NON-SEULEMENT L'ART, MAIS L'ARTISTE
— mi —
Conéiuez donc vous-même, à présent. Âvons-noiiâ Liin ou muL Tait? — le coucluâ que oui.
J'avançai, Tan passé, dans certain opuscule, ce propos, que les beaux-arts ne prospèrent que là où on les paie, non d'éloges seulement, mais d'écus avec; que la peinture en particulier a toujours voyagé par le monde à la suite des payeui*s, les aU lant même chercher plutôt que de s'en passer ; qu'à toute frontière où la portaient ses pas, point ne demandait aux gens : Sont-ils classiques, italiques, par là? Y a-t-il belles ruines, grands souvenirs? Sont-ils de la grande école, ou n'en sont-ils point? mais tout bonnement ceci : Y a-t-il, mon umi, des amateurs achetants? Que si on lui disait
oui, aussitôt elle y élisait domicile^ sans regarder au climat, non plus qu'au gouvernement, se ' portant bien au milieu des brouillards, vivant à merveille à côté de rinquisition.
Cette théorie , je la tiens encore pour bonne , s'ajustanj aux faits des temps passés et actuels; mais elle est, je le confesse, mal plaisante ; et en tant que vraie, d'une vérité peu noble, donnant au feu pur du génie une source impure, vulgaire, mercantile. Aussi, quand j'y regarde de ce côté-là, je sens quelque regret de l'avoir émise, m'étant' ainsi exposé, non pas à détruire, mais à heurter désagréablement des illusions infiniment plus satisfaisantes aux cœurs bien nés. Car, en vérité, je ne sache rien de si satisfaisant, de si récréatif, que de se figurer ces bons artistes peignant unique^ ' ment par appétit de nature pour le beau , par dévouement instinctif pour l'idéal, en vue seulement de réjouir la postérité de leurs œuvres, et de s'assurer h eux morts ujne gloire immortelle. Rien , dis-je, ne me parait plus récréatif.
Mais en outre, qui ne sent que cette maniêxe de voir, sous le rapport sentimental, littéraire, descriptif, oratoire, l'emporte de beaucoup sur la mienne en excellence, soit qu'on là veuille apprê-
1er en vers pour les doctes, soit qu'on la veuille accommoder en prose coulante et suave à l'usage des simples. Écoutez et vous comprendrez mon idée mieux que je ne puis la dire.
c Ils arrivèrent auprès d'une grotte d'où
la vue s'étendait sur toute la plaine de Salente, tan« tôt dorée des rayons d*un doux soleil, tantôt couverte de sombres nuages poussés par les aquilons furieux. C'est ici la demeure du peintre Philodème, dit Mentor à Télémaque. Après avoir passé sa jeunesse dans les camps pour la défense de sa patrie, il coule maintenant une vie paisible, vouée au culte aimable des beaux-arts. En disant ces mot^, ils entrèrent dans la grotte. Philodème était vêtu d'une longue draperie flottante qui lui donnait un air noble et majestueux. Il tenait dans sa main un pinceau qu'il plongeait dans quelques coquillages remplis de couleurs éclatantes, qu'il mêlait ensemble de mille façons différentes , pour en tirer les plus riches nuances. Devant lui, l'on voyait commencé, sur une toile plus blanche que la neige, un Jupiter dont le sourcil terrible semblait déjà ébranler l'Olympe. Un vase rempli d'une eau fraîche et limpide comme le cristal, avec un pain fait d un pur froment, étaient placés sur une table
à trois pieds, seul meuble qui décorât celte simple demeure.
« Télémaque étonné et transporté d'admiration ne pouvait arracher ses yeux de dessus la toile. Vous êtes surpris , ô Télémaque , lui dit Mentor, que dans un État d'où Ton a proscrit le luxe et un vain faste , les beaux-arts puissent fleurir. C'est que vous êtes comme la plupart des hommes , qui croient que les arts ont besoin d'être encouragés par l'appât des richesses. Détrompez-vous, ô Télémaque, les arts aiment la simplicité et la retraite. C'est dans la vertu et l'amour de la gloire qu'ils puisent leur vraie force. L*or est leur plus grand ennemi. C'est lui qui les rend stériles, ou qui change en poisons leurs plus doux bienfaits, La récompense du génie est dans l'admiration des hommes et dans les louanges de la postérité la plus reculée. Quand vous serez à Ithaque, etc., etc. »
Ce brave Mentor, que lui répondre ? Il est accablant. Des faits, toujours des faits! Salente à la bouche, et la Bétique dans sa manche !
