Albanès, pp. 155 et suiv
prières, et crut fermement qu'il aurait la victoire que la sainte mère lui avait promise. Il arriva, en effet, qu'il se rendit maître du royaume, et vainquit les ennemis de l'Église de Dieu, exactement comme la sainte femme le lui avait dit. Et quand il eut ainsi manifestement reconnu l'esprit de la sainte et la vérité de ses paroles, il eut pour elle la plus grande dévotion, et le respect qu'il lui portait fut désormais beaucoup plus grand.
» Dans la suite, la sainte lui fit savoir, par lettres, à diverses reprises, que Dieu n'était pas satisfait de lui, et qu'il se préparait même à le punir. Elle l'avertissait que le Seigneur avait encore des verges dans son jardin pour le châtier, et qu'il ne se dissimulât pas qu'il serait grièvement puni du péché d'ingratitude, parce que Dieu appesantirait sur lui sa main puissante. Elle lui écrivait aussi beaucoup de choses secrètes et cachées ; et le roi en était fort étonné, ne pouvant comprendre comment elle avait pu les savoir.
» Bien des fois encore, elle lui fit connaître d'avance ce qui devait lui arriver ; et il se trouva toujours que les choses se passèrent comme elle les avait prédites. La fin même de son règne fut telle qu'elle le lui avait annoncé; c'est-à-dire qu'aussi longtemps qu'il eut la crainte de Dieu, toutes ses
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affaires marchèrent bien, et Dieu opéra pour lui de grandes choses. La sainte eut soin, tant qu'elle vécut, de lui en renouveler le souvenir ; elle lui écrivait souvent qu'elle admirait fort les merveilles que Dieu faisait à son occasion, mais qu'elle craignait bien qu'il ne lui en eût pas de reconnaissance; que, s'il en était ainsi, il lui en coûterait beaucoup, et qu'il perdrait douloureusement ce qu'il avait gagné; qu'elle lui en donnait l'assurance. Peu de temps après, lorsque la sainte fut morte, Charles ayant oublié la crainte de Dieu, à qui il devait tout, se vit bientôt attaqué par le roi d'Aragon et par son frère, qui lui firent une guerre terrible. Cette guerre lui occasionna de grands ennuis ; car son fils fut fait prisonnier et détenu dans une dure captivité. Et le roi en éprouva tant de chagrin et de douleur, que le cœur lui manqua; il mourut dépouillé et privé [de la moitié] de son royaume. »
Cette admiration d'une cour peu éclairée entraîna de fâcheuses conséquences. Douceline devint la sainte à miracles et un peu le jouet d'un monde grossier et sans tact. Elle comptait surtout ses admirateurs parmi les barons de la Provence. On voulait expérimenter ses anesthésies. On lui enfonçait des aiguilles dans les doigts, entre la
chair et l'ongle, afin de voir si la souffrance ne lui ferait pas faire quelque mouvement. Après la fin de l'extase, les douleurs de la pauvre femme étaient atroces. Charles d'Anjou fut du nombre des curieux. Il fit son expérience d'une manière qui montra bien sa brutalité1. Il ordonna de fondre une grande masse de plomb et le fit jeter sur les pieds nus de la patiente, en sa présence. La sainte ne sentit rien sur le moment; mais quand elle fut revenue à elle, elle éprouva de terribles douleurs. Le comte d'Artois eut les mêmes curiosités, mais sous une forme, à ce qu'il paraît, moins choquante2.
Ces phénomènes extatiques, qui pour nous ont besoin d'explication et d'excuse, étaient alors un principe de forte action sur les masses. Ils se produisaient en public et attiraient des foules à l'église des frères Mineurs de Marseille, où ils avaient lieu. On supposait que, dans ses visions, la sainte avait la communication des plus hauts secrets divins. Comme elle était très sincère en ces égarements, elle essayait de se soustraire aux questions indiscrètes 3. « Un religieux fort dévot,