EN SUISSE
Tous les ans beaucoup d'artisles visitent la Suisse. Us y arrivent aVec armes et bagages ; dans les mois d'août ou de juillet on en rencontre qui sont à l'œuvre au bord des torrents, sur la lisière des bois, au beau milieu du sentier. Au choix du site qu'ils ont sous les yeux on peut déjà reconnaître si ce sont les salariés de quelque marchand d'estampes, ou des artistes qui cherchent autre chose dans la nature que le point de vue à la mode, la cime renommée, ou Téternelle cascade.
Si les artistes visitent la Suisse, la Suisse n'en est pas moins demeurée jusqu'ici en dehors de
Tart. Dans le siècle passé, nos hautes vallées , aujourd'hui foulées par tous les touristes de l'Europe, étaient à peine connues de nom, et Tart de ce temps-là n'avait garde d'y venir faner ses coquets attifements au souffle un peu vif des glaciers ou à l'haleine mouillée des torrents. La pastorale régnait alors, c'était le beau temps des bergères, l'âge d'or des moutons. Plus tard, ce fut le tour du paysage italique, ou ilalisé; or, s'il est un pays qui soit difficile à itàliser, c'est la Suisse assurément.
C'est en 1815, au retour de la paix, que la Suisse a commencé à devenir le grand chemin des touristes. L* Angleterre versa ses enfants par milliers sur le coQtinent, et ses enfants qui ont, outre leurs gainées, certain instinct pittoresque et le geât des grandes scèpesde la nature, prirent, des tout{)femierfr, la route de nos montegnes. La Suisse devint à la mode ; la Suisse fit fureur parmi tes fils et les filles d'Albion. De cette époque datent pour ce pays de grands changements : la transformation de la Suisse agreste, sauvage, hospitalière, en Suisse enjolivée, civilisée jusqu'au sommet des montagnes, renommée pour l'excellence de ses hôtels, et la cupidité de ses aubergistes*
Mais ce n'est pas tout. A cette époque aussi remonte Tapparition des itinéraires, et la création de celte sorte d'art-boutique qui, depuis vingt ans, spéculant sur Tesprit touriste, lui fait et lui vend cette Suisse enluminée, cette Suisse du commerce, cette Suisse verte et bleue, cette Suisse, non pas certes décolorée, mais abominablement fardée de gomme*gutte et d'indigo, cette Suisse méconnaissable, et la seule néanmoins que l'on connaisse aujourd'hui dans les quatre parties du monde.
Grand malheur pour un pays quand c'est la boutique qui se charge de le faire connaître au monde ! Oubliez la Suisse, et voyez cette fille jeune et belle, mais dont un infidèle portrait éloigne les amants qui, sans lui» l'eussent adorée. Elle attend, mais eu vain ! Vne déplaisante image éloigne d'elle eeuK qui ne l'ont pas vue, ou, fascinant les yeux mêmes de ceux qui l'approchent, leur fait voir dans son visage tous les défauts du portrait . Grand malheur pour un pays quand la b(mtique, prenant les devants sur Fart, lui gâte son domaine avant qu'il y soit entré, l'y retient à la porte jusqu'à ce qu'elle m soit sortie! Voyez ces champs fleuris, ces parcs sombres, cette rive enchantée, le maître est là sur la colline voisine^ mais il n'entrera point. .Avant lui les for-
bans y ont débarqué, leurs cris y retentissent, leurs haches y mutilent les bois, leurs chiens y dévastent les guérets, leur prodigue avarice y coupe l'arbre pour atteindre au fruit, car ils ne veulent point goûter, jouir, ils ne veulent que piller et vendre. Pendant que les Anglais, durant les premières années de la restauration, nous arrivaient en foule, Ton en était encore, en France, à connaître la Suisse par les décors de TOpéra. Ils ont beaucoup voyagé dans un temps, les Français, c'est sous l'empire. Napoléon leur fit voir du pays; Napoléon les envoya même chez nous ; ils virent nos plaines, ils se battirent sur nos montagnes, ils connurent nos pâtres ; mais, la paix venue, nous ne les revîmes plus. C'est que, pour les Français, l'univers c'est la France : si la France s'agrandit, ils bougent ; si elle reprend ses limites, ils restent chez eux; quant aux autres pays, on les leur apporte tout confectionnés : ils les achètent pour deux sous dans les pittoresques, ils les voient pour rien aux vitres des boutiques, ils les lisent dans les lettres de leurs voyageurs et dans les feuilletons de leurs journaux. De là, chez ceux d'entre eux qui visitent les pays étrangers, cette facilité remarquable à les savoir par cœur, quand ils y entrent, et à ne
pas les savoir davantage quand ils en sortent.
