PENSÉES DIVERSES
C'est souvent l'opinion que les autres ont de nous, qui nous soutient contre celle que nous avons de nous-mêmes.
Mors même que les principes s'éteignent et meurent, ils laissent à leur place les habitudes.
Il y a des gens qui vous en veulent, juste de ce dont on lésa obligés. Il y en a d'autres qui vous aiment, juste de ce dont on peut les obliger encore.
La haine est dépensière, même chez l'avare. Mais l'orgueil plutôt encore.
Ne tuez pas trop votre vanité. Gardez-en de quoi vivre. *
Tous les bons écrivains sont grammairiens : qtiel grammairien est écrivain ?
Se marier, c'est mettre ses principes sous la sauve-garde du bonheur.
En fait de dates historiques il y a deux sortes de mémoire. H y a ceHe des personnes qui retrouvent qu'un événement a dCt avoir lieu ft peu près telle année; et il y a celle des gens qui disent d'emblée l'année où cet événement a eu lieu. Je
ne suis ni d'entre les Uns, ni d*entre les autres,
mais j'aimerais être des premiers.
La mémoire, quand elle est derrière les autres facultés, les quintuple ; quand elle est devant , les annule.
Les plus grands sots, sont ceux qui ont une prodigieuse mémoire, mais on n*est pas un rare esprit sans une mémoire prodigieuse.
Des dictons et propos frappants qu'ils ont lus, les uns retiennent les mots, les autres l'idée. C'est incomplet des deux parts, car l'idée pour être ce qu'elle est, n'est pas séparable des mots.
Ce qui donne du prix aux faveurs d'une femme, ce n'est pas sa beauté, mais sa pudeur : d'une épouse, pas son visage, mais sa chasteté»
Le libertinage est bien moins un plaisir qu*unb habitude, et tout à l'heure bien moins une habitude qu'un fardeau.
Il y a plus de mœurs en moyenne chez les protestants que chez les catholiques. C'est que ceux-ci confessent au prêtre qui absout, ceux-là à Dieu dont les jugements sont inconnus*
Que de choses on a dites sur les médecins, et qu'elles, sont toujours à redire! — D'où vient, qu'étant si dangereux, ils soient si nécessaires? — Ils sont comme les vieux juges, qui envoient à la prison, envoient à la mort, ayant pour sceptre la règle, pour bouclier l'habitude. — Mais il leur sera beaucoup pardonné, car ils ne savent ce qu'ils font.
Des écoliers, Tun dès le premier jour sème ses habits, tache ses cahiers, échange ou perd son
chapeau ;,raulre arrange, nettoie, et lient sous clef. Ceci est de nature, et l'éducation n'y change rien. Pareillement, l'un est menteur, l'autre est dissimulé, et l'éducation, qui échoue souvent avec celui-ci, corrige certainement celui-là. C'est que le mensonge est un vice de situation et d'accident, la dissimulation, un pli de nature.
Thiers est fataliste dans son Histoire de la JRévo^ lution : ce n'est pas le point de vue le plus faux, mais ce n'est pas le plus sain. — D'autre part, Bossuet qui montre au doigt le dessein précis de Dieu dans les événements du monde, fait plus qu'il n^st permis à l'homme, et son point de vue est bien autrement faux encore.
Le fatalisme est une méthode qui oblige l'historien à serrer de près l'enchaînement des causes aux effets. Elle projette de grandes lueurs. — Le point de vue, exclusivement providentiel, est une méthode qui affranchit l'historien de critique, de sagacité, et bien souvent de justice. Il ne guide qu'à la condition d'égarer..
Mieux siçd à l'historien le regard d'une âme ré-
solument bonne, unie au doute d'un esprit si étendu, qu'il découvre plus qu'il ne peut embrasser.
On désespère Alors qu'on espère toujours.
A force d'avoir passé successivement par toutes les déceptions de la médecine, je finis par trouver à cette chute du sonnet d'Oronte un sens très-juste, enfermé dans une expression très-simple.
