DES VOYAGES DE DE SAUSSURE
Impayables, ces touristes qui viennent chaque année s'abattre surmotre sol suisse, avides dé champêtre, de sublime ; affamés d'abîmes, d'avalanches; creux d'appétit pour les grandes merveilles de la nature. Arrivés, on les leur montre : celle-ci s'appelle Finsteraarhorn, celle-là Jungfrau, cette autre Mont-Blanc. Voyez, messieurs, regardez. Ils regardent... Et comme ces grandes merveilles de la pâture ne sont au fond que de bonnes grosses montagnes toutes simples, qui ne feraient pas. un pas pour les amuser, les voilà qui repartent bientôt, dégoûtés à tout jamais des grandes comme deâ petites merveilles de la nature. Ils vont à Stras-
bourg, à Milan, ils montent sur le Dôme, et trouvent que ceci, à la bonne heure, c'est bien une autre affaire.
D'autres (les âmes sensibles) cherchaient Tâge
d'or, ils avaient compté sur Tâge d'or et je
les plains, car c'est vrai que nos auberges sont chères.
D'autres (les âmes fortes) voulaient des craquements de glaciers à tout bout de champ, des cascades diluviennes au coin des chemins, et des chamois dans les prés.
D'autres (les philosophes) voulaient la Landsge-
meindepour le seize, jour de leur passage mais
le peuple souverain était aux semailles. Ils n'ont point vu de Landsgemeinde, et ils en sont tout malheureux.
D'autres (tant bonnes gens!) se seraient contentés d'un costume nouveau à chaque paroisse , et ils n'ont eu pour pâture que les jupons courts de FEntUbuch; encore descendent - ils jusqu'au genou.
Enfin d'autres (les plus nombreux) voulaient toutes ces merveilles à la fois, et quelques-unes encore, sans compter les autres !
Impayable d'assister à cette grande mystifica-
tion. J^aîmerais être l'aubergiste de Lauterbrun* nen !
Et ce qui est drôle, c'est que l'aubergiste de Lauterbrunnen pepse absolument comme eux sur tous ces objets. Rien de moins curieux. Son Staubbach? de l'eau claire. Son Lauterbrunnen ? un vilain trou. Sa Scheideck? pays de loups. Il ne conçoit rien à cette affluence annuelle ; ce qu'il conçoit, c'est que, Taffluence existant, il convient que l'aimable compagnie trouve, dans le vilain trou, chez qui manger, à qui payer.
Il doit avoir de bien bons moments? Vous le figurez-vous,' lorsque, sans être vu, il regarde son Staubbach et qu'il se dit : < Que ce filet d'eau ne coulât pas là, et j'étais zéro, comme mes pères! Ah ! Staubbach ! Staubbach, mon ami ! . . . > Et puis en y réfléchissant ; c Mystérieuse rigole!... mais que diable y viennent-ils donc voir? » Je suis sûr qu'il est superstitieux, Taubergiste de Lauterbrunnen.
Et vers midi, quand tous ses touristes, compte réglé, sont depuis quatre heures à gravir les pentes raides, suants, essoufflés, rendus; et que lui, assis près du coffre, manie, met en piles, enregistre, additionne, soustrait.... Il lui prend des ter-
reurs soudaines. Si son Staubbaeh allait cesser dé couler!!!! Nigaud, l'aubergiste de Lauterbrunnen, qui ne volt pas que le pli est pris ; que, son Staubbach a sec, les touristes viendraient en même nombre. Où un mouton a sauté, 6let la barre, les au*^ très sautent tout de même.
Et le soir, quand mllord lui arrite, aigri de fati^ gue, exténué d*admiration, et qu'il lui sert à dilt francs un maigre souper dans sa chambre de bois^ et qu'il lui conseille d'être atant jour au Staubbach, pour ne pas manquer l'auréole au lever du soleil, . . i d'y faire un tour, ce soir même, h cause de la lune qui se montre vers minuit... Etmilôrd qui y passe la nuit,... et milord, qui, avant le jour, tout mouillé de Staubbach, regarde en Tair, attend le soleil^ manque l'auréole, attrape un rhume..:. Connaissez-vous, dites-moi, un plus joyeux farceur que Taubergiste de Lauterbri^nneri?...