Cependant, depuis quelques années, des Français ont paru dans nos contrées , qui n'étaient ni des régiments, ni des commis-voyageurs, mais des touristes véritables. Moi-môme, dès 1830, j'en rencontrai au Rhigi et ailleurs, qui étudiaient la contrée, un itinéraire à la main, un lorgnon sur la belle nature. Ces premiers venus, rentrés au pays, contèrent, à ce qu'il paraît, d'admirables choses qui firent venir les seconds, qui nous amenèrent les troisièmes. Tout aussitôt la boutique française s'émut à son tour. Ecrivains, colorieurs, graveurs, se mirent à l'œuvre. L'impulsion était donnée, le succès fut grand , il menace d'èlre pyrami'» dal, comme on dit. Aujourd'hui Paris confectionne la Suisse , il l'emballe, il Texporte, il nous l'expé-» die à nous-mêmes.
C'est un grand malheur, disais-je, pour un pays, quand la boutique se charge de le faire connaître au monde. La boutique est tenace, elle ne quitte la place que lorsqu'il n'y a plus un sou à gagner. En France surtout, où la boutique centralise, comme l'administration, comme la littérature et les arts; en France, où la lumière ne vient que d'un point unique, et où quatre-vingt-six départements l'at-
tendent de Paris pour se la passer les uns aux au? très ; en France, où l'on ne croit à l'instruction, au progrès, qu'autant que le pittoresque circule, que le timbre rapporte, que la Chine , Pégu ou l'Ai* hambra, sont ^populaires jusque chez les épiciers et les forgerons-, ce règne de la boutique sera long; nous n'en voyons que Faurore.
Telles ont été, sous le rapport pittoresque, les destinées de la Suisse. C'est par le mauvais bout qu'on a commencé. Visitée par les touriste^ exclu* sivement, les touristes y ont attiré la boutique sur leurs traces , et cette malheureuse contrée s'est trouvée tout d'abord livrée à la rapadté des mar* diands, aux profanations des colorieurs : mar-i> chauds, colorieurs, les deux classes de gens les plus propres entre toutes à ruiner, à salir, rien que parleur attouchement, tout pittoresque, toute poé- . sie. Sifous voyons dans ce (ait une des causes qui ont contribué à tenir jusqu'ici la Suisse alpestre en dehors du domaine de l'art.
Une autre cause qui lui a nui aussi sous ce rapport, et qui est intimement liée à cette action de la boutique et des colorieurs , c'est cet air de chose à voir, de curiosité modèle, que lui ont fait ces messieurs et leurs oompères, les fûseurs d'impres*
skms et d'itinéraires. Entre leurs inàins, la Suisse , a^stre^ je ne parle que de celle-là /est détenue une sorte de géante qui se montre pour de Fargent. Ce n'est plus une terre toute splendide de beautés grandes, originales, ayant lenri[)oé$ie et leur grâce ptopre, mais simplement une terre de spectacles, où le beau, c^estla cascade; où le sublime, c'est l'aMme; où le fabuleux, c'est l'aralandie. Grâce à eux , la Suisse est une des oierveilles du monde, mais elle n'est que cela. Or rien n'attire moins à soi le génie des Arts qu'une merveiUe du monde, qu'une chose mise en montre pont l'ébahissement des gens. Quel peintre, quel poète songea jamais à s'inspirer du colosse de Rhodes ou des jardins de Babylone ? Aujourd'hui Memnon dans son désert, Memnon fruste et mutilé par les siècles, attire et retient à lui le voyageur solitaire ; ce granit brûlé captive son âme ; cette boucb'e, bien que devenue muette, lui parle h toute heure, sous Fardenr du midi, comme aux pâles rayons de la lune, un langage grand, profond, pénétrant.... Mais Memnon aux jours de sa splendeur première ! Memnon aux temps où tous les touristes de l'Orient et de VOccident venaient , au soleil levant, écouter da grêle voix ! Memnon aux temps où, merveiHe du monde.