En religion , qu'ont à gagner le culte et les mœurs à ce que la théologie fasse les plus grands progrès du monde.
Plus la théologie fait des progrès, plus c'est la foi qui s'altère et le dogme qui s'obscurcit. Rien n'est si distant d'un vrai prêtre, qu'un grand théologien.
Ce simple croyant m'édifie, ce petit docteur me fait peine à voir. Son cœur s'est vidé de tout ce dont s'est emplie sa tête. Son frère, c'est celui qui entend exactement à sa façon la nature de Dieu, et ce n'est plus celui qui Tentend autrement, ou qui
ne l'entend pas du tout. Et il a ce rapport-ci, avec Tincrédule, que comme lui il a échafaudé sa foi sur de tout petits raisonnements deTesprit, au lieu de la laisser plonger par ses racines naturelles dans le sol mystérieux mais profond de l'âme tout entière.
Qui discute, doute : qui acquiesce, croit. J'ac** quiesce à tout ce qui se peut imaginer de Tinânité de grandeur, de bonté, de puissance ou de miséricorde de Dieu, et à bien au-delà encore, mais je ne discute point la qualité ni l'accord de ces perfections, certain d'en amoindrir l'ampleur, et d'en détruire la majesté, en les voulant discerner.
Je crois et je me confie, deux choses qui peuvent être des sentiments vagues, sans cesser d'être des sentiments forts et indestructibles. — Et dans ces maux qui m'assiègent à cette heure au point de me faire douter si je vivrai dans un an, dans deux, alors qu'il n'y a pas encore cinq mois je voyais devant moi tout mon avenir naturel, ces sentiments vagues me sont de plus de secours et de plus de consolation que toutes les formules précises que j'y pourrais substituer. — L'Écriture sainte, ellemême, ne nous donne que des figures, que des symboles de notre état présent et de notre destinée
future; elle nous dévoile moins qu'elle ne nous fait pressentir ; elle demande notre foi, et non pas notre contrôle. — Subir avec douceur, est un tempérament qui me plaît, en ce qu'il est également distant d'une résignation trop au-dessus de l'homme mortel, et d'un murmure qui est indigne d'un cœur pieux.
Il y a des gens qui ne savent qu'assister à un entretien, sans y entrer en part : ce sont des muets, ils ne m'incommodent point. — Il y en a d'autres qui n'y entrent en part, que pour énoncer les lieux communs et les banalités auxquels prête tout entretien. Je les redoute beaucoup. Ils me font reffet du cbœur dans la tragédie grecque, dont l'ofticeest de jeter de l'eau partout où il voit du feu. Ils me font aussi TefTet d'une horloge dont il faut subir toutes les sonneries, et compter jusqu'au dernier coup, bien qu'on en ait. Ils me font encore Teffet de ces ménétriers de village, qui après chaque couplet d'une ballade amusante, raclent sur leur pauvre \iolon une ritournelle nasillarde. —L'éducation des manières, amène là bien des personnes, que leur nature aurait mieux guidées, en les por-
tant à se taire. — Les salons sont pleins de ces personnages. L'on en rencontre aussi dans les tables d'hôte, dans les diligences et sur les quais, mais le grand malheur, c'est quand on se trouve les avoir rencontrés dans son époux ou dans son épouse. Alors la vie doit ressembler en effet à quelque chose qui sonne 'des heures, des demi-heures et des quarts, toujours les mêmes et toujours prévus. Ou encore à une serinette qui joue six airs, toujours mélodieux, toujours justes, mais aussi toujours uniformément assommants. Toutefois si l'époux et l'épouse sont tous deux serinettes, c'est douze airs à mettre en commun, au lieu de six, et leur vie n'en est que plus embellie. — Il y a des lïiéhages qui vont ainsi à la manivelle, et le mieux du monde.