C'est un gros homme. Dès que les touristes ont émigré vers lltalie, il ferme sd trappe et descend à Berne, où il rit tout l'hiver de ce qu'il a vu pendant l'été.
De ces touristes déçus j'en ai rencontré des caravanes entières, huches sur des mulets, pérores par des guides, harcelés par des chanteuses, pour«-
suivis par des lutteurs, et ayant, au milieu de tant de sujets de joie, la mine la plus aigrie qui se puisse imaginer : un spectacle à fendre le cœur. Il faut rechercher la cause de tant de maux ; il faut la trouver, si possible, dans les profondeurs de Tesprit humain. Je prends un touriste, et j'examine son esprit humain.
Qui dit touriste, dit homme sans curiosité réelle et sérieuse, mais qui pourtant serait bien aise que devant lui une montagne vint à se fendre en quatre, pour voir comment la chose se passe ; homme qui cherche du plaisir tout fait, de l'émotion toute confectionnée, de la surprise à point nommé; homme à la fois niais et fantasque, blasé et exi-* géant ; ne voyant pas ce qui est devant lui, et voulant voir ce qui n'y est pas ; homme qui s'est à Tavance fabriqué une Suisse imaginaire, une Suisse modèle, une terre toute de miracles, avec un petit chemin au milieu pour lui ; homme qui vient par mode, par usage, pour être venu; mouton enfin, qui suit le troupeau, qui veut passer (ne l'empêchez pas), qui passera où a passé le troupeau. Yoîli l'esprit humain du touriste.
A qui la faute donc, si le touriste ne s'amuse pas? A lui, en preqûer lieu. A lui aussi» en second
lieu ; car il faut convenir que ce sont les touristes qui ont gâté la Suisse.
Notez qu'il en convient lui-même, lorsqu'il se trouve sur les lieux ; car tout niais qu'est le touriste, il ne lui échappe pas de comprendre que, dans les mœurs des habitants, comme^ dans les beautés de celte nature sauvage, simplicité, grandeur, mystère, solitude, tout ce qui faisait le charme de l'ancienne Suisse, a été changé, fané, détruit par ses prédécesseurs. Ces glaciers sont une grande route; cette cime est une auberge ; ce pâtre un mendiant ; ces chanteuses.... 11 voit tout cela, le touriste, et sait à qui s'en prendre. Aussi, il en veut à ses prédécesseurs ;. mouton qu'il est, ils lui ont foulé son herbe, gâté sa pâture, sali sa pelouse.'
Et il a bien raison ! L'ancienne Suisse, c'était une belle et pudique vierge, solitaire et sauvage, dont les appas, ignorés de la foule, faisaient battre le cœur de quelques vrais amants. Indiscrets, qui ne surent taire les secrètes faveurs dont ils étaient les objets ! Ils les dirent, ils les divulguèrent, et voici que tous en voulurent avoir leur part ; voici que
tous les badauds du continent, tous les blasés de la Grande-Bretagne arrivèrent à la (ile, en sorte que^ étalée à tous les regards, la vierge pudique
garda sa beauté en perdant tous ses charines.
Heureusement, quelques-uns lui demeurent; les moutons ne suivent qu'un sentier; à droite et à gauche de ce sentier, au loin, au haut, sont encore des retraites non profanées.... Mais tandis qu'autrefois la Suisse intéressante, la Suisse à parcourir, commençait à Lausanne, à Genève, elle commence aujourd'hui au pied des montagnes écartées, au sein des forêts, aux rocs élevés dont les frimas ou les abîmes défendent encore l'atteinte aux touristes. Les touristes vont en voiture, les touristes vont à dos d'âne. Que ne vont-ils tous à dos de machines, de Liverpool à Manchester! Ah! que je les accompagnerais bien de tous mes vœux !
Mais qui a fait les touristes? Qui a dépouillé la belle vierge de tout ce qui pouvait lui rester encore d'attraits et de charmes? Qui l'a traînée dans les rues, étalée aux boutiques, vendue pour quatre sous? Ce sont les faiseurs d'itinéraires, et les faiseurs de vues. Ces gens-là, vous ne les détesterez jamais assez ; jamais assez vous n'aurez horreur de leur abominable métier; ce sont les avant-derniers des hommes, dont les derniers sont les marchands !
