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A PROPOS DES

EXCURSIONS DAGUERRIENNES

— iSll —

Le corps moins Vànfie,

Lorsqu'on annonça, il y a Irois ans, l'admirable découverte de M. Daguerre, bien des personnes s'imaginèrenl que la peinture allait être détrônée, que c'en était fait des arts du dessin , et de cette cbose en particulier qu'on appelle l'Art. « En effet, disaient-elles, qu'est-ce que c'est que l'Art, qu'estce qu'il recherche, l'Art, si ce n'est d'arriver par d3s procédés de plus en plus parfaits à imiter la nature de plus près, et à en présenter une image de plus en plus fidèle? Or, voici un procédé au

moyen duquel la nature elle-même, tout au moins la nature morte , c'est-à-dire les ponts» les cathédrales et les chevaux de fiacre, vient se réfléchir et se fixer sur une plaque de métal, plus fidèleinent encore que votre propre visage ne se réfléchit dans une glace bien polie et parfaitement étamée, où d'ailleurs il ne se fixe pas, malheureusement. » Et ces personnes, semblables à ces bourgeois tranquillement révolutionnaires pour qui les détrônements de royautés sont un spectacle plutôt récréatif que fort gênant, attendaient les bras croisés et les grands yeux ouverts, pour voir comment se passerait la chose, et pour ne lapas manquer au passage. D'autres personnes (cousines apparemment de celles-là) appelaient de tous leurs vœux cette révolution. € L'Art, disaient-elles, c'est une idole au nom de laquelle les feuilletonnisies prodamenl leurs oracles, et nous ennuient de leurs querelles. L'Art, c'est un dieu invisible et douteux, devant qui se prosternent dix dupes et trois friponis; tout an moins c*est un roi qui a ses flatteurs, ses courtisans ; et n'avons-nous pas entendu H. Hugo qui veut qu'on courtise l'Art pour l'Art ! Or, nous vou^ loo«, nous, id comme dans tout le reste , pas trop de Dieu, point de roi^ €ft, à la place, démocratie

plénière. Nous voulons, ici comme dans tout le reste, le positif, le Tîsible, ce qui se pèse, ce qui se touche, ce qui se mesure, à la place du nébuleux, du métaphysique, 3e l'impondérable. A bas TArt ! et vive M. Daguerre! »

D'autres personnes encore (mais point fec-tieuses, celles-ci) envisageaient à l'avance les immenses bienfaits de la découverte. Elles se plaisaient à se représenter, dans un avenir assez prochain, tout l'univers habitable réfléchi et fixé sur des plaques de métal ; les villes, les cathédrales, les empires s'en voyant les uns aux autres leur portrait frappant de ressemblance ; les monuments, les ruines, dépouillés désorrpais de ce mystère où les tient enveloppés l'éloignement, la solitude, une difficile approche, pour devenir spectacle de tous les jours ; les villas, les maisons de campagne, les pavillons chinois, et jusqu'aux couches de melons, incessamment reproduits avec une fidélité miraculeuse pour l'ornement des salles à manger et la joie des propriétaires ; en un mot, les jouissances esthétiques devenues , au moyen d'une exploitation daguerrienue gigantesque et incessante, l'apanage de toutes les classes de la société, te tharme des porteurs d'eau, les délices des chaumières. Em-

portées par un bon mouvement, ces personnes n'avaient pas assez considéré peut-être que« notre globe tout entier, une fois et bien vite fixé sur les plaques de métal , on ne saurait plus ensuite oa s'en procurer un autre pour satisfaire, par de nou-« veaux produits daguerriens, à la curiosité si effroyablement attisée de l'humanité tout entière. Elles n'avaient pas considéré non plus que ce mystère des monuments lointains et des ruines écartées fait une bonne partie du charme que nous goûtons h en voir des représentations Imparfaites et difficilement obtenues , et qu'il serait presque maladroit de détruire ce charme en ne voulant que le perfectionner. Malheureusement, plus les vues sont vastes^ plus l'on est sujet h négliger les choses de détail, et tel qui s'absorbe tout entier dans la contemplation de l'avenir esthétique des porteurs d'eau, oublie naturellement que c'est de poésie que vivent nos poètes. Il ne faut pas s'en plaindre, puisque après tout des vues sont des vues.

C'est pendant que ies gens envisageaient ainsi de différentes manières la découverte de M. Daguerre , que le secret de celte découverte fut acheté par le gouvernement français, et que, tout aussitôt^ les exploitants, qui s'étaient tenus prêts.

mirent leurs plaques en vente. Ces premières plaques représentaient Notre-Dame, la Bourse, le Pont-» Neuf. Les porteurs d'eau n'en achetèrent point; c'était trop cher : quarante, soixante francs! Mais l'on m'a rapporté que l'un d*eux, en voyant des bourgeois s'extasier en face d'une plaque où ils avaient l'infinie jouissance de reconnaître le Pont* Neuf, et toutes les pierres du Pont-Neuf, et tous les réverbères du Pont-Neuf, et tous les pavés du Pont- Neuf» et, parmi les pavés du Pont-Neuf, chaque pavé noirci, taché ou fendu , se prit à rire en disant : c Dame ! c'était donc pas la peine I »

C est sur le propos de ce porteur d'eau que je veux m'arrêter un instant. Que voulait-il dire que, Pont-Neuf pour Pont-Neuf, il aimait autant le véritable Pont-Neuf, que son Sosie daguerréotype? Entendait-il que, personne n'ayant l'idée de s'extasier en face d'un miroir où se réfléchit la verte campagne située à Topposite, il n'y a pas lieu dah vantage à s'extasier en face d'une plaque qui reproduit plus imparfaitement le même phénomène; et que , quand H. Daguerre parviendrait à fixer les couleurs, comme il est parvenu à fixer les lumières et les ombres, il n'aurait abouti, après tout, qu*à rendre l'image du miroir transportable,

au eafé du coin prendre leurs idées en même temp^ que leur tasse, plutôt que ehez ce simple qui ne sait que ce qu'il a vu, qui ne juge que de ce qu'il connaît, et périrait tout à l'heure de faim et de misère, si, par bonheur, son intelligence n'était aussi droite qu'elle est bornée? Qui donc n'a pas cent fois opposé, à l'assurance étourdie des citadins, les tâtonnements sensés des paysans? Qui n'a pas cent fois mis la raison des simples bien au-dessus de la finesse des habiles ? Qui n'a pas senti que l'homme de génie lui-même n'est qu'un simple sublime, en qui le bon sens, par sa vigueur, pré^ vaut sur toutes les autres qualités de l'esprit, et que c'est à cette condition que l'on est un La Fontaine, un Molière?.... Je lis donc Molière, et j'écoute dire les porteurs d'eau.

Au surplus, depuis que les plaques daguer* riennes ont de plus en plus popularisé la belle découverte de M. Daguerre, on a pu reconnaître déjà que ce n'est pas du côté de l'Art, ni même des Beaux-Arts, qu'il faut regarder pour y chercher les conséquences et la portée véritable de cette découverte. De ce côté-là, aucun ébranlement ne ^'est fait sentir, aucun progrès saillant n'a été suscité, et loin que la découverte de M. Daguerre par

raisse destinée à tourner au profit du matérialisme en fait d'art, elle est veuue au contraire, et fort à propos, fournir une palpable confirmation de ce principe si peu répandu, et pourtant si profondement, si salutairement vrai, que, dans les arts d'imitation, rimUation est, non pas le but, mais le moyen de Tart. Voici, en effet, Timitation portée cette fois à son plus haut degré de fidélité rigoureuse, et, en même temps, loin que le but de Tart semble atteint ici mieux que dans Claude, mieux que dans Ruysdael, ce qui frappe, lorsqu'on considère ces plaques, c'est que ce but lui-même a disparu avec les conditions qui y concourent. J'y admire, en effet, le génie de M. Daguerre, j'y admire une rare et glorieuse conquête de la science ; j'y admire la mystérieuse perfection d'un procédé au prix duquel tous les autres ne sont que lourdeur et grossièreté ; j'y admire une exécution à laquelle on ne saurait comparer rien de ce que peut faire la main de l'homme; j'y puis admirer encore le choix heureux des objets représentés, et, si ces objets représentés sont ma maison ou les Pyramides» j*y goûte un plaisir de ressemblance aimée ou de curiosité satisfaite. C'est là tout, je crois. Mais si c'est là tout, où donc figure dans cet inventaire la jouis -

sanoe poétique» qoi est, si nous ne nous trompons pas, le but de TArt? Où est cette pensée, sans laquelle Tarliste ne se met point à l'œuvre, et ^, son 'œuvre achevée, en constitue seule le sens? Où est, pour moi qui contemple, Taltachant attrait ? Où sont les ressouvenirs, les traits oubliés, les images effacées, sortant à Tappel du peintre des retraites du cœur? Où sont les cordes de Tàme, touchera, émues, vibrant en une confuse musique, pleine de douceur, d'harmonie, de mystère ? Au lieu de tout cela, une {daque où tout est beau, parfait, mathémaiiqucbient exact, mais où rien ne vit, rien ne parle, rien n'exprime ; une reproduction dn site, fidèle sans doute, mais froide et muette, et dont la fidélité même, toute physique et matérielle, se réduit à une simple identité perçue par nos organes, bien plus qu'elle n'est une ressemblance sentie par l'esprit, comme je le montrerai tout à l'heure.

Auparavant, je veux insister sur ce que je viens de dire, car j'armerais convaincre jusqu'à ces personnes respectables et de plus très-nombreuses, pour qui une plaque daguerréotypée vit, parle, exprime tout autant pour le moins qu'un Claude Lorrain, et à qui, (^nséquemment, cette pensée que je réc4ame, ce charme que j'invoque, surtout

ces cordes de Fftme que je veux voir émues et vi-' brantes, vont sembler inévitablement, ou bien un ambitieux cliquetis de ^ands mots vides d'idées, ou bien encore une prétention très-sotte, et point rare du tout, celle de paraître sentir les choses de TÂrt avec une finesse d'organes et une profondeur de sentiment toutes particulières. J'accorde donc à ces personnes-là que, pensée, charme, cordes, sont ici pure sensiblerie artistique ; j'accorde que le plus beau Claude Lorrain n'exprime, ainsi que la plaque, que ce qu'il montre : des arbres, une prairie, des moutons qui mangent de l'herbe, ainsi que c'est Thalhitude des moutons; mais, en retour de ces concessions, je les supplie de m'accompagner au travers d'un petit raisonnement un peu eanuyeux, il est vrai, mais qui ne peut manquer de les persuader.

La peinture, comme tous les Beaux-Arts, fait usage d'un procédé d'imitation qui lui est propre : ce procédé consiste à tracer le contour des formes, puis à compléter la représentation de ces formes par l'apposition de couleurs qui reproduisent la teinte et le relief des objets imités. Jusque-là, tout est commun au peintre et à la machine Daguerre : il y a seulement cette ditlérence-ei que, procédé

pour procédé, celui de la machine est incomparablement supérieur à celui du peintre, puisque, sauf les couleurs, il donne l'imitation identique des objets. Mais au delà, la machine est impuissante, et Yoici son œuvre finie, au moment où celle de l'artiste commence. En effet, celui-ci, à l'instant même où il s'empare du procédé qui est commun à tous, pour l'employer au gré de son sentiment qui est particulier à lui seul, le transforme immédiatement en faire, c'est-à-dire en mode, non plus d'imitation, maisd'expression ; exactement comme le poète en s'emparant des procédés de langage et de versification qui sont communs à t5us, pour les employer au gré de son sentiment qui est particu* lier à lui seul, les transforme immédiatement en style, c'est-à-dire en mode, non plus de simple signification, mais d'expression aussi, à la fois poétique et individuelle. La parité est entière ; ou bien pourquoi, je le demande, les maîtres du paysage, qui ont tous employé le même procédé, sont-ils aussi différents entre eux, que le sont entre eux les maîtres de la poésie française par exemflle, qui ont tous employé le même idiome et les mêmes procédés de versification ? Et comment, étant si différents entre eux, seraient-ils néanmoins jugés

égaux en mérite et en gloire, si ce n'était que le faire pour le peintre, comme le st'^le pour le poêle» est mode d'expression, par conséquent varié, libre, infini comme la pensée dont il émane ; tandis que le procédé, simple mode d'imitation, trouve sa règle, son joug et sa limite dans le but même qu'il poursuit, et ne saurait, dans deux cas seulement, être différent, sans être nécessairement inrérieur ou supérieur? Or, dans les plaques daguerriennes, ce faire qui est pour le peintre mode, non pas d'imitation, mais d'expression, ce faire manque. Ces touches qui , conçues et exécutées de telle ou de telle sorte, ont un sens difTérent ou opposé, vif ou gracieux, délicat ou sévère, plein de douceur ou plein de mâle énergie, ces touches manquent. Ces façons infiniment variées de rendre avec poésie ce qu'on sent avec amour, d'exprimer sur la toUe tout ce que les campagnes font ressentir d'aimable, les bois de paisible ou de mystérieux) tout ce que les ponts eux-mêmes, et le Pont-Neuf aussi, ont de particulièrement pittoresque ou de diversement poétique, ces façons manquent. Ces timidités, ces repentirs, ces mollesses naïves, ces grâces expressives, tous ces accents du sentiment dont le pinceau se fait l'amoureux interprète, tous ces accents menai.

quqnt. Que reste-t-il alors? Ce qu*il reste?... Le procédé moins le faire, c'est-à-dire le corps avec toutes ses formes, tous ses plis, toutes ses veines, ses tissus, ses pores, mais le corps moins Tâme.

Nous avons dit plus haut que la reproduction par le daguerréotype des sites ou des localités est une reproduction dont la fidélité, par cela même qu'elle est toute physique et matérielle,' se réduit à une simple identité perçue par nos organes, bien plus qu'elle n'est une ressemblance sentie par l'esprit. Voici le Cait auquel nous faisons allusion : c'est que la représentation daguerréotypée d'une rue, par exemple, ou d une place, à moins^ qu'il ne s'y rencontre quelque édifice remarquable, ne nous frappe pas toujours par un caraclcre de fes^m» blance instantanément recoonaissaU^ , comme il arrive lorsque cette rue ou cette place a été repro** duite par le crayon ou par le pinceau d'un artiste habile. C'est ainsi que nous avous vu des personnes de notre ville ne pas reconnaître tout de suite sur une plaque daguerréotypée, lune de nos rues les plus fréquentées, la riie<le Rive; et nous*méme« dans cette occasion, et dans d'autres occasions ana* logues, nous avons éprouvé aussi cette même hé* sitation à reconnaitre et à nommer. C'est là vjn fait

qui parait au premier abord bien étrangei pm^ qu'il semblerait impliquer que ce qui est identique se reconnaît avec moins de promptitude que ce qui n'est que ressemblant. Mais ce qui est bien plus élrange encore, c'est que, au second abord, on se persuade qu'il en va bien ainsi.

