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SONT UNE NOBLE RÉCRÉATION

Le génie ressemble à un grain, lequel croit partout, moyennant qu'on l'arrose.

Je suis peintre. Assez le reconnaîtront les lecteurs, et à la cause que je défends, et au style que j'emploie , plus apte que je suis à manier le pin<' ceau que la plume.

Quand j'entrai dans la carrière , études finies, et maîtres payés , il me restait cinquante écus , et, disait-on , un beau talent. De mon beau talent, je faisais fprce tableaux, et de mes cinquante écus, force repas; quatre par jour, au moins. C'était vivre d'une double vie ; poétique au chevalet, matérielle à table, en somme délicieuse ; sans compter

que, ce faisant, je pensais fermement cheminer vers la fortune en passant par la gloire.

Oh ! bien douces heures que celles que j'ai filées en ce temps-là ; trop courts moments qui ne sont pas revenus ! Les cinquante écus s'en allaient et force fut de se séparer du dernier de tous; non sans serrement de cœur. Mais jeune, abondant en verve, et tout plein d'heureuse inexpérience : < Reste toujours la gloire, me disais-je, et au bout la vente. » Seulement par prudence et façon de réfornie , je réduisis^ la vie matérielle au simple déjeuner, payable le jour de la vente; conservant intacte l'autre , la vie poétique, laquelle n'a que faire des écus.

Et tout alliât au mieux, lorsqu'un beau jour je reçus des nonveUe» d'un mien ami, voyageant par FEspagne. Entre autres choses : « J'ai ce matin, me mandait-il, assisté au convoi d'un peintre aiort de faim pour avoir voulu vitre, de son art. »

Un peintre mort da faim : c'était matière à réflexion ; mort pour avoir voulu tivre de son art : c'était énigme pour moi, et siget d'alarme. J'en voulus savoir davantage. Oir voici ce que j'appris.

Ce peintre, le croiriez-vous , vivait en ua ei^ droit où tous aiaiaient les arts. Les riches en dis^

sériaient dans leurs sdlous ; les lettrés les disaient rhonneur de la Grèce et de Rome ; les bonnes dames , pure et noble jouissance , bien propre à éleyer Tâme. Il y avait un beau musée où s'éleyaientpar douzaines de petits peintres ; des comités où se lisaient de beaux mémoires sur l'art en général, et sur Tart en particulier ; enfin, des expositions où tous les gens de Tendroit se ruaient en foute , tant on y aimait les images ; je veux dire, les beaux-arts. Seulement personne n'y achetait tableaux ; les pauvres , faute de fonds ; et les riches, par économie.

Et de là tout le mal. Ce confrère , beau génie, et comme tel, homme simple et inapte à d'autres conceptions que celles de soq art , naïvement s'était promis d'en tirer le vivre au moyen de la vente. Et pourquoi non ? Peu suffit au peintre déjà riche du beau don du génie. Vivre, pour lui, c'est produire. Son chevalet lui est palais , maîtresse, trésor, tout ; excepté pourtant morceau de pain , comme il y parut alors.

Le pauvre homme , heureux au demeurant, attendait la vente, rognant' à extinction sur ses modiques besoins ; la vente ne venait point. Et déjà sa main décharnée plus lentement promenait le

pinceau sur la toile , lorsqu'un jour se ravisant : « Où me mène ceci ? dit-il aux gens qui le prônaient. — Allez, allez, c'est le génie qui vous pousse. — J'irais bien, disait-il comme pressentant sa triste destinée, mais ça me fera-t-il vivre? — Allez toujours ; le génie se nourrit de gloire et vit dans la postérité. » Le pauvre drôle se mit à aller de plus belle , sans cesse étudiant la nature, lui dérobant ses plus rares atours, faisant choses admirables, et nourri de gloire, mourut de faim, pour vivre dans la postérité.

Certains ont ri de sa bêtise ; moi , plus borné, elle m'a touché. C'était bêtise si Ton veut, mais bêtise du génie qui s'oublie, que sa force consume, que sa puissance même rend impropre à suivre la commune route. Plus médiocre, il eût fait comme moi, et vivrait encore.

Ainsi qu'on peut croire, j'appris cette histoire, non sans souci , et retour amer sur moi-même, engagé que j^étais dans la même route, au génie près. Et moi aussi ma ressource était la vente, à défaut de laquelle aussi me faudrait renoncer à. vivre de mon vivant. Chez nous aussi, il se pouvait qu'on chérit les beaux-arts , d'amour platonique, qui s'en tient aux sentiments ^l point ne vise à

posséder. Je m'enquis d'examiner ce point d'abord, d'autres ensuite ; et aujourd'hui plus éclairé, me vient la fantaisie de dire là-dessus mes idées, leur laissant la forme qu'elles prirent dans une discussion que je soutins à quelque temps de là.

n y a un an, j'achevai mon grand tableau. C'était une merveille, disait-on; pensais-je moi-même, sans le dire. Pour la gloire , j'en avais forte mesure. Charmant, admirable, délicieux I tous les suffrages m'étaient dévolus, hors un : celui de madame Berthe.

