QU'ONT LES ITALIENS
Considôralioiis sur l'ouvrage du clianoino de Jorio : La Mimica (hfjU andcfu invcstigata nel geslire Napolitano"^.
Lorsque les Italiens parlent, il s'en faut que leur langue fasse seule les frais de la conversation ; les gestes du corps sont chez eux comme une sorte d'accompagnement obligé de la parole. Jamais en Italie vous ne verrez deux interlocuteurs s'arrêter immobiles , l'un les mains derrière le dos , l'autre appuyé sur son parapluie, et discuter froidement les 0{)inions politiques qu'ils se proposent de favoriser ou de combattre. Jamais non plus vous ne rencontrerez là un orateur sacré ou profane que vous croiriez rivé à sa chaire ou enchaîné sur son banc. Encore moins y serez-vous exposé à vous trouver en présence d'un de ces candidats qui se cramponnent à leur estrade électorale , comme s'ils avaient peur qu'on les en arrachât, et dont l'éloquence passionnée s'exhale bruyamment, tandis que leur corps ressemble à une statue , à l'exception
1 Revue de Dublin. 1837.
- L'action oratoire des anciens retracée à l'aide des gestes des Napolitains.
4;i() DE l'habitude de «esticuler
de leur bras droit qui sort quelquefois de son immobilité, pour imiter le mouvement régulier d'un balancier, ou appliquer un violent coup de poing sur les planches frémissantes. Encore une fois, rien de tout cela en Italie. Prenez, par exemple, deux amis qui viennent s'asseoir h la porte d'un café pour prendre le frais , ou qui descejident , en causant , la bruyante rue de Tolède à Naples. Le sujet de leur conversation peut être la chose la plus futile du monde ; ils s'entretiennent de l'opéra en vogue , du dernier bal ou du prochain mariage ; que sais-je ? Mais quoi qu'ils se disent , chaque interlocuteur exprimera son opinion d'une voix douce et mélodieuse , en même temps qu'il exécutera avec ses doigts , ses mains et son corps tout entier, une variété indéfinie de gestes qui s'iiarmoniseront parfaitement avec son discours et en marqueront les nuances. Tenez : l'un d'eux n'a pas encore pris la parole , bien que l'autre ait cessé de parler, mais il lève lentement la main droite dont le pouce et l'index sont rapprochés par les extrémités et les autres doigts étendus , tandis que la gauche repose doucement sur le bras de son interlocuteur. Soyez-en persuadé , sa réplique va commencer par quelque grave sentence , par quelque sublime apophthegme dont il tirera des conséquences merveilleuses. Sa bouche s'ouvrira lentement avant d'articuler un son , et lorsque enfin Voracle daignera parler, sa main droite battra la mesure , vous la verrez s'élever et tomber en cadence sur chaaue substantif, sur chaque verbe de la phrase ; puis , quand il aura fini , les deux doigts conjoints se sépareront , et la main droite se déploiera tout entière dans un geste plein de grâce et de dignité, si toutefois ses conclusions sont positives. Car, si elles sont négatives , l'index seul demeurera en dehors et oscillera lentement, comme un balancier, entre les deux interlocuteurs. Cependant , le sententieux discours est terminé et couronné par un signe de tête non moins solennel : le tour de l'autre ami est venu. Mais il paraît que l'adage était trop vague ou d'une application trop générale pour qu'il pût y répondre ; il attend donc , pour manifester son opinion , qu'il soit mieux renseigné. Dans l'intervalle , il secoue la tête et les mains en
or'oM I.I s II \i II .N.s. V!I7
poussant ciMIc ('xclimiiitioii ; <( Kli ! »'(|iii n'.i (Iu'iiikî sylliihi' iiuiis iini^ foule ell' sens (lillcicnls , ct dont In si^nilirjilion , conirruî C(MI(' tWiu inol chinois, v;iri(^ siiiv.inl l'inloniilion ((u'on lui donne. I.(^ iuM'inicr s'ii|)(M(;oil. (ju'il n'a poinl encore Uni hrcclu; dans les conviclions d(^ son ami, cl r(!vicnt ;i la char^j^ ave(; plus d'ardeur. Il a recours au 1,'cstc (pii exprime uik; sollicilalion pressante; ses deux mains sont jointes, l(;s |)0uces baissés ci ses doii;ls comme (ollcs les ims eontn^ les autres; (en cdel , si les |)iemiers claienl li;\(''s et his seconds détachés, surtout avec un mouvement do haut en has , le t^este n'exprimerait plus ridé(^ de supplier mais de braire, car c'est ainsi (]ue dans le lani^aj^e hiéroglyplii((ue on représente un anc). Dans cette position , les mains battent la mesure, en s'abaissant et en s'élevant tour à tour , tandis (juc la tète est rejetée sur l'épaule droite. Ici encore, nous pouvons entendre la phrase qui accompagne ce geste ; pour sur, elle va commencer par ces mots : Abhia pazienza, prière faite avec une légère expression de reproche , puis suit une répétition plus énergique et h peu près identique des arguments qui ont été mis en avant la première fois , et à la fin de la phrase , les mains , vivement séparées l'une de l'autre , retomberont de chaque coté du corps, la paume en dehors. S'il n a point encore réussi à persuader son ami , l'orateur , en dernière analyse , a recours à une sorte d'argument ad hominem. Rassemblant les quatre doigts et le pouce de la main droite , il en appuie les extrémités réunies sur son front qu'il penche du côté de son auditeur incrédule ; et , dans cette attitude , il recomm.ence son raisonnement sous une autre forme. Ce geste est un appel direct au bon sens de l'autre interlocuteur : cela équivaut à lui dire que , s'il a une étincelle d'intelligence , il doit comprendre la justesse d'un tel raisonnement. Pousser plus loin l'obstination , conduirait évidemment à une altercation ; aussi ce dernier cède-t-il, et, en signe d'assentiment, il baisse la tète, fait un léger mouvement d'épaules et lève les mains h la hauteur des tempes, les paumes tournées vers la terre. iiE vero , )) — ce ha ragione , » ou c( non si pub negare, » sont les paroles qui accompagnent indubitablement ce geste.
i;j(S DE I/HABITIDK DE GESTICULER
La scène que nous venons de décrire est toute pacifique , et se passe entre amis : mais il existe en outre d'autres gestes plus pressants , à l'aide desquels on peut rendre d'autres sentiments plus énergiques; toutefois, nous ne nous y arrêterons pas , dans la crainte de fatiguer le lecteur. Nous nous bornerons l\ dire que, lorsque le sujet de la conversation est plus important et les interlocuteurs plus animés , les gestes succèdent aux gestes avec une merveilleuse rapidité et une grande hardiesse. La tête et le corps s'ébranlent et ne tardent pas h se tordre dans des convulsions sympathiques avec les autres membres; aussi , longtemps avant qu'un sentiment de colère se soit manifesté , un étranger s'imaginerait-il facilement que les deux individus qu'il a devant lui , sont en proie à un violent emportement , et tous leurs mouvements lui paraissent comme les contorsions de deux énergumènes. Or, pendant tout ce temps , aucun des doigts n'a bougé , les épaules n'ont point fait un mouvement ni les lèvres un pli , sans que chaque geste eut une raison d'être, c'est-à-dire, un sens précis et invariable.