Aussi n'ai -je garde d'aller lui répondre; me bornant seulement à soutenir que, partout ailleurs qu'à Salente et en Bétique , les faits se sont toujours passés selon mon dire.
Touterois, il y a un côté par lequel ma théorie semble être quelque peu en défaut. Quoi que je puisse dire, nous avons eu en divers temps des artistes distingués; bien plus, jamais nous n'en eûmes tant à la fois qu'aujourd'hui, peignant que bien, que mal; quelques-uns d'un vrai talent. Qu'est-ce donc? Nos artistes seraient-ils à la façon de Philodème? Mentor aurait-il raison ici comme à Salente, et venu dans nos murs avec son élève, pourrait-il lui dire : Vous le voyez, ô Télémaque, de Teau fraîche, du pain de froment, la gloire pour pitance, et ils font des chefs-d'œuvre? Télémaque, lorsque vous reverrez Ithaque , et que madame votre mère sera délivrée des prétendants qui inquiètent sa vieillesse, gardez-vous d'oublier ce que vous avez vu ici. Tenez-leur de l'eau pure, la vertu fera le reste.
Je ni'aperçois que je me laisse enlever aux hautes régions oratoires. Excusez. C'était pour foudroyer ce Mentor une bonne fois pour toutes. Maintenant, je redescends sur la terre pour débrouiller sérieusement mon dire, et me tirer, si je puis, de cette contradictioA que, tout à l'heure, je signalais entre les fait$ actuels et ma théorie.
Je laisse de côté le premier point, les artistes
distingués qui, en divers temps, ont jeté du lustre sur notre patrie , me proposant d'en tracer quelque jour la courte histoire. D'ailleurs, ils ne prouvent rien contre ce quej*ayance, rares et clairsemés qu'ils sont dans la longue suite des âges, et sem-> blables à ces graines apportées de loin par le vent
, qui ont pris racine au coin d'un champ sous Tabri d*un vieux mur. Elles vivent quelques jours sur ce sol qui les héberge, leur riante fleur réjouit l'œil du passant, puis elles périssent sans se reproduire. Hais aujourd'hui que la graine pousse de toutes parts, que tiges nouvelles s'élancent de tous les coins du champ, balançant leur tète brillante et
. cherchant à Tenvi les regards .. « Oh! ohl dit le passant, ce sol leur est bon. Que m'était-on venu dire, qu'elles végétaient grêles, affamées? » C'est à ce passant qu'il faut répondre, en quittant toutefois la métaphore.
Je rp'approche donc gracieusement ; il me prend à partie : « Voyez, voyez, dit-il, ouvrez les yeux, et dites si l'art va mal chez nous! — Vous trouvez, dis-je, que l'art va bien. — Eh parbleu! je crois que oui. Comptez les têtes ; c'est une qua* rantaine d'artistes pour le moins. Et dans un petit ^ endroit, moi, j'appelle ça une foule, One multitude.
•— Oh ! que vous avez grandement raison ! dis-je alors. Quarante!... Et notez encore, monsieur, que vous dites trop peu ; car il me parait bien que vous appelez artistes tout ce qui manie le pinceau ou le crayon. D'où suit que n'en comptant que quarante, vous faites, je crains, tort à beaucoup. Raisonnant rigoureusement , conséqucmment ^ TOUS 4[)ourriez, je pense, doubler ce nombre ; car plus de quarante, n'en doutez pas , font chez nous métier de manier le pinceau ou le crayon , et je comprends maintenant qu'à moins de folie , tous ne sauriez autrement conclure, sinon que l'art est chez nous florissant, très-florissant.
Et c'est justement celte folie, continua-t-il, qu*a faite l'autre dans ses Menus propos, que j'appelr lerais, moi, sots propos à cause de cela. — Ohl n'en faites rien, je vous prie; le mot prendrait, et voilà un homme ridiculisé. Je demande grâce pour lui. — Le connaissez-vous? — C'est votre serviteur, dis-je. »
Puis reprenant : < J'ai efreclivement avancé que l'art va mal chez nous; excusez-moi, je ne vous avais pas encore entendu. A présent je conçois m^ sottise, laquelle toutefois me serait moins à confusion, si vous aviez loisir d*^couter comment jç
raisonnais dans le temps. — Très-volontiers, ditil, en tirant sa montre, mais dépéchez.