Oui, les marchands I Ce sont eux qui ont spéculé
sur les attraits de la belle vierge, fait trafic de ses charmes. Jls ont payé de pauvres diables pour les décrire, de pauvres diables pour les colorier, de pauvres diables pour les colporter, et, d'un bout du monde à l'autre, des descriptions menteuses, des images fardées, ont paru derrière fes vitres des boutiques , appelé les badauds » et créé les tou* ristes.
Depuis ce temps, deux Suisses. La Suisse véritable, qui reste ches elle, et la Suisse des marchands, qui court le monde ; la Suisse simple, alpestre, et la Suisse merveilleuse, prodigieuse, miraculeuse; la Suisse naturelle, antique, paisible, et la Suisse artificielle , moderne, à fracas , à changements à vue, à grand spectacle, la Suisse fabriquée,.... et pour dernier malheur, fabriquée à Paris. Hélas!
oui, à l'heure qu'il est, ils la tiennent palpitante sur l'étau; eux, les Français, le peuple le moins intelligent de la Suisse qu'il y ail eu ! eux, les Parisiens, stupides entre les Français en fait de Suisse! eux, les marchands, barbares, impitoyables, entre les Parisiens!!!
Mais la mode en est venue, et ce peuple est tout mode. La mode fait sa politique, sa morale, sa religion, sa coutume. Un temps l'adultère, un temps
les mœurs , un temps le fanatisme, un temps Tathéisme ; un temps la république, un temps l'empire.; hier, en juillet, rtiéroïsme, le désintéressement, une modération sublime après une sublime victoire ; aujourd'hui, la cupidité, Tégoîsme, la
violence, Témeute, le suicide, mais surtout le
pittoresque! Le pittoresque a envahi la France, il a tourné les têtes, couvert le sol, maîtrisé la mode eUe-même : rien ne saurait plaire, rien, jusqu'à TEncyclopédie ! s'il n'est pittoresque, et à deux sous. iempora^ otnoresl l'Encyclopédie! grands dieux ! ! !
Et pourtant, si, comme il y parait, les choses tournent au pittoresque, ne nous plaignons de rien.
Tout ceci S pour en venir à la partie pittoresque des voyages de De Saussure, ouvrage plein de sens et de naturel , ouvrage plein de simplicité et de poésie, ouvrage frais de la fraîcheur des montagnes , pur de la pureté limpide des hautes Alpes, doux et champêtre comme leurs rustiques vallons,
' «De Saussure a écrit dur la Suisse « mais surtout sur la Savoie. 11 va sans dire que, dans le point de vue qui nous occupe, nous ne séparons pas ce que la nature a joint, les Alpes de la Savoie de celles de la Suisse.
comme leurs chalets solitaires, comme leurs plus verdoyants asiles ; ouvrage enfin qu'on peut louer avec d'autant moins de réserve, que quarante années et cent imitateurs n'ont fait qu'étendre sa renommée , accroître son charme , et démontrer mieux qu'il est unique et ne s'imite pas.
Tu vois, touriste, que cet ouvrage n'est pas fait pour toi. Tu n'y comprendrais rien. Pas deux fois De Saussure ne parle de merveilles, pas une fois de ces surprises, de ces émotions qu'il te faut, et souvent au contraire de celles que tu es incapable de ressentir. Il a visité curieusement, décrit avec amour la Dôle, Salève, le Môle, ingrates taupinières pour toi, à qui il faut de^ l'ardu, du géant, du diluvien. Le Mont-Blanc? C'est vrai, il y a été et non pas toi; mais si tu savais comme!.... tout naturellement, mon ami; en montant, rien d'autre ; avec des paysans et un baromètre. D'aventures? pas plus que sur ma main, et en haut, du mécompte! L'aurais-tu cru, touriste?
Chose bien curieuse, destinée étrange, que rhorame qui a le mieux senti et fait comprendre les Alpes, le seul presque qui en ait fait passer le
caractère et la grandeur dans son style, se soit trouvé un savant, un homme de baromètre et d'hygromètre, et que, parmi tant d'artistes, tant ae poètes venus aux mêmes lieux pour chanter et peindre, pas un n'ait su l'égaler, l'approcher, même de loin. Et ce ne sont pas les essais qui manquent; mais partout, et toujours, un enthousiasme de circonstance, des couleurs forcées, des traits faux: sans compter l'attirail du style dit poétique, j'entends les oripeaux d'usage, Tinévitable apostrophe, l'épitbète obligée, la métaphore si à craindre, et
puis et puis je ne sais quoi de touriste au
fond.