L'auteur du livre que nous avons sous les yeux , a entrepris de classer et de décrire ces gestes nombreux et variés, surtout en ce qui concerne le peuple napolitain. Toutefois l'expérience nous a appris, qu'à peu d'exceptions près on peut les considérer comme formant un langage de convention dans l'Italie entière. Nous avons retrouvé partout à peu près les mêmes , et s'il en est qui soient particuliers à Naples , il y en a d'autres en revanche qui ont été omis par notre savant et aimable auteur , et que nous avons rencontrés ailleurs. Le chanoine de Jorio est bien connu de tous les Anglais qui ont visité Naples , autant à cause de l'aimable courtoisie dont la connaissance qu'il possède de leur langue lui permet de faire preuve envers eux , qu'en raison des savants ouvrages qu'il a publiés sur les antiquités de celte ville et de ses environs. Le livre dont nous nous occupons , donne une description par ordre alphabétique des différents gestes à l'aide desquels chaque passion , chaque sentiment de l'ame , chaque idée , se
yi'oNi i,i:s iiALiK.Ns. iii'J
troiivo ordinMircmont oxpriniro. r.onsiflon'' simplomont ;i cc point (In viKî , ce, livre scriiil déjà plein (l*;illiJiil pour (juieonquti est fiiniiliarisé avec les nuiMirs ilalieiines. Mais le titre ((u'il porto, donne à (Mifendre (ju'il a un l)iil j)liis éhîvé et qu'il cheiH^he à i-elionver, ;i l'aide dcM'os sip^nes mod(;rn(;s , l'aetion oratoire d(*s aneicMis. Le fait est , (pie ehaeiin d(;s t^'esles qui ont été déerits par les auteurs elassicjues est demeuré en usai<e, et conserve sa sii^nilieation j)riniitive. Le savant autcuir a été plus loin. 11 a cherché, dans cette conformité entre les Italiens anciens et les modeines , l'explication de certains monuments muets , sur lesquels sont représentées des fip;ures dont on no peut conjecturer les sentiments et les rapports mutuels , que d'après l'action l\ laquelle ils se livrent. A])rès avoir établi en thèse générale que les mêmes gestes ont toujours représenté les mêmes idées , il recherche quel serait aujourd'hui le sentiment sous l'impression ducjuel se produirait l'acte représenté sur le monument, et il en détermine ainsi la signification.
Les considérations que nous venons de présenter , soulèvent tout naturellement une question pleine d'intérêt; cette question, la voici : à quoi faut-il attribuer cette ressemblance entre les anciens et les modernes ? Ces gestes si expressifs , au point qu'on peut les appeler une langue , ont-ils été inventés dans les temps reculés , et se sont-ils perpétués jusqu'à nos jours , ou bien sont-ils le résultat d'un rapport naturel entre eux et les idées qu'ils représentent? En d'autres termes, sont-ils de pure convention , ou destinés à aider l'intelligence? A quoi nous répondons qu'ils participent manifestement de ce double caractère. Quelques-uns appartiennent sans doute à la seconde catégorie : ainsi nous rangerions volontiers parmi ces derniers , l'action de se frapper le front en signe de désespoir, ou d'appuyer la main sur son cœur pour protester de sa sincérité ou de son affection. D'autres sont manifestement artificiels , tel est le geste de décrire un demi-cercle avec l'index , rapidement porté de bas en haut , pour exprimer demain. Ce signe indique qu'il faut que le soleil accomplisse sa révolution journalière , avant que l'événement auquel on
iiO DE L HABITUDE DE GESTICULER
fait allusion finisse avoir lieu. Ainsi donc, ici même nous trouvons une raison au symbole , et il ne serait pas plus dilïicile d'en trouver une dans tous les autres cas. Pour nous en assurer, il faut remarquer que, dans le principe, ces gestes accompagnaient des mots et étaient les accessoires ordinaires de certaines phrases. Peu à peu ils ont fini par se substituer à ces phrases et par sulïire, en vertu de l'association des idées , à exprimer seuls le sens qu'elles présentaient. D'ailleurs, ces dernières étant souvent purement métaphoriques , le geste représente la signification littérale et devient ainsi , lorsqu'il est appliqué à la figure, une véritable métonymie. Quelques exemples sufliront pour faire ressortir cette observation.
La faim s'exprime en frappant les côtes avec le plat de la main. Ce geste indique que les deux côtés sont près de se rencontrer, faute de quelque chose pour les tenir écartés l'un de l'autre , ou que le besoin les affaiblit. Mais la faim est fille de la pauvreté : de là vient que le même signe sert h représenter la mère. On peut facilement retracer les rapports qui existent entre l'organe de fodorat et la sagacité, à l'aide de ce dernier mot qui signifie , littéralement parlant , la faculté de suivre à la piste , ainsi que font les chiens de chasse. Quand les anciens voulaient exprimer qu'une personne manquait d'intelligence ou avait été victime d'une mystification , ils faisaient allusion à son nez. Suspendere nnso est une phrase qui se rencontre souvent dans leurs écrits. Cette association d'idées , réelle ou imaginaire , s'exprime chez nous et en Allemagne comme en Italie. Le pouce appliqué sur le nez avec la main éployée , indique , comme Cruickshanks le sait parfaitement , que la personne à laquelle ce geste s'adresse , ne passe pas pour avoir inventé la poudre. En anglais, l'acte en question n'a point d'équivalent dans la langue écrite , mais chez les Italiens, il n'est pas rare de voir, même de bons auteurs , au lieu de dire , il a été trompé, il a été dupe; mettre : « E restato con un palma di nnso; il s'en est allé avec un pied de nez. » C'est évidemment cette idée qu'exprime le geste , d'ailleurs peu élégant , que nous venons de constater ;
()\ 'on I I IS II Ml ENS. h i I
il lo (It'cril il h Iclhc et ciilic ciisiiih" dims son nccc'ption mrtaphoriciue. M. lo oluinoiin; dc Jorio siipposo (jiic cc qui i\ doimi' nnissniKîO h crWc expression , c'est I'.jspeet dc l<i physionomie de l'homme (jiii s';i|)ei(;()il (pi'il .1 i-lr mvslifié et (pii I'esli* la bouche Ix'smle el les \eiix fixes, double ciiconslance (|iii nccompji^ne invariablomcMit le gcslc et lui donne la coulonr locale, La première caricaliin; venue , rcf)rcsentant un badaud (juelconque , fournirait une (explication plus naturelle, en montrant l'air sliipide et niais d'une physionomie liont le trait le plus proéminent est d'une longueur exai^érée.
