QUELQUES FABRICANTS DE DRAMES
Joseph Homo n'est pas mort ; il va son petit train comme par le passé. Les uns en disent du bien, les autres èti pensent du mal; il laisse dire, laisse penser, et depuis tant de temps qu'on le régente, il n'en bronche ni plus ni moins.
Quel être singulier que ce Joseph Homo! Se montrant partout , et pourtant si mai connu ; si grand par moments, si mesquin d'habitude; si pauvre au creuset ; si amateur de lui-même , si contempteur des autres ; en tout temps si variable, et en tout temps si fort le môme !
Je le connais, vous aussi, tout le monde aussi. Qui ne se pique de le connaître? Et cependant, insaisissable Protée, il nous échappe à tous, quand nous croyons le tenir.
Bien des gens pensent, je suis de ce nombre, que Joseph Homo est masqué, et qu'il ne quitte jamais sgn masque, pas même vis-à-vis de son miroir, pas même vis-à-vis de lui-même. ConnaUtoi toi-même^ cela voulait dire : Joseph Homo , passe ta vie entière, emploie toute ton intelligence, toute ta force*, tous tes muscles, à tirer de côté ton masque, afin de voir ^e qui est dessous. Et celui qui donnait ce conseil périt peut-être sans l'avoir bien pu suivre, tout habile qu'il f^t à démasquer les autres.
Cependant il est des moments dans la vie de Joseph Homo où il pourrait presque sans crainte essayer de soulever ce masque , où il pressent qu'il y a dessous des traits vraiment beaux, l'empreinte de quelque céleste image;.... mais c'est justement dans ces moments-là qu'il ne songe point à le soulever; il craindrait, Joseph Homo, de ternir par un souffle de petite vanité l'image céleste.
Il y a d'autres moments , ces moments-là sont quelquefois des années, des vies entières, où Jo-
seph Homo sent le masque lui blesser la face, et où néanmoins il n'y touche; des moments au contraire où ce masque allait tomber, et où Joseph
Homo l'a retenu avec effroi La rougeur alors
s'y répand , tandi» que le visage interne sue et pâlit*
Quelques-uns nient ce visage interne , ce visage qui sue et pâlit ; moi, je ne saurais : je le sens làdessous qui grimace, quand bien même le masque sourit; qui sourit, quand bien même le masque grimace ; et j'ai senti aussi que la volupté pure, c'est alors qu'ils sourient tous les deux, et de bon accord. Mais que c'est rare !
Pour qu'il y ait masque, il faut qu'il y ait visage, ou bien que masquerait-on ? Ne convenez donc pas que JosepI^ Homo ait un masque, ou bien accordez que Joseph Homo a un visage dessous.
Quelquefois, il est vrai, ce visage cesse de sourire, cesse de vivre : à force d'être froissé, comprimé, étouffé sous une étreinte de fer, il se décolore, il pâlit pour toujours , la mort en fait sa proie, et le masque qui lui survit demeure seul , appliqué sur des traits froids et Uvides. Alors Joseph Homo fait des siennes, il se rue dans le juste -et l'injuste, il joue avec l'honnête et le déshonnête,
il s'amuse de la vertu comme du crime, et meurt aussi bien en triomphe que sur l'échafaUd.
Toutefois, rarement Joseph Homo descend si bas, comme rarement aussi il s'élève bien haut. Crime pur, vertu pure , ne sont pas son affaire ; mélange de bien et de mal, de mal et de bien : c'est là proportion qui varie. Aux bonnes gens il appartient de croire aux parfaits comme aux monstres. Mais grand ou petit, bon ou mauvais, Joseph Homo se masque toujours. Là où il n'en était nul besoin, il se masque encore.
Quand Joseph Homo mendie dans la rue , déjà bien malheureux, il se masque encore de douleur, de plaies, d'ulcères ; quand Joseph Homo, sur le trône, préside à la fête , commande l'hommage, et d'un sourire fait naître la joie et Tamour, déjà bien heureux, il se masque encore de bonheur, de signes» de félicité, de dehors d'allégresse.