Dame Berthe n'est autre que l'honnête bourgeoise chez laquelle avaient passé mes défunts cinquante écus. Duranjt ces beaux jours de mon opulence , ou. à jour fixe, je soldais sa carte, madame Berthe, aimable et reconnaissante, se fût fait scrupule d'emporter son salaire sans m'avoir réjoui d'un petit bout de compliment. Et je la laissais dire : jamais éloge, de si bas qu'il vienne, n'éeorche notre oreille. Mais les temps changèrent ; avec mon dernier écu s'était envolé ce goût décidé qu'avait madame Berthe pour les œuvres de mon pinceau ; et quand ce vint mon grand tableau, elle le dit mauvais et n'en voulut démordre -.«Votre tableau ne vaut rien, me disait-elle. Ce qui est bon,

86 vend ; et avec le prix od paie ce qu'on doit. Quand on n'a rien, on ne déjeune pas. — Y pensez* vous on ne déjeune pas ! Écoutez, ma bonne dame Berthe , laissez-moi tous conter Thistoire de cû pauvre confrère d'Espagne , et ce qui lui advint pour ne déjeuner pas. — Point d'histoire. Vendez, et payez , ou ne déj^eunez plus ! » Puis elle sortit, fermant sur elle la porte. Et me semblait entendre un lamentable écho, redisant : « Ne déjeunez plus! jeûnez plus ! jeûnez plus 1 »

J'en étais là , lorsque j'ouïs dans mon escalier tournant grand bruit de pas et grand jeu de poumons. Us me parurent être deux, qui, pour se re« prendre, firent halte au cinquième. « Ouf , c'est bien haut I dit l'un que je reconnus à son timbre vocal. -^Diablement! dit l'autre, » que je reconnus aussi. Et se mirent à souffler à pleine gorge et grand orchestre , et mon écho se tuté

Or savez-vous ! c'étaient deu\ de nos plus forts amateurs en peinture, dont l'un même avait làdessus Une tant belle et ingénieuse théorie ; l'autre, par hoirie, devenu possesseur de huit portraits de Gardel, s'était ainsi vu comme lancé par héritage en la région des beaux-arts, et y cheminait à cheval sur sa collection. Mais, chose bien plus heu-

reuse «ncore ! ce dernier était banquier, très-ricbe ; et Tautre très-riche aussi, un peu banquier : en notre pays. Ton n'est guère l'un sans l'autre. (Hi ! pour le coup, je crus que le jour de la vente était venu, et m'apparut comme en vision un long ave^ nir de déjeuners , non mangés et payables, mais mangeables* et payés. Le cœur dilaté, la physionomie modeste , j'allai ouvrir la porte. Ces bons messieurs entrés se placèrent en face du chefd'œuvre , sur une chaise longue ; moi » debout, j'attendais.

Alors le banquier, pendant que l'autre sur mon dief-d'œuvre ajustait son lorgnon : a Avez-vous vu ma collection ? » Moi, un peu désappointé : < Non, en vérité. — Il faut que je vous fasse voir ça ; vous aurez du plaisir. < Sur ce, l'autre remettant son lor* gnon dans sa poche : < Bravo, monsieur, voilà un ouvrage tout rempli de grandiose ! — Oui, ma foi, et d'harmonie, ajouta le banquier. — Et de style, reprit le riche. Il y a de l'idéal; causent les bonnes doctrines. Cette partie-ci est italique tout-à-fait... Il y a l'entente des lignes ; en vérité, c'est bien... c'est très-bien. Je suis fort content de ce tableau. »

Poulr moi ^ à ce grand renfort de louanges superposées , ne me sentant pas d'aise, j'appelais à

chaque coup grand renfort de modestie; tîontenant de mon mieux au-dedans l'amour-propre , lequel, vivement chatouillé, cherchait à s'épandre. Et ne doutais nullement que la finale conclusion ne fût : « Quel est, s'il vous plaît, le prix de ce chefd'œuvre ? » Lorsque, s'adressant à l'autre, il continua : « Et en effet, comme je vous le disais, mon-

sieur, les beaux-arts ne sont qu'une émanation et comme un reflet de l'antique et de la nature étudiés dans les contrées classiques , dans l'Italie. — Vous croyez ? Cependant des portraits ? Mes Gardel, par exemple? — Laissons vos Gardel. Voici un tableau remarquable. Eh bien , étudiez-le sous les divers rapports qui en constituent le mérite, vous y reconnaîtrez que l'auteur n'a pu puiser ses principes hors de la terre classique. » C'était le moment de l'interrompre : « Monsieur, pardon, . . » mais lui, continuant : « Nos contrées, voyez-vous, ne sont point faites pour les beaux-arts ; notre nature est trop verte, trop vulgaire... — Monsieur, permettez... — Il n'y a pas, noUj il n'y a pas chez nous ce goût du beau , qui enfante les chefs-d'œuvre. L'Italie, monsieur, il n'y a que l'Italie! » Ici, profitant de la pause et pensant sottement rehausser mon mérite : « Eh bien pourtant, monsieur, je n'ï^i

pas quitté le pays, n'ayant du côté de rilalie poussé que jusqu'à Chambéry. — J'en étais sûr, dit l'autre, ni Gardel non plus.