Cette chose curieuse, je me l'explique pourtant; cette^destinée étrange, je ne m'en étonne pas. De Saussure, qui parcourt les Alpes pour étudier la physique, l'histoire naturelle, c'est-à-dire, avec un but sérieux, l'esprit occupé, le corps actif, prend comme bénéfice le charme du voyage, les beautés de la route, les sensations vives et nouvelles qui accompagnent ses travaux ; et le soir sur sa cime, dans son chalet, content, pénétré, iLtrace son jouruar, alors, dans les interstices de la science, se glissent les descriptions, les souvenirs, les obser-' vations de la journée ; alors mille traits vrais ,
parce qu'ils ne sont pas cherchés, pittoresques, poétiques » parce qu'ils sont vrais » se trouvent sous sa plume, et sans qu'il y songe, il trace un tableau fidèle, naïf, pleiii de bonhomie, où se reflètent à la fois et les grandes scènes qui Ventourent, et les impressions qui le dominent lui-même.
Mais le poète, mais l'artiste!.... Remarquez ^'abord : ces messieurs viennent pour chanter, pour peindre; ce qui pour l'autre n'était qu'épisode, hors-d'œuvre ,. pour eux , c'est le principal ; ce qui pour l'autre était spontané, pour eux, c'est but, projet, mission, pis encore, métier. Aussi les voilà que, tout frais débarqués, ils s'inquiètent (j'en parie) de n'être pas pljis frappés, renversés; sans connaissance de ces lieux, ils s'occupent déjà plus (j'en parie aussi) de savoir ce qu'ils vont en dire, que d'apprendre à les connaître ; sans seulement avoir conquis , en gravissant ces hauteurs à la sueur de leur front, ce vif jlaisir d'une innocente conquête, oe contentement expansif des montagnes, le cerveau creux , le cœur vide, les voilà qui s'apprêtent!... Alors l'épi thète arrive; j'entends l'apostrophe, je vois la métaphore,...., lUkise.. Muse , et la Muse vient, et notre
ami chante. Il chante creux , il chante vide ; beau son, rien d'autre ^
Comment en serait-il autrement? Non-seule*^ tnent il ne saurait se répandre dans le style que ce qui est dans Thomme, ce qui s'y trouTC et ce qu'il y a mis, mais encore la poésie, moin» que toute autre chose, s'invente, se propose à Tavance ; mille
* Écoutes de FoAtaneB :
« Dans cet antre azuré que la glace en? ironne,
Qa*entendB-je? l'Arvéron bondit, tombe et bouillonne,
Rejaillit et retombe, et menace à jamais
Ceux qui tentent l'abord de ces^ âpres sommets.
Plus haut l'aigle a son nid, Tédair luit, les vents grondent»
Les tonnerres lointains sourdement se répondent, » etc.
Ecoutez le grand, l'habile arrangeur d'hémistiches, Delille :
• Salut, pompeux Jura ! terrible Mord- Envers! De neiges, de glaçons, entassements énormes, Du temple des frimas colonnades informes, Prismes éblouissants, dont les pans azurés, Défiant le soleil, dont ils sont colorés, Peignent de pourpre et d'or leur éclatante masse ; Tandis que, triomphant sur son trône de glace, L'Hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour Embellir son pftlais et décorer sa cour. »
De Vesprit, des tours ingénieux, infiniment de pnétler, du faux à poignées, et de la poésie point. Pas si naïf pourtant que l'autre avec son : Qu'entends-je? Il aurait pu mettre : ô ciel! ou encore : que voiS'je ?
fois plutôt elle ira visiter le géologue au milieu de ses pierres, qu'elle ne se laissera saisir par le poète qui s'essouffle à sa poursuite.
Mais je veux, poète, mettre sous tes yeux un de ces riens que je te donne en cent à inventer ; un de ces riens (\u\ nous placent sans effort au centre de la scène décrite; un de ces riens dont la simplicité fait le charme , et qui recouvrent une •poésie d^autant plus réelle, que l'auteur ne js'occupàit de rien moins que d'être poète. De Saussure est arrivé sur le sommet de sa montagne.