Quand Joseph Homo n'est pas malhonnête , il se masque de sainteté : s'il n'a pas trompé sur le poids, vous croiriez à son air qu'il a fait double mesuré. Quand Joseph est religieux, il se masque de dévotion; quand il n'est pas trop libertin, il se masque de continence ; quand il n'est que continent , il se masque d'austère pudicité ; quand il
s'aime tant lui-même, encore faut-il qu'il se masque de Taniour des autres, c Ma femme, dit-il, fais bon feu; j'ai peur que tu ne t'enrhumes. » Ah ! Joseph I Joseph !
Bon homme au fond , un peu fourbe avec son masque, mais si peu rusé qu'il se laisse prendre à celui des autres avec une naïveté d'enfant. <r Joseph, » lui dit, non pas sa femme, non pas sa servante, mais ce galeux assis sur une borne, ce galeux qui n'ose lui parler que du regard seulement, c Joseph, tu es riche, et c'est bien fait; la richesse te va bien, elle était due à ta vertu, à ta bonté, à ton cœur généreux , compatissant, bienfaisant, munificent.... d Et Joseph lui donne un sou. <c Ladre ! » dit le galeux en lur-même.
< Joseph , dit son prince , tu es habile , capable, unique... Joseph, tu es mon bras droit, Joseph tu es ma colonne, si je te chargeais.... » Et Josept)^ part, court , vole tirer les marrons du feu. Son prince rit à voir comment il s'y brûle les doigts.
Il y a chez nos frères une institution bien diversement jugée ; je ne më mêle point di| débat : c'est la confession... Là, sous la voûte sacrée, dans le silence du temple, ô chose souverainement belle,
bonne, sainte, ou souverainement laide, mauvaise, impie! Joseph Homo nez à nez avec Joseph Homo; Joseph Homo qui demande à Joseph Homo d'ôter son masque, de lui laisser voir à nu son visage, de lui laisser compter les rides, les tristesses, les livides taches, les ulcères rongeurs
Que doit-il advenir le plus souvent? Joseph Homo plus coupable après qu'avant ; sous le masque d'airain, un visage plus rongé, plus désolé. Car c'est un grand crime, c'est une hypocrisie bien abjecte, que de mentir dans la réponse, pour qui a accepté la demande au nom de Dieu.
Mais aussi , combien de ces grands crimes ne rachète pas Joseph Homo, sous combien de noblesse ne coHvre-t-il pas ces abjects mensonges, si une seule fois, détachant le masque et se montrant dans sa laideur, il attend avec larmes et avec espoir! Laideur aimable, abaissement bien grand! Confesseur, si toi-même tu n'as pas un masque, jette-toi aux pieds de ton pécheur.
C'est ainsi que Joseph Homo est un inconcevable mélange de grandeur et de petitesse, un météore vagabond et changeant, facile h voir, impossible à saisir, dont l'étude, toujours incertaine, est néan-
moins remplie d'un attrait mystérieux et profond.
Et encore, est-ce bien une étude, une chose qui s'apprenne, que la connaissance dé Joseph Homo? N'est-ce point plutôt un sixième sens échu à quel- . ques-uns, un don du ciel, rare autant que précieux ? Voit-on qu'il dépende de qui que ce soit d'y atteindre par effort, par labeur? Ce qui est certain du moins, c'est que cette connaissance est la mine féconde d'où se tire tout ce qui est beau dans les arts et dans les lettres. Bien des gens croient cette mine aujourd'hui épuisée; je conçois d'où leur * \ient cette idée, mais je ne la partage pas. A mille époques on a cru de même, et la suite a montré que l'on n'en connaissait seulement pas les plus beaux filons.
Il est pourtant des hommes qui y ont tant pris que, pour un temps, pour un long temps, il a semblé qu'ils n'y eussent rien laissé. Après Tacite que restait-il? Après Shakespeare, où trouver à prendre? Après Molière, combien peu de bribes à faire valoir ? Après Richardson, que montrer qui ne fût pas connu? Et c'est vrai qu'après eux sont venus, comme aux mines d'Amérique, les entrepreneurs avec leurs capitaux, avec leurs ouvriers, avec leurs
machines . mais la mine était pour eux trop haute, trop profonde. L'entreprise a manqué, et l'ancien or a dû suffire au monde.