, on vendait à Athènes, à Rome, ou à T;r, son portrait enlumiàé! Memnon, n'en doutez pas, voyait dans ce temps-là à ses pieds plus de badauds que de poètes, plus de colorieurs que d'artistes. Les Raoul-Rochette du temps le mesuraient de la tête à l'orteil; les A. Dumas du temps publiaient la brillante amplification des impressions qu'ils reçurent de l'aspect du monstre ; les Ébel du temps disaient à qqelle heure, en quel costume, avec quels souliers , comment et de quel côté il fallait regarder le colosse; l'auberge, la boutique, le guide, vivaient de lui et sur lui ; mais l'art, se portant vers de moins merveilleux objets , attendait pour lui faire sa cour, que Memnon en eût fini avec cette cohue. Il a attendu vingt siècles!
Ces causes, que je viens d'indiquer, ne sont assurément pas les seules qui ont produit l'effet que je signale; mais, à ne considérer que l'époque contemporaine, elles sont les plus saillantes et les plus actives. Il en est d'autres toutefois, et j'essaierai d'en signaler une dans laquelle l'art se trouve intéressé plus encore que la Suisse.
L'art ne s'est jamais élevé bien haut dans notre patrie. Nous avons eu des poètes , des peintres de génie^ mais nous n'avons eu d'école ni en pein-
ture, ni en poésie. Si, d'une part, celte liberté, qui est notre patrimoine, permet, facilite le développement des supériorités individuelles , en telle sorte que la Suisse, cette petite terre d'âpres montagnes, a fourni son large contingent d'hommes distingués ou célèbres ; d'autre part, dans un pays fractionné en parcelles, chez une nation composée de vingtdeux peuplades ayant des institutions, des mœurs, des façons de vivre différentes ou absolument inverses, nul centre ne raUie à lui ces rayons épars, Us brillent chacun en leur place sans étendre autour d'eux leur lueur.
Sous le rapport de l'art c'est un mal , mai^ un mal que compensent en partie quelques précieux avantages. Les écoles, à la vérité, en formant des talents contemporains un imposant faisceau, jettent sur un pays plus de lustre, mais elles tendent de toute leur force aussi à assimiler ces talents entre eux; elles enrégimentent, sous une même manière, toutes les manières ; et ce que l'art gagne en éclat, les artistes le perdent en originalité. Aussi, à part les chefs d'école, qui ne le deviennent qu'en vertu de leur originalité même, qui ne préférerait ces œuvres imparfaites ou gauchement conçues, mais où se montre un sentiment naïf, un
caractère fort, une manière individuelle, à des œuvres plus habilement traitées , mais où les mérites de l'école compensent, effacent tout le charme, tout Tattrait du sentiment et de l'individualité? Qui ne préférerait les compositions un peu sauvages, mais énergiques et sans modèle, de Vogel, ses héros, mal dessinés mais forts et rustiques comme l'antique Helvétie, ses paysages mal colorés, mais âpres, froids, sauvages comme les Alpes, à ces milliers de compositions sagement étudiées, sagement dessinées, sage^ient colorées, que fit éclore jadis l'école de David : toutes les mêmes en sagesse académique, toutes les mêmes aussi en intolérable froideur, malgré la diversité des talents qui les firent éclore.
Nous ne saurions donc regretter beaucoup pour notre part que la Suisse n'ait pas eu d'école de peinture ; il doit suffire à notre ambition «qu'elle ait eu et qu'elle ait encore d'habiles peintres ; mais ce que nous regrettons, c'est que ces peintres n'aient pas créé entre eux tous le paysage alpestre, qu'ils ne Talent pas encore introduit dans le domaine de l'art, tiré de la boutique pour l'amener dans l'atelier. Ici il devient nécessaire de préciser notre pensée.
Il y a deux Suisses bien distinctes, celle des plai-^ nés, plaines qui ne sont jamais bien rases ni bien étendues, mais qui assimilent cette partie du pays à une foule d'autres contrées ; et celle des montagnes, celle des hautes Alpes, région unique au monde par le caractère , la variété , et la richesse des spectacles qu'elle enserre. C'est à cette dernière région uniquement que nous appliquons cette
assertion, qu'elle n'est pas encore entrée dans le domaine de Tart ; c'est-à-dire, qu'elle n'a pas en- 'core rencontré parmi les artistes des interprètes de la poésie qui lui est propre; que la peinture n'a pas fait pt)ur elle ce qu'elle a fait pour les sites ingrats delà Flandre comme pour les sites admirables de l'Italie.