— Vous savez, rcpris-je, comme en tout temps les beaux-arts, en particulier la peinture, ont été en grande estime par le monde; comment les auteurs en parlent en termes pompeux et flatteurs, mettant les productions de l'art au premier rang parmi celles qui excitent l'admiration des hommes, et qui font la gloire des nations. Or, un homme si honnête et estimable qu^il soit d'ailleurs, qui gagne son pain à enseigner aux filles et garçons comment on crayonne sur le papier un nez, une oreille, la tête d'Ajax, ou les côtes du torse, diriezvous de cet homme-là qu'il excite l'admiration des hommes, ou qu'il fasse la gloire d'une nation, si petite soit-elle, comme notre canton, par exemple? Le diriez-vous de celui qui enlumine pour le marchand? Le diriez-vous de ceux qui, par état ou nécessité, attelés au chariot de la mode, jiou à celui de la nature, font ces jolis émaux qui ornent la boîte d'une montre, les flancs d'une cassette, le couvercle d'une tabatière? — Je ne sais, dit-il, mais qu'importe?
— 11 importe en ceci, dis-je, que toutes ces choses, ne jouissant pas de l'espèce d'estipnç et de
renom que Ton accorde aux choses de Tart, ne sont pas Tart lui-même, ]a peinture proprement dite, mais simplement métiers qui en dérivent; ou, si vous voulez, il y a dans la peinture deux choses à considérer, l'art et le métier. — Je ne veux rien, moi. Pourvu qu'on peigne : art, métier, ce m'est tout un.
— Voici, dis-je, qui nous va retarder. Car il faut alors vous expliquer par quoi je distingue l'un de l'autre. Le métier d'abord, écoutez bien, a ses règles, ses limites; il appartient à tous, j'entends à tous ayant deux yeux et cinq doigts; l'art, libre en tout sens, se créant à lui-même son allure, est à quelques-uns seulement, précieusement doués de natm'e et exercés d'étude. Par suite, le métier s'apprend, se transmet; Tart se développe, ne se transmet point. Au métier, les outils et ingrédients font beaucoup, le mérite étant dans l'exécution matérielle; à Tart, ils font peu, le mérite étant dans la pensée. Essayons d'un petit exemple. L'architecte qui dans sa tête conçoit l'idée d'un superbe édifice tout plein de grandeur et de majesté exerce un art; celui qui taille la colonne, tant ronde, jolie* et polie qu'il la taille, exerce un métier. Le premier parle à l'imagination, agit par la pensée; le
second parle aux yeux, agit par le ciseau. De même en peinture. . . — Assez , dit-il , assez ! je comprends ; mais où en voulez-vous venir? à dire que j'ai tort, que Tart va mal?
— Point, repris-je, vous avez dix fois raison. L'art va bien.
« Seulement, d'après ce quejeviens de vous dire, vous comprenez déjà que lorsque j'eus le malheur d'avancer que la peinture est chez nous une plante peu prospère, j'étais, disant cela, moins simple dans le fait, que je dus vous paraître. Car j'entendais désigner l'art seulement, non le métier; ce qui amoindrissait de beaucoup le corps des artistes; Aussi, comme vous, je comptais bien les tètes, mais le chiffre était petit ; et tandis que if§u9 en comptiez quarante, j'aïuis peine à en nombrer dix. De là mes erreurs. Car où la base est mauvaise, rédifice croule, si bien soit-il bâti.
<K Toutefois, une chose me console. C'est que cette façon d'envisager l'art, que je vous viens d'exposer, étant celle de tous ceux qui ont écrit et réfléchi sur cette matière, l'erreur ne m'est point propre, mais commune avec eux tous; que vous avez raison contre tous, mais seul ; moi j'ai tort contre voys seul, mais avee eux tous. Ce vous est
plus d'honneur, ce m'est aussi moins de honte. Seule chose que je voulais vous faire entendre*
— Ah 1 ah! dit-il, tout ceci n'était donc qu'un persiflage I J'étais bon pour vous répondre, et je la vais faire, et ouvertement, non par surprise, et sur votre terrain ! — Arrêtez, dis-je, je vous le cède, et me tiens pour battu, si voua vous f&chez.