Puissants génies que ceux que je viens de nommer, et, sans faire tort à personne, les premiers de tous dans l'intime connaissance de Joseph! Comme ils le peignent eq traits terribles ou comiques, sublimes ou scélérats, risibles ou touchants, mais toujours vrais, sûrs, profonds! Non pas seulement Joseph d'une époque, d'qn pays, d'une ville, d'une rue, mais Joseph de tous les siècles et de toutes les contrées. Non pas seulement Joseph masqué, mais aussi Joseph sous son vrai visage ; en telle sorte qu'ils nous mettent sous les yeux ces traits cachés, que sans eux nous n'eussions jamais vus peut-être !
Par là surtout ces grands hommes nous saisissent, nous prennent à eux, nous élreignent, remuent jusqu'à nos entrailles ; car qu'est-ce qui nous intéresse autant que Joseph Homo ? Ou plutôt, à qui d'autre qu'à lui saurions-nous nous intéresi^er directement ou indirectement ? Que font les âges, que font les contrées, dès qu'il s'agit de ce personnage? Mais si vous l'avez tronqué, travesti, si vous avez cru que Joseph llomo est un personnage de fan-
taisie, dont on compose les traits à sa guise, suivant les caprices d'une imagination sans règle, ou les bonds d'une verve fébrile, alors l'esprit, le cœur, les sens, repoussent ce plat fantôme que vous nous donnez pour Joseph.
Fantôme, rien d'autre ; sale fantôme, voilà le Joseph Homo du théâtre de notre époque, du roman de notre époque ; marionnette qui tue, sauve, blasphème, prie, viole, bénit, massacre, maudit, successivement ou tout à la fois. Et pourquoi non? Joseph Homo mis de côté, et un fantôme pris en sa place, où est la règle, où est la limite? je n'en connais plus que le caprice de l'écrivain. La limite du beau, comme celle du possible, c'est la nature même de Joseph ; une fois franchie cette limite, une fois méconnue, qui empêche l'absurde, l'impossible, le monstrueux/ qui empêche le meurtre et la pitié, le blasphème et la prière, l'inceste et la pudeur, d'être accouplés ensen^ble? C'est ce que nous voyons. Hideux mélange, immonde assemblage, trop faux poyr émouvoir, assez vrai encore pour ébahir le stupide et indigner Thomme de sens !
Je sais que celte pâture même de Joseph comprend tous ces crimes que je viens de dire et d'au-
très encore. Joseph n'est pas un saint ; Joseph porte en germe dix, \ingt passions, dont une seule, allumée, attisée, secondée, contrariée, montée à son faite, brise tous liens, éclate en inouïs forfaits. Mais est-ce dans le forfait qu'est le drame? Est-ce dans le forfait qu'est le beau, l'émouvant? Ou plutôt l'exécution matérielle du forfait n'est-elle pas la seule chose qui n'importe point à l'art, celle qu'il repousse hors de son domaine? Dans Clarisse aussi, il y a un viol; c'est là le gond unique sur lequel pivote cet immense drame ; mais, ô preuve de génie, preuve de puissance plus encore que de goût, cet odieux forfait, nul ne le voit, et quatre Hgnes seulement le supposent.
Si ce n'est pas dans le forfait, est-ce dans les combinaisons extérieures qui l'amènent, est-ce dans les incidents plus ou moins ingénieux de la fable, que réside le drame? En quelque partie sans doute. Et si, dans ces combinaisons, dans ces incidents, l'absurde, l'impossible, seraient à repousser, il faut que le naturel, le vraisemblable, soient à atteindre; si l'uniformité, le trivial, seraient des défauts, il faut que l'invention, que l'originaUté, soient des qualités méritoires. Hais, ni dans ces combinaisons, ni dans cette fable, ne réside Tes-
sencedu drame. Ces choses sont les instruments» les moyens, et non l'œuvre, non le but. Sans la secours de cette fable admirable et puissante d'O-» thello, le pathétique ne saurait naître, grandir,, s'étendre, pénétrer, jusqu'aux entrailles, en ua mot le drame ne saurait éclore; et cependant ledrame n'est pas dans l'artifice de cette fable, si beau soit-il. C'est bien là le squelette, mais la vie est ailleurs.