— Ah ! vous n'avez pas vu l'Italie ! reprit alors l'amateur en rajustant son lorgnon sur mon œuvre, c'est vraiment dommage , ayant à ce que je vois des dispositions. Allez-y, croyez-moi, vous vous débarrasserez de ce ton froid, de ces détails mesquins, de ces coupes heurtées qu'au premier instant j'avais moins aperçus. Il vous faut, monsieur, trois ans d'Italie, sous peine de rester médiocre comme tous vos confrères. »

Ici, ma foi, au rebours de ci-deVant, la modestie me rentra dans la peau , et lamour-propre au dehors relancé me redressait la tète et le regard, à chaque coup qu'il portait à mon œuvre chérie. Pour lui, poursuivant comme pour m'achever : « En Italie, tout est inspiration : richesse des teintes, beauté des lignes, magie des ruines, et jusqu^à l'enchantement des souvenirs. Ici, rien ! » En ce moment, l'autre achevant de humer une prise de tabac, laquelle il avait, cette période durant, amoureusement triturée : « Ma foi, je ne sais que vous dire ; je trouve, moi, que les arts sont grandement florissants à Genève. Nous avons un musée, des

— Id --

écoles , des tableaux , des amateurs et une foule d'artistes vivant dans une aisance très -honnête. Que voulez-vous déplus? » Et minterpellant, moi : « Qu'en dit monsieur, n'est-il pas de mon avis ? — Moi ! nullement. — Alors l'autre : Vous penchez pour le mien , n'est-il pas Wai ? — Non ; pas davantage. — Non? — Non. »

C'était à mon tour d'exposer ma théorie : « Monsieur, repris-je, je ne pense point que lés ruines ni Tidéal aient jamais fait un seul peintre, ni que le génie craigne le vert ou s'enflamme aux lignes droites, courbes ou autres. Appliquant aux objets sa sève, et ne la tirant pas d'eux, il se prend à ce qui est sous sa main; s'accommodant d'un vieux moulin comme d'un beau portique, de joyeux buveurs comme de saints martyrs, d'un pâtre çomnoe d'un héros , et de toutes choses tirant des merveilles. Or, écoutez bien, les objets en notre pays manquent-ils? Nullement. Le génie manque, dirêz^ vous... Non plus ; il attend qu'on le paye. »

A ce mot , l'amateur* : « Ho ! ho ! permettez , monsieur, c'est ravaler l'art ; c'est lui ôter ce qu'il a de plus noble... Le génie, monsieur, se nourrit de gloire. — On l'a souvent dit; toutefois, sans évoquer en faveur de mon dire l'ombre de maint

confrère, mort pour avoir suivi ce régime, et à ne Cûnsalter qpe les âges passés, il n'en est rien. Le génie ressemble à un grain, lequel croit partout, moyennant qu*on l'arrose. Périclès, qui l'arrosait des .deniers de sa république, ainsi que lui repror che Plutarque (qui n'était pas peintre), le fit croître et multiplier sur tous les points. Plus tard, le génie s'embarqua pour Rome, quand ces bons Romaûis^ d'abord grancbs pillards, ensuite les meillieucs payeurs du monde connu, eurent pris goût à bâtir, orner et peindre. Plus tard encore, quand les par pes , gros marchands d'indulgences, jetèrent aux artistes l'sHrgent des fidèles, le génie se trouva prêt, et de ses œuvres immortelles décora Rome et l'Italie, germant à Florence, germant à Venise, à Gênes, à Bologne, partout où on l'arrosait. Enfin les bons Flamands ayant pris en main l'arrosoir, le génie poussa ferme, au milieu des brouillards , sans s'y enrhumer nullement. Il ne se nourrit donc pas de gloire. Qu'il l'aime et qu'il la^ choie, qu'il en tire secours et force, je le nie d'autant moins que c'est par là qu'il arrive au reste. « Alors l'amateur : < Froide et désolante théorie , monsieur, et fausse, n'en doutez pas. — Froide, peu importe ; fausse» non ; voyez les faits. — Les faits !

Ils sont sous nos yeux. Chez nous, les artistes sont nombreux, la richesse grande, et pourtant... — Oui, répliquai-je, le grain est planté, Teau est tout près, à deux pas... mais il manque la rigole, ou, pour parler sans figure, l'artiste voit bien le coffrefort-là haut, tout près; mais celui-ci ne bouge, faute de pente, et Fautre n'y peut atteindre, faute d'échelle encore plus que d'envie. D'où suit que les artistes sont nombreux à la vérité, la richesse grande, en effet, mais qu'ensemble divorcés, leur union n'enfante point le génie. — Froide théorie, répéta l'amateur.

— Fausse aussi, dit alors le banquier, car Y on ne peut nier que nos artistes ne soient dans Taisance. » Revenant alors à celui-ci : c Je conviendrai, monsieur, lui dis-je, qu'aucun jusqu'ici n'est mort de faim , que l'on en voit même de gras et bien portants parmi d'autres flasques et affamés, évidemment de gloire nourris , plus que d'autre chose. Mais tous, notez bien ceci, depuis longtemps, faute de pain à manger avec leur gloire , seraient trépassés, s'il leur fût venu en Tesprit de vivre de leur talent , de leur génie ; je veux dire , de travailler de leur art pour vivre, comme le chapelier travaille en chapeaux, et vit de chapeaux ; le cordon-

Dîer en chaussures, et vît de chaussures. — Maïs enfin ils Tîvent bien, fotce est que ce soit de leur art. — Qu'ils vivent, j'en suis convenu ; qu'ils vivent bien, ce serait chose à examiner; qu'ils vivent de leur art, je le nie. Le chapelier fait un chapeau et le vend, le peintre fait un tableau et ne le vend point, par conséquent n'en saurait vivre. — Alors dites-nous de quoi ils vivent, car enfin ce n'est pas de Tair du temps. — Pas toujours, repris-je. L'un, c'est presque tous, au moment de voir son talent éclore, faute de voir s'approcher la venlc, prend peur de l'avenir , et pour vivre s'adonne à enseigner son art au lieu d'y poursuivre. L'autre enlumine pour le marchand, ou reçoit son salaire du bijoutier , en retour lui défigurant à grand éclat de couleurs et pour le plus grand plaisir des chalands nos costumes et belles vues de Suisse. L'autre, c'est un ou deux, tient par bonheur de son feu père, ou par le fait de sa femme, une petite rente, laquelle le maintient en vie et en joie. Enfin, celui qui se veut obstiner à vivre de son art a recours à une diète philosophique, mangeant non assez pour vivre, trop pour mourir. Après tout cela, reste encore l'hôpital.