— Je ne me fâche point, reprii-il, très-fâché. Je prends votre chiffre; c'est dix, je crois; dix ar« listes exerçant votre art subtilisé, raffiné, alambiqué ! Eh bien je dis encore, jamais nous n'eûmes tant d'artistes à la fois. — De cela, dis-je, je tombe d'accord avec vous. — Et alors? Combien vous en faut-il? — Il ne m'en faut point, j'en trouve de trop. — De trop ! L'art va donc trop bien? — En un sens, peut-être. —C'est-à-dire, loin d'être dé-^ laissé il est trop encouragé? — Je crois. — Et vous avez dit qu'il ne l'est pas assez. —«C'est vrai. — C'est donc à la fois trop, et pas assez? — Tout juste. — Bon, dit-il ; à présent, tirez-vous de là. — Je vais essayer. Revenons à notre chiffre. C'est dix, je crois, ou environ. Voulez-vous que nous recherchions; pour commencer, les éléments dont il se compose? — Les éléments! parbleu, les éléments, ce sont des artistes? — Sans nul doute; mais com-
bien parmi appellcriez*Y0us des artistes faits, non des apprentis ? — Ah ! je comprends, dit-il ; c'est où je vous attends. Quatre, cinq, pas plus, sont des artistes faits que nous avons trouvés là; tout le reste, ce sont artistes en herbe, que depuis peu d'années nous avons fait croître. Et c'est par où je triomphe. Car je raisonne ainsi : Nos pères nous en ont légué quatre, cinq; nous, nous en léguerons dix, quinze à nos enfants. — Riche héritage, » songeai-je en moi-même.
« Mais, repris-je, comment vous y prites-vous pour arriver là? — Belle question! en donnant à l'art des encouragements. Concours, expositions^ sociétés d'amateurs, et autres. Tous tendant à produire des artistes le plus possible. — Je comprends à mon tour, dis-je. Alors vous avez réussi, mais réussi comme mon oncle Antoine.
— Votre. . . votre oncle Antoine ! Que diable vient-il faire ici, votre oncle Antoine? — Le voici, dis-je. Allant planter la vigne au Brésil, mon oncle Antoine fut jeté sur la côte de Maroc, avec quatre, cinq ceps, pas plus, qu'il planta ; lesquels lui donnaient de raisin, tout ce qu'il en voulait. Mais un jour il lui vint une idée. Beaucoup de ceps, se dit-il, donneront beaucoup de vin. Et il se mit là-
dessus à provigner, provigner de si bon courage, qu'au boul de peu d'années il avait des ceps par centaines et de quoi emplir bien dix tonnes de bon vin. Je dis, moi, qu'il avait réussi, mon oncle Antoine; car il avait multiplié les ceps, comme vous les artistes ; encouragé la fabrication du vin, comme vous celle des tableaux. Il aurait pu se dire, parlant des ceps : j'en ai apporté quatre, cinq, et nous' en léguerons des centaines à nos enfants. Eh bien, il n'en fit rien; devinez bien pourquoi?
« Vous ne devinez pas ! Je vais vous le dire. Il avait oublié une chose, une seule chose par malheur; c'est qu'en pays musulman personne ne boit de vin. Et c'est justement ce qui fut cause qu'au moment où il allait triompher, il se retint, et ne triompha point.
— Ah! ah! j'entends, dit-il; selon vous, nous aurions oublié une chose, une seule chose aussi. — Oui, dis-je, c'est qu'en pays genevois, personne n'achète des tableaux.
— la belle histoire, dit-il, et la merveilleuse comparaison ! Je suis cloué au mur sans nul doute. La loi défend aux musulmans de boire du vin, et ils n'en boivent pas ; donc ici personne n'achètera des tableaux, où aucune loi ne le défend, toutes
rautorisent; toutes! répéla-t-il. Conséquence rigoureuse comme vous voyez.
— Il y a bien là, repris-je, quelque chose où cloche la comparaison, mais je tiens que même en cela votre position est pire que celle de mon oncle Antoine, car chose défendue, vous savez, volontiers excite le désir.; et je ne voudrais répondre sur ma tête que mon oncle Antoine ne débitât, sous main, encore bien des chopines de son bon vin de Maroc; mais où le désir n'existe pas, c'est mieux que la loi, mieux que la crainte de l'enfer, pour empêcher qu'on ne chute. Défendez à cet enfant de toucher à ce tambourin ; il en grille d'envie, et le touchera dès qu'aurez tourné le dos. Laissez-le devant ce sourd ; vous pouvez sans crainte aller à vos affaires.