Si ce n'est ni dans le forfait, ni dans les combinaisons extérieures qui l'amènent, que réside le drame, soit dans le roman, soit sur le théâtre, soit même dans l'histoire, où réside-t-il ? N'est-ce point dans le développement de ce germe que nous avons reconnu se trouver dans Tâme de Joseph Homo ? dans la révélation, tantôt soudaine, tantôt graduelle, des voies par lesquelles ce germe arrive à sa croissance? dans ce progrès lié, nécessaire, fatal, dont les degrés inégaux, mais constants, mystérieux, mais saisissables, tantôt illuminés d'étincelants éclairs, tantôt sourdement éclairés par de funèbres lueurs, mais toujours visibles, nous conduisent jusqu'au goufifre par une pente hardie» mais ménagée ?
Là, et là seulement, est le drame. Si Shakespear
le prouve, nos tragiques du jour le démontrent : de ces trois éléments ils n'ont omis ou négligé que l'essentiel. Prodigues de forfaits, riches de combinaisons, ils ont été pauvres, indigents de ce qui est le drame, de ce qui ébranle, non les nerfs, mais l'âme, de ce qui frappe, non la vue, mais le cœur, mais l'être moral tout entier. Aussi, impuissants ouvriers, ils ont usé l'instrument sans atteindre le but. Voyez plutôt. De tant de productions saisissantes, palpitantes, déchirantes, sublimes (voir les journaux), la plupart sont déjà aiyourd'hui profondément oubliées, pas une ne promet quelques années de vie; du concours miraculeux de tant de jeunes têtes, si grosses de génie et d'avenir (voir les journaux), il n'est pas résulté un système, une voie à suivre, une direction donnée; de tant de poitrines d'hommes (voir les journaux) toutes gonflées de poésie, toutes haletantes de foi et d'amour, il n'est sorti qu'une littérature stérile, vulgaire, cynique, débauchée; sans compter la langue, livrée sans pitié aux outrages, aux brutalités, aux ignobles caprices de toute une populace d'auteurs sans talent ou sans frein.
Absence totale de règle, dévergondage universel et sans bornes, mépris de tout principe d'art ou
de morale, défaut complet de toute poésie réelle, impudente et continuelle profanation de ces' mMs sacrés de foi et d'amour, tels sont au fond les éléments dont se compose la poétique de cette école qui s'intitule nouvelle, de cette école que M. J. Janin défend si spirituellement dans la Revue de Paris^ et que M. J. Janin sape non moins spirituellement dans son feuilleton. Et pour le dire en passant, quelle chose curieuse, étrange, que de voir un homme d'esprit et de goût comme M. J. Janin se faire le chef de file de cette phalange d'ineptes et grossiers iioYateurs ! Combien ne lui faut-il pas de talent, de supériorité réelle, de grâce et d'aisance, pour jouer le rôle qu'il s'est donné, pour soutenir l'école nouvelle en adorant l'école ancienne, pour servir Dieu et Mammon, comme on dit! Homme souple, homme flexible, homme qui a double encre, double plume, une pour écrire Bamave, chefd'œuvre de faux, d'immonde; une autre pour tracer le plus sincère, le plus piquant éloge de nos vieux et chastes classiques ; une plume pour réfuter lif. Nisard, une pour se réfuter lui-même
Heureusement M. J. Janin est jeune, indépendant, dit-on, et d'étoffe à n'avoir un jour qu'une seule plume, la sienne, la bonne, celle qu'il n'a engagée
è, personne, et que personne ne lui volera. Mais je reviens au drame.