En vérité nous douterions nous-méme que la chose soit possible, nous renierions cette pensée, cependant si vraie, si démontrée à nos yeux, que nulle terre n'est déshéritée de poésie, queFhomme est aveugle plutôt que la nature n'est sans grâces ou sans beauté, si nous n'avions par devers nous quelque exemple à citer. Il y a une douzaine d'années qu'un artiste célèbre, M. Meuron de Neuchâtel, le compatriote de Léopold Robert, embellit de quelques-uns de ses tableaux l'exposition de pein-
ture de notre ville. Parmi ces tableaux il en était un, de dimension moyenne, dont l'aspect captivait la foule. Chaque jour, avec les autres, j'allais savourer en face de cette toile le charme d'une poésie attrayante et neuve : c'était l'impression des solitudes glacées, c'était la lumière matinale jaillissant avec magnificence sur les dentelures argentées des hautes cimes, c'était la froide rosée détrempant de ses gouttes pures un gazon robuste et sauvage; c'était ce silence des premiers jours du monde, que l'on retrouve encore dans ces déserts de la création, dont Thomme ne peut aborder que les confins.
Tu voudrais savoir, artiste, artiste d'académie, artiste d'école, tu voudrais savoir ce que représentait ce tableau qui pouvait dire tant de choses à l'âme, et d'autres encore. Il ne représentait, mon ami, ni ruines du Latium, ni champs de l'Âusonie, ni forêts de la Calabre, ni gondoles de la ville aux lagunes; il ne représentait ni classique horizon, ni classiques débris épars sur une teri^e de souvenirs ; bien au contraire, une religieuse empreinte de puissance divine éparse sur ces gigantesques débris y effaçait jusqu'à l'idée même de l'homme. Ce tableau représentait un coin du sommet de la pe-
tite Scheidegg, une mare, deux vaches transies, et, en second plan, la Jungfrau tout entière.
Tu admires, artiste, ou plutôt tu refuses d'ajou? ter foi à mes papoles? Mais réfléchis, je t'en prie. Sors pour un moment du système d'art, quel qu'il soit, qui est le tien ; fais effort pour quitter pendant deux minutes l'étroit sentier où te mènent par la main l'habitude, la manière, batelier, la tradition... ou plutôt, sans même faire violence à la moindre de tes habitudes, songe que tu as vu, que tu as admiré des tableaux de Poiter. Te souvient-il qu'à moins de frais encore, avec une vache, deux buièsons, un ciel, ce grand homme animait une toile de deux pieds carrés du soufÛe vivant d'une poésie, bien différente sans doute, mais non moins puissante ! T'en souvient-il ? Pourquoi donc ne saurais-tu concevoir qu'avec une vache de plus, avec une mare et la Jungfrau tout entière, on ait pu pareillement faire venir le souffle et en rafraîchir nos âmes..., nos âmes un peu fatiguées de tes œuvres, artiste?
Si je suis bien informé, ce tableau de M. Meuron fait aujourd'hui partie de la colleclion de M. le comte de Pourtalès. En quelque endroit qu'il soit, il peut servir de preuve que toutes les fois qu'une
exécution' habile sera mise au service (fnn sentiment vif et justç de la nature alpestre, cette nature alpestre prendra dans l'art le rang qui lui appartient, rang d'où elle n'est pas déchue, mais auquel elle n'a au contraire jamais atteint encore.
Hais c'est justement là que nous entrevoyons l'obstacle principal. Pour que la Suisse alpestre 'entre dantf te domaine de l'art, il faut de toute nécessité que l'artiste lui-même Ty introduise. Par malheur c'est l'artiste lui-même qui lui en ferme la porte.... C'est le cas, ce nous semble, d'expliquer
ts, c'est vrai ; comme tou- ■ badauds, le plus souvent
hoses même qu'ils admi- ; mais encore se comportent-ils comme un troupeau qui, laissé libre, se dirige instinctivement vers les eaux fraîches, vers les grasses pelouses. Il y a un secret attrait qui les convie à fréquenter nos hautes vallées, si peu qu'ils soient susceptibles, communément, d'en sentir la beauté, ou d'en embrasser le majestueux ensemble. Sans comprendre, ils sont captivés; sans sentir, ils sont frappés. La grande voix qui s'élève de cei> cimes, de ces solitudes, de ces gigantesques
asiles fermés de granit, parés de forêts, coupés d'abîmes et de torrents, pénètre jusqu'à leurs organes endurcis ou blasés : pour peu quMls approchent, cette vigoureuse poésie jaillit jusqu'à eux. Il semble qu'à même distance un artiste, un poète, dût en être inondé, quMI dût être avide de reproduire ces scènes, ou n'en être détourné que par un sentiment d'impuissance. C'est justement ce qui n'arrive pas.