Cependant ce mcMne organe, dont nous apprécions tous l'utilité, donne naissance h une aulr(* figure du même genre. Une personne veut-elle exj)rimer la défiance (jue lui inspire une autre, et vous mettre en garde à l'endroit de cette dernière , elle apj)liquera l'index de la main droite contre son nez. Si lors(]ue vous prenez des informations sur quelqu'un , on vous répond j)ar ce geste (réponse que nous nous rappelons nous-mêmes avoir reçue), vous pouvez en conclure quil n'est pas en bonne odeur , qu'il est suspect , et le mot italien , puzze, qui accompagne ce geste, en exprime la signification. Un jour, je ne sais en quelle circonstance, je me trouvai engagé dans une sorte d'altercation avec une personne généralement connue par son amour des querelles et de la dispute. J'ignorais ce trait d'un caractère d'ailleurs estimable sous d'autres rapports ; mais un ami qui nous voyait nous échaufTer, se mit à se promener de long en large devant moi , de manière à ce que mon interlocuteur lui tournât le dos , et tout en marchant , il me faisait ce signe sans avoir l'air de s'occuper de nous. Je compris , et me hâtant de quitter le terrain où je m'engageais , je battis en retraite aussi vite que possible.
Nous avons vu comment on indiquait la participation passive d'un individu à une ruse ou à une tromperie quelconque : la voix active possède aussi une expression correspondant à un idiome populaire. Pour vous faire entendre que quelqu'un
4ii i)K l'iiabitide de gesticller
cherche a vous tromper , un ami se contentera d'introduire les doigts entre sa cravate et son cou , en frottant lentement ce dernier avec le revers de hi main. Dans le dialecte des Napolitains, on dit : « La minata dinto allô cravatino, » ou (( L'ncanna; » — « il l'a mis dans sa cravate » ou « dans son gosier ; )) phrases qui correspondent respectivement à nos expressions populaires faire avaler et la gober. Quant au geste, il représente de la manière la plus pratique, l'élargissement que doit nécessairement subir l'œsophage pour laisser passer la mystification qui descend dans le gosier du patient. De là , autre symbole de la même idée , consistant à ouvrir la bouche en ayant l'air d'y jeter quelque chose avec les doigts réunis de la main droite.
C'est ainsi que presque tous les gestes peuvent être rapportés à quelque idiome populaire , à quelque phrase proverbiale , comme nous aurons l'occasion de le faire voir par quelques exemples encore avant la fin de ce travail. Nous l'avouerons , il est quelquefois nécessaire de dérouler anneau par anneau une longue chaîne d'idées pour arriver à comprendre un signe. Supposons un enfant à une fenêtre, qu'un de ses camarades inviterait à venir le rejoindre dans la rue , non point en lui faisant , comme chez nous , un signe avec les doigts élevés, ce qui serait simplement un salut amical, mais en les tournant vers la terre et en les ramenant à plusieurs reprises vers la paume de la main. Le premier répond, en plaçant devant sa figure sa main dont tous les doigts sont écartés. Que veut-il dire par là? Le voici : il se représente comme regardant à travers les barreaux d'une prison , il fait entendre qu'il est consigné au logis par l'autorité paternelle. Quiconque se promène aux environs de Naples est sur de voir sa voiture assaillie par une nuée d'enfants qui , sachant que très-probablement on ne comprend pas leur patois , remettent au langage expressif des gestes le soin d'émouvoir la pitié des voyageurs. A cet effet, ils disposent le pouce et l'index en forme de fer a cheval , et en appliquent les pointes au-dessus et au-dessous de la bouche, puis, dans le sens
ni'oM IKS ir.M.ii;>s. i\.\
horizontal aux oxtirniitrs , ces deux inouvcmcMils sc Huccédaiit I'uu à I'autie av(T une ('\tr«^rii(' lapidit/'. Mallicunuisemcnt l'expression ('oini(|ne (U\ idiNsiononiic (|ui aceoinpai^nf; C(; i^esle , lui (')l(* ee (jue les jx'tils fnpons voudraient lui (ionncr do louehanl et de lamentable , et (îmj)èelie m(^m(; un ohseivatcur d'en comprendre la poésie. Cela veut diic (juc la bouche a ^té fermée et comme scellée ; en d'autres termes , (jue le misérable n'a rien à mani^uM' depuis longtemps.
Nous retrouvons dans nos souvenirs un exemple reinar- (juable de la vivacité avec laquelle les Italiens revêtent d'uncî forme symboliqrc une idée assez com])liquéc. Un petit garçon poursuivait de ses supplications , dans les rues de Gènes , un Anglais qui récompensa sa persévérance par le don d'une crazia, misérable monnaie de cuivre , de la moitié de l'épaisseur d'un pain à cacheter et h moitié aussi large. Un mendiant britannique aurait peut-être donné un libre cours à son indignation et jeté avec colère la pièce contre terre. Le petit Italien se garda bien de s'aviser d'en faire autant. Plaçant la petite pièce de monnaie sur la paume de sa main , il l'éleva h la hauteur de sa bouche, souilla dessus et la fit envoler, en regardant le donateur d'un air narquois et mutin. Or, souiller sur une personne ou sur une chose , est une marque de mépris, comme nous l'apprend M. de Jorio lui-même (p. 1 29); de sorte que l'enfant ne pouvait donner à l'Anglais une plus forte preuve de son dédain. Mais en même temps l'acte expliquait le motif qui l'avait inspiré , l'enfant exposait la cause de son mécontentement : le présent à ses yeux était trop léger. Toutefois, nous croyons qu'il eut un autre résultat plus satisfaisant , celui de tirer une plus grosse pièce de la poche de l'Anglais que cette scène avait considérablement amusé.