— Tout ceci, dit le banquier, est pure hyperbole;

j'en connais » et vous aussi , qui font gros béné-

flces, et mes livres en feraient foi au besoin. — Peintres de porlraits> oui ; d'autres, non. — Eh bien oui. peintres de portraits, mais enfin peintres, vendant leur peinture, et vivant de leur art mieux que vos chapeliers et cordonniers. — J'en tombe d'accord, et j'allais y venir, répliquai-je , c'est là l'exception, non réelle, mais apparente. Le pemtre en portraits chez n^us, en un sens, vit de son art, car il vend sa peinture ; en un autre sens, non ; car, notez bien, c'est non sa peinture, son génie, l'art enfin dont on se soucie ; c'est sa propre figure qu'on aime à voir là répétée sur la toile. C'est si peu Fart dont se soucie cette demoiselle , qu'elle ne dit jamais au peintre : — Monsieur, ceci manque de draperies^ mais plutôt : ce fichu couvre trop ; ça manque d'antique, mais plutôt : rajeunissez ceci ; ça manque d'idéal, mais {dutôt : laissez l'idéal, et faites-moi à mon idée.

— Parbleu ! je le crois bien, interrompit le banquier, dans 'un portrait la vérité avant tout. , — Grande erreur, repris-je, la vérilé après tout. — Comment ça, un portrait ne doit pas être un miroir fidèle?. ,. — Certainement pas, dis-je; miroir, si voua voulez ; mais miroir accommodant, flatteur,

payé, et partant infidèle. Allez faire pâle la blèmc, maigre la décharnée , petite la ragote ! Hé ! monsieur, y pensez-vous ? C'est voler l'argent, non le gagner. Il vous fut donné pour que de votre palette vous tiriez à Tune , vif incarnat ; à Pautre, belles et bonnes chairs pour noyer les clavicules et arrondir la poitrine ; à Tautre , stature et prestance. Et manqueriez de probité que d^agir autrement. Que si vous n'en vouliez démordre et à toute force être vrai, arrangez-vous pour vous passer de pratiques. Hélène, quand vivait, ne vous eût donné la sienne, et il vous adviendra ce qui est advenu à un mien confrère, en Angleterre.

c C'est un homme bizarre, j'entends différent des autres, je veux dire véridique en toutes choses ; du pinceau comme de la langue. Sans pratique par conséquent parmi les hommes, il s'était dès longtemps lié d'amitié avec les chevaux et les peignait à merveille. D'où il arriva qu'un milord lui demanda le portrait du sien, bête incomparable. Le portrait parachevé, milord, voyant sa bête si belle, prit fantaisie de se voir dessus, et au peintre proposade l'y enfourcher, à quoi celui-ci consentit, et l'y enfourcha : mettant dans son faire même franchise et naivelé qu'il avait fait pour le cheval. Et

comme il avait rendu merveilleusement le poil soyeux de la bête, il rendit exquisement les cheveux du maître. C'était à tomber à genoux de vérité. . . Par malheur ils étaient rouges, rouge ardent. « Quand ce fut fait, l'autre, s'approchant, faillit à tomber, non à genoux, mais à la renverse, se

voyant là si véridiquement figuré , défiguré selon lui. Accoutumé à des ménagements délicats, à des circonlocutions polies (il était riche à millions), le pauvre milord déconcerté, stupéfait, devantlarude et crue franchise du portrait , faisait pitié à voir, tant il ouvrait grands yeux ; compassion à entendre, ne pouvant de longtemps dire autre chpse que ho ! Â la fin , interprétant à insolence la candeur de l'artiste, il se fâcha tout de bon et lui enjoignit de le blondir sur l'heure. Âquoi celui-ci, non plus inébranlable qu'un roc, répondait de conviction intime : « Rouges ils sont, milord, rouges je les ai faits, rouges ils resteront. » — Et rouges ils restèrent en effet, mais le peintre de sa vie n'a eu de demande pareille, étant considéré comme portraiteur dangereux , pire qu'un miroir où du moins l'image est fugitive. »

Après cette histoire qui m'avait éloigné de mes moulons, j'y revins, et, par forme de résumé, j'a-

joutai : « C'est donc chose notoire, que le génie fructifie là où on l'arrose, et qu'on ne l'arrose point chez nous. Et si vous me permettiez , monsieur, d'emprunter un tour dont vous usiez tout à l'heure : Nos contrées, dirais-je, ne sont point favorables au génie. Il n'y a pas, non, il n'y a pas chez nous ce goût des tableaux qui fait qu'on les achète. Ailleurs, monsieur, il n'y a qu'ailleurs qu'on achète des tableaux! Parodiant ainsi votre phrase, je la croirais moins élégante et sonore, mais plus vraie, et touchant au doigt le mai véritable. i>

Alors l'amateur, un peu piqué, bien que souriant : « Vos raisons, monsieur, sont ingénieuses, mais purs jeux d'esprit, lesquels viennent échouer contre une juste appréciation des choses. Ne vous en déplaise, le mal est où je l'ai signalé. Car, retournant aussi une de vos phrases, je vous dirai : Les amateurs en notre pays manquent-ils ? Nullement. Pourquoi donc les tableaux ne se vendentils pas ? — Premièrement, répliquai-je, parce que personne^ne les achète. Mais cette raison, bien que triste pour nous, pourrait vous sembler pur jeu d'esprit. Je la plante là. Toutefois, pour aller plus loin, j'éprouve embarras et malaise. Car me voici amené, messieurs, à me faii;p une question... in-

discrète, je Tavoue, déplacée, j'en demande excuse à Tavance , et que semble résoudre votre présence même en ce galetas. Avons-nous des amateurs ?