Le touriste est bonhomme, il est sans système, il se livre ; aussi, quelque obtus qu'il puisse être, il jouit à sa mesure et selon sa portée. L'artiste est raisonneur, il est engagé dans une manière, il a un faire, une tradition ; au lieu de se livrer, il résiste, il discute, il se débat, et, comme il reste peu de temps sur les lieux, dans cette courte lutte le préjugé d'habitude l'emporte sur le sentiment d'un instant. L'artiste français, surtout, plus asservi que l'anglais au joug de la convention, prononce avant même qu'il ait eu le temps, non pas d'étudier, mais.de comprendre. Que dit-il? J'en appelle à tous ceux qui ont été à même de l'entendre sur les lieux. « Admirables détails, eaux superbes, beaux fragments de rochers, arbres magnifiques ci et là, mais ces hauteurs qui écrasent.
mais ces lignes ardues, mais ces verts criards, mais ces boites de chalets, ces quilles de sapins, ces poupées de bergères ! g>
J'ai oui parier d^un faiseur de brodequins, fort habile et fort en vogue à Athènes, que Ton mit un jour en face du Thésée de Phidias. Cet homme ingénieux ne vit du Thésée que son brodequin, qu'il, trouva admirable en quelques parties^ pitoyable en quelques autres, de façon qu'il emporta une pauvre idée de la statue. Notre artiste me rappelle cet homme. Dans cette nature colossale il ne voit que le détail, et le détail qui est de son métier ; dans une terre de montagnes et de forêts il ne voit que le bloc, que Tarbre; dans une immensité où l'homme disparait, que la poupée; il loue, il blâme, puis se retire, emportant pareillement une pauvre idée de cette nature qu'il n'a pas vue.
C*est fâcheux, mais c'est tout simple. L'artiste est par état, sinon par nature, routinier, asservi à mille préjugés, formé de longue main à ne sentir, à ne comprendre la nature que d'une façon, que d'un côté, que sous un seul aspect, celui sous lequel il l'étudié, il l'imite depuis vingt, depuis trente années. Je vais plus loin ; plus il fait d'admirables choses dans le genre spécial auquel |1 is'est adonné.
plus il y a acquis de qualités nu moyen d'une pratique assidue et d'une étude constante, plus aussi son point de vue s'est rétréci, plus son sens est devenu inepte à s'étendre, à embrasser, plus son imagination elle-même, accoutumée à prendre son essor dans une certaine couche d'air, est prompte à ployer les ailes, à tomber à plat, dès qu'on l'en sort. Chez presque tous, le développement d^un sens particulier émousse ou détruit l'action des autres. Chez presque tous la pratique finit par prédominer sur l'art, le métier sur le sentiment, le faire sur la pensée, la tradition sur l'évidence ; en telle sorte que, placés tout à coup devant une nature neuve et autre dans ses formes, dans ses effets et dans son coloris, ils sont merveilleusement préparés pour ne la goûter pas, admirablement disposés pour en mal parler. Tout d'abord ils rejettent un ensemble qui ne peut tenir dans le cadre qu'ils y appliquent, puis séparant les détails de cet ensemble, sans lequel ils n'ont ni signification, ni caractère, ni poésie, ils y appliquent pareillement leur mesure d'école ou d'atelier. Si tel rejette cet ensemble parce qu'il n'y trouve place ni pour la magie vaporeuse de ses ciels, ni pour le succès de sa touche, ni pour le triomphe de son feuille ; tel
pareillement rejette ces détails parce que dans le chalet il cherche la fabrique, dans le sapin Tor* meau, dans la bergère la nymphe draj)ée. Ainsi, se servant d'une mesure fausse et qui ne s'applique pas à l'objet, ils arrivent à une appréciation sans justesse, dont le résultat est tout justement celui que nous avons signalé.