Pour faire voir quels vastes développements cette manière d'exprimer les idées est susceptible de recevoir, imaginons une question quelconque , et voyons de combien de manières on peut y répondre. Supposons , par exemple , que nous désirions savoir des nouvelles d'un malade couché dans une pièce voisine. Son domestique, en appuyant le doigt sur ses
i ii DE l/MAIUiLDI' I)K OESTICLLER
lèvres, indi(]ucra la néccssitn d'observer le silence. Nous allons l'interroger sans parler. Un signe de la télc rejelce en arrière , et un regard interrogateur lance dans la direction de la porte , suppléera assez éloquemment h celte question : « Comment va-t-il? » Le serviteur étend la main , la paume vers la terre , les doigts un peu écartés , et la fait légèrement osciller. Cela veut dire : a Cose , cose , comme-ci , commc-çii. » S'il imprime ii sa main un mouvement plus marqué , de manière à décrire une courbe dans l'air et en la faisant mouvoir du j^oignet , alors sa réponse serait : « Alti e bassi, il y a du haut et du bas ; » c'est-à-dire, l'état du malade varie constamment d'un moment à l'autre. Si le domestique secoue la tète , en accompagnant ce geste d'un claquement de lèvres ou d'un son guttural impossible à décrire, il veut dire par la , que son maître est bien malade. S'il lève les mains et la tète en les agitant horizontalement , c'est signe qu'il n'y a plus d'espoir de le sauver. Un mouvement vertical de ces organes de bas en haut indiquerait au contraire une amélioralion sensible. Dans ces différents gestes, il va sans dire que l'expression de la physionomie, et desyeux en particuher joue un rôle considérable. Supposons que le domestique repose sa joue sur sa main droite , tandis que de la main gauche il soutient le coude droit , il vous fait savoir ainsi que le malade est assoupi. S'il lève le petit doigt et en dirige la pointe en haut , en disant : ce 11 est comme cela , )) vous en conclurez que l'infortuné est réduit à une maigreur qui le fait ressembler a un squelette. Enfin , quant a vos questions, le fidèle serviteur répondra en coupant l'air en forme de croix, n'en demandez pas davantage , celui dont vous voulez avoir des nouvelles n'existe plus. Aussi , par métaphore , ce dernier signe sert-il a indiquer l'insuccès d'un projet , la chute d'une entreprise , la perte d'un procès ou enfin le terme quel qu'il soit de toutes les choses d'ici-bas.
Supposons maintenant que vous preniez des renseignements sur un individu avec lequel vous vous trouvez en rapports , et que celui a qui vous vous adressez préfère vous
Oli'oM I.KS IIAI.IKNS. iM't
rrpoiulro [)iii' sif^ncs. S'il poitc son doif^t ;i son froni , cc goslc indi(iiiora (|iir voire lioiniiK' iic filiikjiic pas (I'intclliptcnce. Si, ail contraire, appnvanl son piMicc sur sa lenipe, h; premier laisse sa main levé(; avec les iloii;ls étendus , se prolonger on avant, il vous averlit pai- là (jue le s(;cond appartient ii la i;eni aux Ioniques oreilles, l.a personne (juc vous interrofi;cz vient-elle à abaisser avec l'index le coin de sa paupièrcî , c'est pour vous sii;ni(ier (|ue l'autn^ est un lin matois, et que vous ne sauriez tiop «Mre sur vos i^ardes avec lui; littéralement qu'il louche , et que vous ne [)ouvez jamais savoir pour certain de (juel eiMé il tourne ses regards. Pour faire voir que votre homme est homuMe et droit , celui (jue vous interrogez étendra la main sans hésiter, en réunissant les extrémités du pouce et de l'index , comme s'il tenait une balance en jjarfait équilibre. Si , au contraire , il accroche ensemble les petits doigts des deux mains et les fait avancer en allant de côté et en agitant les autres doigts , c'est pour vous informer que l'autre ressemble au crabe et qu'il ne marche pas droit. Le pouce ap])uyé sur la première phalange de l'index , comme pour la couper, indique que l'individu dont il s'agit « n'est pas plus large que cela , » c'est-a-dire qu'il a un petit esprit et des idées étroites. Les expressions qui indiquent le bien ou le mal , sont plus difticiles h caractériser , car elles dépendent en grande partie de la physionomie. Le dernier aura pour organe le doigt agité d'une manière négative , tandis que le visage exprimera l'aversion ; d'un autre côté , la main vivement relevée et la tête renversée en articulant un long : a Ah ! » exprimeront le premier. Si vous demandez des nouvelles d'un individu que vous n'avez pas vu depuis quelque temps , vous pouvez en être informé , sans que celui qui vous répond soit obligé de dire un seul mot , dans le cas où la vérité serait pénible à avouer. Il avancera la main dont le petit doigt sera dirigé vers la terre , et la fera mouvoir de haut en bas pour indiquer que l'autre est parti ; ce geste répété plus ou moins fréquemment et avec une intention diversement marquée , dénote respectivement la distance plus ou moins éloignée de l'endroit où il est allé. Mais si la main, au lieu d'être placée
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devant la poitrine , est ramenée sur le côté gauche , de manière à faire son geste horizontalement et dans la direction du dos de celui qui parle , cela signifie que l'homme dont vous vous informez a réussi h s'échapper. Placée devant la poitrine, la main en descendant rapidement et en sens oblique vers le côté gauche comme si elle coupait quelque chose , fait entendre que la personne a reçu un châtiment quelconque : enfin , en fermant les deux poings et en croisant les poignets l'un sur l'autre , on vous donne h entendre que votre homme est en prison.