— Parbleu, dit le banquier, si nous en avons; je le crois bien que nous en avons ; voyez aux expositions, comme en foule on s'y porte. — Ce sont, dis-je, les amateurs regardants. — Et ne tenezvous aucun compte, reprit l'autre, de ceux qui se consument à parler dans nos comités, défendant les principes et dirigeant le goût ? — Ce sont , dis-je, les amateurs parlants. — Ceux qui, comme monsieur, ont des collections ouvertes h tous ? — Ce sont, dis-je, les amateurs par hoirie ou héritage. — Eh ! en voilà déjà une kyrielle, sans parler des autres. — C'est, dis-je, justement de ces autres que je voudrais parler. — Desquels donc î — Des amateurs achetants. Car, pour les premiers, ils abondent en tout lieu; le genre humain tout entier est amateur regardant, amateur parlant, et ne demande pas mieux que de l'être par hoirie. Ce n'est donc faute d'en avoir de ceux-là, que nulle part le génie se morfond, ou pour en avoir qu'il prospère. Mais les amateurs achetants, ceux qui , faisant germer et éclore le génie , le maintiennent ensuite en vie et santé, ceux-là i^ous

manquent. — Sophisme pur ! monsieur. Les amaleurs achetants, comme il vous plaît les appeler, ne sont en aucun pays une classe distincte, ni autre que les premiers dont vous^ avez parlé. Ce sont ceux-là même , au nioment où ils achètent un ouvrage qui leur plaît. — Et s'ils n'achètent jamais ? — Eh ! c^est que l'ouvrage ne leur plaît pas; c'est qu'il n'est pas conforme aux principes ; c'est qu'il ne sent ni la grande école, ni la terre classique; c'est, enfin, qu'il est de nos climats; et nous voilà arrivés à ce que je voulais prouver. — Un mot, pardon, avant que d'arriver. Et quand l'ouvrage leur plaît, qu'il est conforme aux principes et d'un bon climat ? — Ils l'achètent indubitablement. 3>

Ici, comme le pieux Énée, poussant du fond de ma poitrine un profond soupir : « Oh! plût à Dieu, monsieur, que vous dissiez vrai, et qu'il y eût chez nous une voie quelconque qui menât à la vente indubitable! Ahl bons et adorables principes, en effet, que ceux qui aboutiraient à la vente indubitable! Que n'en avons-nous, mes confrères et moi, la divine recette !

« Toutefois, encore ici, j*ai un petit grain de doute sur la vente indubitable. Car d'abord j'en

connais parmi nous qui se sont des grands principes fait une loi suprême, donnant tête baissée dans l'antique , dans le nu , la draperie , Tidéal , voire même dans le classique et le grandiose, sans jusqu'ici, du moins, trouver la porte qui mène à cette vente indubitable : véritable porte du paradis terrestre des peintres, par où tous nous les eussions à la file suivis en Eden. Je veux croire pourtant que la faute en est à eux ou au climat, et, crainte de sophisme, je les plante là.

a Mais ces amateurs dont nous parlons, les riches du moins, ceux-là qui, selon vous, n'attendent, la main sur la bourse, que l'occasion de se mettre eu dépense, voyagent dans les pays où en foule se rencontrent les tableaux dont vous parlez; ces tableaux voyagent aussi parfois, et viennent ici à eux gracieusement s'offrir. D'où vient qu'à leur aspect la bourse ne se délie jamais ?

« Il y a un an, Dubois en amena de Paris, à choix, de tous maîtres et pour tous les goùt^ ; il avait compté vendre : il ne trouva qu'à acheter. Après quelque séjour, il les remporta non intacts , mais grossis de quelques-uns que s'étaient hâtés de lui offrir certains de nos amateurs par hoirie, bien joyeux de s'en défaire, et étonnés de voir un ama-

icur achetant , lequel est à leurs yeux un homme étrange, smgulier, presque drôle.

<K Vous connaissez , ajoutai-je , la collection de M. X. — Belle, sublime; voilà des tableaux ! Quand Yous me parlerez de tableaux comme ceux-là, alors... — Justement, je vous en parle. Voici ce qui lui advint il y a peu d'années. Ce bon monsieur, amateur par hoirie et point par tempérament , un beau jour, fouillant parmi les papiers de son aïeul , acheteur de la collection , découvrit qu'il y avait déboursé cent cinquante mille francs. Sur quoi, tout d'abord, il se mit à regarder ses tableaux curieusement pour la première fois ; non pour les voir, mais les compter, reconnaître, évaluer et numéroter, étant sur le coup passé à l'état d'amateur vendant. Un beau catalogue est publié, circule, va chez tous ; aucun jie bouge. Il fait une vente; amateurs regardants, amateurs parlants d'affluer : le crieur étouffait; d'amateurs achelants, pas trace. Si bien, que force lui fut de rester amateur regardant et, pis encore, gardant. D'où il s'est mis à élever ses enfants dans la crainte des tableaux : mauvaise, en effet , détestable matière à héritage en notre ville, où le moindre ducalon profite mieux, reviré dans les fonds. Et, en,

rice; de le vider : c'est le luxe; le luxe, qui perd républiques, monarchies, corps, âmes, biens, qui perd tout.