Remarquons avant toute chose qu'il ne s'agit encore ici que des représentations d'objets, qui, comme c'est le cas de la plaque daguerrienne, ne donnent pas l'identité complète; sans qpoi bien des gens qui, tous les jours, reconnaissent avec au* tant de facilité que de satisfaction leur propre figure dans le miroir, nous opposeray»it d'entrée des objections presque spécieuses. Laissons donc, pour le moment, le miroir qui donne l'identité complète, et, raisoimant sur la plaque daguerrienne qui donne Tidentité moins les couleurs, avançons seulement ceci : que ce qui est presque identique se reconnaît moins focilement et moins promptement que ce qui n'est que ressemblant.

Pour que ce paradoxe devienne bien vite une vérité, ilsuffira, ce nous semble, de prouver, mais de prouver péremptoirement, que ce n'est point dans les conditions d'identité que se rencontrent tes conditions de ressemblance, ou, en d'autres

termes, que la ressemblance entière, parfaite, c'est-à-dire » instantanément reconnaissable , se cherche et se trouve en dehors de toute poursuite de ridentité. Et c*est chose bien aisée, en vérité. En effet, la sculpture, la gravure, la grisaille, se passent comme on sait d'une condition essentielle d'identité, la couleur, sans qu'elles soient dépossédées pour cela d'une seule des conditions de ressemblance. L'esquisse, le croquis, le simple trait, peuvent contenir, et contiennent bien souvent, toutes les conditions de ressemblance, sans contenir ni deux, ni une des mille conditions d'identité. La peinture elle-même, quoiqu'elle fasse usage de la couleur, ce n'est en aucune façon par les con* ditions d'identité qu'elle ressemble, et tout le monde a pu observer que, de deux peintres, l'un machine, qui copie scrupuleusement, sans oublier les brins d'herbe et les fétus, l'autre, artiste, qui laisse les fétus et saisit le caractère, c'est celui-ci, non l'autre, qui va vous donner la représentation, je ne dis pas seulement la plus intéressante, mais la plus ressemblante aussi, du site représenté. Que conclure déjà de ces faits incontestables et incontestés, sinon que beaucoup de conditions d'identité rassemblées sur une plaque^daguerrienne peu-

vent n'équivaloir pas, pour faire reconuaitre Tobjet représenté, à beaucoup ou même à très-peu de conditions de ressemblance éparses dans un simple croquis.

Mais laissons ces faits ; bougeons, allons trouver ce peintre-machine. Prions-le de vouloir bien nous représenter sur la toile l'Empereur, en redingote, en pied, de grandeur naturelle ; prions-le de mettre dans son exécution une exactitude si patiente, et une fidélité si merveilleuse, que Ton voie le tissu de Tétoffe, les broderies des galons, les ciselures de Pépée, chaque cil, chaque cheveu, chaque poil. Seulement, pour rester dans les conditions du pro« bième en rompant en un point Tidentilé, prions-le d'allonger le nez ou d'aplatir le front... C'est quel* qu'un, mais ce n'est pas l'Empereur. Allons ensuite chez M. Raffet, et demandons-lui d'aligner, sur un chiffon de papier, quelques coups de crayon,

jusqu'à ce qu'Empereur s'ensuive Ce n'est plus

quelqu'un, c'est l'Empereur, c'est lui seul! Main* tenant ôtez les jambes, ôfez la redingote, ôtez l'Empereur tout entier, ne laissez que le petit chapeau... C'est lui encore! ! Qu'en dites-vous? Moi, je dis que la ressemblance peut n'exister pas là où une seule condition d'idenfité manque , tandis

qu'elle peut subsister entière là où pas une de Ces conditions ne demeure.

Dans cet exemple, que je choisis à dessein, te chapeau, dira-t-on, est un symbole plutôt qu'il n'est une ressemblance ; j'en conviens, et d'autant plus volontiers, que je Tai choisi tout exprès pour faire voir que toute ressemblance est un symbole, et que c'est précisément parce que toute ressemblance est un symbole, que les conditions de ressemblance sont d'un ordre, non-seulement différent, mais encore tout autrement élevé que les conditions d'identité. Qu'est-ce en effet qu*un symbole? C'est un signe abrégé, qui rappelle des objets et' des rapports nombreux et complexes. Ainsi ce chapeau, signe abrégé de la figure de TEmpereur, rappelle et l'Empereur et l'empire. Et le sens de ce symbde, qui le perçoit? L'esprit, l'esprit seul, car les yeux ne voient que le signe, et, simples messagers, ils le transmettent à l'esprit sans savoir ce qu'il contient. Ainsi, pendant que les yeux voient un chapeau, l'esprit reçoit l'Empereur, sa gloire et sa fortune. Et maintenant, la ressemblance, qu'estce? C'est un ensemble de signes rappelant des objets et des rapports nombreux et complexes. Ainsi cette toile, sur laquelle sont représentés des arbres

et une prairie, rappelle, outre ces objets, d'autre^ objets qui ne figurent pas sur cette toile, et des rapports ncnnbreux et complexes entre ces objets eux-tnêm^ et d'autres objets qu'ils rappellent. Et cet objets, ces rapports, que le peintre choisit, dispose, multiplie à son gré, qui les perçoit? L^esprit, resprit seul, car les yeux n'en voient que le signe. Pendant qu'ils regardent une prairie ombragée de chênes touffus, l'esprit reçoit, et ceci, ndYOusy trompez pas, au libre gré de l'artiste, l'impression de calme agreste, de nonchalant repos, de pâtres, de brebis, qui n'y sont même pas. Le voilà qui rêve iOtts ces ombrages et qui en ressent la frdcheur aîDiaUe; ou bien il erre autour de ces coteaux, il s'en va trouver là-l)as un chariot, une charrue, quelque chose que traînent deux cavales noires ; et ces cavales noires lui font deviner l'eufant qui les conduit le village voisin, la chaude étable. Tels sont les caractères de la ressemblance, les mêmes absolument que ceux auxquels on reconnaît le symbole. Et si, pour trouver entre ces -deux choses le prétexte d'une différence, on voulait arguer de ce que, dans le symbole, le signe, outre qu'il est pins abrégé, peut être conventionnel aussi, alors nous montrerions que, dans la ressemblance, le signe

peut être non-seulement indéfiniment abrégé, mais qu'il peut devenir indéfiniment conventionnel. Ainsi, nous venons de supposer une toile, et, sur cette toile, des formes et des couleurs ; supposons, maintenant, une gravure, où seulement les formes sont exprimées, et où elles le sont au moyen de traits et de hachures qui n'existent en aucune far çon dans l'objet signifié : voilà le signe évidemment abrégé, le voilà aussi devenu en partie conventionnel, sans qu'il rappelle moins d'objets ou moins de rapports que n'en rappelait la toile, où le signe était plus complet et plus imitatif en même temps. Ce n'est pas tout : ôtons les hachures, c'est-à-dire dépouillons cette gravure, qui n'est déjà qu'une imitation de la forme, des ombres et des clairs qui en expriment la plus grande partie, ne gardons ^ absolument que le trait : voilà le signe encore plus abrégé, encore plus conventionnel, sans qu'il ait cessé de rappeler et les mêmes objets et les mêmes rapports. El si ces preuves ne vous suffisent pas, s'il vous faut, pour croire, avoir vu la ressemblance devenir symbole, et le symbole devenir ressemblance, allons de ce pas chez M. Grandville, et pxions-le de nous faire, rien qu'avec cinq lignes, une pour le buste, quatre pour les membres, des

hommes qui dansent, qui saluent, qui fassent des armes, des scènes entières toutes pleines d'esprit, de réalité, de mouvement, de vie II n'y manquera pas ' . Or, c'est bien ici que le signe est conventionnel, car voici supprimés la couleur, la forme, le trait; bien plus, voici supprimés, le visage, le corps, les pieds avec quoi Ton danse, les mains avec quoi Ton tient une épée, la tète avec quoi l'on salue, et pourtant ces drôles saluent, dansent, tirent des bottes que c'est plaisir. Qu'en conclure? C'est que symbole et ressemblance sont deux choses non-seulement semblables mais identiques de nature, puisque voici une ressemblance qui est

* Voir dans le n« 31 (août 1840) du Magasin piitoresquef quelques airs de musique notés en petites figures de cette sorte, qui eiécutent ou le galop, ou la marche militaire, ou la procession religieuse pour laquelle la musique a été écrite. En revoyant aujourd'hui ces petits bons hommes, nous leur trouvons des têtes, mais c*est en qualité de blanches et de. noires, et point du tout en qualité de dames et de messieurs, qu'ils en font usage. Le genre accepté, ces dessins en sont les archichefs-d'œuvre. Et qui donc se ferait prier pour accepter un genre, si petit qu'il soit, qui est tout gaieté, vie, esprit, et dans lequel on ne se fait goûter qu'en disant beaucoup avec rien. Chacun de ces petits hommes de M. Grandtille a son action, sa tournure propre, sa physionomie ; pas deux ne se ressemblent; plusieurs sont impayables par leurs prétentions d*attitude ou même de toilette ; tous sont vivante , mouvants, parlants, et l'ensemble forme, parmi les jeux du crayon, un des plus spirituels qu'on puisse imaginer. Au surplus^ en quoi donc con-

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fiytnbole, un symbole qui est resscmblanee ; eo Idie sorte qu'une seule ei même d^mtion confient entièrement et parfaitement aux deux termes comparés.

Mais si la ressemblance est réellement syndiole, et si c'est évidemment p» ressemtdance que procède f Art, la prenj^ëre oonséquence qu'il faat tirer de là, c^est que, toute ressemUance eaâgeant, tant pour pottToir être exprimée que pour pouvoir ètfe parçoe, le concours de l'esprit, aucune machine, qu^que parfaite qu^on la suppose, quelque miraculeuse qu'on la puisse imaginer, ne saurait pro-

sUte le talent si original et si populaire de M. GrandTîUe, tiaon dans Tart de Bymboliser des obso^rvations pi<iiiantes Qt SQUV«ajt sérieuses ou profondes ? sinon k chercher et à trouver dans les animaux le signe lihrement expressif de pensées ou gaies, ,qu çf^Dfgués, ou morales, toutes éminemment complexes ?£tpcui^.oid<M illusireurs est-il le premier, et aussi Tunique en son genre, sinçn parce que plus artiste ^ plus poète que la plupart, doué du gélule de Tobservation, doué d'esprit, de réflexion, de pensée^ il.domi(^e le signe au lieu de s'y asservir, il se le crée librement, il Xoue Avec lui, il le charge, non pas de se montrer pour qu'on le rfigai:tiie, mais d'aller de la part de son maître dire aux gens .mille «boiw i^pirjtuelles , de les dire ayec «ailUe, avec vivacité, atQC concision, ^et non pas, comme ce texte qui accompagne les Miimaux peints f^r ett^'tnêfnes , avec lenteur, ou avec une laborieuse -moqu^aria » «ftu avec bien moins de plénitude et de dariéP.Sop Ifi Fontame^JV^ création. On dit qu'il médite un La Bruyèrg; ce ne peut manqt^r d'être son chef-d'œuvre.

duire jamais le moindre des phénomènes qui ap* partient à la ressemblance, ni par conséquent le moindre des phénomènes qui appartient à TArt. En [mrticulier, la machine Daguerre, alors même qu'elle aura été perfectionnée jusqu'au point de reproduire Timage colorée des objets immobiles, et aussi celle des objets en mouvement, ne se sera pas rapprochée de Fart d'un seul pas ; car toujours, nécessairement, et de plus en pins, elle donnera l'identité au lieu de donner la ressemblance, l'image du visible au lieu du signe de l'invisible, la matière par et pour la matière, au lieu de la matière par et pour l'esprit. Bien plus, si nos prémisses sont justes, à chaque perfectionnement ulté^ rieur, les produits de cette machine devront s'é^ carter davantage des produits de l'Art. En effet, les plaques daguerriennes, dans leur état actuel, et précisément parce que Tidentité y est incomplète encore, ofTrent ceci de commun avec la ressemblance, que, ne donnant pas la couleur des objets, le signe de ces objets s'y trouve abrégé d'autant.

liais lorsque, avec tout le reste, elles reproduiront

la couleur encore, tout le degré d'écartement qui sépare l'identité de la ressemblance aura été parcouru, l'imitation se sera matérialisée autant que

possible, et, le signe étant désormais complété, les yeux suffiront , là où Tesprit n'aura plus rien à voir. C'est précisément ce qui se passe dans le phénomène du miroir ; car le miroir n*est, au fond, que la réalisation anticipée des plus hautes nierveilles que Ton puisse attendre de la plaque Daguerre, à cette seule différence près que Timage, qui dans le miroir est fugitive et dépendante de la présence de Tobjet, sera, dans la plaque, fixée, et par consé- .quent transportable loin de Tobjet.

Si Ton s'en souvient , nous n'avons pas osé plus haut affirmer d'entrée, au sujet du miroir, ce que nous avons affirmé au sujet de la plaque Daguerre telle qu'elle se présente à nous dans son état actuel, à savoir que ce qui est parfaitement identique puisse néanmoins se reconnaître avec moins de promptitude que ce qui n'est que ressemblant. C'était uniquement pour cette raison que, lorsqu'on veut combattre avec avantage un préjugé puissant et hagard, il ne faut pas commencer par lui montrer l'écarlate. Mais à présent que nous avons bien reconnu que les conditions de ressen)blance sont autres que les conditions d'identité, il n'y a certes plus d'écarlate à prétendre, non pas que l'image du miroir ne soit pas infiniment plus

exacte que toute image qui est un produit de TÀrt, mais bien qu'elle puisse être moins promptement reconnaissable, c'est-à-dire, au fond, moins res« semblante.

Cette conséquence, qui semble heurter de front le sens commun lui-même, découle rigoureusement des principes que nous venons d'établir : c'est ce qu'il serait parfaitement aisé de démontrer. Mais, si nous prenions cette route, nous aurions peur de voir le sens commun ne s*y engager qu'avec défiance, s'imagiper peut-être qu'on le mène perdre, et, arrivé au terme, douter du point de départ. C*est pourquoi nous en prendrons une autre où il puisse s*engager sans s'éloigner du logis, sans déranger ses habitudes, sans se fatiguer, sans s'effaroucher, sans rebrousser plus vite qu'il n'est venu; car il feut tout cela pour que. le sens commun consente à faire trois pas hors de son trou. Ah ! parlez-nous des passions ; avec bien moins d'eflbrt on les remue , on les soulève , ou même on les égare.