« Nous ne vîmes, dit -il» près de la cime, d'autres animaux que deux papillons : l'un était une petite phalène grise, qui traversait le premier plateau de neige, l'autre, un papillon de jour, qui me parut être le myrtil ; il traversait la dernière pente du Mont-Blanc , environ à cent toises au-dessous de la cime. J'ai quelquefois été témoin de la manière dont ces insectes s'engagent sur les glaciers. En voltigeant sur les prairies qui les bordent, ils s^aventurent au-dessus de la neige et de la glace; alors, s'ils perdent la terre de vue, ils vont toujours en avant, et, ne sachant pas où se poser, pour peu que le vent les soutienne, ils volent jusque sur les sommités les plus élevées,
où ils tombent enfin de fatigue et meurent sur la neige. »
J'ai choisi, à dessein, parmi de grands objets, le plu^ minime, deux papillons. Us ne \oltigent pas, ceux-là, de fleur en fleur, poète. Pauvres papillons ! la dernière qu'ils virent est déjà bien loin d'eux; mais ne vois-tu pas, comme sous tes yeux, ce grand plateau où ils errent abandonnés, cette cime dont ils sont voisins, et n'es-tu pas entré toimême à leur suite dans ces resplendissantes solitudes? Comprends-tu (j'en doute) que ce style si simple est le seul qui convienne à un si simple tableau ? As-tu reconnu ce qu'il gagne à ôtre simple, et comment y brille avec d'autant plus d'élégance ce joli mot de myrtil? La poésie? Faut-il donc te la montrer au doigt? Quoi!... autour de ces deux frêles créatures, s'aventurant dans les domaines du silence et de la mort? Eh qu'es-tu donc toimême, qu'un insecte jeté pareillement aux vents de cette terre?
Ne concluons pas toutefois, de ce qui précède, qu'il suffit d'être géologue ou naturaliste pour ôtre le peintre .des Alpes; d'avoir un bâton en main, im baromètre en poche. Ce n'est même pas assez d'avoir, comme De Saussure, la passion des mon-
tagnes, la vocation alpestre la plus décidée, le corps durci aux grande^ fatigues, le goût de s'y plaire, d'en faire sa récréation et sa joie. Avec tout cela on peut encore faire un triste livre ; sans tout cela il se pourrait qu'on en fit un bon. Maiiâ, à ce matériel de ses expéditions, si je puis m'exprimer ainsi. De Saussure unissait dans un haut degré, les qualités d'esprit et de caractère, qui, en tout temps et en tout sujet, font un écrivain intéressant et distingué, celles qui, passant dans le fond et dans le style, attirent le plus la sympathie du lecteur, et captivent le miçux son attention.
Ce que j'admire dans ces pages, c'est cet esprit d'observation, à la fois supérieur et naïf, grave et bonhomme, qui embrasse les grands objets et qui ne dédaigne pas les moindres ; cette curiosité philosophique, et en même temps douce, riante, qui trouve une aimable pâture autour des rustiques chalets adossés aux flancs du Môle, tout aussi bien que de grandes pensées en face des solitudes glacées du Mont-Blanc; cette imagination assez riche, assez élevée surtout, pour trouver toujours assez
d'aliment dans l'exacte réalité, sans en exagérer
les beautés, sans transformer l'accident en phénomène ordinaire, la chose curieuse en merveille, ta
singulière en miracle. Mais chez De Saussure l'amour de la vérité domine, tempère les plus brillantes facultés; et dans la description, dans la poésie, même fidélité, même candeur que dans la science. Chose bien rare, phénomène, à lui tout seul, bien curieux.