« A côlé de cette morale-là, il en est une autre, «fleur de l'étude et de la philosophie, dont le doux langage et les aimables préceptes nous seraient à grand profit, s'ils étaient plus goûtés.

« Pour celle-ci , autrefois novice , effrayée des contes bleus que lui faisait sur ce maudit luxe l'autre morale , sa mère-grand, de longtemps eUe n'osa envisager le monstre en face ; jusqu'à ce qu'enân, devenue grandette, elle s'enquit de le considérer, de loin d'abord, de près ensuite, et finalement le reconnut compagnon, non-seulement inévitable, mais encore bienfaisant de toute société prospère; symptôme de bonheur, de santé, de vie et non de décadence, moyennant qu'au lieu de lui crier après, on le règle et le guide. En effet, enseigne-t-elle, le luxe (n'ayez peur du mot^ n'est autre chose qu'emploi de la richesse à nos jouissances; le proscrire, c'est ôter à la richesse son prix; au travail, son but; c'est, nous réduisant à être des avares ou des oisifs, tarir, avec la source de nos plaisirs, celle de nos vertus. Travaille, travaille toujours, mon ami : le vice ne hante point

le travailleur; deviens riche : le bien Ven sera plus facile, quoi qu'on die; et une fois riche, donne-t'en à cœur joie; ne fuis que ce qui ruine ta bourse ou dégrade ton cœur.

«Avec celte aimable dame, nous autres peintres serions bientôt d'accord, d'autant que, noble, généreuse, et chérissant merveilleusement tout ce qui, chez Thomme, nourrit le goût du beau, épure ses sentiments ou ennoblit ses loisirs; elle se trouve être par là l'amie et protectrice naturelle de toute la famille des beaux-arts. Par malheur, bien qu'elle ait chez nous quelques amis, elle y compte peu d'apôtres ; et c'est avec sa mère-grand que nous avons affaire.

€ Je n'ai point, moi chétif, le vouloir impertinent de convertir cette bonne dame. Ce serait d'aiileurs chose impossible que de l'amener sur mon terrain. Toutefois , allant moi-même sur le sien , il me semble que, bien poliment et chapeau bas, j'oserais lui dire : Très digne et respectable dame , j'entre dans toutes vos idées. Le luxe est proprement ma bête noire. Dès l'école j'ai sucé ces principes auprès de l'estimable pédagogue qui me forma l'esprit et le cœur. La Grèce, disait cet homme profond, la Grèce et Rome périrent par le

luxe. Et dès lors n'en ai jamais douté ; depuis surtout qu'un jour lai ayant demandé ce qu'était le luxe, doctement il me répondit : Luxus^ lurûs, de la quatrième.

« Mais d'un autre côté, et c'est le seul point qui me touche, je ne puis <;roire, quoi qu'en die votre ami lean-Jacques, que la Grèce et Rome aient péri par des tableaux; et serais, au contraire, plus en^ clin à m'imaginer qu'elles périrent pour n'en avoir pas acheté davantage. Si, en effet, ces bons Romains, par exemple, y eussent mis plus d'argent, comme aussi plus de temps à les regarder et com* menter , point ne leur fût resté ni de l'un ni de l'autre, pour courtisanes, thermes, débauches de table et autres mauvais ingrédients ; point non plus pour ravages, proscriptions; l'âge d'or avec rinnocence, tous deux donnant le bras à la peinture, fussent revenus visiter la terre ; les terreurs, l'ambition , les haines civiles , se fussent fondues au creusa du beau, de Tidéal et du grandiose. Et les peintres! Ah ! les peintres ! quelle vie ils eus* sent menée là ! '

« Si regarder un tableau (ce qui , comme disait cet autre monsieur, est à peu près la seule chose à en faire) est une action innocente en soi (d'autres

diraient louable) ; voyez, bonne dame, quel parti vous pouvez tirer de nos œuvres. Quel débouché unique pour ce superflu que vous redoutez à bon droit; lequel, accumulé, engendre l'avarice mère de toute vilenie ; dissipé follement, engendre cor^* ruption et décadence ; soit qu'alimentant la vanité, il rétrécisse Tâme; soit que, répandu'en voluptés, il l'abrutisse. Employé en tableaux ; tout le mal est détruit, neutralisé. Ah ! grand, profond mora« liste est l'amateur achetant!

« Et ce superflu, si salutairement ôté au riche, que devient-il? il va enfler la bourse du pauvre, et de quel pauvre, bon Dieu ! Du pauvre par excellence, du gueux du proverbe! rétablissant ainsi cette égalité, précieuse sauvegarde des républiques. II va donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, selon le précepte. Âh! grand politique, excellent chrétien est l'amateur achetant !