Ce qui empêche probablement le sens commun

d'accueillir l'idée qu'un miroir puisse ressembler

moins qu'un portrait , c'est que , faute peut-être

d'y avoir réfléchi, il croit que, dans les ouvrages

de TArt, ce qui ressemble, c'est ce qui est sem« blable, tandis qu'il n'en est rien. Ce qui ressemble, c'est ce qui rappelle, rien d'autre; ce qui res* semble parfaitement, c'est ce qui rappelle instan« tanément, pleinen()ent« Or, ce qui rappelle inslftn-

Innémentf pleinement, c'est beaucoup moins ce

qui est éemblable à l'objet lui-mémei que ce qui est semblable à l'idée que nous avons de TobjcL Si je crayonnais devant vous, même très-imparfaiiement, un animal qui aurait quatre jambes Unes» une panse ample^ une queue maigre et deux longues oreilles, vous diries» n'est-ce pas, vous dites déjà : «Ceci est un âne. » Pourtant ce, croquis n'est en aucune façon semblable à un ftne réel; mais il est, en revanche^ tellement semblable déjà à l'idée que vous vous faites d'un âne réel, qu'aussitôt, qu'instantanément, l'âne réel tous est pleinement rappelé. Mais il y a plus ; je puis maintenant compléter autant que je le voudrai la simi'^ litude ; je puis marquer les côtes, faire sentir les plissures, tracer les poils un à un, sans pouvoir eu aucune façon ajouter quoi que ce soit & la ressemblance, c'est-à-dire sans poutoii^ faire qu'ette soit plus vite ou plus pleinement perçue. Vousmême, vous pouvez apporter votre propre (niroiti

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et iaire qae i'Âue s'y voie au naturel, que les gens et vous vous Vj considériez, sans pouvoir faire que TOUS et les gens vous Vj reconnaissiez plus vite , ou plus pleinement que vous ne faites en regardant le croquis. Le miroir ressemble donc, je vous raccorde; mais est-ce parce qu'il est sem« blable? Nullement, puisque voici le croquis qui ressemble tout autant, et pourtant il n'est point semblable. N'arguez donc plus, Sens commun i ainsi que vous faites toujours, de ce que le miroir ' est plus semblable à Tobjeti pour en conclure obr stinément qu'il est plus ressemblant; et bien plu-^ I6t convenez que l'art de celui qui a fait ce croquis est tout autrement clficace, tout autrement puissant, pour faire ressembler, que ne le sont les lois admirables et rigoureusement exactes de Toptique, puisque, entre elles toutes, elles ne sauraient, en Xait de ressemblance, lutter avec avantage contre quatre misérables coups de crayon alignés par le premier venu.

Maintenant, écartons TAne, et prenez sa place. Voua voilà dans le champ du miroir, et je vous y considère. Ce qui me frappe. Sens commun, c'est ^ue vous avez aussi les oreilles un peu lon"^ l^ues ; d'ailleurs, Tair honnête, une expression de

droiture, pas d'esprit, mais point de ruse; et c'est, je m'imagine, d'où vous vient cette estime qu'on vous accorde à bon droit, moi tout le premier. Vous n'êtes pas le bon sens, mais vous lui donnez de l'air, et c'est pourquoi, je m'imagine, on vous invoque si souvent, moi tout le premier. Ce regard dont vous me considérez, j'en aime la franchise; mais, s'il n'a rien d'oblique, il n'a rien de perçant non plus : vous devriez, Sens commun, vous aider de besicles. Des besicles siéraient, je vous assure, à votre mine bourgeoise et à votre accoutrement de bonhomme. J'en porte, moi, tout le premier.... Mais remarquez-vous que ce portrait que je fais, en vous considérant là, dans le miroir, ce portrait, je le devine plus que je ne l'y vois; ' je le saisis par la pensée, plus que je ne le fixe par les yeux ; je complète par l'esprit de mobiles in* dices qui circulent sans cesse sur votre physio* nomie, pendant que mon propos va son train ? Et ces indices, mon cher, remarquez-vous qu'ils sont les traits les plus précieux de votre physionomie, ceux qui peignent votre âme sur votre face, ceux, après tout, qui sont distinctifs de votre personnalité , bien plus que votre menton , bien plus que votre nez? J'en ai vu de pareils. Remarquez- vous

aussi que ces indices sont autre chose que la forme du front, que la coupe des paupières, que Toyale du\isage? Remarquez-vous enfin, et surtout que, de ces indices , les uns sont simultanés , mais changeants, les autres isolés, mais fugitifs, en telle sorte que, dans aucun momenf donné, le miroir ne me les présente à la fois réunis et immobiles, et qu'en quelque instant que M. Daguerre vienne axer là votre image, cette image de votre figure d'un instant ne sera que le quart, que le demi- . quart, qiie le dixième, que le centième de vousmême? On peut, je le sais, se faire une physionomie d'emprunt, et beaucoup de ceux qui posent devant un peintre n'y manquent pas; on peut appeler sur sa face ces airs aimables, ces coquettes gracieusetés, ces sémillants sourires, ces mélancolies irrésistibles, ces pétillements du regard, ces originalités de la lèvre, ces cent comédies d'expression, ces mille ruses de la vanité, dont les muscles de la chair se font les dociles et menteurs instruments; l'on peut, qui empêche? faire tout cela en face du miroir lui-même; puis, au bon moment, faire signe à M. Daguerre de fixer à toujours ce mensonge.... Mais je vous adjure alors, Sens commun, de dire si c'est là le visage et non

pas le masque, rhomme et non pas le person*nage de théâtre. Et voyez. Soit que vous laissiez le miroir fixer votre physionomie d'un instant, soit que vous lui composiez une physionomie à fixer, le voilà qui ne sait que vous faire un portrait in^ complet ou menteur ; vous voilà vous-même qui, pour ressembler mieux , demandez un peintre !

Adressez-vous à moi, j'en sais de bons. J'en sais un surtout, qui, naïf interprète de cette phy*sionomie de Tàme dont le visage n'est à son tour qu'un miroir incertain et muable, en fixç sur la toile les traits tantôt austères, tantôt charmants d'ingénuité, tantôt attachants de grâce sérieuse ou de sagesse indulgente; toujours vrais, toujours vivants, saisis avec finesse, rendus avec candeur. Voici tantôt quarante ans qu'il peint nos pères, nos sœurs, nos enfants : il a peuplé nos logis des images de ceux qui sont absents, des ombres de ceux qui ne sont plus, et fait bénir des familles lin art si secourable et si consolateur. C'est leur vrai visage qu'il nous montre ou qu'il nous conserve; c'est leur air, non pas de jeunesse seulement ou de maturité, mais leur air de toujours, cet air sous lequel ils nous furent cçnuus dès autrefois, sous lequel ils nous sont chers à jamais, parce que

e'e$t notre cœur qui en compose le$ traits de toitt ce que le souvenir, Famitié, le respect, un douic commerce lui ont a|>pris à deviner, à voir, à chérir, dans des visages même rudes, même communs, même ingrats. Vous lui reprodiez, Sens commun, de n'être pas toujours dessinateur eifcaot, ,et ces étourderies d'«n artiste qui, tout préoccupé de lire dans Time de son modèle, oublie parfois ^'allcHiger un coude ou d'aflermir le contour d'mi 4oigt, vous les condamniez comme de lourdes béjvues.... Gompt^nez-vous à présent que la vdtre, non pas la aienne, était lourde ; puisque vous étiez .ooBttne ce puriste qui , ne voyant dans lin beau jpoèrae qu^un exerdce de {prammaire, s'efFaroucbe •d'une règle violée, au lieu d'admirer tant de poésie; au lieu d'aimer, 4;omme cet amant dont parle Horace , jusqu'aux imperfections , jusqu'aux dé- Hauts de sa maîtresse ? Mais c'était dans le temps -où vous aviez foi au miroir, à l'identité, à la règle, au compas, au pbysionotrace, au nloule, à la figure de dre, et pas encore à cet art libre et intelligent qui seul peut extraire du visible l'invisible, «t constamment toucher au vrai sans jamais toucher au réel.

Mais si votre propre portrait , et pour vos prcr-

près yeux, vous ressemble plus et mieux que votre propre image réfléchie dans le miroir, que seran^e donc, lorsqu'il s'agira de figures qui , vous étant bien moins familières que la vôtre, n'auront laissé dans votre souvenir qu'une empreinte effacée , mais caractéristique ? Â supposer qu'on vojas les présente, ces figures, réfléchies dans un miroir, est-ce, dites-le moi , aux infinis détaUs d'identité que vous n'avez jamais observés, que vous les reconnaîtrez? et n'est-il pas à craindre, au contraire, que ces signes caractéristiques, dont vous aviez gardé le souvenir, précisément parce qu'ils se trouvent ici moins isolés , et comme perdus au milieu d'une multitude de signes pour vous sans valeur, ne vous échappent et ne vous laissent dans l'impossibilité de prononcer de qui cette ressemblance est l'image? Et si, au lieu de ce miroir, on vous présente un portrait, c'est-à-dire une ressemblance bien moins achevée, mais bien plus caractéristique ; bien moins exacte à là loupe, mais tout autrement fidèle pour l'esprit , tout autrement semblable à cette empreinte qui-est demeurée dans votre souvenir, n'est-il pas à croire que, tout aussitôt, vous nommerez la personne de qui ce portrait est le signe pour vous si frappant? Ainsi, de toutes les

façons, Sens commun , et par toutes les routes, et sans aller bien loin, nous arrivons à reconnaître que rimage du miroir ressemble moins que celle du portrait : nous arrivons à comprendre , n'est-il pas vrai, que le peintre de portrait, lorsqu'il regarde si curieusement la figure de son modèle , poursuit réellement un tout autre bu tjque celui de singer la fidélité du miroir, ou bien que , si c'est cette fidélité-là qu'il se propose d'obtenir, il n'est plusartiste, maiscopiste ; et alors jetrouveavecvous, Sens commun, que, copiste pour copiste, mieux vaut le miroir, ou encore cette claire fontaine où se contemplait Narcisse avec tant de plaisir.

Mais ce qui me surprend. Sens commun, c'est que vous n'ayez pas trouvé cela de vous-même, dès longtemps, à l'œil nu, sans besicles. Car enfin, ne voiton pas constamment tel peintre qui copie admirablement les traits, la peau, les rides, les verrues et les poils follets , n'aboutir qu'à des ressemblances ou plates, ou drôles» ou à côté, ou sans charme, ou sans vie; tandis que tel autre qui supprime beaucoup de ces particularités du visage, pour s^attacher curieusement à quelques indices caractéristiques, et pour y poursuivre ce qu'il entrevoit plus encore que ce qu'il regarde, va vous donner une

ressemUance forte, animée, vivante? Rim que cela aurait dA vous monirer que, d'une copie matéridle, il ne peut ressortir jamais qu'une ressema Uanoe matérielle, un masque bien ou mal fait tandis que, d'uqe imitation sentie et intelligente, il doit toujour4s rassortir une resseamUance morale, un visage, une physionomie. Et ne dirait-on pas. Sens commun, 4^ que ces deux peintres, le premier, qui lAcbei'ombre, manque le corps aussi ; pendant que le second , .eu poursuivant Tomlure , attr^^^e le corps en sus? Mais pardon; ceci pourrait choquer vos idées. Mettons que je n'ai rien 4it'

ûue si maintenaïkt nous parlions de sites, et non plus de portraits, les mêmes phénomènes se présenteraient ; car les sites ressemblent, non pas par les grillons qui se promènent parmi les brins d'herbe, ou par les tuiles comptées qui ^nt sur les toits, mais par les traits choisis qui en exprimât le caractère, ou, pour parler plus clairement, par la simple conformité du signe avec l'empreinte conservée par Tesprit. Cette empreinte, l'esprit la reçoit toujours dès le premier aspect d'un paysage; et voilà pourquoi elle est en même temps élémentaire et essentielle : composée de peu de traits ^ mais de traits distinctifs. Il voit à gauche une tour;

eàtàct, des bruyères; plas loin, un horison ou doux et fuyant, ou prochain et dentelé; ilToit d*autres dioses encore et plus attachantes, etplus faites pour lé captiver, mais qui , étant communes à ce site-là et à d'autres, s'effacent insensiblement de l'empreinte particulière, pour aller se confondre dans la masse commune des impressions reçues. Qu'arrive-t-il de là? C'est que, si plus tard on présente à l'esprit ainsi disposé l'image réfléchie du site, il se pourra faire pareillement que , distrait par une grande multiplicité de détails inobservés, dans lesquels se perdent ou se confondent les éléments caractéristiques du site, il hésite à reconnaître ou même ne reconnaisse pas du tout; car, encore une fois, ressembler, ce n'est pas être semblable. Mais si on lui présente, dans un dessin ou sur une toile, une ressemblance composée d'infiniment moins de traits, mais de traits choisis et distinctifs, tout aussitôt il reconnaît et nomme l'endroit. Et ce n'est point ici pure supposition de notre part. Nous connaissons un touriste qui, empêché par une infirmité des yeux de dessiner d'après nature les sites des Alpes et de nos Gantons, qu'il parcourt annuellement, se contente de les re^ produire de souvenir, un mois, deux mois après

les avoir visités. En vérité, ce ne peut plus être le site en personne qu'il reproduit là, mais il faut que ce soit quelque chose qui y ressemble ))eaucoup, puisque tout le monde, et vous aussi, Sens commun , vous reconnaissez, vous nommez l'endroit sans difficulté ; puisque tout le monde-, et vous aussi , vous ne manquez guère de lui dire : Qu^on est donc heureux de pouvoir ainsi dessiner d'après nature!

Mais si , en fait de sites tout comme en fait de portraits, ressembler, ce n'est pas être semblable» et si c'est au contraire rappeler, exprimer, parler directement à la pensée, comprenez-vous donc enfin, Sens commun, que cet artiste qui peint là-bas assis dans la campagne, n'a que faire non plus d'aller singer la fidélité du miroir, et d'assujettir l'art qu'il pratique au joug d'une imitation minutieuse et servile? Comprenez-vous qu'en ce moment même, où vous le croyez occupé de compter mentalement les tuiles et de nombrer les brins d'herbe, il ne songe ni brins d'herbe ni tuiles, mais bien plutôt et uniquement comment il pourra rappeler, exprimer , redire en son langage le plaisir qu'il ressent. Témotion qu'il éprouve, ou bien encore la poésie qui vient d'éclore dans son cœur? Et considéirez-Ic, jq

VOUS prie : tout eiï travaillant, tantôt, c^est vrai, il fredonne avec un distrait contentement ; tantôt aussi il contemple avec une attention avide et sérieuse, ou bien il s'interrompt comme pour savourer à loisir un charme plus secret encore, et l'on dirait que de son âme ébranlée et remplie coule, ainsi que d'un vase mystérieux, cette jouissance grave, austère, puissante, dont le flot silencieux envahit ses traits. Est-ce donc là la physionomie d'un ar^ tisan, d'un copiste ? Et cet homme, qui passe dans cet endroit écarté des heures , des matinées , des journées entières, le cœur rempli, l'âme satisfaite, cet homme qiii, Thiver, attend avec une impatience passionnée le retour des beaux jours pour revoler dans ses chères solitudes, est-ce donc un manœuvre que la faim presse de reprendre l'ouvrage? Est-ce une brute qui attend Je retour de l'herbe pour la brouter ? Est-ce davantage une créature intelligente, qui n'aspire qu'à copier des maisons, des arbres, des clôtures?...

