M. FAURIEL
Ce fut le sort de M. Fauriel de devancer sur presque tous les points les investigations de la critique moderne dans le vaste champ de l'histoire littéraire, et de ne recueillir presque jamais, aux yeux du public, le bénéfice de ses créations. Passionné pour la recherche, plus soucieux de trouver que mettre en œuvre, il reculait trop souvent devant le pénible travail de la composition, et, entraîné par son ardente curiosité, il ne songeait guère à se faire lui-même l'interprète de ses propres découvertes. Faut- il s'en plaindre, et son action sur le mouvement des esprits ena-t-elle été diminuée? Non, certes. Débarrassé de la préoccupation du style et des immenses sacrifices de
temps et de pensée que coûte le soin d'écrire, il put avec une entière liberté poursuivre les nombreuses séries de recherches que la sagacité de son esprit lui révélait. Accueillies par des disciples ingénieux, ses idées fructifiaient entre les mains d'autrui, et c'est ainsi que, sans avoir beaucoup écrit, M. Fauriel est sans contredit l'homme de notre siècle qui a mis en circulation le plus d'idées, inauguré le plus de branches d'études, aperçu dans l'ordre des travaux historiques le plus de résultats nouveaux.
L'ouvrage récemment publié par la pieu se amitié de l'héritière des papiers de M. Fauriel est la meilleure preuve de cet honorable oubli de soimême, de ce parfait désintéressement scientifique qui caractérisaient l'illustre professeur. Dans aucune branche d'étude, M. Fauriel n'a été plus créateur que dans tout ce qui tient aux origines des littératures romanes et en particulier de la littérature italienne. C'était là le point central de ses recherches, celui auquel presque toutes ses études aboutissaient. L'importance et la véritable physionomie de Dante* à la fois le créateur et le dernier terme de la littérature italienne, il l'a d'abord aperçue. Or, sur tous ces points où il fut si éminemment inventeur, il a l'air de venir le dernier, et son livre, plein d'idées neuves il y a vingt ans,