Ce qui m'intéresse dans ces pages, outre ces traits que j'y remarque, c'est je ne feais quelle vigueur simple et antique, empreinte dans les allures, dans les goûts, les manières du voyageur. Ce savant, riche, accoutumé aux aisances de la vie, dès qu'il, aborde ses chères montagnes, prend le bâton noueux, compte sur ses forts jarrets, devient un homme de ChanTouni, et dans un pays sans hôtels et sans ressources, adopte sans dédain, avec plaisir, les rustiques mets, les abris grossiers des compagnons qu'il s'est donnés. C'est qu'assez de jouissances pures, vives, élevées, le dédommagent de quelques privations ; il sait d'ailleurs le grand secret, que tous savent, que peu mettent en pratique : l'appétit est là-haut ; le repos suave, plein, savoureux, est là-haut ; il ne s'agit que de l'y aller chercher. S'il est noble de savoir préférer des jouissances intellectuelles aux douceurs de la vie opulente, il est noble aussi de savoir échanger de
molles récréations contre de laborieux plaisirs. Depuis De Saussure, les routes se sont frayées, les hôtels se sont ouverts jusque sur les cimes ; les chars, les mulets, les litières ont pénétré partout; et le gr'and secret, conservé chez quelques initiés, s^est perdu dans la foule.
Ce qui me plsdt, ce qui me flatte dans ces pages, c'est de voir, non pas un homme comme moi, mais un esprit supérieur, se récréer à la façon du mien ; un savant illustre se plaire aux choses qui peuvent me plaire; et, tout en se mettant ainsi à ma portée, sanctionner le plaisir que j*y trouve. C'est bien plus encore; c'est d'apprendre d'un guide aussi distingué comment on voyage, corn-* ment on observe, comment on s'intéresse, comment on trouve à la nature tant de charmes, tant de grâce, de fraîcheur, de mystère ; comment la découverte d'une plante alpine, qui brille isolée aux confins des neiges, émeut, réjouit autant et plus que tel spectacle obtenu à grands frais. Pour moi, ce que je dis là, c'est moins l'hommage de la vérité que celui de la reconnaissance; et depuis bientôt quinze années que je vais dans les montagnes saluer les beaux jours, je n'y apporte, pour jouir, que le peu que j'ai pu apprendre dans ce
livxe, et ce peu m'a été une richesse grande.
Ce que j'aime dans ces pages, ce qui m'attache à leur auteur, c'est le sentiment de bienveillance et d'humanité qui anime toujours De Saussure envers les pauvres montagnards au milieu desquels il vit; cette bonté douce et gaie, avec laquelle il accueille ces gens, excusant leurs préjugés, compatissant à leurs dures fatigues, estimant les excellentes qualités que recouvre leur grossier extérieur. Il cause avec ses guides, il s'intéresse à leurs propos, il se fait leur ami, il ne croit pas qu'un salaire d'argent paye le respect, le dévouement, TafTection de ces cœurs simples qui se donnent à lui. Dignité vraie autant que rare, signe d'une âme belle, d'un cœur sain, d'un caractère droit et bon. Ces choses me touchent, car elles sont devenues rares, si encore elles ne l'ont toujours été. Pour tant d'autres qui ne sont que riches, l'orgueil seul de la richesse suffit à les rendre exigeants, durs, hautains envers les pauvres gens qu'ils emploient ; mais cet homme, riche aussi, et de plus savant, et de plus célèbre, trouvait simple d'être l'ami de ceux qui l'aimaient, et, sur les montagnes, le pair des montagnards.
Enfin, ce qui distingue ces pages, ce qui les
placera toujours eu tête de toutes celles qui ont
été écrites sur ces mêmes lieux, c'est que le charme de la nouveauté, Tentrain et le mouvement de la découverte, la teinte fraîche et pure d'une nature vierge encore, s'y font sentir partout. Et ce charme, un seul peut le connaître et le décrire, c'est celui qui, comme De Saussure, pénètre le premier dans»dès vallées ignorées ; découvre le premier de magnifiques trésors, gisant là depuis la création; surprend chez des peuplades reculées des usages antiques, des coutumes touchantes, mille traits naïfs, déjà ternis lorsqu'on les remarque, perdus lorsqu'on lés admire , et que certes il ne faut plus chercher aujourd'hui dans ces belles vallées.
Ces pages étaient perdues dans de gros volumes, intercalées, comme je l'ai dit, parmi des écrits scientifiques sans intérêt pour le vulgaire ; et tel en était pourtant le mérite que le vulgaire allait les y chercher ; il allait trier parmi les in-quarto les choses à son usage. Mais les in-quarto sont gros, ils sont chers, et, toutes <îhoses égales d'ailleurs, moins d'argent, moins de peine, n'ôte rien au plaisir. C'est ce qui a déterminé les éditeurs de l'ouvrage que nous annonçons à publier dans un
seul volume la partie pittoresque des ouvrages de M. De Saussure.
