L'HISTOIRE DE M. JABOT
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Ce petH livre est d'une nàtare mixte, n Htf tampMe d'une série de dessins antographié^ au trait. Cba^m de ces desshrs est accompagné d'une ùii deux lignes de texte. Les dessins, sans ce texte, n'auraient qu'une signification obscure; îé texte, SâfRS les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman d'autant plus orîgina], qu'il ne ressemble pas mieux à un roman (fEk*h autre chose.
L'auteur de ce petit volume oblong ne s'est pas fiait connattre. Si c'est un artiste, il dessine faiblement, mais il a quelque habitude d'écrire ; si c^est un littérateur, il écrit médiocrement, mais en revanche il a, en fait de dessin, un joli trient d'à-
maleur. Si c^est un homme grave, il a des idées singulièrement boufifonnes; et si c'est un esprit bouffon, il ne manque pas d'un sens assez sérieux.
Ce livre, bien qu'il porte la date de 1833, n^aété publié qu'en 1835. Il parait que M. Jabot, avant de se produire en public, fit quelques tournées incognito ; il vit l'Italie, il vit l'Allemagne ; en passant à Weimar, il se fit présenter à Gœthe, qui l'accueillit fort civilement elle garda quelques jours auprès de lui. Aujourd'hui, M. Jabot, comme tous les sots qui ont approché d'un grand homme, fait bruit de ses relations avec TiHustre écrivain, et il ne manque pas d'avoir toujours en poche un nu* méro du Kunst und Altej'thum \ ou Gœlhe parle effectivement de M. Jabot, en très-bons termes et fort sérieusement.
Nous voudrions donner une idée du livre ; mais c^est chose tort difficile. Outre sa forme mixte, qui est cause qu'il échappe à l'analyse, la préface est d'une sobriété de phrases, d'une concision presque énigmatique. La voici tout entière.
« Gi-derrière commence l'histoire véritable de M. Jabot, et comme quoi, rien que par ses manières
* Troisième cahier da siiième et dernier volnme*
comme il faut et sa bonne tenue, il sut réussir dans le monde.
« Va, petit livre, et choisis ton monde ; car, aux choses folles, qui ne rit pas, bâille ; qui ne se livre pas, résiste; qui raisonne, se méprend; et qui veut rester grave, en est maître. »
Derrière cette préface commence effectivement l'histoire. On y voit figurer un petit homme, avantageux comme sont parfois les hommes petits, Tair fat, le front sot, Texpression satisfaite, le buste honorable, les jambes grêles et les bas tirés. Ce petit homme réussit dans le monde. En effet, bien que cousin de H. Antoine, le marchand de bas, il épouse la marquise de Mirlifbr. C'est une jeune veuve d'une quarantaine d'années. Ils partent en phaéton pour s'aller marier en Beaujolais, et l'histoire finit là.
Comment M. Jabot s'y prend pour réussir dans le monde, c'est ce que chacun pourra voir en se procurant le volume oblong. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en toute occasion, au bal comme sur les promenades publiques, au café comme àl'hôtel, M. Jabot croit devoir.... C'est là son principe de conduite ; c'est, remarquez bien, celui d'une foule de gens; seulement M. Jabot, qui a plus de vanité
que d'esprit (le cas aussi d'une foule de gens), n'a guère Toccasion d'appliquer son principe qu'aux formes, aux procédés, aux manières, et parfois à quelques opinions comme il faut, politiques ou autres. Si, prié au raout de madame du Bocage, M. Jabot parie aux tables d'écarté, s*il conduit le galop, s'il manifeste l'inquiétude que lui cause le parti populaire, s'il est tour à tour tendre^ spiri* tueL mélancolique, c'est qu'il croit devoir. j., s'il s'éloigne d'nn groupe qui lui parsdt renfermer ulie société mêlée; si, en présence d'une compagnies distinguée, il ne se remet en aucune façon la figure de son cousin Antoine, le marchand de bas ; s'il a cinq affaires d'honneur ; s'il tire en l'air et paie le déjeuner, c'est toujours parce qu'il croit devoir. Plus d'un désagrément, plus d'une catastrophe k la vérité, accompagnent les succès de M. Jabot, i»aïs ce sont choses qu'il remarque peu ; les désagréments, les horions même lui plaisent, s'ils sont admimstirés par gens de bonne compagnie, et propres à faire briller sa façon parfaitement comme il faut de prendre les choses.
Telle est l'idée de ce livre, autant du moins qu'on peut extraire l'idée d'un livre qui, parlant directe* memt aux yeux, s'exprime par la représentaliony
mn imr le réeit. Ici, Gomme on le conçoit aisément, les traits d'observation, le comique, Tesprit, résident dans le croquis lui-même, plus que dans ridée que le croquis développe. Il y a plus, l'histoire abonde en folies qui, exposées au moyen du récit, paraîtraient aussi absurdes que peu récréatives, mais qui, au moyen de la représentation directe, acquièrent un degré de réalité suffisant pour que rire s'en suive. Ainsi, lorsque M. Jabot, accrodié par le galop à son quatrième tour, est lancé dans une partie d'écheics ; iinsi, lorsque, après avoir satisfait cinq fois à Thonneur, c'est-à-dire déjeuné cinq fois copieusement, M. Jabot devenu replet, d'effilé qu'il était, s'afflige de Voir que sa tournure ait perdu, et se rassure en remarquant que ses jambes n'ont pa$ perdu le moins du monde. II paraît, d'après l'article du Kunst und Alterthum que nous avons cité, que c'est sous le point de vue de cette sorte de réalité donnée à l'impossible, au moyen de la représentation directe, que Gœthe daigna s'occuper de M. Jabot. Qu'on s'étonne donc moins qu'il se soit mis en relation avec un si obscur personnage ; car c'est le propre des hommes de génie que d'appliquer leur observation même aux plus minces objets, comme c'est le propre du
troupeau des esprits de passer à côté des montagnes sans les voir.
Somme toute, M. Jabot est un livre amusant, médiocrement imprimé, fort cher, et a sa place dans un salon surtout. Car, dans un sàlon, tous les hommes deviennent plus ou moins des messieurs Jabot, tous, plus ou moins, croient devoir... et c'est alors fort récréatif que de les contempler qui rient, ou qui troiçnt devoir rire de la petite histoire. Vous diriez un agréable qui rit en voyant dans une glace sa propre figure, la prenant pour celle d'un autre.