Ils disent : Molière est comme tous les autres comiques, une mauvaise école de mœurs. C'est ne l'avoir pas compris. Molière met quelquefois en scène des tableaux de mœurs mauvaises ou scandaleuses; jamais il n'est grivois, ni égrillard, ni équivoque, ni polisson, ni corrupteur. Molière peint des roués; il fait rire de la rouerie elle-
même ; jamais il ne rinculqùe, ni qe l'ennoblity ni ne s'en montre le douteux complice ou Tavocat masqué.... Molière plaisante^ bouffonne sans réserve à propos de clystères et de seringues ; ce peut n'être pas toujours d'un goût excellent» mais c'est en soi innocent et sans poison ; en ce qui touche aux mœurs , sa réserve est visible , ses principes certains, et sa plaisanterie elle-même sérieuse pour qui en atteint la portée.
Molière est aussi moral que Fénelon» mais assurément pas de la même sorte, ni ne convenant aux mêmes esprits. S'il était plus moral dans le sens qu'entendent les sacristains et les maîtres d'école, il le serait moins dans le sens qu'entendent les gens qui ont étudié la scène ; car ils reconnaissent que rien n'est plus platement honnête et incertainement salutaire que la comédie vertueuse.
Les sacristains et les maîtres d'école se pâmeraient à l'heure qu'il est devant le Père de Famille de Diderot, cet eq)rit faux, cynique et matérialiste, tandis qu'ils trouveraient à mordre ou à se signer devant presque toutes les pièces de Molière, cet esprit juste, profond, modéré et d'un sens si supérieur. Cependant il est impossible quQ
d'une source de fange il coule du lait , et d'une source de lait de la fange.
Certaines analogies ne sont possibles entre les grands esprits qu'en raison de cette grandeur même. Molière a celle-ci avec Shakespeare , que chez Shakespeare le comique se trouve être queltpielquefois tragique, et que chez Molière le comique se trouve être souvent sérieux.
Cervantes est un moraliste aussi excellent que Molière, mais moins pratique, plus chaste et moins profond. Quant à Lesage, inférieur sous ce rapport, et bien que son livre soit pour plusieurs d'une lecture insalubre, il est, comme moraliste, bien éminent encore, et singulièrement propre aux esprits faits. Par malheur, bien des gens ne considèrent comme moralistes que ceux qui prêchent d'office une morale par articles, ou ceux qui, dans leurs écrits, se préoccupent du vice puni et de la vertu récompensée. A ce compte, il n'y a de moralistes que les prédicants, et Berquin est un bien grand homme !
D'autres ne considèrent comme moralistes que ceux qui embix>uiUent tout, au moyen de leurs crânes utopies , ou qui ébranlent les plus saintes choses à coups d'éhontés sophismes. A ce compte,
M. Sue est plus moraliste que Pascal » et George Sand bien autant que Lamennais. George Sand, Lamennais, et beaucoup demeurés obscurs, sont autant d'esprits séduits par notre Jean-Jacques, et qui, mus du même orgueil, ont espéré comme lui subjuguer le siècle en le frondant. Mais, au moins, Rousseau avait-il mis son génie ^u service de meilleures causes.
La foi est-^elle plus, est-elle moins que la certitude? Elle est autre chose.... Je suis aussi con* vaincu que Dieu existe que je suis certain que Jules César a conquis les Gaules, mais assurément pas par des motifs pareils. Je suis aussi convaincu que Dieu existe que je suis certain que les trois angles d'un triangle sont égaux a deux droits, mais c'est en vertu de prémisses bien dissem-blables. Je suis aussi convaincu que Dieu existe que je suis certain que j'existe moi-même, et je ne sais pourquoi ce me semble être là des vérités de même sorte.... Si la foi était la certitude, ellô excluerait mille doutes qu'elle comporte. Elle est donc à la fois et plus et moins. Je ne me suisjamais demandé si la maison en face existe, mais j'ai dû me demander si Dieu existe.