A la bonne heure, dites-vous. Mais vous ajoutez : Ce site que ce peintre a .sous les yeux, ce site où il savoure tant de choses , après tout , j'en ai rencontré mille d'ailssi remarquables, et je me

demande encore ce quïl peut bien y voir de si

beau. — Gomme vous, Sens commun, je ne trouve à ce site rien de remarquable , rien de particulièrement beau. Mais qu'est-ce à dire? Est-ce le site pour le site que ce peintre veut peindre? Non ; il veut seulement, en le peignant, exprimer Fimpression qu'il en reçoit ou la poésie qu'il savoure, et alors, tout ordinaire, tout peu remarquable qu'il soit , ce site suffit à son objet. Qui donc , dans le choix. des sujets, est plus simple que les maîtres? Et ue vous seriez-vous donc point encore aperçu que, pour les grands poètes, qu'ils soient peintres OU qu'ils soient écrivains, c'est justement ici le signe de leur puissance, qu'ils trouvent toutes ces beautés dont ils nous ravissent, sans sortir du simple, de l'ordinaire, du naturel. Ce sont les peintres manques, les poêles manques, qui, ne pouvant tirer parti du simple , s'adressent alors à Tl^trange , au surprenant , au miraculeux ; ce sont les indigents : n'ayant pas de quoi , ils empruntent; ce sont les saltimbanques: ne sachant pas danser I ils gambadent.

Mais vous demandez ce qu'il voit de beau, ce peintre... Comment vous répondre? et si ce passage ne vous dit rien , moi-uièniô que vous ditai-je? — Là- bas, sur le penchant de ce coteau , il

toitf enveloppé dans Tombre limpide, de rustiques cabanes t des bois où la nuit commence i deux bœufs tardifs, qui, des champs éloignés, remon* tent par cette rampe boueuse jusqu'à cette chau^ mière écartée ; il voit , le long de la rampe , des pierres amoncelées , à l'abri desquelles le mûrier sauvage élève sa tige, et lance ses gaules épiueu<^ ses : deux jeunes garçons sont auprès ; il voit sur le sommet du coteau , sur la crèle des bois, jusque sur la flèche délabrée de ce clocher lointain, iine lisière de pourpre qui signale à l'opposite les splendeurs du couchant ; il voit le firmament , où .flotte dans l'azur une nue frangée d'or. Pendant qu'il voit ces choses, ces choses bien simples, le souffle du soir lui apporte^ avec ses fraîcheurs embaumées, la plainte monotone du chariot, un bêlement lointain, ce confus murmure des eaux, des insectes, des feuilles doucement émues... Sous le charme de ces impressions , son âme s'épure, sa pensée s'agrandit, s'élève ; et bientôt , échappant au servage des sens pour vivre de sa vie propre, là ,où les yeux montrent un chariot rustique, elle voit des sueurs, des récoltes, un équitable partage de travaux entre la brute et l'homme , une face de lu destinée humaine; là où les yeux montrent une

pauvre demeure couverte de chaume, d'où sort une grise fumée , elle voit l'abri domestique , la dou* ceur du foyer, Iç délassement gagné et savoureux, mille bienfaits au milieu de mille dénûments; elle oppose cette misère sans souffrance , ces fatigues sans tourment , au trouble des villes , aux sueurs de l'ambition, aux moissons de la gloire bien plus désirées et bien plus trompeuses que celles, des champs... Est-il besoin que je poursuive; et d'ailleurs, suis-je le peintre , moi , pour que je vous fasse le tableau? Bien plutôt appelez Théocrite, appelez Virgile, car c'est de cela qu'ils ont fait leurs poèmes ; mais admirez, et au même titre, Claude, Poussin, Potter, car c'est avec cela que de leurs toiles ils ont fait des poèmes ! ^

T<{ous n'insisterons pas davantage , car les considérations qui précèdent jsurfisent pleinement pour résoudre la question que nous avons agitée, au sujet de la plaque daguerrienne. C'était , en effet, résoudre cette question que d'établir dans quel rapport sont entre elles l'identité, qui est l'espèce d'imitation propre à la plaque, et la ressemblance, qui est Tespèce d'imitation propre à tqut produit de l'Art. Ainsi avons-nous fait ; et maintenant que ce rapport nous est connu, il ne nous reste plus

qu'à mettre les deux termes en parallèle. L'ideU"* lité, produit brut du procédé, sera donc Timage de Tobjet, sans autre expression qu^elle-même; la ress'emblance sera le signe librement expressif d'autre chose encore quedeTimage. L'identité ne pourra reproduire qu'un double de l'objet ; la ressemblance 'de Tobjet pris comme signe, pourra faire surgir, à yolonté, tel ou tel sens, telle ou telle impression, tel ou tel sentiment, telle ou telle pensée, et transformer ainsi le fini en infini, le tableau en poème, Timitatiôn en art. Enfin, l'idejitité, perçue par nos organes, dont le jeu, comparé à celui de la pensée, est lent et grossier, sera plutôt vérifiée que sentie ; tandis que la ressemblance, perçue par l'esprit dont l'action est instantanée, sera saisie d'intuition, pleinement, sans retard et sans ambiguïté.

De ce point de vue l'on découvre, ce nous semble, comme un horizon vaste et nouveau; et ces nuages, derrière lesquels se dérobe si souvent à nos faibles yeux la spiritualité de TÂrt, se dissipent, pour laisser briller dans un ciel lumineux et serein le principe céleste, la pensée, régnant en souveraine, s'asservissant le signe, se faisant des plus grossiers procédés un expressif idiome, et de

tous lés objets qu'enserre la nature visible, non plus lés modèles, mais les instruments de ses créa* tioDS. L'on voit de là l'imitation, dont Je terme uniforme et limité de perfection serait la servile reproduction de ces objets, céder la place à la reS'^ semblance, qui est le signe expressif et infiniment varié d'objets et de rapports visibles et invisibles» dont la pensée seule a Tintclligence. L'on voit Fhomme lui-même, selon qu'il copie ou qu'il interprète, selon qu'il imite ou qu'il exprime, sekm qu'il reçoit ou qu'il donne, n'être que peintre ou être artiste, n'être que versificateur ou être poète, n'être qu'une intelligente machine, ou être un génie créateur, et à ce plaisir sérieux qui accom^ pagne toujours une vue distincte de la vérité, sV Joute celui d'acquérir cette lumière d'où procède le discernement dans nos jouissances et la justesse dans nos appréciations.

Malheureusement, cette spiritualité de TArt qui seule en explique les phénomènes, qui seule lui maintient son rang à côté de l'éloquence et de la poésie, et sans laquelle il serait indigne de cet universel hommage que lui ont rendu les hommes, les sociétés, les siècles, il est bien plus aisé de rétablir, qu'il ne l'est de la faire adopter au commua

des esprits qui, tous, no9 pas sans doute par OQi^ vietiou, encore moim par système, mais de fait, s'en tiennent à Topinion traditionndle , que les BeauX'Arts se proposent pour but et pour term^ rimitation, rien que rimjitation; Cette opinion, ainsi que nous l'avons vu, renferme implicitement l'absolue jaégation de toute spiritualité dans l'Art, et, nous Tavons vu aussi, elle est fausse de tout point. Néanmoins, toute l^ausse qu'elle est, .^t quand même il en ressort une perpétuelle contradidiop entre le principe qu'elle pose et ces juiouvements de l'4me, ces impre^ions poétiques, ^ f^mr de l'i^telUgence que fait naître en nous ;}a QOjntemplatio^ d'un chef-d'œuvre de l'art, et que ncms formulons spontanément dans les mèm^s ternies que s'il s'agissait d'un poème écrit ou d'une page éloquente, cette opinion, cette palpable er* reur, prévaut, et continuera longtemps de prévaloir sur la vérité, parce qu'elle est d'acception prompte, claire, facile ; parce que le langage luimême la consacre en appelant les Beaux-Arts arts d'imitation ; parce que, nos yeux se trouvant être les instruments directs et jouissants de nos plaisirs artistiques, nous nous bâtons de croire que c'est pour eux seulement que l'Art travaille ; parce que

etifin, admise non pas seulement par le commun des esprits, mais par beaucoup U'hommes instruits, par des écrivains, par des ariisles même, elle règne comme de plein droit sur la foule. C'est ainsi que, dès son apparition, la plaque daguerrienne fut présentée au public, non pas seulement comme uu miracle de la science, mais comme quelque chose d'attenant à l'Art, comme un pas, comme un progrès fait de côté-là, comme un produit qui allait rivaliser avec les productions de l'artiste, éclairer celui-ci, lui montrer son métier, le devancer s'il n'yprenait garde. Le public, toujours bonhomme, accueillit bénévolement cet humiliant parallèle qui, pour élever une machine jusqu'au rang d'artiste, n'aboutissait qu'à ravaler Tartiste jusqu'au rang de machine; et aujourd'hui encore, quand déjà chacun peut voir que la machine Daguerre n'a exercé aucune influence sur l'Art, qu'à peine a-telle été en contact avec lui, que les productions de l'Art continuent d'être goûtées, recherchées, payées, tandis que les produits du daguerréotype baissent à la fois et de vogue et de prix, aujourd'hui, à l'engouement pour les plaques, survivent les idées qui ont été émises à leur occasion, et plus que jamais le matérialisme en fait d'Art court les

rues, s*étale dans les feuilletons, se carre dans'les boutiques et trouve des apôtres même dans tels hommes qui, sur toute autre matière, se piqueraient d'un spiritualisme dogmatique et transcendant, mais qui, sur celle-ci, faute apparemment d'y avoir songé^ s'aident de leUr mieux à déshériter la pensée au profit de la sensation. Il y a, dit-on, jusqu'à des philosophes de profession qui en sont là. Cela ne viendrait-il point de ce que les philosophes de profession sont sujets à regarder d'un peu haut l'Art, cette amusette du genre humain ? oubliant que la profession d'un philosophe, c'est justement de regarder toute chose de près ' .

1 M. Lamennais, dans son dernier ouvrage {Esquisse d'une philosophie) , consacre à l'exposition philosophique des principes de TArt quelques- chapitres qui prouvent , qu'en ce qui le concerne, ritluBlre écrivain a étudié TArt longtemps, de près et avec amour. En particulier, son appréciation des écoles de peinture au point de vue du spiritualisme, bien qu'on y rencontre quelqties jugements extrêmes, d'autres qui choquent les idées reçues, est bien probablement ce qui a été écrit de plus profond, de plus élevé, surtout de plus pensé, sur un sujet qui n'a que trop souvent servi de texte à des déclamations vagues et sans portée. La méthode que suit M. Lamennais est toute synthétique ; il pose les principes, puis il en fait des applications presque toujours jqstes aux phénomènes et à Thistoire de TArt. Malheureusement ces chapitres, qui contiennent une éloquente démonstration de la spiritualité de TArt, sont d'une lecture un peu laborieuse pour le conimon des lecteurs, et peu pro-

Sans doute, dans l'intérêt de FArl, nous déplorons qu'il en soit ainsi ; mitis, sous un autre {^oint de Tue aussi, nous nous ei^pliquônspeu ce délaisse*, ment dont les questions qui s'y rattachent sont Tobjet, de la part de beaucoup d'hpmm$is sérieux et d'écrivains distingués. En effet, c'est bien mieux, ce nous semble, par l'observation de phénomènes qui, comme ceux de l'Art, dénoncent avec tant de force la présence, le rôle et les propriétés de la pensée , qu'on parviendra à établir un jour sur ^ une base «nébranlable les doctrines fipiritualistes, que par ces méthodes directes, purement abstraites et métaphysiques, qui, nous enlevant dès l'abord

près, 8oas ce rapport, à populariser les doctrines jqui y sont expo-*

Du reste, lorsqu'on part da mAme principe, quelque route qu'qn suive d'ailleurs, grand ou petit, illustre ou obscur, Paul ou Jean, on doit se rencontrer quelque part, et c'est à Jean d'en tirer gloire. Voici quelques phrases extraites du chapitre de M. Lamennais sur la peinture :

« Si l'Art n'est point rioiitation de l'Art, ou de ses créations déj:\ accomplies, il n'est pas davantage l'imitation de la nature.

« On ne doit pas croire, cependant, que la. peinture se borne à représenter la nature telle qu'elle apparaît à nos yeux, qu'elle n'en soit que l'exacte image. Si c'était là sa fonction propre, le daguerréotype serait fort au-dessus de Raphaël et du Poussin.