Nous ne citerons plus qu'un seul trait , parce qu'il a rapport cl une chose qui occupe une place considérable dans la conversation , je veux dire l'argent. Pour demander si un homme est riche ou non , vous n'avez qu'à jeter de son côté un regard interrogateur accompagné d'un signe de tète , en ayant soin de frapper en même temps sur votre poche ou de frotter l'extrémité de votre index avec votre pouce comme si vous comptiez de l'argent. Votre silencieux ami , h l'aide des signes de tête , des regards et des gestes ordinaires vous répondra : « Il est pauvre ; » ou bien : (( Il a un petit revenu ; » ou enfin : (( // est dans l'opulence, )> suivant la circonstance. Dans le dernier cas sa réponse consistera en un mouvement en arrière de la tête et de la main accompagné d'une sorte de sifflement indéfinissable. Supposons que vous poussiez plus loin vos questions et que , delà voix ou du geste, vous demandiez comment l'individu dont il s'agit est arrivé a la fortune. La personne que vous interrogez , en passant à plusieurs reprises son pouce d'une tempe à l'autre , vous fera connaître que c'est à la sueur de son front , c'est-h-dire à force de travail et d'application. Mais si elle ne porte pas la main aussi haut et se contente de saisir sa joue entre le pouce et les autres doigts fermés en secouant la main , c'est un signe que l'intrigue ou les malversations servent de base à la fortune dont vous recherchez lorigine. Peut-être votre interlocuteur, fermant la main, placera-t-il sous son menton son pouce recourbé en forme de crochet : vous comprendrez par là que le richard a fait tourner
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los iiialliciiis (l( s .Mitrosii son piolil, (!t l(;s a vn (ju(;l(|ii(i sorl(? pris li riiain(u;()ii. Ou hirnciKîore , il serrera forUîincnt ses poiiii^slerinés contre sa poitrine, voulant ('\j)iiiner par ià (jue riioniinc^ dont il parh^ est avar(^ ou , pour nous servir d'une cxpre^ssion populaire analoi^ue au i^'csle dont il s'est sc^rvi , qu'il est dur à la drlcntc. Mnlin si le j)reinier ranièncî (ît f(;rme success ivc me ni tous les doii^ts de sa main, en décrivant une sorte de courbe, c'est pour vous dii-e (pie le prétendu (Irésus n'est (ju'un voleur enrichi du bien d'autrui. Chani^(M)ns maintenant la thèse , et supposons que la réponse ait été défavorable h la condition de fortune de la personne dont vous vous inquiétez , et que vous désiriez savoir comment elle est ainsi déchue de riuuireusc position que vous lui connaissiez autrefois. Pour vous en rendre compte, on aura recours à des gestes non moins variés. Ainsi , par exemple, la personne qui vous renseigne, réunira toutes les extrémités des doigts d'une main, ou même des deux , selon le degré d'emphase (|u'elle voudra donner <i sa réponse , puis les approchant de sa bouche , elle soufflera dessus , en enflant les joues ; et aussitôt les doigts s'ouvriront et se sépareront comme s'ils étaient dispersés par le souffle qui les a atteints. Ce geste indique naturellement que la fortune dont vous vous enquérez a été dissipée, on ne sait trop comment , mais par suite de la négligence du propriétaire. Si l'on vous avait répondu en fermant le poing , en rejetant la tête en arrière et en dirigeant h plusieurs reprises le pouce étendu vers la bouche , vous auriez pu en conclure que l'ivrognerie était la cause de la ruine de l'infortuné. Le même geste, fait avec les extrémités réunies du pouce et des quatre autres doigts , dénoterait une extravagance plus matérielle encore , des excès de table de tout genre. Enfin, si votre interlocuteur rapproche sa main gauche de sa poitrine dans l'attitude d'un homme qui tient quelque chose entre le pouce et l'index, tandis qu'avec les mêmes doigts de la main droite également fermée , il a l'air de tirer avec efî'ort cet objet imaginaire , c'est que le jeu a été l'instrument de la ruine de l'infortuné dont il est question : en effet, ce geste représente la manière dont les joueurs ont coutume de tirer les cartes de leur main.
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Ces quelques exemples suffiront pour démontrer l'étendue, la perfection et l'utilité de ce système de signaux. On comprendra aisément comment chaque passion et les conséquences qu'elle entraîne a})rès elle , comment l'amour et la haine , le plaisir et la douleur, la menace et l'encouragement, l'espérance et le désespoir ont leurs symboles visibles , aussi bien que les rapports ordinaires des choses entre elles , le temps , l'espace et les circonstances. Il y a en outre une foule de gestes qui sont de pure imitation , que l'occasion suggère et que l'analogie aide à interpréter ; mais les gestes métaphoriques ne sont pas susceptibles de variété. Il en existe aussi à Naples une espèce dont nous aurions volontiers parlé, parce que cette digression eût été aussi curieuse qu'amusante , si nous n'avions craint de trop nous écarter de notre sujet : ce sont ceux qui ont rapporta la Jettatura ou croyance aux maléfices , que ces signes passent pour avoir la vertu de conjurer. Il est évident qu'un peuple qui possède ainsi une langue au bout des doigts (ceci est à la lettre), doit s'exprimer dans toutes les circonstances avec une merveilleuse vivacité et a h sa disposition une précieuse ressource pour communiquer ses idées dans des occasions où il est possible d'avoir recours à la parole , et où un Anglais resterait muet ou se verrait réduit à épeler sur ses doigts l'alphabet des sourds-muets. Nous avons été témoins, il y a quelques années , de l'utilité des gestes. Lorsque le vieux Ferdinand, l'idole des Napolitains , fut de retour dans sa capitale après la sotte révolution de 1 822 , il se présenta sur un balcon à la multitude des Lazzaroni repentants et ravis de le voir. Les Napolitains ne parlent jamais , ils crient ; or , pour nous servir d'une expression parlementaire , obtenir la parole au milieu d'un pareil vacarme était une chose h laquelle on ne pouvait pas songer. Mais le roi était un vrai Napolitain, et si le langage des fleurs lui était inconnu , en revanche , il savait à fond celui des doigts. Ce fut donc à ce dernier qu'il eut recours pour se faire entendre de ses sujets. Il leur reprocha leur conduite passée , les menaça de sévir plus sévèrement si de pareils désordres se renouvelaient et, après les avoir exhortés à être sages, il leur commanda de se disperser et de
leloiiriH'i' h:m(|iiilk*m('iil chozciix. ('Ii;i(iiic f^cstc fut compris sans (ju'il tVil hi'soinirmi mol (i'i'xpfiCMlion, lc(niel du rcsloci'it M pordii an milicMi des ciis assourdissants (jui s'(''Invai(?nt d<; toutos parts. Qu'un tel art serait précieux au milieu de nos asseml)lé(^s éledorales! 11 sérail si facile d(^ composer ii l'adresse d'éleclcMiis hop hi'uyanls uni' profession de foi ifutnurllc i\i\ns la(pi(*lle, en (l(''pit dv<> clanieiiis d'une f.ielion rivale, on prolesterait , suivant l'usaî^e , de son ])alriolisme et de son zèle ; on aurait au bout de ses (loic;ts la preuve irréfragable (pie son com|)étileur est indii^ne de loub^ confiance et , h l'aide du nez et des joues, on élablirail les droits incontestables (ju'on a ii la j)référence des électeurs. Un peu d'adresse dans les mains donnerait ainsi ii un candidat asthmalicpie les mêmes chanc(»s qu'h un démagogue doué d'une voix de stentor.