Que la foi doive être traduite en certitude pour les masses, et que les prêtres s'emploient à cet office, c'est non-seulement utile et séant, c'est aussi la condition de morale , d'ordre et de bonheur pour toute société humaine. Rien n'est facile comme d'ébranler ces certitudes, mais rien n'est plus misérable, ni moins digne d'un esprit bien
fait Il est de tout esprit bien fait d'appuyer
et de respecter le prêtre, tout en modérant son ardeur quelquefois inconsidérée, intéressée quelquefois. Il est de tout cœur honnête de respecter la croyance du simple ; la railler est méchant ; la combattre n'est pas la remplacer ; l'éclairer, c'est bien souvent l'éteindre.
Couturier dit, je ne sais dans quel vaudeville, en voyant entrer une dame : « Hem ! c'est une femme du sexe! » En voyant à Lyon une demoiselle parleuse, décidée, et aussi à l'aise dans une salle à manger d'hôtel remplie de monde qu'elle aurait pu l'être au milieu de ses petits frères, je me suis dit : « Hem ! c^est pas une femme du sexe ! » Aucune femme n'est du sexe sans grâce timide et sans pudique réserve.
Que les bonnes manières sont rares à rencontrer chez ceux qui se piquent de bonnes manières ! Ici, à Vichy, j'ai logé chez une dame auprès de qui les comtesses qu'elle hébergeait semblaient toutes avoir un mauvais ton. Après un mois de séjour commun dans là maison et de voisinage à table, une de ces comtesses se prit à dire à Tun des commensaux en parlant de moi : < Ce monsieur estrîl parent de celui qui a écrit les nouvelles f — C'est lui-même. — Lui, avec ces manières-là! » J'en ai conclu que je n^ai pas les manières d'auteur. C'est vrai que je suis chauve, paisible, et l'esprit plus présent à voir et à écouler qu'à briller en légèretés aimables et en prestes courtoisies. Je ne mets non plus jamais de sel dans mes œufs cuits à la coque, et ceci, en France, parait bien vite d'un mal appris.
Ce n'est que depuis peu, en me trouvant tout à coup malade et menacé, que j'ai reconnu qu'au fond fhomme qui se porte bien ne croit pas qu'il doite jamais mourir. — Il dit bien : Je mourrai, il en est même certain , et cependant il n'y croit pas. — II va voir mettre en terre son parent, son
ami, mais c'est leur mort quMI voit là, et non pas la sienne; leur fosse et non pas sa fosse. «^ Et c^est heureux: autrement, de retour chez lui, quel courage aurait-il pour poursuivre sa carrière, ou quel motîf avec celte tombe à deux pas ? — Combien, s'ils avaient la puissance d'écarter cette instinctive illusion, ne succomberaient pas sous le faix, ou n^anticiperaient pas sur leur terme pour s'épargner l'horreur de l'attendre !. — Que la religion combatte sans cesse et de toutes ses forces cette illusion, elle fait bien, mais à la condition de la tempérer, non de la détruire.
Renoncer au monde, si Ton prend le précepte à là lettre, c'est fausser sa destinée en dépravant sa nature. Renoncer au monde, si l'on prend le précepte dans son esprit, c'est faire, en toutes choses, une part à la vie et une part à la mort, et cela jusqu'au dernier soupir.
Mourir au monde , avant d'être mort à la vie, c'est un triste égoïsme et la pire des agonies.