Il est, si nous avons dit vrai, il est bien malade, le drame, et, pour avoir oublié en chemin Joseph Homo, le voici bien embarrassé. Le seul progrès qui lui rest$ à faire, c'est de rebrousser pour trouver de l'espace; car, voyez, il n'en a plus, il ne sait plus que se mouvoir sur place. Or, avancer à reculons, il faut convenir que c'est riide pour une école nouvelle, pour une école d'avenir. Si c'est néanmoins le seul moyen de bouger, vous le prendrez, messieurs ; vous ne sauriez ne pas le prendre ; vous rebrousserez, non pas vers Aristote, s'il vous plaît, mais vers Joseph. Car c'est vrai, c'est parfaitement vrai qu' Aristote vit, comme vous, tout le drame dans la forme, parla du forfait, étudia la fable, et oublia Joseph. Ce grand savant, portant daiis la poétique la méthode qui convient aux sciences physiques, étudia la poésie de son temps comme il étudiait l'ordre animal de son temps; de l'observation du fait déduisant les lois, ^et s'imaginant que, jusqu'à la fin des siècles, il en dût être de Tordre poétique comme de l'ordre animal. Il regardait au cœur, aux intestins, au sang, à l'organe respiratoire; puis rapprochait, classait, dé-
(luisait; pareillement, il regardait aux pièces de Sophocle, à leur forme, à leur contexture, à leur péripétie ; puis de même il rapprochait, classait, déduisait. Or si, dans Tordre physique, la forme est tout, dans Tordre poétique elle n'est qu'accès^ soire; si dans Tordre physique elle est invariable, dans Tordre poétique elle est éminemment chan« géante. Aussi dut-il être, par sa méthode même, aussi grand naturaliste que pauvre critique. La suite Ta prouvé ; dans la science il a fait merveille : ses classifications subsistent encore; dans la poétique ses lois ont duré, c'est vrai, mais trop, infiniment trop, et ce n'est pas vous qui là-dessus voudriez me contredire.
Je suis donc avec vous contre lui, mais sans être pour vonsy car vous suivez trop bien ses errements, vous êtes trop de son école. Qu'a-t-il fait, je vous prie ? Dans Sophocle, a-t-il dit, il y a un chœur ; que dans la tragédie il y ait un chœur. Dans Sophocle, a-t-il dit, Taction véritable ne dépasse pas vingt-quatre heures ; que dans la tragédie Taction véritable ne dépasse pas vingt-quatre heures. Dans Sophocle, il y a unité de lieu ; qu'il y ait unité de lieu. Et vous, vous les grands novateurs, qu'avezvous dit ? Dans Shakespeare , il n'y a unité ni de-
temps, ni de lieu ; n'ayons unité, ni de temps ni de lieu. Dans Shakespeare, il y a fougue et irrégularité dans le 6tylé comme dans la marche de l'action ; ayons de la fougue, liyonà de Tirrégularite.. Dans Shakespeare il y a des boUfTonneries aii milieu de situations graves ; ne nous faisons faute de bouffonner au milieu du poignant. Dans Shakespeare le sang ni le poison tie manquent ; ayons à force le sang, le poison; joignons^y Tinceste et l'orgie. Je vous soupçonne encore d'avoir dit : dans Shakespeare il y a des défauts de goût ; ayons aussi d'énormes défauts de goût : c'est le signe le plus certain d'un génie profondément sauvage et passionné. Parité complète. Vous êtes, oui, trèscertainement, vous êtes de l'école d'Aristote ; votre modèle est autre, mais votre poétique est la même ; pas plus profonde que la sienne, s'arrêtant au même point, c'est-àydire à l'endroit où de la forme il s'agit de passer au fond ; vous, à l'anglaise d'il y a deux siècles, lui, à la grecque d'il y a vingt siècles; lui donnant le moule d'après Sophocle, vous, le prenant dans Shakespeare; lui, néanmoins, supposant que dans son moule on coulera une forme humaine, vivante ; vous, faisant sortir du vôtre un fantôme qui bouge, mais qui ne vit
pas, qui a les traits de Joseph, soq panache, ^ou poignard, ses jurons, m£|is rien d'autre.