On trouvera là les pages dont j'ai parlé. Dans celles qui ouvrent le volume, De Saussure décrit les vallées et les montagnes voisines de sa ville natale. Il s'engage ensuite dans les régions plus lointaines, plus élevées, parcourt toute la vallée de l'Arve, et séjourne dans celle de Chamouni; puis, avant d'atteindre à la cime du Mont-Blanc, il prélude à cette ascension , en explorant toutes les vallées, tous les cols, toutes les aiguilles, tous les glaciers, qui enserrent cette vaste montagne. Eniin le séjour au Col du Géant termine le volume.
Ce séjour au Col du Géant était une excursion purement scientifique, dont la relation n'offre même qu'un pelit nombre de pages à extraire.
Néanmoins , nulle part plus que dans ce morceau ne se montre ce cachet alpestre dont j'ai parlé, ce caractère fortement saisi d'une nature de glace et de granit, animée seulement par les jeux de la lumière, ou par la terrible voix des orages. Puisque j'ai cité plus haut quelques lignes , choisies à dessein parmi les moins remarquables, qu'il me soit permis de transcrire ici un morceau plus propre à faire apprécier, je ne dirai pas l'art, le talent, mais.
ce qui est plus rare, la richesse simple et naturelle du génie de De Saussure.
« La seizième et dernière soirée que nous passâmes sur le Col du Géant fut d'une beauté ravissante. Il semblait que toutes ces hautes sommités voulussent que nous ne les quittassions pas sans regret. Le vent froid , qui avait rendu la plupart des soirées si incommodes, ne souffla point ce soir^ là. Les cimes qui nous dominaient , et les neiges qui les séparent, se colorèrent des plus belles nuances de rose et de carmin ; tout Thorizon de ritalie paraissait bordé d'une ceinture de pourpre, et la pleine luné vint s'élever au-dessus de cette ceinture, avec la majesté d'une reine, et teinte du plus beau vermillon. L'air, autour de nous, avait cette limpidité parfaite qu'Homère attribue à l'Olympe, tandis que les vallées, remplies de vapeurs qui s'y étaient condensées, semblaient un séjour d'épaisses ténèbres.
a Mais comment peindi^i-je la nuit qui succéda à cette belle soirée, lorsqu'après le crépuscule la lune brillant seule dans le ciel, versait les flots de sa lumière argentée sur la vaste enceinte des neiges et des rochers qui entouraient notre cabane? Combien ces neiges et ces glaces, dont l'aspect est
insoutenable à la lumière du soleil, formaient un étonnant et délicieux spectacle à la douce clarté du flambeau de la nuit! Quel magnifique contraste ces rochers de granit, rembrunis et découpés avec ' tant de netteté et de hardiesse, formaient au milieu de ces neiges brillantes ! Quel moment pour la méditation! De combien de peines et de privations de semblables moments ne dédommagent-ils pas! L'âme s'élève, les vues de l'esprit semblent s'agrandir, et au milieu de ce majestueux silence, on croit entendre la voix de la nature, et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes. »
Il n'y a qu'un seul reproche à faire au volume que nous annonçons, c'est qu'il pourrait être plus complet. On regrette de ne pas y trouver au moins les voyages que De Saussure fit en Suisse, au Mont- Rose, au Mont-Cervin, et dans la chaîne du Saint- Gothard^ Il est à croire que les éditeurs auront sacrifié au désir de conserver de l'unité à l'ouvrage. Tout au moins ont-ils atteint leur but à cet égard; la disposition des parties est telle,
* Ces morceaux ont été ajoatés dans la 2« édition qui Tient de paraître en 1 vol. in-12, 3 fr. 50 c.
qu'elles sont parfaitement enchaînées, quoique pures de tout alliage étranger. Seulement, une. préface de ^. Sayous, Tun des éditeurs, mettra les lecteurs au fait de la vie et des travaux de Tillustre voyageur. Je les renvoie donc à ce morceau, fort bien écrit, où ils liront avec plaisir plusieurs des faits auxquels j'ai fait allusion dans cet article.
DE