A Nantua, comme j'étais remonté dans la voiture en attendant qu'on attelât , j'm dit à irn homme qui stationnait auprès : e€eite petite ville est pros-
père, et tout y travaille. — C'est vrai, m'a-l-il répondu. Pas de riches, point de pauvres, et de l'ouvrage pour qui en veut , à cause des chargements et des transports. Mais tout Cela va finir avec le chemin de fer qu'ils sont en train d'établir. :» Cet homme, qui n'est pas Simon de Nantua, a ajouté : « Lyon y gagnera, Genève y gagnera , les compagnies y gagneront , mais tous , nous autres de ces vallées, nous serons deshérités. Voilà ce que c'est que de contrarier le bon Dieu qui a fait les hommes et les chevaux pour travailler. »
Le style doit être à la fois de Thomme^ du sujet, du lecteur. — Bien souvent il n'est que du sujet, et c'est déjà beaucoup, mais alors il manque de vie et de charme. — Souvent aussi il n'est que du lecteur, et une foule d'écrivains, qui peuvent être d'ailleurs d'adroits compères, n'en ont pas d'autre. — Quelquefois il est de l'honmie tout seul , et quand cet homme s'appelle Montaigne ^ c'est bien suffisant.
Losauteurs vivants jugent mal les auteurs vivan (s^
L'homme dénué de toute superstition, au moins intime , n'existe pas. — Il y a des superstitions barbares , il faut les détruire. — Il y en a d'utiles, il faut les ménager. — Il y en a d'estimables, il faut les respecter. — Notre nature et notre connaissance sont si bornées, que même la foi la plus éclairée n'existe pas dans notre esprit sans mélange de superstitions.
 Pont-d'Ain, la servante était toute en larmes. « Qu'avez -vous? — C'est une concurrence du Bujet qui enlève tout le monde à not' maîtresse ! »
Après Pont-d'Ain, grande route horriblement royale , de gros bourgs bâtis en pisé , nulle part une habitation qui fasse envie. Des rouliers qui se plaignent aussi de concurrence, des notaires, des traiteurs, des auges, des citernes, de la poussière, et point d'autres agréments. — ^.Bonnes murailles, riches toitures, peu de fenêtres mal vitrées, et des portes qui ferment sans clore. — Beaucoup de ces masures, sont peintes en couleur aurore ! Ah ! Monthuely Meximieux, séjours ingrats, que je suis aise de vous avoir dépassés !
Les Français aiment le luxe, goûtent le plaisir, poursuivent le commode et n'atteignent jamais au comfortable. En choses de ménage et d'ameublement, comme en choses d'administration et de bfttiments publics , ils procèdent par voie d'ensemble symétrique conçu d'avance et point par voie de commodité pratique trouvée par l'habitude ou conseillée par l'expérience ; par voie de nouveau système succédant à un nouveau système , d'invention, remplaçant une invention , et point par voie d'addition, de perfectionnement, ou de correction partielle. C'est ainsi qu'ils courent toujours après le comfortable, sans l'atteindre jamais.
Mon chocolat est couronné, ma moutarde brevetée, ma porcelaine estampillée d'une médaille, et ainsi de tout ce que je touche ou mange ici. Pareillement tous les buveurs d'eau que j'y rencontre sont estampillés du ruban rouge, en sorte que vivres, vaisselle, messieurs, tout est officiel. Pour nous autres Suisses, cela parait drôle.
Les esprits étroits sont en proportion les plus absolus.
Les esprits absolus sont dangereux en religion, et en politique, nuls en poésie et en littérature, assommants en société.
Il faut de Tâge et de la méditation aux esprits étendus pour qu'ils arrivent à se créer des convictions sur un petit nombre dô principes ; aux esprits étroits, il ne leur faut qu'être étroits pour y y arriver de plein saut au sujet de toutes choses. C'est pourquoi les esprits étendus, toujours accessibles au doute, et plutôt équilibrés que fixés, ont tant de charme à l'entretien et tant de saveur à la discussion. C'est pourquoi aussi ayant fait le tour des vérités et sachant combien elles sont bordées d^une épaisse ceinture de doutes, ils sont revenus de ce voyage, modestes pour eux-mêmes et accueillants pour le vulgaire.
Mettez les esprits étendus au barreau , dans la chaire, sur le trône; mettez les esprits étroits dans les secrétariats, dans les chancelleries, dans les bureaux de poste, si vous ne pouvez pas les faire régleurs de papier, ou enfileurs de perles.
