‹ Mélanges religieux et historiquesChapitre 62 sur 84 · Albanès, pp. 15 et suiv · texte numérisé non relu

Albanès, pp. 15 et suiv

PHILIPPINE DE PORCELLET. 367

sainte femme les vit, elle fut remplie d'une allégresse merveilleuse, et, toute pleine d'ardeur, elle leur demanda qui elles étaient et de quel ordre. Alors toutes les trois posèrent sur leur tête le manteau qu'elles portaient, disant : « Nous sommes de cet ordre qui plaît à Dieu. » Et, montrant leurs voiles, elles lui dirent : « Prends ceci et suisnous. » Aussitôt elles disparurent, et l'on ne put savoir ce qu'elles étaient devenues.

» Douceline et ses amies coururent après elles ; mais elles ne purent les trouver nulle part. Elles demandaient à tous ceux qui allaient et venaient dans la rue par où avaient passé ces dames qui leur avaient parlé, leur dépeignant l'habit qu'elles portaient et tout leur extérieur, pour savoir si on les aurait rencontrées. Tous répondaient n'avoir point vu d'autres dames qu'elles. Et, bien que le lieu où elles leur apparurent fût grand et vaste, jamais elles ne purent plus les voir.

» L'habit porté par ces dames était inconnu, et leur tenue modeste était aussi chose toute nouvelle. La sainte, éclairée par l'esprit de Dieu, comprit aussitôt ce que voulait dire l'invitation qu'elles lui avaient faite de les suivre, et elle se proposa dès lors de prendre cette forme de vie et de se conformer à leur exemple. »

Ce n'était donc pas précisément un nouvel ordre religieux que la sainte entendait fonder. Salimbene ne s'y trompe pas ' : Hœc nunquam aliquam religionem intravit, sed semper in seculo caste et religiose vixit.

Un tempérament mystique au plus haut degré faisait de Douceline un instrument excellent entre les mains de son frère, qui, selon toutes les apparences, était de beaucoup son aîné. Une pudeur timide et prompte au scrupule lui inspirait devant les hommes une terreur maladive et la prédestinait à une vie de réclusion2. Portée à la mélancolie et redoublant cette tendance de sa nature par la perpétuelle méditation des souffrances du Christ, elle passait presque une moitié de sa vie à pleurer. Quand il lui est donné de voir Jésus- Christ des yeux du corps, elle le voit tôt estrassat, sancnos dans totas partz, e grueusement plagat, e le sanc que li corria tôt frescalmens per las plagas, aissi cant si de fresc fos baissât de la cros3. C'était la forme générale de la piété du temps ; nous l'avons trouvée sous un tout autre climat, et dans une tout autre famille religieuse, quand nous avons

Page 1