11 ne faut pas croire que ce système de gestes soit, en Italie, l'objet d'un enseignement spécial : il s'ai)prend spontanément avec l'usage de la parole. Nous avons vu des petites filles de sept ou huit ans ref)rendre unecomi)agne plus jeune qui leur paraissait trop hardie, avec une dignité et une convenance qui n'eussent pas été déplacées dans une tragédienne remplissant le rôle d'Electre ou de lady Macbeth. Que dis-je? nous avons rencontré , non sans un vif étonnement , un aveugle-né qui faisait tons les gestes que nous avons décrits avec autant de perfection que s'ils eussent été chez lui le résultat de l'imitation et qu'il les eut appris en les voyant faire aux autres. Souvent le geste ne s'exécute pas tout entier , on se borne k l'indiquer par une attitude à peu près analogue à celle qu'il exige. De cette façon, il est plus facilement dérobé aux regards de ceux qui doivent l'ignorer et forme , relativement à la langue hiéroglyphique , une sorte d'expression dèmoiique dans laquelle le symbole se devine plutôt qu'il n'est représenté. Cependant le rôle que les yeux remplissent dans ces colloques muets est le plus important et en même temps le plus diiïicile à décrire. En Sicile surtout , ce moyen de communication est tellement puissant qu'il remplace tous les autres ; en effet, des conversations longues et compliquées se tiennent souvent
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sans le secours d'aucun autre organe. On croit même que les conjurés qui organisèrent les Vêpres Siciliennes se concertèrent dans toute l'étendue de l'île sans proférer une syllabe , et que le jour et l'heure pour le massacre général des Français furent fixés par l'échange de quelques regards et peut-être de deux ou trois signes. De sorte que si l'on peut dire que la manière dont les Italiens communiquent entre eux h l'aide de gestes ressemble à une sorte de télégraphie , celle des Siciliens ressemble davantage à un système de signaux faits avec des feux , lequel est aussi complet que l'autre, bien que plus difficile à décrire.
Dans tout le cours de cette élude , nous avons eu recours à nos propres observations bien plus qu'au livre du savant chanoine , lequel toutefois a toujours été auprès de nous afin de servir à rectifier les faits , si nos souvenirs n'étaient pas fidèles. Il est une autre partie de son ouvrage dans l'étude de laquelle nous entrerions volontiers , si le temps et l'espace nous le permettaient : c'est l'application des gestes modernes à la recherche età l'explication de l'art ancien. Toutefois, nous nous voyons forcés de renoncer à cette tache, quelque attrayante qu'elle soit; il nous faudrait reproduire ici les planches qui sont nécessaires à l'intelligence de cette partie du livre de M. de Jorio. Il nous suffira donc de constater que, d'après ses recherches, l'action oratoire devait être chez les anciens habitants de l'Italie ce qu'elle est chez ses peuples modernes. Les différentes positions de la main décrites par Quintilien, Apulée et les autres auteurs classiques sont encore en usage ; les figures peintes dans le célèbre Terence du Vatican représentent les mêmes gestes qui accompagneraient aujourd'hui les paroles qu'elles sont censées prononcer ; enfin les scènes , retracées sur les vases grecs et sur les basreliefs , ont un sens qui se révèle sans eiFort à l'œil accoutumé à saisir le langage mystérieux des mains.
Cette considération, selon nous, serait suffisante pour donner un intérêt réel à ce qui a été traité dans cet article comme un objet de pure curiosité. En effet, l'antiquaire doit
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atlaclKM- aiilaiil (l'iin|)()i liincc ;i di-cliillicr ce Iih^.i^^m; syrnlxjli(|ii(» (|ii'iin(' vieille lr,i;('ii(l(' sur I.kjiicIIi! il se courbe, |»<.'ri<l;int (les lieiires, ;»\iii>l (i'.iiri\er ;i iiik' conjectiinî pl.iiisiMe. 1| (îxisU» nil aiilre point de vue d'iin intérêt plus ^énér.il eneonr, sous leiinel on |)eiil envisager le sujet (|iii nous occupe : nous voulons jKii 1er de 1 iitijiti' (iinl ollVe pour couipi'ondrc; v[ pomapprécier l'ait ilaliiMi moderne. On s'(.'\pli(jue facil(»inent hi silence de M. île Joiio ;i cet endroit : celle rernanjtie concerne les étrani^ers j)lutot (pie s(\s conipatiiotes (|ui savent ce ({iTil aurait voulu Imir apprendre. Uien n'est plus facile (jue de donner desexemj)les de cetti^ apj)lication , aux œuvres d'art, de l'habitude de gesticuler familière aux Italiens ; nous nous contenterons d'en citer un seul, mais nous prendrons {)Our sujet d'études un chef-d'œuvre , un tableau [)arlant , si jamais il en fut qui ait mérité ce nom. Sans doute la Cène de Léonard de Vinci est depuis longtemps l'objet de l'admiration universelle; toutefois, nous ne craignons pas de dire que ce qui en constitue la principale beauté demeurera inaperçu , si l'on ne sait apprécier la pose des diiïérents personnages, en tant qu'elle exprime les discours qu'ils tiennent ou les sentiments qui les animent. Prenez, par exemple , la figure do Judas. L'Evangile nous fournit deux traits caractéristiques qui servent à le faire reconnaître : c'était un voleur, et il portait une bourse. Cette dernière circonstance avait été facilement saisie par tous les peintres qui en avaient fait l'emblème de la première. Cependant le texte sacré les représentait comme constituant des traits distincts l'un de l'autre. Le génie de Léonard de Vinci a seul réussi à transporter cette distinction dans la peinture. Le traître tient une bourse de la main droite , tandis que sa gauche est étendue avec les doigts légèrement recourbés , c'est-à-dire dans la position que nous avons décrite comme dénotant le vol : en effet, ce geste ressemble parfaitement à l'acte du larron qui attire à lui et renferme dans sa main l'objet qu'il a volé. Du reste, le peintre a fait en sorte qu'il ne restât aucun doute sur son intention. En effet, tandis que tout le reste du pain qui se trouve sur la table est d'une quahté grossière , il a placé un pain blanc à la portée de Judas , et c'est vers cet objet que
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se tournent les convoitises de i'apôtre infidèle. An moyen de Ccîtte simple circonstance , l'artiste a réussi non point seulement à définir un acte, mais à nous inspirer le plus profond mépris et la plus vive horreur pour le traître qui profitait du trouble causé dans l'assemblée par la déclaration du Maître : « L'un de vous me trahira , » jjour voler un misérable morceau de pain blanc. D'après son altitude, il semble regarder autour de lui afin devoir si l'attention des autres est tellement occupée, (fuc sa main puisse se porter inaperçue dans une direction opposée à celle vers laquelle il tourne les yeux , et perpétrer le vol qu'il médite.