J'aime mieux les bourrus que les officieux.
J'aime mieux les borgnes que les louches.
J'aime mieux les bêtes que les sots.
J'aime mieux les paysans, les mitrons, les colporteurs, les montreurs de marmotte envie, que les courtauds et les commis voyageurs. Chez les premiers je trouve de Tingénuité, du sens et les seules livrées de leur état ; chez les autres toutes les prétentions et tous les faux airs ; une barbe militaire, dissimulant des mœurs de boutique; des appétits communs et des vanités de délicatesse ; un brûlot et des gants jaunes ; la souplesse envers les pratiques et l'insolence envers les garçons d'hôtel; ignorants et bavards, poltrons de carrefour et émeutiers de théâtre , échos de gazette, tapageurs^ de café, tout excepté simples courtauds ou simples commis.
Nous avons tous, scélérats et honnêtes gens, un fonds de nature commuQ. Pour qu'un caractère, pour que dix caractères, quelque divers qu'ils soient, soient bien tracés, il faut qu'ils plongent visiblement par leurs racines, jusque dans ce fonds commun.
Philinleet Alceste, Orgon et Tartufe, Clarisse et Lovelace, lago et le More, sont des caractères dis-
semblables ou même opposés , mais en même temps vivants et admirables, en ceci justement qu'une profonde parité de nature s'y reconnaît au travers de leurs diversités de développement.
Voici deux noyers, Tun florissant, majestueux, fort en rameaux et luxuriant en feuillage ; Tautre ébranché, ragot, jauni, la moelle évidée, et le tronc envahi par des mousses qui Tépuisent. Point de rapport défigure, de port, de branchage, et cependant, quel enfant hésite à dire : ce sont des noyers. Que pareillement aucun, en voyant agir ou parler vos personnages, n'hésite à dire : ce sont mes semblables.
L'ancienne Héloîse est mon semblable ; la nouvelle, non; ni Wolmar, ni Lélia, ni Indiàna, ni aucun de ces types faits, non pas de nature humaine, mais de drogues philosophiques. Même un jésuite, monsieur Sue, est un homme, les vôtres ne sont que des fantômes.
On a défini l'homme un animal raisonnable.
C'est encore plus un animal vaniteux.
r^a vanité est un des traits misérables de noire nature, mais c'est aussi un des ressorts puissants
de notre esprit. Il ne faut pas l'écouter trop, et il faut se garder de lui imposer silence tout à fait.
Les paysans sont finasseurs, cauteleux, intéressés, mais en somme c'est la classe d'hommes ou l'on trouve en plus grande mesure un solide bon sens. Ceci se marque bien dans leur langage qui est clair, discret, et d^une constante propriété. Aussi trouvé-je toujours du plaisir à m'entretenir avec eux des choses qui sont à leur portée.
Us sont tous serrés, avares, défiants sur les monnaies, soigneux d'un vieux clou ou d'une lanterne délabrée. Mais à voir combien de sueurs ne leur donnent qu'un chétif salaire, je dis que ce sont là les vertus et non pas les vices de leur condition:
Et quand ils ne se grisent qu'aux baptêmes et aux enterrements, je les tiens encore pour sobres en comparaison de nous autres messieurs qui, sans d'ailleurs nous griser jamais, ne connaissons pas de privations. ,
Les mauvais orateurs et les mauvais écrivains font tous les jours un tour de force bien difficile;
c'est de percer un sujet de part en part, sans IV voir entamé seulement.
Demandez à un humaniste lequel il préfère de Cicéron ou de Tacite, et vous aurez la dimension de son esprit et la mesure de sa portée.
Ce qui fait d'Horace un poète si origpinal, ce n'est pas d'avoir trouvé de neuves pensées, c'est bien plutôt d'avoir revêtu de l'expression unique» toutes les vieilleries du bon sens.
Il faut avoir quelque esprit pour pouvoir être parfaitement sot.