— C'est donc à dire, reprit-il, si j'entends bien, que nous sommes devant un tableau, comme un sourd devant un tamboiu'in ? — Je ne voudrais, dis-je, en parlant plus bas, affirmer cela devant du monde, ni le signer de mon nom, mais entre nous, je me doute qu'il y a quelque chose d'approchant. — C'est donc, selon vous, pour voir la bordure qu'on se rue aux expositions. — Nullement; C'est pour voir les tableaux. — Bien raisonné! dit-lL
— bi —
lies contradictions, je vois, ne vous coûtent rien. — J'y suis efifectivement sujet. Hais reprenons nos tambourins. Supposez qu'en pays de sourds Ton vînt à paidre à la muraille de quelque grande et belle salle, force tambourins, grands, petits, dorés, brodés; rehaussés en velours rouge, vert, bleu, jaune; garnis de gentils grelots bien luisants... Eb mais! il faudrait que ces sourds fussent bien sots, pour que, allant à la promenade avec leurs femmes, voyant la porte ouverte, et qu'on ne paye rien en entrant, ils n'eussent fantaisie d'entrer. Et pensez-vous qu'une fois entrés, ce ne fût pas pour eux passe-temps comme un autre, flânerie délectable, exercice visuel des plus récréatifs? Répondriez- vous qu'ils ne dissertassent des agréments d'un chacun, voulant savoir qui a fait ce grand là-haut, ce petit là-bas ; que l'un d'eux ne se prit de la fantaisie d'en dire son mot dans une gentille brochure, ou n'en tirât occasion de composer une théorie des tambourins? bien plus, que quelque gros de l'endroit ne se passât l'envie d'en acheter un pour s'en faire un tamis ? Moi, je dis tout cela possible, probable,' sans que de cela l'on pût inférer qu'ils comprissent la nature et l'essence d'un tambourin , laquelle est
proprement dans le son qu'il peut rendre. »
Puis, comme il riait de mes tambourins : < Oui, monsieur, repris-je, le sentiment des J)eaux-arts, les jouissances qu'il donne, sont étrangers à notre peuple; et j'en chercherais plus volontiers la cause dans les circonstances extérieures qui ont formé nos goûts, nos habitudes, nos penchants, que dans notre nature propre, laquelle n'est dénuée ni d'imagination ni de sentiment. L'austère réforme chassa de chez nous les images et la pompe du culte, dans le même temps que, par delà les monts, les arts trouvaient dans ce culte même leur plus puissant appui. Plus tard, la longue lutte pour l'indépendance, les constants efforts d'une petite cité pour accroître un commerce, son unique ressource, produisirent des vertus mâles et solides, des habitudes simples et parcimonieuses. Le coU' rage fut grand ; l'amour de la patrie héroïque ; le jugement, l'esprit des affaires, développés de bonne heure ; mais le goût et l'imagination restèrent sans aliment comme sans culture. Faut-il s'en plaindre ? à Dieu ne plaise I Les mêmes causes qui nous privèrent d'un futile avantage furent les conditions de notre existence, et les vrais titres de gloire de nos ancêtres.
c Mais aujourd'hui ce n'est plus de même. La lutte est finie, et la richesse abonde. Pour valoir autant que nos pères, il faut être autres. Comme les mêmes vertus n'ont plus le même emploi: aussi, les mêmes goûts, les mêmes habitudes, ne conduisant plus au même but, pourraient ne pas mériter le même éloge. Il s'agit non plus de défendre, mais de conserver ; non plus de veiller sur le voisin, mais sur nous-mêmes; non plus d'accumuler sans relâche , mais de jouir sans lésine et sans faste. C'est à ce moment, si je ne me trompe, que le goût des beaux-arts vient utilement occuper les loisirs de la paix, car il préserve au lieu de corrompre, et les plaisirs qu'il amène, seuls parmi tant d'autres, innocents sans fadeur, durables sans dégoût, n'ont d'alliance ni avec la vanité ijui rétrécit les cœurs , ni avec le vice qui les déprave.