« 11 se mêle toujours quelque chose de nous aux lieux que nous voyons. L'impression physique que nos sens en reçoivenLse transforme au dedans de nous-mêmes, et y suscite, pour ainsi parler,

au-dessus des faits visibles, au delà de toute expé^ rimentation praticable, en dehors de Tutile concours des sens, aboutissent trop souvent à échafauder sur d'incertains étais de nuageux systèmesl, plutôt qu'à faire reposer sur de solides fondements des principes justes et d'une fécondité salutaire. Mais quand, au contraire, sans sortir de la région des phénomènes accessibles à notre invesligatioa» Ton fait d'ailleurs concourir à la recherche de là vérité, non pas seulement l'esprit replié sur lui- ' même et se servant à la fois d'instrument et d'objet, mais l'observation aussi, avec le concours des organes et de ^'expérimentation, n'est-ce pats là une

une image idéale, en harmoDie avec nos pensées, nos sentiments, notre être intime. »

En parlant de quelques paysagistes, Claude, Salvator,*et quelques Flamands, Tauteur ajoute : < Dites-moi par quelle mystérieuse magie ils nous retiennent des heures et des heures, plongés dans une vague contemplation , devant ce que la nature a de plus ordinaire et de plus simple en apparence : une prairie avec un ruisseau et queIq^es vieux saules?... Ne voit-on pas qu'ici c'est la pensée de l'artiste, sa vie interne, qui se communique à vous, s'empare de TOUS, «te. »

Toutefois il y a, selon nous, une lacune Importante dans les pages où M. Lamennais , appliquant ses principes à la peinture , y recherche et y démontre le rôle de la pensée. Gomme presque tons les auteurs qui ont traité ee sujet, et peut-être fôute de quelques indicatioaSsqu*une pratique j^enonneïle dé cet Art j^ut seule four-

méthode dont les résultats moins brillants, et en apparence plus bornés, sont plus sûrs aussi, peu* vent être atteints par plusieurs voies concurremment, s'appuyer les uns sur les autres, être différents sans être nécessairement opposés, et former enfin, par leur nombre et par leur ensemble, sinon une démonstration complète, du moins les éléments d'une certitude entière? Ce principe spirituel, est-il donc nécessaire, avant d'y croire, de l'avoir fixé face à face; de l'avoir, par impossible, enchaîné, lui infini, dans une formule finie; et ne suffit-il pas, en en montrant partout la trace, de signaler ainsi son existence par d'irréfragables

nir, tout en admettant que la peinture exprime le beau idéal, et que c'est là son objet, il paraît n'admettre ni directement, ni implicitemecd, que la pensée joue un rôle dans la partie purement imitative de cet Art, dans le faire^ qui est le procédé mis en œuvre. C'est ainsi que nous nous expliquons sa sévérité à Tégard des Flamands, sévérité un peu inconséquente, car il semble les condamner tout en les goûtant beaucoup. Certainement si la pensée se montré dans la peinture, seulement par l'expression du beau idéal, les Fla- . mands doivent être placés très-bas dans réchellc des écoles; mais si elle se montre aussi et tout aiHant par le faire, à peu près comme elle se montre par l'emploi des mots, c'est-à-dire par le stjrle, chez tels poètes, dont les conceptions n'ont d'ailleurs ni . idéal, ni grandeur, ils peuvent alors prendre rang à côté de quel- : que école que ce soit, et sans trop de difficulté, puisque, en fait, c'est à ce rang-là que les a toujours maintenus Topinion.

preuves? Â\ant de deviner» d'admettre, de proclamer Dieu, avant d'attacher à lui votre cœur, votre vie et vos espérances, avez-vous donc attendu qu'on vous l'ait défini; expliqué, montré? Tes systèmes, philosophe, trop au-dessus de nos têtes et trop audessus de tes bras, ressemblent justement à cette théologie téméraire, qui, en voulant sonder les mystères que la religion elle-même a laissés sous le voile, rapetisse ce qu'elle prétend grandir, obscurcit ce qu'elle prétend dévoiler, offusque ce qu'elle veut éclaircir, et tue ce qu'elle veut faire vivre à sa façon et selon ses règles. Descends de ta mie; quitte ces espaces ou tu te balances, pose ton pied sur la plaine, toutaii moins sur ces coteaux d'où le regard embrasse un horizon étendu mais distinct. De là, interroge les ouvrages du Dieu fort, et s'ils t'écrasent de leur immensité, alors daigne regarder à ceux de la créature, puisque enfin il l'a faite à son image; interroge la poésie, l'Art, tous les monuments de l'intelligence humaine ; fais partout le départ de la pensée et de la matière, oppose partout l'une à l'autre, montre partout et à tous, et par des signes certains, l'infinie distance qui sépare deux principes sans parité, sans analogie, sans commune mesure, qui coexistent sans se toucber, qui peuvent

être conçus à la fois sans pouvoir être cooDparés ensemble, et dont l'un^ aussi bien sur la terre que dans les cieux, règne éternellement sur Tautré. Ceci se peut faire. C'est le vrai, le bon combat, celui qui convertit les incrédules, qui persuade les douteurs, et qui rallie, autour d'une même et sainte bannière, cette multitude dispersée dans les mille sentiers de TindifTérence, de là superstition ou de l'erreur.

DU MYSAGE ÀLPÉSf ftE

Les noyers nous accompagnent au delà de

Saiiii-Gei'vais ; mais bientôt ils cèdent la place aux prairies rases qui montent jusqu'à la lisière des forêts, puis aux pâturages qui chargent comme d'un moelleux velours le plateau supérieur des escarpements. Ce paysage-ci n'est presque plus ar* tistique, à cause de son uniformité de couleur et d'objets; tout au plus le redevient-il, quand les jeux de la lumière et de l'ombre, le soir surtout, y tbnt surgir des formes autrement inaperçues, ou lorsqu'il est accidentellement dominé par des sommités belles d'arêtes, ou empourprées de feux;... mais il est délicieux à parcourir, et, soit la pure simplicité dos impressions, soit je ne sais quelle

fraîcheur qu'exhalent ces forêts voisines, on y chemine assaini et content.

Et qu'il nous soit permis, puisque nous voici sur ce sujet, de tracer les zones du paysage alpestre, telles qu'il nous est advenu de les observer durant le cours de nos excursions si souvent renouvelées. Aussi bien ceci touche par quelques points à une cause que nous avons prèchée, sinon défendue, à une époque où elle n'était pas même assez établie ou assez comprise pour qu'on s^énquit de la discuter ou de la combattre, celle du paysage exclusivement alpestre. Mais, témoin des progrès que lui ont fait faire depuis les efforts de nos artistes et l'éclatant mérite de quelques-unes de leurs œuvres ; désireux surtout de voir ceux-ci puiser de plus en plus au cœur mémo de notre belle patrie les objets dé leurs études et les sujets de leurs compositions, nous pensons que c'est contribuer selon nos forces à ce résultat que de consigner ici ce que nous avons pu observer mille fois, sinon avec une constante justesse, du moins avec un vif et persévérant intérêt.

Mais préalablement et d'entrée, il faut distinguer entre les deux chaînes : celle des Alpes de Savoie' et celle des Alpes bernoises; car, diverses

qu'elles sont entre elles à beaucoup d'égards, telle zone que nous fixerions pour Tune de ces chaînes pourrait rie convenir pas exactement à l'autre. Les Alpes bernoises, d'une part moins voisines de ritalie, et de l'autre moins élevées que celles de Savoie, présentent à la fois des vallées plus verdoyanfes, des forêls plus vigoureuses, et un caractère plus général d'austère splendeur ; moins d'accidents colossaux et plus de majesté peut-être ; moins de variétés d'aspects, il nous semble du moins, mais une plus riche parure d'herbages éclatants, de bois séculaires, d'eaux azurées qui dorment au sein des vallons, et d'eaux écumeuses qui pendent aux montagnes en réseaux argentés. Et à considérer ce qui est de l'homme dans ces grands palais de la nature, le contraste est plus sensible encore. Dans les Alpes de Savoir, culture pauvre>, maigres champs, haies délabrées, chemins tortueux, murailles en ruine, toitures de chaume, habitations lézardées, partout les signes épars d'une aclministration à la fois paternelle et jalouse, qui arrête, qui limite, qui retient sur sa glèbe et confine à ses rochers un peuple aussi intelligent que bon ; partout, à côté des marques de vie rude et de pauvreté laborieuse, les marque»

aussi de celte oisive insouciance du serf qui iôtte pour suffire à ses besoins, et non pas pQur arrondir son enclos dégrevé, ou pour améliorer sa condition héréditairement la même. Dans les Alpes bernoises, au contraire, une agriculture pompeuse, de grasses prairies, de bonnes clôtures, de riches fermes, des chalets bien clos; partout les signes d*industrieuse économie, d'activé aisance, de libre essor, et, jusque dans les hameaux perdus des hauteurs, jusque dans les cabanes de pâtres b&ties par-delà les forêts sur les confins des glaces, la simplicité sans misère et le loisir sans oisiveté. Gomme on le comprend, de ces différences si grandes résultent pour le paysage de ces contrées des caractères autres, des mœurs et une expression diverses, deux poésies qui ne commencent à être identiques que sur ces inaccessibles sommités où expire Faction des peuples et des rois. 11 résulte toutefois de ce parallèle, s'il est juste, que, considéré sous le point de vue purement artistique, et indépendamment de toute historique tradition, le paysage des Alpes de Savoie l'emporte peut-être sur le paysage des Alpes bernoises, précisément en ceci que la nature, y étant moins contrainte par l'incessant effort du colon diligent, s'y montre plus riche

d'atours natifs et plus prodigue de grftcos négligées. Que si toutefois Ton entend ne séparer pas le paysage de l'horome, son naturel accessoire, alors et au point de vue artistique toujours, celte relation varie encore, et, selon que l'on est porté vers une poésie simplement humaine, par opposition à une poésie plus particulièrement nationale et historique, l'on préfère, ou le paysage de la chaîne bernoise, ou le paysage de la chaîne de ^voie. Ici l'homme, plus semblable à ces sauvageons dont il est entouré, végète sans culture et croU sans qu'on rémonde, en sorte qu'il présente plus de ces traits naturels où se complaît la pensive contemplation du poète, plus de ces accidents, de ces irrégularités, de ces expressives saillies, par lesquelles l'artiste saisit et amène sur la toile le rustique, le pittoresque, le mélancolique, tous les symboles de passagère joie, de souffrance fatale, de foi superstitieuse, qui sont comme les éternels attributs da la condition humaine. Là au contraire, dans la chaîne bernoise, l'homme se cache sous le Suisse, et le Suisse est semblablis au Suisse, non pas seulement par l'identité de costume, mais par la vigoureuse empreinte d'une nationalité forte et antique ; bien plus, il est rendu

un et homogène par l'action même de ce qui sem-^ blerait devoir favoriser le plus le développement en sens divers des individualités, par la liberté, mais par une liberté aimée, conquise, défendue, conservée en commun , et qui a marqué d'un sceau uniforme les hommes de la vallée et les pâtres des hauteurs ; en telle sorte que, pour trouver

à rhomme des Cantons la poésie qui lui est propre, il faut presque le prendre sur cette scène historique et nationale qui est en dehors des limites du simple paysage. De ceci découle à nos yeux que, comparés Tun à l'autre en vue particulièrement de l'homme qui en est le naturel accessoire, le paysage de la chaîne de Savoie présente ^ un charme poétique plus simple, plus universel, plus attachant, plus varié aussi, coùime tout ce qui, dans les choses de nature, n'a pas été régularisé, sinon rabougri, par des atteintes d'homme; tandis que le paysage de la chaîne bernoise offre, avec moins de poétique attrait, plus de cet intérêt spécial que fait naître le spectacle aussi rare qu'admirable du d^gré de vigueur, de prospérité et de gloire où peut atteindre une simple peuplade affranchie jadis par son courage et libre aujourd'hui p.ir patrimoine.

Tels «ont les traits par lesquels les Alpes de Savoie et les Alpes bernoises nous semblent différer entre elles, et offrir à l'artiste qui les parcourt des modèles autres, des impressions diverses. Mais c'est dans la chaîne bernoise, et comment n'éprouverions-nous pas quelque orgueil à le rappeler, que deux artistes suisjses, Meuron et Léopold Robert, ont été découvrir, là où un art académique dédaignait de l'y chercher, cette grande poésie alpestre qui commence aujourd'hui à occuper la renommée et à se cueillir des palmes. Meuron, il y a une vingtaine d'années, osait tenter de rendre sur la toile la saisissante âpreté d'une sommité alpine, au moment où, baignée de rosée et se dégageant à peine des crues fraîcheurs de la nuit, elle reçoit les premières caresses de Taurore. Cette scène , sentie en poète et traitée en artiste, à une époque

où les colorieurs étaient seuls en possession d'aborder et de traduire en bleu et en vert ce paysage des hautes sommités que Fon considérait alors comme purement phénoménal, ouvrait à Tart un nouveau domaine, et créait cette école du paysage alpestre où brillent aujourd'hui, au premier rang, Calame, Diday, d'autres encore, et dont Genève est le centre. Plus récemment, Léopold Robert

devinait dans Thomme des Cantons autre choie qu'un mannequin à costumes; et, en exprimant dans quelques études trop rares, ici la grâce fruste et la pudique sauvagerie de la fille du Hasii, là la sourde énergie et la mâle fierté du pâtre dç la Handeck, d'un jeu de son pinceau il arrachait ces types si beaux à la boutique des enlumineurs, pour les traduire sur cette scène de Fart, d'où h son tour Lugardon devait les élever jusqu*aux hauleurs de l'histoire. Puisse cette double et nationale école ne pas périr au souffle de nos orages politiques! Puissent, à peine écloscs, ces deux fleurs alpines n'être pas écrasées sous ce rouleau du radicalisme qui s'avance sur fout ce qui éclate, et qui menace toul ce qui embaume! Mais comment ne pas craîndre! Pour avoir été préservé dé ses atteintes, Ncuchâlel produit Meuron, Léopold, les Girardel. Genève, au môme titre, et durant vingt-sept années, doime à la peinture, h la gravure, à la statuaire, une foule d'artistes distingués. Mais h Zurich les arts déclinent , et c'est chez nous que Vaud régénéré se pourvoit de toiles pour ses musées.

Nous avons cherché, dans les lignes qui précèdent, à discerner le différent caradère des deux

chaiiies alpestres; nous en venons mainten^tnt à tracer les zones de paysage qui s'y peuvent remarquer. Lorsqu'on s'élève des vallées aux cols et des cols aux sommités, en quelques heures l'on a parcouru toutes ces zones; en sorte que s'il suffisait d'avoir répété l'épreuve mille fois pour traiter ce sujet comme il convient, nous pourrions nous y croire appelé. Mais telle ne saurait être notre prétention. Nous visons seulement à tracer quelques linéaments, laissant à de plus habiles de leur donner de la fermeté après qu'ils en auroril corrigé les erreurs et assuré la justesse.

L'un peut, envisageant la nature alpestre au point de vue du paysage, y distinguer trois zones principales : la basse, la moyenne et la supérieure. La basse, qui comprend les aboi'ds culti\és des gorges et le penchant des premières pentes, finit où finissent les noyers. La moyenne, qui comprend de hautes vallées, des cols, et tantôt des vallons ouverts, tantôt des défilés étroits, finit là où finit toute végétation d'arbres et d'arbustes. La supérieures chaos sublime de sommités chenues, de déserts rocheux, de cimes tantôt rases et ga* soAiiées, tantôt couvertes d'éboulis et sillonnées d'abîmes, ici détrempées déneiges fondantes, là

hérissées de glaces rigides, crevassées, sonores et incessamment en travail d'enfanter les fleuves de la terre, finit où commence le ciel.