18 octobre 1845, à Croiuy.
Ce livre était mon ami et mon confident, mais la maladie nous sépare maintenant, et voici tantôt quatre mois que je n'y inscris rien. La force manque à mon bras, et l'angoisse est la seule distraction de mon esprit. Quelquefois l'espoir de vivre me ressaisit, et une douce allégresse embellit mes instants, alors même que je suis cloué sur un lit de douleur. — Plus souvent je vois que je m'achemine
par une triste allée vers un terme peu éloigné, et une bouillante amertume gonfle mon cœur, jusqu'à ce que la résignation \ienne enfin, parfois entière, je le crois du moins ; et cette situation de Tâme, qui lui redonne sa liberté, n'est pas sans douceur.
Je me suis fait lire le livre de Job, mais sa plainte n'est pas là mienne, et ses paroles ne cadrent pas avec ma souffrance. J'y trouve des expressions sublimes, des sophismes singuliers, et des raisonnements obscurs. Au fond, les Évangiles sont ma loi et je ne trouve que dans les paroles de Jésus l'espérance dont j'ai besoin, l'indulgence qui m'est nécessaire, IsT confiance qui me rassasie, et une compassion qui m'attire invinciblement.
J'aime peu les Épitres qui sont déjà de la théologie, et plus j'écoute les paroles du Maître, plus j'ai d'éloignement pour les petits docteurs d'au* jourd'hui.
Si la religion est comme une magnifique broderie d'un imposant et auguste ensemble, la théologie en est comme le revers : tout a disparu , et l'on n'y reconnaît plus rien.
Tout menacé que je suis, je bâtis, je plante... Mes arrière neveux me devront cet ombrage.
De mon lit je donne des ordres pour Tan qui vient, et je m'assure que j'aurai du bois à brûler pour cinq, pour six ans. C'est fou sans doute, mais c'est sage aussi, car où en serais-je de rompre avec la vie, avant qu'elle ait rompu avec moi?
Que la vie est lourde quand l'angoisse des journées vous chasse vers votre couche bien avant la nuit, et que l'angoisse des nuits vous chasse hors de votre couche bien avant le jour ! Depuis plus de six mois c'est là mon partage et point d'autre diversion que celle de l'intime amitié. Encore payéje cher chaque bout d'entretien où se divertit ma souffrance. — Cependant l'espoir va s'éclipsant ; le découragement envahit mon âme et sauf l'effort que je fais pour être encore de ce monde, c'est désormais avec la mort que seul à seul je converse.
A Vichy, la voyant tout à coup et pour la première fois si près de moi, elle me fit horreur, et j'éprouvai que j'étais bien moins préparé que je n'avais cru à la regarder en face. Aujourd'hui, je suis plus apprivoisé à souffrir son approche et il y a des instants où son entretien, tout triste qu'il soit, me distrait néanmoins.
Je redoute peu son atteinte dernière, mais beaucoup ces longues cruautés par lesquelles souvent, elle tourmente sa proie, ayani de la dévorar. Mon envie et mon effort, c'est qu'elle ne surprenne pas en défaut la fenneté de mon âme, ni n'aigrisse ou n'altère mon caractère.
« Ce qui est écrit est'écrit » disent les Turcs. Je suis quelque peu Turc en ceci, car le fatalisme est un élément puissant de résignation.
Je ne voudrais pas être fataliste, mais je ne voudrais pas ne pas l'être un peu.
Que gagnerais-je à croire que Dieu ne sait pas encore comment il veut disposer de moi? Puisque c'est justement la confiance et l'adhésion pleine et entière à ses décrets qui est au fond ma paix unique et suprême.
Que sont les pressentiments, les pronostics» ces augures que dans l'incertitude de vivre on tire involontairement de circonstances d'ailleurs indifférentes ou puériles, sinon l'impuissante aspiration à connaître « ce qui est écrit, » c'est-à-dire, coique Dieu sait déjà.