Aussi, quand je lis dans mon journal que vous prétendez à faire du Shakespeare à si peu de frais, je n)*en étonne fort, et je m'infiagiue qu'il y ait dans cette prétention niiHserie oii impudence. Car Shakespeare n'est pas grand, que je sache, par la forme, parla contexture extérieure de ses drames; et à tenir compte de son ignorance , de son mau* vais goilt, du vice de ses plans, je trouve que vous lui êtes, en ces points-là, infiniment supérieurs , et M. Scribe aussi. Mais Shakespeare, intime de Joseph Qomo, confident de tous ses secrets, devin de tous ses mystères, de toutes ses énigmes, et à ce titre animant ses drames d'un souffle puissant de vie, de vérité et de poésie, s'élève en ce sens k des hauteurs que je ne vois pas mêm^ que vous ayez tenté de gravir. C'est par là qu'il est grand, par là qu'il est Shakespeare, à tout égard sembla*ble ou inférieur à vous ; mais c'est par là que vous êtes petits, myrmidons. Cela seul il fallait imiter, et cela seul vous avez oublié. Aussi, tandis que lui, par cette connaissance qu'il a de Joseph, a su don^ ner à ses figures, souvent bicarrés, grotesques, quelquefois sans vérité dans leurs dehors, la cha*
leur et le mouyempnt de la vie elle-même, vous, à des mannequins dont les traits, la mise et tous les dehors sont bien plus beaux, bien plus vrais peut-être, vous n'avez su comment donnçr Têtre ; prenant l'agitation pour la chaleur, et le tapage pour la vie. Tandis que lui, géographe ignare,' historien fabuleux, esprit à pédantesques futilités, à fougueux écarts, couvre des taches grossières sous * l'éblouissante lumière dont il éclaire les plus secrets ressorts de la destinée humaine, vous, géographes admirables, historiens consciencieux, esprits à positives idées, à écarts d'intention, nul éclat, nulle lumière ; votis éblouissez, mais par le tumulte,' par l'incohérence, par la fantasmagorie de mille couleurs brillantes, mais confusément disposées, et ne concourant à aucune représentation réelle et véritable de Joseph Homo.
Réfléchissez : à des monstres, à d'absurdes, [k d'impossibles figures, il y a moyen, il y a facilité de donner la vie et la réalité, pour qui connaît Joseph Homo, pour qui se règle sur sa nature et ne le perd jamais de vue. Doulcriez-vous de la réalité de Panurge , de frère Jehan , de Pantagruel qui mangea six pèlerins en salade? Pour moi, non. Hais encore moins douterai-je de celle de Polonius,
de Jago, de Hamlet, malgré quelques traits étranges qui s'effacent au milieu d'innombrables traits de nature et de vérité.
Il faut, disrje, revenir à Joseph. Toutefois, c'est vrai que Joseph, pour l'heure, est bien changé. Il
en a tant vu, il en a tant fait, depuis tantôt cinquante ans, que, vieux roué, il n'a plus de moralité, de croyances, de principes, que juste de quoi en barbouiller son vieux masque. Il croit à tout et à rien; il se moque ou s'emporte, il est ignoble et chancelant, sa vieille carcasse craque et se délabre. Joseph va bien mal. Les charlatans sont autour de lui. « La république te fera du bien, Joseph; la doctrine te guérira, Joseph ; bon Joseph, une restauration te restaurerait ; viens avec nous chercher la'femme, Joseph; Joseph, ton père qui fabriquait du drap n'a de nom qu'en enfer ; Joseph, fabrique du drap, exploite, produis, joue, car c'est là le tout de l'homme, d Joseph ne sait auquel entendre. En attendant, il réahse et place en viager.
Que tirer d'un pareil être ? Il est bien vrai que la tâche est difficile. Mais si Joseph ne se porte pas mieux, comptez pour beaucoup dans son mal les mauvaises drogues dont vous l'avez saturé.
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