< Mais nous n^en sommes point là. Les temps ont changé , les habitudes demeurent. Les spéculations, les affaires, nous captivent ; les arts nous trouvent froids. Savants à calculer la valeur des choses qui se pèsent ou se toisent, nous ignorons ^le des choses qui se sentent seulement. Hardis à confier notre argent au flux et au reflux des
fonds publics, parce que perdre et gagner, o^est notre métier , notre Tie; nous craignons d^en échanger la moindre partie contre les ouvrages del'art, parce que les voir, les goûter, tel n'est point notre plaisir. Ainsi l'aisance et la paix régnent dans nos murs privées de leur plus aimable cortège.
« Et considérez, je vous prie, comme le joug des habitudes est plus fort que les plus heureux dons de la nature. Ouvrez les yeux; voyez la plaine qui nous entoure, ce lac, ces coteaux ! Qui croirait que
ces monts majestueux enserrent un peuple pour qui la poésie a peu d'attraits ; l'imitation de la nature, peu de charme : les beaux-arts, point de langage ! Et pourtant ce peuple est instruit, sensible autant qu'un autre; il est riche, il a des loisirs, il jouit de la paix; son industrie même, par plu«sieurs points, l'approche de Fart... Mais non ; ail^ leurs sont ses goûts, ses plaisirs. Il suit sa pente, raisonne, bâtit, spécule, comme par instinct. II aime la science parce qu'elle seconde son industrie ; il aime la politique parce qu'elle influe sur ses capitaux épars sur tous les points de l'Europe; mais il dédaigne des arts dont le domaine est l'imagination, dont la puissance se borne à reproduire de? im()ressions, des souvenirs, dont l'action
directe ne s'exerce sur rien de ce qui le touche ou l'occupe dans sa yie tout active et industrielle.
€ Ce ne saurait être là*, monsieur, l'objet d'un re-* proche, mais ce peut être celui d'un regret. C'est une source de jouissances où nous ne puisons point ; une gloire qui nous serait accessible, que nous répudions. Mais n'est-ce du moins que la privation d'un vain lustre, ou de plaisirs dont nous n'éprouvons pas le besoin ? C'est plus, je crois. Car le goût des beaux-arts porte avec lui de bons fruits. En nous ramenant à observer la nature, en nous portant à rechercher ce qui est beau, en nous appelant sans cesse à sentir, h connaître, à admirer: est-il dans notre esprit une faculté précieuse qu'il laisse oisive, un sentiment noble qu'il laisse tarir, une émotion généreuse qu'il n'alimente If C'est pour l'âme comme une vie nouvelle qui la fait se replier sur elle-même, soit que la vue d'un bel ouvrage remette en jeu ses impressions, soit qu'elle les évoque à elle pour le juger. Dans cet exercice, die entrevoit h ce qui lui plaît, à ce qui la frappe ou la touche, des causes qu'elle saisit, des principes qu'elle compare; elle se forme ainsi un sens délicat, un tact fm qui l'orne de nouveaux doiis, et la dole de nouveaux
plaisirs. Le génie de l'artiste devient comme un souffle divin, qui la fait sortir du cercle étroit des intérêts ordinaires pour la porter dans un monde nouveau, dans une région fortunée où tout s'agrandit et s'épure, où elle cueille des plaisirs sans amertume et se perfectionne en jouissant. Et ne serait-ce point de cela qu'il faut entendre ce qu'on a dit de ces plaisirs, qu'ils se lient à ce qu'il y a de plus relevé dans notre nature ?
« Mais sans aller si haut, ajoutai-je, considérez que ces plaisirs, presque seuls parmi ceux que permet l'opulence, ne sont point exclusifs, ne sauraient l'être. Bien qu'ils soient l'apanage du riche, il n'en peut jouir qu'il ne les fasse partager ; et soit qu'il s'entoure de tableaux^ «oit qu'il orne sa demeure des chefs-d'œuvre de la sculpture ou du burin, son plaisir s'accroît, se complète de celui des autres ; parce que c'est le propre de Tadmiration d'êîre expansive, et qu'ici le besoin de sympathie est pour tous. Sa table délicate, son carrosse superbe, ses riches ameublements sont pour lui et les siens ; l'étalage qu'il en fait excite Tenvie, la vanité qu'il en tire est sottise, l'éclat qu'il en aime, de nul relief pour son pays ; mais ses tableaux, ses gravures, ses objets d'art, sont comme
un bien qu'il convie les aulres à partager, dont chacun lui sait gré, dont il peut à juste droit s'enorgueillir, et dont sa ville tire du lustre. « Les beaux-arts, disent les doctes, sont une noble récréation. » La diraient-ils noble par-dessus les autres, si elle n'avait en soi quelque chose de grand et de généreux ?