Cette zone basse, est-il besoin d'en énumérer les richesses si bien connues de nos peintres? C'est celle du paysage de détail, des scènes agresles, des bouts de chemins creusés d'ornières, bordés d'orties, ombragés, ici par. les branches folles d'une haie libre , là par le transparent feuillage des noyers, plus loin par une muraille dont le lierre relie les pans ébranlés, par une chaumière basse, par la forge enfumée d'un maréchal ferrant : des attelages sont auprès. C'est celle des. hôtelleries bruyantes, des foires animées, des chapelles sans madone, des clochers qui penchent, deà croix devant lesquelles le passant se signe ou s'agenouille. C'est celle des manants, des ânes, des rosses à tous crins, des chariots attelés de bœufs qui rampent avec lenteur sur le flanc des côtes brûlées, ou qui, le soir, s'attardent dans les boues d'un chemin creux. C'est celle des lignes douces, des ruisseaux bordés de saules, des mares ceintes de roseaux, des creux humides veloutés de mousses ou tapissés de bardanes. Que si, en s'avançant vers le mont, l'on en gravit les premières pentes

pour ensuite pénétrer dans les gorges inférieures, c'est celle des foréls agresles et pas encore saunages, des ravins couronnés de bois, des arbustes s\ elles qui se balancent sur la lisière des rochers. C'est celle des chemins en chaussée qui tournent autour d'un escarpement cultivé ; des bouquets de châtaigniers qui abritent, sous Tombrage de leurs rameaux tourmentés, un noir terreau, des blocs épars, un tronc gisant : par-delà l'œil plonge sur un fuyant horizon, ou s'arrête contre le profil tout voisin des contre-forts de la montagne. C'est celle des parois rocheuses qui, d'abord distantes et bordées à leur base d'arbres pommelés, s'approchent insensiblement pour se fermer en nant fleuri, ou pour se fendre en gorge étroite. Au delà, moins de culture et plus d'herbages; les noyers deviennent rares, le prunier, le cerisier entourent les cabanes, et voici les sapins tout à l'heure.

Telle esf celte zone basse qui ceint les Âlpcs de Savoie et sur la lisière de laquelle Genève est assise. Peu de contrées, à notre avis, offrent à Tartiste plus de richesses agrestes, plus de ressources flamandes, plus de cette poésie en même temps expressive et familière qui, sans rejeter un certain degré d'élégance et de noblesse, s'associe mieux encore à 1^

naïveté, à la grâce, à ragrément, à ces traits aussi de spirituelle observation par lesquels le paysage à ligures touche au tableau de genre. Et ces richesses, elles ne devaient pas être perdues pour Tart. Dès la fin du siècle passé, un artiste célèbre, De la Rive, fondait parmi nous cette école du paysage savoyard à laquelle se sont rattachés depuis par leurs premières études tous nos paysagistes, y compris ceux-là qui, à celte heure, reculent avec une glorieuse audace les limites dans lesquelles s'étaient renfermés leurs devanciers, et conquièrent à noire peinture la mine nationale et inexploitée des hautes Alpes. De la Rive, à une époque où le paysage n'était guère autour de lui qu'une peinture de convention, tantôt italisée de formes et de coloris, tantôt bocagère, parsemée de seigneurs fardés et de bergères à lisérés, avait compris la valeur artistique de nos environs dédaignés, et le premier il conmiençait à interpréter et à faire goûter les masures de Savoie avec leur toiture délabrée et leur portail caduc; les places de village où jouent les canards autour des flaques ; les fontaines de hameau où une lille hâlée mène les vaches boire ; les bouts de pré où pait solitaire, sous la garde d'un enfant en guenilles, un taureau redoutable; que sais-je, les at-

tci^iges de la moisson cl de la vendange, et aussi ces escarpements irréguliers, ces monts prochains dont les formes lieurtées n'avaient ni la grâce convenue des ligues rasantes, ni l'abrupt permis des cascatelles de Tivoli, ni Tondulé reçu des croupes apen* niues. Toutefois De la Rive, timide encore dans cette voie alors nouvelle, et n'abandonnant que par degrés les conventions d'école et les ressouvenirs de ce beau paysage d'Italie qu'il avait été admu*er et étudier sur les lieux, n'a pas été l'interprète le plus franc et le plus complet du paysage savoyard : ce rôle était réservé à TœpiTer, son ami et son élève.

C'est ici le nom de mon père. Dois-je, à cause de cela, m'inlerdire de rendre homnlage à un talent jugé désormais, et auquel, d'ailleurs, je me propose bien moins d'assigner son rang que son caractère / Dois-je, seul parmi les appréciateurs de ce peintre à la fois aimable, spirituel et fin, qui, durant tant d'années, a soutenu de sa bonne part la réputation de notre école et agi si heureusement sur quelquesuns de ceux qui l'illustrent à cette heure, n'oser parler de lui, et parce que je suis son fils, garder à son égard un absolu silence If Peut-èlre, mais j'ai peine à m'y résoudre, et, dqs deux écueils entre

lesquels me voici engagé, celui de sembler filialement immodeste, ou celui de'parailre bien froidement discret, guidé par mon cœur, je choisis sans hésiter d'échouer au premier plutôt que d'aller seulement toucher au second..

Oui, Tœpffer, mon père, ce vieillard qui, octogénaire tout à l'heure, pratique encore son art, et lui voue, en artiste fidèle, et la chaleur de ses derniers ans et le tribut de ses derniers loisirs, est parmi les paysagistes de notre école celui qui a été l'interprète le plus complet de ce paysage savoyard, dont nous-méme, à vrai dire, nous n'avons appris qu'à son aide et sur ses traces à connaiire et à apprécier la riche et piquante variété. Comment arriva-t-il, et tardivement encore, à sentir si vivement et à rendre avec un si heureux mélange de bon sens et de verve, de savoir et de facilité, la poésie familière des noces de village, des marchés, des foires, des sorties de messe, de ces scènes plus sérieuses aussi, où, à l'issue deJa tourmente révolutionnaire, Ton replante la croix dans les villages, où le bon curé revoit son église, retrouve ses paroissiens, reçoit l'accueil des vieillards ses contemporains, des jeunes filles grandies pendant son exil, des marmots qu'il n'a pas baptisés, du mendiant.

du chien... c'est l'histoire du talent, de Tinstincl, si l'on veut, qui va, qui va, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'aliment inconnu encore qui est le sien. Le fait est que, graveur premièrement, et après que sa jeunesse s'est écoulée à Lausanne d'abord, à Paris ensuite, c'est à l'âge de 2S ans que mon père, revenu dans sa patrie, s'y livre avec ardeur dans nos environs à Tétude du paysage et de la figure, et qu'enfin, riche de matériaux, d'observations, de sujets, il s'essaie à peindre, se fait sa manière, et produit ce grand nombre de compositions , qui toutes portent le sceau d'un esprit original, fin, gai, inventif, ami de la grâce, amant du pittoresque, et qui, dans le spectacle journalier des marchés, des foires, des hôtelleries, dans le commerce aimé des attelages, des curés, des noces et des marchands forains, s'est profondément imprégné de tout ce qui attache, de tout ce qui plaît, de tout ce qui fait penser où sourire dans le paysage comme dans le manant de l'humble Savoie. C'est ceci seulement que nous avions à cœur de constater avant de quitter cette zone basse de Savoie qui, on le voit et nous n'avons garde de le dissimuler, a plus d'un titre à notre prédilection.

La seconde zone, la moyenne, c'est celte dont

nous disions en commençant cette digression, et sans savoir encore que cette digression nous mènerait prodigieusement loin, qu'elle est moins artistique que les autres. Et çn effet, à la considérer dans son ensemble, elle n'a plus la richesse des détails, sans qu'elle ait encore la majesté des masses ; plus le riant, Fagreste, le rural, sans qu'elle ait encore le terrible, le sauvage, le nu énergiquemont austère, ou Timposante horreur des hautes solitudes. De plus, sous le triple rapport du coloris, des formes et de la végétation, elle est relativement ou monotone ou appauvrie. Les tons y sont verts, herbagers, à peine variés ci et là par des forêts uniformément sombres ou par des rochers grisâtres. Les formes y sont essentiellement des pentes plus ou moins accidentées, qui, devant, derrière, et parallèlement les unes aux autres, se rencontrent pour former le creux du vallon. La végétation tout à l'heure va y être réduite à quelques arbustes, à de trop rares bouleaux^ au sapin, au mélèze son frère, qui, pressés les uns contre les autres, étranges par lignées, cachent souvent mieux qu'ils ne les remplacent, pour l'artiste du moins, les replats, les arêtes, les ravins, en un mot, la physionomie des pentes et leç déchirements de la montagne. Et

toutefois, serait-ce à nous qui professons qu'il n'est pas un coin duglobé si stérile, si dénué, si maudit qu'il soit, qui n*aîl encore sa poésie expressive; serait-ce à nous qui professons que le beau du paysage, comme tout beau artistique, procède du peintre tout autrement que de l'objet, de dire qu'une pareille contrée n'ait pas ses richesses aussi, moins variées que dans la zone inférieure, mais tout aussi réelles? A Dieu ne plaise! C'est la contrée des chaumières solitaires dont chaque sobre détail, chaque tavitlon, chaque pierre de l'angle,

chaque face, mi-partie de muraille et de bois, chaque seuil rétréci, chaque fenêtre étroite est un indice d'industrieuse pauvreté, de défense confre Teau, la tourmente ou le froid, de fenil pour les herbages, d'abri pour le foyer. C'est celle des clôtures en bois, reliées de gaules pourries, et qui serpentent le long des enclos ou des prairies, pour s'arrêter au torrent, ou pour se perdre dans les touffes épineuses. C'est celle des mulets chargés, des moutons épars, des chèvres capricieuses, des vaches qui paissent, des génisses qui folâtrent, des pâtres enfants qui se font du rocher un âlre ou de l'herbe une couche. C'est celle des eaux, ici furieuses, écumantes, cl qui s'irritent follement

contre les blocs tombés des hauteurs ; là murmu^ rantes et qui fuient légères sous les broussailles de la rive, ou qui, claires et reposées, dorment derrière les restes à demi enfouis d'une digue ébranlée. El si, d'un mot, l'on veut connaître à la fois et quelles beautés elle recèle, et ce que peut le peintre pour traduire, pour interpréter, pour faire sentir des mœurs, des caractères, une poétique vérité là où, il y a peu d'années encore, personne n'imaginait de les aller chercher, là où l'on n'avait encore vu que des sapins-quilles et des gazons-gomme gutte, c'est celle où Calame a été se choisir le sujet magnifique de cet Orage à la Handeck, qui d'emblée le rangea au premier rang des paysagistes de notre époque. Bien plus, c'est celle dont Calame fit alors pressentir les richesses, plutôt encore qu'il ne les découvrit toutes à la fois : témoin lui-même, qui, chaque année, a trouvé dans cette même zone de nouvelles sources d'expression et de beauté, de nouveaux sujets, variés à l'infini, d'étude, de labeur et d'observation ; témoin ces sapins, ces mélèzes, dont avant lui, tout comme des herbages alpins, tout comme des roches et des granitç, tout comme des mousses, des lichens, de toute cette pourriture féconde qui recouvre et engraisse le

terreau brut des forêts alpestres, on ue soupçonnait pas même les êtres, les variétés, les nuances, les accidents, c'est-à-dire les signes mêmes dont se compose en toute région le langage, ici agreste, riant ou gracieux, là sévère, sauvage ou sublime, dont le peintre, s'il l'a senti et étudié, dispose pour instruire à la fois çt pour charmer les hommes.

Du reste, si cette zone, grâce à ces grands accidents dont est prodigue la nature alpestre, peut devenir dans tel ou tel cas particulier, des trois la plus belle, il est à remarquer que, différente en ceci des deux autres, c'est vers ses limites qu'elle apparaît surtout comme chétive et peu artistique. Là où elle commence, elle n'offre que les arbres rabougris de la zone inférieure, et pas encore dans leur gloire ceux qui lui sont propres ; là où elle finit, ces derniers s'éparpillent, s'étiolent, et bientôt les croupes, comme les rampes, sont parsemées de troncs debout encore, mais morts, qui forment des bois sans feuillage, de grises colonnades d'un aspect pauvre, plutôt qu'il n'est sauvage ou seulement sévère. Dès qu'on a franchi cette limite, au contraire, et bien que l'on se soit éloigné encore plus de tout arbuste et de toute fertilité, l'on a néanmoins Timpression d'une contrée moins

àiètite; et la saine vigueur des gazons ptus grossiers, la robuste Vitalité des qiielques plantes qui osent y affronter la rigueur des frimas, donnent l'idée d'une nature autre, mais pas si morte, d'un monde plus sévère, mais nouveau, complet, où rien ne trahit la souffrance et le dépérissement des êtres qui y vivent ou qui y végètent. De là vient que celles d'entre les montagnes des chaînes secondaires dont les cimes n'atteignent qu'à la limite supérieure de cette seconde zone, sont à leur sommité misérables à voir, dépouillées de tout caractère artistique, désolantes pour le peintre. Le Jura, près de Genève, est précisément dans ce cas-là, et, pour la même raison, IcBragel, qui sépare la vallée de Claris de celle de Schv^itz, et qui est entouré ou dominé par des montagnes ou plus boisées sur leurs flancs, ou plus sévères à leurs sommités, nous surprit, lorsque nous le passâmes il y a quelques années, par Taspect ingrat de ses gazons tachetés de troncs sans rameaux et d*arbres sans verdure. - Ce que nous venons de dire nous introduit dans la zone supérieure, celle d'une poésie, non plus rurale, agreste, sauvage, non pas même humaine si ce n'est par relation ; mais austère, imposante, reti* gieusc et suWime. Que cette poésie-là soit accessi-

ble à l'art, et à Tart de la peinture en particulier, c'est une assertion qui, aujourd'hui déjà, soulève contre elle moins de préjugés, moins de doctes dédains ; et toutefois Tart ne touche encore que bien timidement à ces scènes d'en haut, réputées jusqu'ici uniquement phéhoménales, et qui offrent pourtant, c'est notre avis du moins, à côté de tous les degrés du terrible, du colossal, toutes les nuances aussi de la grâce, toutes les richesses de l'harmonie, toutes les pures vivacités d'un éclatant colorisi et tantôt les plus saisissantes impressions du ciel courroucé, de tonnante fureur, d'instante alarme pour la frêle créature, tantôt tous les plus riants sourires de lu nature réjouie, reposée et resplendissante. Déserts radieux, cimes majestueuses, gouffres effroyables, sonores solitudes, plateaux embaumés où éclate la gentiane, rampes ravagées où, sous l'haleine du glacier azuré, le rhododendron balance sa fleur purpurine; et vous aussi, amphithéâtres augustes d'aiguilles entassées, blanches allées qui, par des myriades d'élincelants échelons, conduisez le regard jusqu^au trône suprême de la tempête et de la foudre, qui donc vous appellera sur la toile? Qui donc, après avoir vécu dans votre commerce et étudié votre su-

blime langage, saura le parler ànos sens pour qu'ils le redisent à nos âmes?... Rien encore. Nous connaissons, à la vérité, en dehors de ces enluminures de marchand qui sont la repoussante charge de celte grande nature, quelques' études de Calame, ou il aborde en maître et avec une étonnante sûreté les avant-dernières hauteurs et les premières glaces ; études, disons-nous ; mais de tableau, mais de grande composition, qui soit expressive de cette poésie-là en particulier, non-seulement nous n'en connaissons point encore, mais nous ne sachons même que l'artiste que nous venons de nommer, qui, à cette heure déjà, prélude par les persévérants labeurs d'une opiniâtre élude, autant que par l'énergique impulsion d^un génie tout spécial, à en saisir le sens et à en créer le langage.