Si, de cette image vivante de la scélératesse incarnée , nous tournons nos regards vers la figure principale , où l'on retrouve l'expression la plus douce et la plus pure qu'on puisse imaginer d'une excellence surhumaine, nous remarquons que son attitude et son geste sont précisément ceux qui doivent accompagner un reproche dicté par l'amour. Les mains sont abaissées avec la paume tournée en bas ; la tète un peu inclinée d'un côté se penche en avant. Nulle autre position ne pouvait aussi bien exprimer ces mots : « L'un de vous va me trahir ! » Quelle heureuse idée l'artiste a eue de saisir cet instant pour représenter la Cène ! Les autres peintres en général ont choisi le moment de l'institution de la sainte Eucharistie. Mais cette auguste cérémonie ne permet pas de mettre en jeu les passions humaines : elle exige, au contraire, que l'artiste donne à ses personnages une attitude uniforme en les réunissant tous dans l'expression d'un sentiment profond d'amour et d'adoration. Mais l'épisode dont Léonard de Vinci a fait choix , c'est-a-dire , le moment de confusion créée dans l'assemblée par les paroles que notre Seigneur vient de prononcer, admettait plus de variété et laissait à l'artiste une plus grande liberté d'action. A la droite du Sauveur, nous voyons saint Jean dans l'attitude de la plus profonde douleur que puisse ressentir un cœur plein d'amour , c'est-à-dire avec les mains entrelacées et convulsivement serrées l'une contre
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l'anlic'. Lr sciiliiMcnl (|iii domine chc/ l*i(rrir , c'iîsl un /clc .iidcnl . Appuyé swv \v. dos di- Jiid.is , iniirchiml sur l(; |)icd de son l'ivre , il prcvssc» Joan ;i l'aidi^ du ujcslc le |»lus(''nrr^i(juo ilo s'assurcrdu nom du Irailic lui Ilalnui <()m|u«'n(l au |)r(*n)ina[)ord son mlcnlioii m le voyanl appuyei" l'index siu' jii poitrine dt* Jean. Mil iiK^me temps, son bras droit pla( i- sur la hanche et le eoiit(*au (ju'il tient ;i la main n'expriment (jU(^ trop bien sa ferme résolution de (h'fendre la vie de son maître el, do ne point reenler devant la violence? , si cola était nécessaire. Opondant, un autn* apôtre, (pii rc^prosento saint Jaccpies, le saisit par l'épaulo pour le ramener en arrière , tandis (jiie saint André lève les mains au ciel en signe d'étonnemeni mêlé d'horreur, et que Phili|)pe, (jui se trouve être la dernière figure de ce côté , est debout et cherche à se rendre compte d'un tumulte dont son éloignemcnt ne lui a f)as permis de saisir la cause. De l'autre côté du Sauveur, l'expression des physionomies n'est pas moins animée : un apôtre le supplie de dire le nom du traître et Judas , placé auprès de lui , ne proteste pas avec moins d'énergie de sa propre innocence. Sa tête est penchée do côté, et en môme temps il appuie ses mains contre sa poitrine , faisant le geste d'ouvrir son manteau, comme s'il voulait exposer son cœur h découvert aux regards de son maître. Le dernier personnage de ce côté exprime manifestement qu'il considère la chose comme impossible ; les mains ei la tête sont dans l'attitude qui , en Italie , indiquerait le doute. L'apôtre qui est debout, les mains tendues vers notre Seigneur et le visage tourné vers son compagnon incrédule, lui fait une réponse non moins facile à comprendre, en invoquant la déclaration expresse que vient de faire le Rédempteur. Enfin, un autre personnage placé entre eux assure avec plus de calme son ami de l'exactitude du fait.
' De Jorio , p. 203. « Palmulis in alternes digitorum vicissitudinesscounexis , nhertim flebam , » dit Apulée. Saint Grégoire donne la même attitude à sainte Scholastique, lorsque son frère rejeta la demande qu'elle lui faisait de resterauprès d'elle : « Insertas digitis manus super mensani posuit ; » or, telle eàt précisément l'attitude de Jean dans le tableau de Léonard.
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Nous avons insisté h dessein sur ce chef-d'œuvre sublime que nous avons choisi parmi des milhers d'autres, d'abord en raison de son éloquent caractère , ensuite parce qu'il est plus connu que la ])lupart des autres tableaux h cause des nombreuses gravures et des médaillons qui en ont été publiés. Il est de toute évidence que si un artiste veut peindre une scène dont l'Italie est le théâtre, ou s'il désire parvenir au degré d'expression où sont arrivés les grands maîtres , il doit connaître à fond cette langue des signes dont on fait usage dans leur pays. Au lieu de ces colloques froids et d'où toute animation semble bannie que les Anglais tiennent entre eux , deux ou trois Italiens, causant ensemble, offrent le spectacle d'un groupe où l'on retrouve une multitude d'expressions, d'attitudes et de gestes différents que le pinceau pourrait reproduire. L'Italie est pour les artistes un pays de Cogagne dont les rues , si elles ne sont pavées d'or, sont du moins couvertes d'une multitude de tableaux vivants qui les parcourent en ayant l'air de dire h tout venant •: c< Viens me peindre! » Une étude sérieuse des paysans italiens vaut seule mille traités abstraits sur l'action et l'expression.