€ Il y a plus. Par cela même que ces plaisirs ne sont pas exclusifs , des sommités de la société leur bonne influence descendant d'étage en étage, s'étend à tous les esprits, modifie les usages, se glisse dans les relations sociales, fait participer les basses classes à certaine élégance de mœurs, et donne peu à peu à la physionomie d'un peuple cette grâce qui manque à la nôtre. »
Alors mon passant : « Vous avez bien parlé, hormis quelque peu de galimatias, lequel est de rigueur en cette matière. Les beaux-arts sont une bonne chose ! Je m'en doutais vraiment avant que vous me l'eussiez dit. Mais que nos gens .n'aient aucune aptitude à les goûter , c'est sur quoi je pourrais vous chicaner, et avec des faits, vous ^lener bon train. Je n'en ferai rien. Eh bien oui, je veux que nos gens soient dans l'état que vous dites , et nous voulons leur donner le goût des
faire. — Je comprends. — Concluez donc vousmême à présent. Avons-nous bien ou mal fait? — Je conclus que oui. — Votre serviteur, dit-il. Sur ce pied-là, je ne discute plus. »
Alors moi le rappelant : « Hé! monsieur? De grâce, monsieur, allons jusqu'au bout ! — Nous y sommes, dit-il, continuant à marcher. — Un mot, encore un petit mot ! — Concluez, dit-il, pressant le pas, concluez ou je m'en vais. — Je conclus, je conclus,, lui criai-je, voyant qu'il allait tourner Tangle du chemin ; je conclus : vous avez bien fait. »
Lui, revenant, encore indigné : « Eh mais ! il se faudrait vraiment aveugler soi-même pour ne pas le voir. Car quoi ? Quand l'art chez nous n'était rien, ne Tavons-nous pas créé, choyé, encouragé de toutes fqçons ? — C'est vrai. — Et, au bout du compte, amené à bien ? — Il me paraît que oui. — • Or, ou le bien de l'art et le bien des artistes vont ensemble, ou ma foi je ne suis qu'un sot! — Il me semble aussi, dis-je. — Il vous semble... — Que ce sont choses intimement liées et se donnant la main, — Donc, en choyant l'art, on choie Tartiste? — En bonne logique, oui ; dis-je. — Donc, il n'y a pas d'aulre voie? — En bonne logique, non. — Et
en proposer une autre, serait d'un fou ? — Ou de ce sage, dont j'ai ouï parler.
— D'un sage ! en Yoici d'une autre ! — Ho ! disje, ne vous prenez point au mot, et qu'à cela ne tienne. Par sage, j'entends qui se donnait pour tel; rien de plus. En effet, il était de ceux-là qui, s'intitulant Sages, couraient par la Grèce, faisant métier de dire sur chaque chose leur petit root ; gens, comme vous savez, quelque peu sophistes, légèrement brouillons, se faisant volontiers jeter des pierres dans les carrefours, ou coffrer par le^ magistrats, tant ils étaient sujets à passer pour fous.
— Ah ça, est-ce encore un conte? — C'est, dis-je, une histoire. — Je vous en fais grâce, et m'en vais dîner. — Une minute! ce sera la dernière.
« Il s'appelait Démogène, et vivait l'an quarante.
— Je m'y attendais , dit-il. — Démogène , chargé d'ans, mais robuste encore, portait barbe au menton, besace sur le dos, bâton noueux à la main; c'était l'habit de son état. Ainsi accoutré, il courait le pays, buvant aux sources, mangeant en plein vent, regardant faire, oyant jaser, laissant dire, et ne perdant miette de quoi il put faire sa pacotille de sagesse; puis, arrivé dans un bourg, se campait sous les platanes de la place, où il débitait sa màr-
chandi86 aux citoyens, tantôt en npophthegmes graves, tantôt en apostrophes vives, tantôt en allégories moqueuses.
« Or un jour, j'ignore lequel. Démogène poudreux, haletant, arrive sur le soir h Apollonie, qui est une ville du Péloponèse, et s'en va droit à la grande place, où, sous les arbres, il s'assied à' l'ombre. Et remarquant devers la droite up bal 'édifice ayant un vaste perron, portant quatre co^ lonnes corinthiennes couronnées d'un fronton majestueux : « Qu'est-ce, dit-il, que ceci ? — C'est, .lui dit-on, notre Musée, — ^ Mais, reprit*il, ces hommes flasques et maigres, entrant, sortant, que sont-ils? — Ce sont nos peintres. » Sur quoi Démogène se prit à rire dételle sorte, sans dire la cause, que, remarqué des ApoUoniens, deux s'approchèrent, puis trois, puis quatre, puis une bonne trentaine pour le moins, qui, près de là, étaient à ouïr un marchand de mort aux rats.