Mais nous nous sommes aventuré trop loin , trop haut pour rester en si beau chemin. Qu'on nous permette quelques mots de plus, à propos d'une question neuve à cette heure encore, et qui touche pourtant de bien près aux futures destinées de notre art national. Qu'on nous permette surtout de faire la preuve que ce n'est pas en vertu d'un goût bizarre et irréfléchi que, il y a quelques années, nous mimes cette question sur le tapis, que.

depuis nous Tavons à diverses reprises reproduite, et qu'aujourd'hui enfin, au retour d'une excursion dirigée exclusivement sur quelques-uns des derniers parages accessibles des hautes Alpes, nous l'agitons avec plus de conviction encore, sous l'empire tout récent d'impressions directes et d'observations personnelles.

Sans doute, personne n'a jamais prétendu que cette zone supérieure, dont nous nous occupons, ' ne soit pas intéressante, grande et sublime. Bien au coniraire, plusieurs oubliant que l'art libre comme la pensée, et créateur de son langage, peut et doit toujours s'élever à plus haut encore que la brute nature, allèguent à l'artiste, pour le détourner de s'y chercher des modèles et des inspirations, la grandeur même , l'inabordable sublimité de celle région perdue. Mais alors, si cette zone supérieure a donc bien réellement pour elle la grandeur et la sublimité, et si ce n'est qu'en déniant à l'art lui-même sa puissance et ses attributs qu'il est possible d'en dénier Taccès à l'artiste, que lui manque-t-il d'ailleurs pour qu'elle entre dans le domaine du paysage artistique aux mêmes titres que toute autre ; et ne dirait-on pas vraiment qu'il existe, à tant de toises au-dessus du niveau de la

mer, une limile au-dessus de laquelle la poésie expire, faute de voix, faute de langage, en faee d'un trop sublime sujet, elle qui raconte les deux pourtant, elle qui ose bégayer Dieu lui-même? Idée étrange autant qu'étroite, préjugé d'école, toute petite théorie à la mesure des feuilletonhistes de capitale, qui trônent sur Tart du haut d'un divan de salon ou de Tottomane d'un boudoir. Le jour viendra, et il n'est pas éloigné peut-être, où, à ceux qui nient le mouvement, tel dira : « Je marche ; > où, H ces faux docteurs, tel artiste, en leur montrant un chef-d'œuvre, s'écriera : « Voyez ! » En attendant ce jour, il n'est pas superflu de montrer qu'à tous égards : coloris, formes, végétation, figures, ce paysage de la zone alpestre supérieure est aussi riche et complet dans ses éléments, qu'il est abordable par tous ses côtés.

Il doit être permis, ce nous semble, dans une question pareille, qui serait toute résolue déjà, si les régions au sujet desquelles elle s'agite n'étaient pas comparativement d'un rare et difficile accès, de citer telles quelles les impressions que Ton a pu j éprouver. Pour nous, il ne nous est pas arrivé de Iftf aborder, ces régions, sans être à chaque fois frappé, émerveillé des splendeurs qu'elles présen-

tout en fait de coloris; et, soit à cause de la nou* veauté des teintes, soit à cause de l'cxlraordinaire transparence de l'air, soit h cause de l'éclat plus sombre du firmament, il nous semblait toujours qu'introduit au sein d'une nature plus éthérée, où le regard est moins empêché par l'interposition des brumes, nous contemplioas , au travers de l'insensible milieu d'une atmosphère cristalline» des olyets brillant à la fois d'une lumière plus vive et d'une coloration plus intense. Ainsi nous expliguons-nous du moins cette pureté, cette vivacité, cette harmonie contrastée de teintes, qui, distinctives du coloris de ces hauteurs, nous paraissétit non-seulement accessibles aux procédés du peintre, mais mieux faites peut-être pour qu'il y emploie les richesses de son pinceau et certaines raretés de sa palette, que les teintes tempérées des zones inférieures. Car tandis que dans la plaine le tempérament procède d'ordiuaire d'une interposition de vapeurs qui rompent les tons mais en les ternissant; ici, il procède de ce que les tons eux-mêmes, tout en conservant leur netteté, se trouvent naturellement rompus : le bleu y est violâtre, les rouges, les jaunes crus ne s'y voient jamais, un fond noir, brun ou grisaille y est le dessous général de

tous les verts, de toutes les roches, de tous les terrains, de toutes les apparences qui ne sont pas la glace vive ou le ciel pur, et partout Tœil y ressent le charme d'une frsdche vigueur, d'un éclat sans crudité, d'une limpide harmonie. Là, point de ces accidents heureux, mais factices, qui dans les contrées fertilisées sont Teffet des travaux du cultivateur, point non plus de ces placards inharmonieux et factices aussi, qui sont dus à la même cause; partout la nature brute, solitaire, opérant selon ses seules forces et colorant de ses propres mains. Or, qui ne sait qu'en ces choses la nature est féconde, ingénieuse, infiniment variée, gracieuse, attrayante, douce à voir et douce à entendre, là où l'homme n'est que pauvre, maladroit, sujet à mêler de discordants accents au primitif concert des bois , des rochers et des prairies !

Mais à ces caractères distinctifs d'une pureté, d'une vivacité et d'une harmonie qui se confondent en frappante splendeur, le coloris de ce paysage unit d'autres qualités encore que lui sont propres. En nouveauté? c'est, sur les premiers plans, la noirceur veloutée des flaques, la rousseur sauvage des herbes , la fraîcheur émeraudée des mousses, l'orangé des rouilles, l'aigue-marine

des neiges à Tombre et des glaces crevassées ; dans les plans lointains, ce sont des bleus, des violets d'une auguste sévérilé , des pourpres, des embrasements d'un éblouissant éclat; au ciel, un azur si intense au zénith, que même les roches nues s*y détachent en dentelures claires et rosées... En finesse ? ce sont toutes les uniformités de la grisaille, variées, nuancées à l'infini par des lichens de tout âge et de toute sorte : car il n'est pas de roche dans les hautes Alpes, pas de bloc gisant, qui ne doivent à cette végétation polaire la parure des plus^fines broderies et des plus délicats chatoiements; ce sont les herbes rares dont le vert passé se marie aux couleurs neutres du terrain ou aux blancheurs salies des graviers ; ce sont enfin les clairs sablons à paillettes cristallines, les glaces ternies de débris, sillonnées de poussières, nacrées de reflets, diaphane miroir tantôt d'une cime sourcilleuse, tantôt des clartés voyageuses de la nue, tantôt du firmament azuré... Â nous, certes, de demander qu'on nous montre ailleurs des richesses qui ne soient pas mesquines à côté de ces trésors, et dès ici, si le charme du paysage tenait essentiellement au coloris, il serait constant à nos yeux que cette région est, sinon la plus belle des trois, l'é-

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gale du moins des deux autres. Mais ii n'en est pas ainsiy nous le savons» et nous avons voulu montrer seulement ceci, c'est que, sous le rsipport du coloris, elle est riche, complète et accessible à l'égal de toute autre.

Quant aux formes exclusivement alpestres, non^ seulement nous croyons qu'elles ne sont en général réputées vicieuses que relativement à des règles en grande partie conventionnelles et tirées de Tétyde du paysage italien ou flamand, mais nous surprendrons bien quelques personnes en affirmant que c'est sur ces hauteurs que nous avons retrouvé, et souvent, les terrains rasants, inondés, gris, semés d'heureux détails de la Flandre, comme les douces lignes du paysage sévère des Maremmes. Sans doute les dentelures, les lignes ardues ou brisées, les angles disgracieux s'y présentent souvent; mais quelle est la contrée où le paysagiste n'a pas à éluder des inconvénients analogues, où il |i'a pas à se choisir et son site, et le côté unique en bien des rencontres par lequel ce site est artistique? Ëhbien, cent fois, parvenus sur des plateaux rasants, cent fois, parvenus sur (}es croupes gazonnées, nous y avons trouvé, là, des bouts de Qaque, des graviers épars, des touffes d'herbages.

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et le mendiant voyageur assis au soleil à cdté de sa besace ; ici des gazons sombres, ondulés , parses mes de plantes isolées, et, à la place du buffle, le taureau solitaire se découpant en fière silhouette Sur un ciel enflammé. Et pourquoi non? C'est à la région moyenne que Ton peut reprocher la monotonie de ses pentes accourant éternellement devant, derrière, pour se joindre en élernel vallon; mais qu'on la franchisse, cette région, qu'on s'élève, et voilà le vallon qui disparaît ponr faire place tantôt au col, tantôt à la cime, tantôt aux croupes incii* nées ou aux planes déserts : c'est, non plus, l'escalier, mais le belvédère, c'est l'air, la lumière, Tborizon qui ont reparu ; c'est le regard affranchi qui se promène sur les plages ouvertes d'un nouveau monde, d'une resplendissante nature!...

Hais pour la forme, comme pour le coloris, cette région présente aussi des qualités, soit quant aux masses, soit quant aux délails, qui lui sont propres. Quant aux masses, des dômes superbes, des arêtes bardies et sveltes, des ensembles de dentelures et de cimes admirablement balancées, des profils de hautes roches, harmonieux dans leur rudesse et accidentés dans leur simplicité, des chaos de blocs et d'escari>emenls coupés avec une grâce

infinie par les lignes molles d'une pelouse ou par le niveau aplani d'une eau dormante, des ébloulîs colossaux où l'ombre et la lumière se jouent avec prestesse autour des quartiers et des débris ; à l'horizon, tantôt les mille coupoles d'une Babylone d'or, d'argent et de pourpre, tantôt les parois effroyables d*un gouffre insondable, tantôt les souplesses ravissantes d'arceaux azurés qui forment à perte de vue une vallée montante indéfiniment plus douce et plus ouverte : doux couloir de Tair, couche aimée des nuages. Quant aux détails, ce sont, dans les terrains, une incomparable richesse d'accidents : le raboteux, Taffaissé, lestrié, les traces d'eaux écoulées s'entre-croisant en linéaments délicats ; les mille formes d'escarpement , de talus, de chaussée, de sentier ici unique, là divisé, qui serpente, se replie, s'attarde, se lance, disparait, reparait, formant dans ces solitudes le signe unique presque, mais rassurant, du voisinage de l'homme, le symbole aussi de traversée, de péril, de délivrance : une croix est au sommet du passage. Ce sont les mottes herbagères, les mousses mamelonnées, les cassures adoucies des blocs séculaires, les vides caverneux , les fissures innombrables des roches, ce désordre ordonné qui, dans chacun de ses acci*

dents, conserve le sceau d'une primitive harmonie, en telle sorte que chaque partie reflète le tout, en telle sorte qu'à chaque montagne, selon sa struc* ture et sa configuration toujours particulières, se varient sans être opposés et sans être semblables, l'aspect des rampes, l'apparence des rochers dénudés, l'habitude et les mœurs des éboulis, et, nécessairement aussi, les habitudes et les mœurs de la végétation et des eaux. Voilà pour les formes, qui en toute région , sont, plus encore que la couleur, le langage de la poésie. Que cette poésie soit ici autre que dans les zones inférieures, qu'elle soit moins variée peut-être, mais plus grande ; moins riante, mais plus élevée ; moins aimable, mais plus profonde et plus religieuse , c'est ce qui n'est pas douteux , selon nous ; mais ce qui ne 1 est pas davantage, ce semble, c'est que, par ce côlé-ci encore, elle est aussi réelle qu'accessible.

Que si nous en venons à la végétation de ces hautes contrées, rare et sobre qu'elle est, nous n'hésitons pas à croire qu'elle gagne en caractère et en expression ce qu'elle n'a pas en luxe et en variété. De Saussure lui-même , tout préoccupé qu'il est dans ses ascensions d'observations et de recherches scientifiques , exprime en mainte rencontre

la vite impression de plaisir que lui cause l& vue ée quelque plante alpine, et il e6t certain que, indépendamment de la grâce et de l'éclat qui sont propres h la plupart de ces plantes, toutes contractent soit du sauvage dont elles sont entourées, soit de Tinduslrieuse façon dont elles se postent pour résister aux frimas, soit de l'intact essor de leur développement, un attrait auquel bien peu de passants sont insensibles. Tantôt isolées sur la saillie des rochers, elles s'y balancent avec une gracieuse fierté en conjurant par leur souplesse Tassaut furieux des vents; tantôt, se serrant les unes contre les autres, elles fleurissent blotties et immobiles dans les creux, derrière les rochers, au flanc des ravines; tantôt âpres, robustes, cramponnées au sol, étreignant les pierres, elles luttent contre les orages et défient la tourmente; ou bien, timides et délicates, elles osent à peine étaler à fleur de terre une modeste corolle. El tandis que dans la richesse luxuriante des taillis ombreux le peintre s'attache à peindre Télégantp confusion des branchages, tandis qu'en face de nos innombrables herbages, il s'attache à rendre les touffes fleuries, les massifs emmêlés de lianes, de tiges et de feuilles infiniment diverses, exprimant Tim-

pression reçue plus que les objets distincts, le raé* lange inextricable et vague, plus que' les individualités réelles; ici, la rareté, Timportance rela* tive, le caractère vigoureux, les mœurs fortes, tout commande l'étude distincte, la représentation individuelle. Mais si la voie est autre, le but est le même, et ce n'est pas parce qu'on défriche d'autre sorte un sol tenace et un sol sablonneux, qu'il faut croire l'un moins que l'autre abondant en fruits savoureux et en moissons fertiles.

