont beaucoup préoccupés des rapports de Leibnitz avec Spinoza. Leibnitz lui-même nous apprend dans sa Théodicée qu'il a vu Spinoza à La Haye. Mais avec sa réserve ordinaire, il s'en tient à quelques détails purement anecdotiques, et se garde bien de nous parler de ses entretiens avec un homme aussi compromis. Des lettres et des extraits conservés de la main de Leibnitz attestaient également l'attention sérieuse qu'il avait donnée à la lecture de Spinoza ; mais il s'en fallait que ces indications diverses fournissent une réponse décisive à cette question : Leibnitz, à quelque époque de sa vie, a-t-il subi l'influence
des idées spinozistes? L'intéressant opuscule que vient de publier M. Foucher de Careil tranche définitivement la question et la tranche dans le sens négatif. Une liasse de papiers, conservée dans la bibliothèque de Hanovre, renferme de remarquables autographes de Leibnitz sur l'ouvrage dans lequel Wachter a entrepris de démontrer l'analogie de la cabale et du système de Spinoza. La plupart de ces observations portent beaucoup plus sur les doctrines de Spinoza que sur les idées de Wachter, et elles peuvent être considérées dans leur ensemble comme une réfutation en forme de Y Ethique. On conçoit l'importance historique de ce document : ce sont ici, en effet, des observations que Leibnitz ne destinait pas à la publicité, et où nous devons trouver sa pensée sans aucun de ces ménagements politiques dont il se plaît souvent à l'entourer.
Une autre note de Leibnitz, que nous devons également aux investigations de M. Foucher de Careil, jette beaucoup de jour sur les rapports de Leibnitz avec Spinoza et nous apprend une curieuse anecdote sur la vie de ce dernier :
« J'ay passé quelques heures après dîner avec Spinoza. Il me dist qu'il avait esté porté, le jour des massacres de MM. de Witt, de sortir la nuit
et d'afficher quelque part, proche du lieu (des massacres) un papier où il y aurait : Ultimi barbarorum . Mais son hôte luy avait fermé la maison pour l'empêcher de sortir, car il se serait exposé à être déchiré. — Spinoza ne voyait pas bien les défauts des règles du mouvement de M. Descartes. Il fut surpris quand je commençai de lui montrer qu'elles violaient l'égalité de la cause et de l'effet. » Cette note, dis-je, nous révèle un côté assez inattendu de la question. Car si Spinoza, qui jusqu'à son entrevue avec Leibnitz n'avait pas aperçu le côté faible de la mécanique cartésienne, écrit plus tard : « Quant aux principes (du mouvement) de M. Descartes, je les trouve absurdes », n'est-on pas en droit de supposer que les démonstrations orales de Leibnitz, qu'il accepta d'abord avec surprise, furent pour quelque chose dans ce changement d'opinion ? S'il y eut donc influence réciproque, ce fut bien plutôt de Leibnitz sur Spinoza que de Spinoza sur Leibnitz.
En tête de cette intéressante publication, M. Foucher de Gareil a placé un mémoire sur la question spéculative qui fait l'objet du débat. Ce morceau décèle chez son auteur des connaissances étendues et une remarquable habitude du style philosophique. On trouvera peut-être que l'auteur obéit