« Alors Démogène, toujours regardant vers la droite : « Oh 1 . la chose étrange ! — Quoi donc î — Vous y seriez-vous mal pris? Je ne puis le croire; car, ô ApoUoniens, vous êtes le plus sage de tous les peuples. Sur quoi les ApoUoniens se disaient entre eux: « Il parle bien, mais que veut-il dire? »
c A propos, reprit Détnogène, vous contcrai-je ce qui adTint autrefois à ceux du mont Hymette ? Écoutez. S'étant proposé, les Hymetfains, d'avoir du miel en abondance et bonne qualité, ils bâtirent sur le roc de leur montagne une ruche de six cou-» dées ; si belle, vaste et merveilleusement décorée, que, dès l'abord, de tous côtés y affluèrent les abeilles. Ce que voyant, les bons Hymettains se frottaient les mains de contentement, s'estimant devoir être sous peu les plus renommés de toute TAttique, à cause de leur miel. En quoi néan«moins ils s'étaient trompés; car les abeilles ne iroutant pas de quoi butiner dans l'endos, firent peu de miel la première année, moins encore la seconde ; et amaigries, exténuées, allèrent, dimi^ nuant de nombre, si bien qu'un* beau jour il ne resta plus que la ruche.
« Désolés, les Hymettains^, ne sachant que tenter, envoyèrent un des leurs vers la Pythie, lui demander ce qu'en cette occurrence ils avaient à faire; laquelle leur répondit en son jargon amphigoU" rique :
iVon la ruchet ''fM.U VabeiHe»
< Ce à quoi ils n'entendirent rien d'abord; mais
s'étant creusé l'imaginative, et aidés des devins, à la fin ils interprélèrent l'oracle en cette façon-ci. Sans plus s'inquiéter de la ruche, ils se mirent à garnir de bonne terre tous les recoins de leur rocher, puis y plantèrent force thym, marjolaine et autres fleurs, parmi les plus sucrées et les plus odoriférantes. Or, voyez, ApoUoniens, comme ils eurent raison d'ainsi faire! Dès le printemps, les abeilles, revenues à la file, se mirent à l'œuvre efussitôt, bourdonnant, butinant, travaillant commei à l'envi, venant rondelettes à plaisir, et si nombreuses et prospères, qu'en peu d'années il n'y eut sur la montagne arbre creux, trou de rocher, loge de mousse, où les Hymettains ne vinssent recueillir ce miel que les poètes disent ressembler à l'ambroisie des dieux, et dont la renommée est aujourd'hui répandue par toute la Grèce.
<x A ce récit, les ApoUoniens se regardant les uns les autres, cherchaient à en percer l'enveloppe pour aller au sens. Et comme ils ne s'accordaient pas entre eux : « Je t'en prie, Démogène, que bavardes-tu là? interrompit l'un d'eux, lequel craignait Tallégorie, plusi encore que vous Tantithèse.
<K Alors Démogène, haussant la voix : < ApoUoniens, votre ruche, votre musée veux-je dire, est
beau, grand, magnifique; mais faute de thym, faute de pain, veux-je dire, vos peintres vont s'éteindre ! Hâtez-vous d'aller vers la Pythie.
« Sur quoi le même homme se raillant du philosophe : « Par Jupiter I nous savons que tu es un grand sage, ô Démogène, ainsi qu'irions-nous demander à la Pythie, à quoi tu ne puisses répondre bien mieux! Je t'en prie, fais-nous un petit oracle de ta façon. — Je le veux'bien, reprit Démogène, aussi bien me parait-il à craindre que plusieurs de ceux que je vois là-bas ne rendissent le souffle, avant que votre envoyé eût eu le temps de revenir de Delphes. Ainsi je me hâte. < Et ayant pris un charbon. Démogène écrivit contre la muraille :
Mïi rn; Ti'xvr*?, àXXà toO "ttxvÎTOu, Aon l'art, niais l'artiste.
Lu-dessus mon passant s'en alla dtner.
UN