Une étude de ce genre aurait d'heureux résultats, qui ne tarderaient pas à se faire sentir dans la vie publique comme dans la vie privée. D'abord , cela aurait l'avantage de nous débarrasser de cette race de parleurs qui vous prennent au bouton. Un Italien n'a point de main de reste pour cette sorte d'argumentum- ad fîbulam; il a besoin de tous ses doigts : aussi ne peut-il disposer d'un seul pour vous harponner à l'instar des Romains, lors de leur premier combat naval contre les Carthaginois. Mais, pour parler sérieusement, nous sommes persuadés que l'éloquence de la chaire gagnerait considérablement à ce que les prédicateurs étudiassent davantage l'action des Italiens. Quand nous parlons d'action, nous ne voulons pas faire allusion à la pose du corps conformément à certaines lois de convention, en vertu desquelles il convient d'allonger la main droite à un passage donné de la période , et la gauche dans un autre membre de phrase , ainsi que le
Vli'o.NT IFS ITALIRNS. . 4.")5
prcscrivciil de stiipulfs mimiuicU (i'l'Iociilion ; rum, nous Kori- (j;(H)ns iini(|ii(Mn('iil il (•(' I;iti;^;if»(» ((iii s'ji(irrss(; aux yeux, «jiii se S(mI (If l'orpi.'UK* (!(' I.i vue pom li ;msm(*llr(* In |)(;nséc roiniiic la parole so scrl dc roiiii', (pii (Michalnc ainsi l'allcnlion (III sp(Ml;i((Mir aussi huMi (juo celle do raudilcur , el inspire aux hommes nu véritable besoin do voir i'oralcur. I/action oraloinMMi Italie est, (juanl à la subslanco , la mr*mc que colh* dont on fait usage dans la conversation ; scuh.'ment elle se déploie avec plus d'assurance , de dignité ot de gr;lco. Elle n'est donc point le résultat de l'étude , mais plutôt de l'attention. Elle est tout à fait dramatique et représente souvent l'oflet que décrit la parol(\ Si , par exemple, l'orateur invoque l'autorité d'un livre, il étendra la paume de la main gaucho, tandis qu'avec l'index de la main droite, il fera semblant de suivre les lignes tracées ou bien frappera sur le volume imaginaire , comme pour joindre une sorte de défi à son appel. S'il décrit un concert céleste, il aura l'air d'y prêter l'oreille ; raconto-t-il les supplices éternels de l'enfer? il paraîtra regarder avec effroi dans ses abîmes de flamme . Sans doute , aux yeux des étrangers, ces démonstrations peuvent paraître exagérées , et nous avouons sans diffîculté que nous les avons vues quelquefois porter trop loin. Mais les excès de ce genre choquent le bon goût des Italiens , et l'on peut dire qu'en général, chez eux, l'action oratoire est également éloignée des mouvements grotesques et vulgaires , et d'une froideur insipide. Les doigts , qui sont complètement inutiles à l'Anglais quand il parle (car il ne remue que les bras lorsqu'il remue quelque chose), sont constamment en mouvement chez l'orateur Italien , surtout lorsqu'il fait une enumeration ou qu'il divise son sujet. Cette sorte de geste offusque surtout les gens du nord ; cependant , c'est l'attitude que l'immortel artiste dont nous avons déjà invoqué l'autorité. , a donnée au magnifique christ qui fait l'ornement de la galerie nationale , et on peut en faire remonter l'origine à une haute antiquité , en la retraçant à l'aide des auteurs classiques.
io() DE L'UAmiLDE DK (iESIlCULER
Plus nous comparerons ensemble l'Italie ancienne el celle de nos jours, plus nous découvrirons d'analogie dans le caraclère, dans les coutumes et dans les senlimcnts des habitants de l'une et de l'autre. Avec quelle surprise et quel bonheur n'avons-nous point remarqué ces ressemblances dans les mœurs du j)euple , dans des paroles et dans des actes qui échappent ordinairement au regard des voyageurs? Ainsi , par exemple, nous nous rappelons avoir vainement cherché pendant longtemps l\ nous expliquer la coutume des gens qui , venant vous faire visite et trouvant votre porte entrebâillée , ne savent pas si vous êtes dans votre appartement et , avant d'entrer, vous saluent de ces mots : a Deo gratias! » Un employé de la douane à Rome était arrivé à l'appartement d'un gentleman anglais, après avoir poussé cette exclamation il toutes les portes du corridor. L'Anglais crut que l'autre déclinait son nom , et , dans la suite , celui-ci avait coutume d'amuser ses amis en leur racontant comme quoi , tant que dura l'entrevue , il fut traité de (( Signor Deo gratias. » Toutefois , nous ne tardâmes pas à nous expliquer cet usage , ayant trouvé dans saint Augustin que les anciens chrétiens avaient coutume de s'adresser ce salut , et qu'ils furent pour cette raison tournés en ridicule parles Circumcellions qui y substituèrent la formule : « Deo Laudes! » Le saint Père entre dans une longue discussion pour justifier la forme de salutation catholique. C'est ainsi qu'une coutume peu importante s'est scrupuleusement perpétuée dans les rapports de société , depuis le quatrième siècle et peut-être depuis une antiquité plus reculée.
En vérité, il nous faut mettre tin à une dissertation que nous n'avions pas l'intention de prolonger autant : en effet, depuis quelque temps nous voyons la silhouette , ou simulacrum de notre lecteur, serrer ses poings contre sa poitrine et rejeter son corps en arrière, comme s'il voulait retenir un cheval qui s'emporte , pour nous signifier qu'il faut nous arrêter ou continuer notre chemin sans lui. Peut-être encore avons-nous raison de craindre que quelqu'un qui est déjh familier avec ces
yl 'OM IKS II VMKNS. 4'i7
inaliôrcs u'iipplKiuc son jmmicc ii .son iiiniloii cii l)iil;iiir«iiit 8U mam ainsi suspciidni' , cm (jii'il n'ajoulc \r ponces (Jo !'aiilr(' m;im an pclit (loli;! (\r la |»iciin(''ii' pour nous diic (jnc-noiis ihî lui avons rien a|)|)iis de neuf. Mnlin . plus jjiohahlcinont (;!icorc, un i^rand nomhro oui laiss('' loinhcr silcncicusiîincnt leurs bras (jui |)(MidiMit do cluujui» ('(Mo, (M im long soupir sV'(haj)j)(; pônihiiMiuMil de leurs livres i» moitié l'ei niées , sif^Mie infaillible (pie nous leur avons inflif^é e(^ i^enre de torture intraduisibles (jue les Italiens appellent una soloinissimn scccdtnvd^.
' Nous avons (jualifio colle oxjiressiou d'intraduisible, cependant nous croyons qu'elle peut trouver un équivalent dans l'énergique métaphore populaire : fcier
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