« Et ce n'est pas tout. Donnant ainsi le vivre aux pauvres artistes, y compris femmes et enfants, il conserve à l'État d'utiles citoyens , d'aimables citoyennes , de précieux rejetons ; et, doublement patriote, soulage d'autant l'hôpital, seul prytanée de Genève où les peintres soient nourris aux frais

de rÉtat. Àh! grand citoyen, est Tamateur achetant! Ainsi donc, non pas pour nous, digne

dame, mais pour votre contentement, en haine du luxe , poussez à la vente, et prenez-nous sous votre protection. Voilà ce que je dirais à la morale. ]>

Ici Tamateur souriant : « Oui, oui, mais il est h craindre qu'elle ne vous répondit : Monsieur Josse. . . — A quoi, je répliquerais : Madame Josse, vous n'y voyez pas bien clair. Mettez vos lunettes ; ça ne vous fera pas, dans l'enceinte de nos murs, découvrir des amateurs achetants, mais bien peut-être des ennemis plus dangereux. Mettez seulement vos lunettes, madame Josse. »

Et durant cette discussion, le bon banquier insensiblement s'était endormi le nez dans son jabot, et rêvait paisiblement à ses Garde!. Ce que voyant l'autre, et n'osant le réveiller du bras, crainte d'impolitesse, se mit à me parler en haussant la voix : « Je ne partage point votre avis, monsieur, mais à quelques égards je ne nie point qu'il n'y ait quelque \érité dans le fond. » A ce mot le dormeur en sursaut : < Les fonds I à combien! Ah! pardon, je croyais... Et tirant sa montre : C'est que c'est effectivement l'heure du courrier. Adieu, monsieur.

votre tableau est très-joli. Ah ça, venez voir mes Gardel... » L'on se salue, et ils redescendent l'escalier tournant.

C'est ainsi que j*en fus pour ma théorie, laquelle je rois sur le papier pour la communiquer quelque jour à mes confrères, si le ciel nie prêtait vie, et madame Berthe à déjeuner.

Pour celle-ci, elle a persisté dans son affreux dire, et si bien tenu bon, que force m-a été de rompre à mes travaux chéris pour courir le cachet. Ainsi, j'ai maintenant à déjeuner; mais progrès, gloire, talent, génie, sont au crochet, et mon tableau aussi.

£t le soir, assis au coiii de mon feu, je pense avec, moi-même ; parfois regrettant avec amèro tristesse d'avoir par le besoin été conduit loin de celle route où jadis j'avais rencontré si purs et si nobles plaisirs ; d'autres fois je délibère, et recherche en dedans de moi, d'où est venue à notre peuple cette nature froide et éteinte aux jouissances des beaux-arts, comme aussi à celles de la poésie leur sœur et compagne chérie ; je souris à quelques étincelles de mieux, lesquelles ont jailli ces derniers temps; ou je consulte si l'an prochain je

décrocherai mon tableau pour PuUer pendre à l'exposition.

 ce dernier égard je suis encore incertain. Pour la vente, c'est chose inutile à tenter. Reste la gloire, fumée stérile, que tous se disputent, peu attrapent, point ne fixent.

Et encore sous ce rapport, mal me prit il y a deux ans d'être venu prendre place au banquet de l'exposition. Entre le journal du Léman, et certain Pierre Gétroz, louant, critiquant, attaquant, dé«* fendant mon tableau, le pauvre hère sortit de là tout disloqué, froissé, moulu, n'emportant que les coups pour sa peine. Là où il y a vente, lés coups passent; c'est une lutte : le prix est au bout. On dispute, on crie, on frappe, on est frappé, tous s'en mêlent : puis vient l'acheteur qui tranche la ques** tion et panse les blessures. Là où la vente n'existe pas, les coups sont de trop. La lutte et l'amusement sont pour les écrivailleurs, le peintre est le plastron. Il me semble voir deux hommes se bat^ tant sur le dos d'un troisième.

De toutes ces choses le bon public se doute peu. Tous les deux ans nous venant admirer encadrés d*or, dans ce beau musée, bâti tout exprès pour nous, il s'imagine que nous sommes les enfants

gâtés de la fortune, gens privilégiés, gagnant Pargent à la pointe du pinceau, en badinant.

M. Durand, mon maître de maison, est venu voir mon tableau. « Montrez-moi, dit-il, ce tableau dont on parle tant. — Le voilà. — Où? — Là. — Et mettant ses besicles : Qu'est-ce que ça représente, ça? — Vous le voyez. — Eh non, que je ne le vois pas ! — - Eh bien, regàrdez-le. — J'ai beau regarder, je ne vois que des arbres et des maisons, comme on voit partout. - C'est qu'il n'y a pas autre chose. — Et ouvrant de grands yeux : Tiens ! Et vous demandez de ça? — Mille francs. — Mille francs! Ah bon Dieu! quel état que le vôtre; mille francs, dites'Vous, pour ces baraques? — J'en demande mille francs, mais on ne me les donne pas. — Mais enfin , que ça vaul-il? — Mille francs. — Quel superbe état ! — Oui ; si l'on vendait. — Mais quand vous vendrez. — Mille francs. — Ah ! le magnifique état ! Et ils sont tous comme ça. x>

C'est pourquoi tant de pères ne se chagrinent point quand leurs fils donnent dans la peinture, mais, au contraire, s'en frottent les mains. «J'ai Pierre qui se veut faire charron : c'est de la peine, peu d'argent qu'il lui faut ; mais Jacques sera peintre : vie de rentier, de peine, point; de l'argent, à

discrétion. » Attendez, bonhomme, attendez quelque temps ; votre peintre vous viendra demander sa rente, tandis que votre charron, s'il ne roule déjà carrosse, c'est qu'il gagne plus à en fabriquer pour le prochain.