Celte végétation , nous Tavons dit, elle est rare, mais elle est tout autant, si ce n'est plus encore que celle de la plaine, vivace, active, envahissante : partout elle s'avance, elle recouvre; partout, repoussée par les frimas, ou bien écrasée sous la chute des sables et des pierres, elle remonte à Tassant, elle reprend ses domaines et maintient éternellement son empire ; partout elle occupe tout ce que n'occupent pas les glaces, et elle donne aux plus âpres déserts, ici leur physionomie frappante, là leur neuf aspect de tendre rajeunissement. Composée d'arbustes, de plantes, de mousse et de lichens, elle compte parmi les premiers le rhododendron qui unit au lustre de son feuillage, à l'éclat charmant de sa fleur, à la claire rousseur de

son bois, tout ce qu'aiment les artistes dans le jet de la fige; soit que, pressé le long des rampes, il resserre vers le centre ses rameaux effilés pour les évaser gracieusement sur les ailes, soit que, venant aboutir au vide d'un escarpement, il les lance au delà du roc comme pour en ombrager le front d'une flexible couronne... Non, jamais, ni nous, ni nos compagnons, nous n'avons rencontré épars^ dans les hauteurs ces plants de rhododendron, ces colonies de frères arbustes si sains, si éclatants, si alpins, car quel autre mot trouver qui rende à la fois l'élévation, la solitude, la pureté, le parfum qui accompagnent toujours cettesortede trouvaille, sans être remués d'allégresse, sans accourir, sans cueillir et décimer, plutôt que de ne pas en emporter des rejetons, ces brillants lauriers du désert ; tant l'aspect en est beau, vif, impressif plus même que l'émail des prairies, plus que la parure des jardins. Mais au-dessous de ces arbustes dont le rhododendron est le prince, et outré un grand nombre de plantes fortes et nerveuses qui appartiennent exclusivement à la végétation des hautes Alpes, les herbes, les gazons s'y élèvent à une variété d'apparences, due tantôt à la qualité ou à la pente du terrain, tantôt et surtout au passage ou au

séjour, ici habituel, là irrégulier des eaux, dont nos gazons de prés et de pâturages ne peuvent donner aucune espèce d'idée. Jetés en sens divers, onduleux, hérissés, emmêlés, frais et tendres, ou bien noirs et pourris, ils varient d'attitude, de caractère et de couleur selon les conditions infiniment variées elles-mêmes de position ou de localité ; en sorte que, si dans les plaines l'artiste a à se défendre contre l'uniformité des tapis et des pelouses, là haut, c'est aux herbages qu'il peut demander la diversité et le changement. Que de fois sur ces sauvages plateaux ici imbibés» plus loin inondés, là-bas enserrant dans leurs creux une onde limpide, noire et glacée, n'avons-nous pas admiré la variété des formes, l'harmonieux contraste des couleurs, la transition, ici subite, là graduée des plantes aux herbes, des herbes au jonc, du jonc à la mousse, à la mousse qui est elle-même, selon les accidents du terrain et selon les caprices des eaux, à un* endroit brûlée, tout à côté olivâtre, plus loin morte et grise, là-bas veloutée, fleurie, tendre, se déployant, vive et fraîche, en bordure de flaque, en élégants promontoires, en îlots éclatants, en flottantes émeraudes ! Et ce que nous disons là des herbes, des mousses, nous pourrions,

{>our ce qui est du moins de la variété, de Vhsxr inonie et des contrastes, le dire des lichens avec plus d'avantage encore. Voilà ce qu'il en est de h végétation alpestre : pauvre, nulle, si op lui ap* plique la même mesure qu'^ la végétation dç 1| plaine; riche, diverse, éblouissante, si avant de 1^ condamner on Tobserve.

Mais vainement le paysage alpestre jouirait quant au coloris, quant aux formes et qua?|t a }^ végétation, des propriétés artistiques que nou^ viciions de signaler; si la présence de Tliomme et de ce qi|i est de l'homme y manque, il ne sera, nous en convenons, que brut, sans échelle de proportion, et propre tout au plus à faire admirer la main de Dieu dans un coin de ses œuvres plus phénoménal que d'autres, sans doute, mais moins riche aussi en signes intéressants et partout répandus de féconde, d'intarissable, et pour ainsi dire de familière bonté. Bien pl^s, dans le paysage de la plaine, l'on conçoit que l'homme puisse ^e jouer qu'un rôle secondaire, qu'il puisse même n'y être pas en vue, car tout ne l'y rappelle-t-il pas? Cette culture, ces enclos, tes habitations, ces haies, ces ornières, ces arbres eux-mêmes qui ne croissent que par ordre ou par tolérance, et qui mutilés pour la pli|-

part portent ainsi les insignes de la servitude, n^ sont-ils pas tout autant de traces intuitivement comprises de la présence du mailre? Dans celte so« litude d'accident tout n^a-t-il pas un sens, une expression, une poésie presque exclusivement humaine; et à déraut d'un de vos semblables que le peintre aura omis d'y représenter, hésitez-vous un moment à vous y placer vous-même et à vous faire le seigneur de ce domaine? Non, sans doute. Mais à prendre le paysage alpestre supérieur, il n'en va pas ainsi : et Thomme ou ce qui est de Thommene saurait en ôlre retranché, qu'il ne perde, et son sens, et son expression, et sa poésie presque tout entière, qu'il ne perde aussi celte relation à la fois matérielle et morale de la nature brute à la vie intelligente, dont l'homme est l'un des termes nécessaires. Nous voici, ce semble, acculés contre une insurmontable difficulté, car il est de fait que les régions supérieures des hautes Alpes sont inhabitées et inhabitables... Que l'on se rassure pourtant. Persuadé comme nous le sommes que la présence de l'homme, que la figure humaine, est encore plus indispensable à ce paysage-ci qu'à tout autre, nous n'avons pas poursuivi jusqu'ici ces considérations sans nous être assuré auparavant que^

comme pour le coloris, comme pour les formes, comme pour la végétation, la région des Alpes supérieures offre à cet égard des richesses méconnues à la vérité, mais réelles, admirables, et qui ont en outre celte valeur particulière, qu'elles lui sont, parmi beaucoup de contrées, exclusivement propres.

La région des Alpes supérieures, inhabitée et inhabitable qu'elle est en effet, ne laisse pas que d*étre fréquentée par une population de passage ou de temporaire séjour, qui présente à un haut degré toutes les conditions artistiques, sans compter cette circonstance même, qu'étant nomade et passagère, certains attributs poétiques qui sont propres à toutes les conditions d'existence passagère ou nomade s'y rencontrent toujours en quelque mesure. Et en preuve de ce que nous avançons ici, l'on ne nous verra pas insister sur Texception, brillante pourtant et pas unique, du Grand-Saint- Bernard avec son couvent, avec ses pères, ses chiens, ses hôtes de toute condition et de tout pays, avec ses fêtes enfin qui attirent et qui mélangent pittoresquement ensemble des montagnards de la Suisse et des montagnards de l'Italie ; mais nous énuroérerons simplement les classes de passants

qu'il nous est arrivé de rencontrer habituellement dans le cours denos excursions alpestres, et jamais, il importe de le dire, sans éprouver cette curiosité, cet intérêt qui, dans le désert, lie le voyageur au voyageur, qui, dans ces solitudes, semble croître avec risolemént et faire que, pour quelques instants du moins, les difTérences de condition, d'aisance, d'éducation, disparaissent pour ne laisser plus que l'homme face h face avec l'homme. Disposition poétique, au demeurant, et qui, bien rarement ressentie dans nos contrées fertiles et habitées, non-seulement est cxpressible à l'art, ma:s forme Tun des traits les plus profonds qu'il lui soit donné d'exprimer, un de ces traits dont le charme est étemel et universel à la fois, parce qu'il repose non plus sur la base muable et accidentelle de la vie sociale, mais sur la base éternellement et universellement identique et mystérieuse de la destinée humaine. Et c'est, pour le dire en passant, c'est ce charme-là que Léopold Robert, mais lui, en luttant contre les entraves de sujets qui le comportent moins peut-être que ceux dont nous nous occupons ici, a su, à force de génie, à force d'aller saisir au plus profond de la nature et de l'art, amener, répandre avec profusion sur la toile. C'est ce charme»

là, et point un autre, qui fait des Moissonneurs, des Pêcheurs, non pas une scène, non pas un tableau seulement, elbien mesquins, seraient ceu|: qui jugeraient à celte mesure de pareils chefsd'œuvre, maisun mélancolique et émouvantpoéme, qui toujours attache, qui jamais ne lasse. Âh ! que n'a-l-il abordé le pâtre des Alpes et ses rudes marcmmes, et ce qui n'est aujourd'hui encore qu'une opinion contestable, serait un fait glorieusement mis en lumière !

Cette population, celle de passage, elle se compose de voyageurs des villes, isolés ou en caravanes,, montés sur des mules, accompagnés dô guides, et qui tantôt cheminent à la ûle, ou s'entretiennent avec un pâtre, tantôt campent sous l'abri d'une roche , ou prennent un repas sur le bord d'une source. C'est ici sans doute ce qu'il y a de moins artistique, de moins pittoresque, parmi les sujets de figures dont nous faisons la succincte énumération; et néanmoins, quand on a pu observer ces caravanes, on demeure bientôt convaincu que, transplanté sur ces hauteurs, soumis temporairement aux exigences de la vie nomade/ et dégagé en retour de beaucoup de celles qui Gompliqqentou étriquentla vie sociale, l'homme

des \îHes, surtout la jeune femme des villes, là jeune miss d'Ecosse ou de Londres, acquiert, contracte des allributs de pittoresque imprévu , de grâce neuve, bien dignes d'exercer, non pas seulement le crayon d'un amateur, mais le pinceau d'un artiste doué de goût, de sensibilité et de talent. D'ailleurs qu'importe? Laissons ces caravanes, si l'on veut, trop citadines encore; mais toici venir le marchand forain, tirant après lui sa mule Miguée ; le médecin de hameau guidé en hâte par une mère en»pleurs; l'émigrant de Suisse ou dltalie suivi de sa pâle compagne, de ses filles attristées, de son petit garçon transi; le pèlerin des vallées qui chemine en bourdonnant des ave; le curé, le moine, le capucin, qui s'en vont ou en retraite, ou en visite, ou en quête : des pentes de l'autre revers un chevrier les guide jusque vers les premières forêts de celui-ci, jusqu'en vue du plus prochain clocher; voici venir les grands troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons, qui émigrent d'une conti;ée dans une autre, sous la conduite de leurs bergers, accompagnés d'ânes, de mules portant ustensiles et bagages : sujet animé, riche, fertile en mœurs et en incidents, et auprès duquel les scènes de Berghem et de Karl Dujardia

semblent d'un pittoresque pfus aimable , mais pas plus attachant, pas mieux fait certes pour exercer le pinceau d'un grand maître. Enfin, voici venir le pauvre et sa besace ; voici venir le mendiant moitié pâtre, moitié pèlerin, à demi-sauvage, belle et simple figure qui exprime plus encore Tindépendance que le dénûment , l'oisiveté errante que la souffrance paresseuse, la superstition résignée que le murmure amer, et dont les traits, l'accoutrement, l'attitude portent le sceau d'une mélancolique rudesse, merveilleusement en accord avec Tâpreté du roc qui sourcille, du plateau que le vent balaie. Que si nous ajoutons à ces passagers habitants des hautes Alpes les deux sortes d'hommes qui y séjournent durant les beaux mois de l'année, le chasseur hâve de fatigue et altéré de poursuite, le pâtre, le pâtre et ses bêtes! qui, à lui tout seul,* est un thème constamment et à toujours aimé, préféré, de peinture poétique, nous aurons achevé, ce nous semble, d'établir rien que par cette imparfaite, mais sincère esquisse, qu'à tous égards, coloris, formes, végétation et figures , le paysage de la zone alpestre supérieure est aussi riche et complet dans ses éléments qu'il est abordable par tous ses côtés; aussi artistique qu'un

autre, plus grand que beaucoup, plus neuf que tous à cette heure encore.

Ceci établi, il ne nous reste plus que quelques mots à dire. Deux obstacles se sont opposés jusqu'ici à ce que ce paysage de la zone alpestre supérieure ait été conquis à l'art de la peinture. Le premier, c'est que, envisagé d'abord comme uniquement phénoménal , défiguré ensuite par les enlumineurs et les marchands, condamné en tout temps par les théories conventionnelles du feuilleton et par les traditions d'école ou d'atelier, ce paysage n'a été ni étudié, ni pratiqué, ni observé seulement au point de vue de ses qualités artistiques. Toutefois, les travaux récents de nos artistes et le brillant succès qu^ont obtenu à Paris, en Belgique et en Angleterre, quelques-uns de leurs tableaux dont le sujet était pris sur les confins mêmes de cette dernière zone, ont déjà singulièrement modifié à cet égard l'opinion du public et de la critique, battu en brèche les préjugés, et tout disposé pour que, avant peu d'années peutêtre, le paysage alpestre ait pris dans l'art le rang que lui assignent, selon nous, ses richesses pittoresques et son grand caractère.

Le second obstacle, c'est que si, d'une part,

lorsqu'une poésie autre et nouvelle commence à être entrevue par Tartiste, ce n'est pourtant que par degrés, au moyeu d'une longue étude et d'une persévérante expérimentation, qu'il parvient à en créer le langage ; d'autre part, et cela résulte de l'ensemble des considérations que nous venons de présenter , ce paysage de la zone supérieure réclame, chez celui qui voudrait le traiter dans toute sa plénitude de beauté , une réunion bien rare à rencontrer , d'emblée et chez un même peintre , de qualités supérieures, d'aptitudes (diverses, et surtout d'études spéciales. Et en effet, outre qu'il s'agit ici d'exprimer avec habileté le paysage d'une nature infiniment grande, éclatante, majestueuse, il s'agit encore d'introduire sur le devant de la scène, et avec son caractère, avec ses attributs, avec ses mœul*s propres, l'homme qui parcourt ces hauteurs ou qui y séjourne, et au besoin le troupeau, la mule, dont il y est ou entouré ou accompagné presque inévitablement. Or, dans l'état actuel de notre école ou de toute autre ,. et avant que les travaux de plusieurs aient frayé, aplani, abrégé la route ;• avant que, d'un ensemble combiné de tentatives, soit issu un genre alpestre simpUfié dans chacun de ses éléments par la tra*

diiion des modèles , et par Texemple des devanciers, où trouver ce peintre qui d'emblée réalisera ces conditions? Et pourtant, dîsons-Ie à la gloire de notre école, ces conditions, mais réparties entre quelques-uns de ses artistes, elle les posr sède à cette heure déjà ; et nous ne doutops pas, à supposer que pareille œuvre fût exécutable, qu'une grande toile dont FÂlpe serait die Calame, le pâtre de Lugardon et le taureau d'Humbert, ne tranchât victorieusen>ent la question du paysage alpestre, telle que nous venons de la poser, et qu'elle ne conquît définitivement et glorieusement à l'art ce haut domaine autour duquel il rôde déjà, dans l'enceinte duquel il pressent des moissons à faire et des palmes à cueillir. Artistes, mes compatriotes, ne le perdez pas de vue, ce dontiaine; faites-en la garde, profitez des beaux jours pour vous y introduire un à un, guettant, regardant, observant, étudiant; puis le moment venu, jetezvous-y en foule sur la trace du plus habile, et que la gloire de votre conquête illustre la patrie I

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