Et avant de finir, me prend envie de conter comment ce pauvre Jacques a été conduit là ; ce sera signaler une des routes qui mènent vers la n^isère. Et je dirai ici comme d'ordinaire les auteurs dans leur préface : Oh ! si j'en puis un seul sauver, je n'aurai pas perdu mon temps !

Ce pauvre Jacques, ce fut l'oisiveté qui lui fut d'abord à piège ; non cette oisiveté active, ouverte, récréative d'un garçon qui court les rues, s'y formant à la vie, si ce n'est à la science; mais celte oisiveté inerte, non avouée, stérile, laquelle est dans nos collèges le partage forcé de tous ceux qui, dès le rudiment, ne goûtent pas la belle langue des

Virgile, des Cicéron, des Juvénal, comme l'appellent les doctes. D'où il est probable que sans le latin jamais Jacques n'eût été peintre. Preuve de plus que le latin mène à tout.

Jacques en effet était d'abord destiné à l'épicerie ; en conséquence de quoi il fut mis au collège pour y apprendre le latin. Peu propre apparem-

mant à cette étude, il se laissa devancer, et peu à peu élut domicile au dernier banc, où d'ailleurs, pensait-il judicieusement, faut bien qu'il y ait quelqu'un pour l'honneur des premiers. Là, étant à poste fixe, avec société de garnements choisis, gens de babil, craignant peu les coups, bien moins encore les mauvaises notes, Jacques toujours plus s'éloigna de la langue qui mène à tout ; et plutôt que ne rien faire, se mit à user à sa guise de ses outils, je veux dire plumes et papier ; barbouillant d'images ses cahiers de telle sorte que vous y eussiez trouvé plutôt un beau Romain pourfendant un Carthaginois, qu'un seul mot de bon latin. De quoi l'austère régent s'aigrissait, et un jour lui dit solennellement : <i Jacques, votre latin redonde de barbarismes et solécismes ; vous ne ferez jamais rien. » C'était bian dit, mais les camarades au dedans, la tante et les voisins' au dehors, s'émerveillanl à regarder le beau Romain et son fusil, disaient tout le contraire. « Le petit drôle! voyez un peu ce qu'il sait faire. » — Et sans avoir appris, ajoutait le père. Ce que Jacques entendant, il aimait bien mieux ce langage-là que l'autre, et toujours plus dessinait, barbouillait ; si bien , qu'ayant fait un jour , au grand contentement de ses confrères de l'arrière-

banc un tant beau portrait du régent avec long nez, besicles et air doctoral , pris sur le fait il fut semoiicé et mis dehors. De quoi son père le gronda fort, mais tout en le grondant souriait de la chose, ce que Jacques comprit bien mieux que la gronderie.

Jacques quelque temps courut les rues , après quoi il fut mis en apprentissage d'épicerie, où il ne réussit qu'à griffonner le grand livre, et mécontenter son bourgeois. D'où le père se désolait disant : lis nie l'ont gâté avec leur latin; et le régent triomphait disant : C'est faute de bon latin ; je l'avais prédit.

Alors on changea d'idée, et'Jacques, destiné à la fabrique, fut envoyé aux écoles de dessin. Là, il s'en donna à cœur joie, et quand ce vint le concours, il eut un prix. Grand malheur selon ma théorie, grande joie selon son père, sa tante et les voisins qui lui firent honneur et compliment. Et Jacques se dégoûta de la fabrique pour donner dans la peinture à plein collier, les beaux messieurs lui disant aussi: « Allez, allez, c'est le génie qui vous pousse. » Il allait donc.

Toutefois le mal peut-être se fût arrêté là, et Jacques se ravisant eût- réviré vers l'épicerie, si

vefô ce temps il n^eût été alléché à la peinture, non plus par vaines paroles et stériles encouragements, mais par hameçon doré, portant amorce d^écus beaux et sonnants.

Chez nous s'est formée, il y a quelques années, à Tinstar de Paris, une société des Amis des Beaux- Arts. Est. déclaré ami des beaux-arls tout individu payant à une loterie de tableaux son billet de vingtcinq francs. Les souscriptions reçues, les Amis s'en vont furetant de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'ils découvrent des génies naissants. Le génie naissant une fois trouvé, sa première croûte est achetée, payée, encadrée, exposée, adjugée. Mais les Amis s'arrêtent là , contents d'avoir fait lever le grain. Autant que tout autre j'honore et apprécie leur zèle et bonne intention ; je ne les blâme que d'aller jusque-là, pour s'arrêter là.

Or un beau jour, Jacques dans sa mansarde voit entrer les Amis, lesquels, tombant tout d'abord sur le tableau qu'il travaillait, le louent, et finalement lîii en laissent le prix sur fa table. C'étaient cent cinquante beaux francs. Pour le coup, la tête tourna au pauvre garçon, qui dès lors, se croyant grand homme et sûr de la vente, mordit à pleines dents à l'hameçon. D'un saut il fut chez son père,

lequel, voyant la somme, se prit à pleurer de joie disant : « Ah ! quel état que le tien, mon Jacques! »

L'année suivante Jacques exposa au musée, se vit inscrit au catalogue, loué sur le journal, admiré des bourgeois. Mais ce fut là tout. Il était arrivé à ce point où plus ne manque que l'amateur achetant, et il l'attend encore; en attendant vivant chez son père, lequel de grand cœur maudit la peinture, et ne voit rien tel que d*élre charron.

Mais c'est déjà trop causer; la suite pour la prochaîne fois.

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