Hais qu^nd nous n'aurions pas ces motifs de croire que le caractère, l'attrait et la poésie propres à cette nature alpestre échappent tout particulièrement à Tartiste, nous en trouverions la preuve dans le jugement même qu'il énonce. Qu'il loue certains détails uniquement parce qu'ils rentrent dans son type de prédilection, en cela déjà il confirme ce que nous venons de dire ; mais pour dédaigner les autres il faut en vérité qu'il ne comprenne rien à ce qui les entoure, rien non plus à ce qu'il fait lui-même dans toute autre occurrence. Assurément nous ne voulons nous poser ici ni en panégyriste des chalets , ni en défenseur des sapins, ni en chevalier des bergères ; il y a tels chalets, tels sapins, que nous avons tout particulièrement en aversion, ceux de Trianon par exemple; telles bergères pour les grâces ou les vertus desquelles nous ne romprions pas une lance, celles de
l'opéra par exemple ; mais nous tenons pour cer* tain que si, pour celui qui comprend l'Italie, les piles ruinées d'un aqueduc, les cimes pointues d'un bouquet de cyprès, ou les attiffements bariolés d'une Napolitaine n'ont rien de choquant, si, bien au contraire, il s'en empare comme de traits caractéristiques, comme d'éléments de vérité locale et de poésie tout à la fois ; pareillement, pour celui qui comprend la Suisse alpestre, le chalet, le sapin, la bergère, tels quels, sont des éléments précieux au même titre ; parce qu'ils sont là à leur place, dans leur vraie patrie, nécessités et conséquences de la nature du pays, et admirablement propres à la faire mieux sentir, en la faisant mieux comprendre.
Tels sont les motifs qui nous font dire plus haut que c'est l'artiste lui-même qui empêche surtout que l'art ne visite enfin la Suisse alpestre. Le commun sentiment, l'idée de tous laissée libre, serait que cette contrée est pour l'art une riche conquête à faire ; mais le commun sentiment, Tidée de tous, se tait, se range, quand elle apprend que le contraire est établi à dire d'experts.
A la place de cet artiste fait, supposez maintenant, non pas un touriste, mais un jeune homme
point façonné par Técole, point gâté par le métier, une âme à la fois vibrante et neuve, où se réfléchit, comme dans un pur cristal, cette scène hardie, éclatante, majestueuse. . Par où Témeut-elle, par où subjugue-t-rcUe son enthousiasme , enchaine-t-elle à la fois son regard et son cœur? Avant tout, certes, par sa grandeur, par sa grandeur confuse mais sublime : ces rocs chauves , ces plages .d'éternelle froidure, ces aiguilles perdues dans les cieux; partout Taudace des formes, les jeux éblouissants de la lumière, et Tinfluie variété des couleurs ; voilà quel est, avant qu'il ait encore pu admirer aucun détail, le riche chaos où se plongent avec enivrement son intelligence et ses sens. Insensiblement, ces masses s'enchaînent et s'ordonnent, ces éléments se groupent et se séparent, chacun d'eux n'est plus qu'un des traits dont se forme le grand caractère de Tensemble...., de ce chaos sort le monde, un monde tout majestueux d'harmo-* nie, tout austère de calme et de simplicité. C'est alors que, Ubre dans sa course et intelligente dans ses bonds, sa pensée , volant sur l'aile du regard, parcourt en tous sens ce magnifique domaine : elle suit du faite des monts jusqu'à leur base les forêts séculaires ; elle remonte le torrent des vallées jus-
qu'aux plaines de glace sous lesquelles filtre incessamment Tonde qui abreuve les fleuves et qui remplit les mers ; elle erre autour des roches éboulées, des troncs déracinés et gisants; elle se promène sur les neiges argentées, sur les glaces transparentes, sur les croupes boisées ; ou bien, lasse d'errer de merveilles en merveilles , de grandeurs en grandeurs , elle vient s'abattre mollement sur ces plateaux que dore un doux soleil , ou sur ces îlots de fraîcheur et de paix qu'enserrent entre leurs parois les rocs couronnés de bois.
Que si ce jeune homme, après avoir longuement savouré ce charme pénétrant et s'être comme imprégné du sofflue de cette poésie, s'essaie à la reproduire, et consacre une constante étude à s'en approcher par l'art; que si, chaque jour, comme le sage antique, retiré auprès de la source mystérieuse, il s'y entretient avec la nymphe, et se forme à ses enseignements aimables , ne craignez point alors qu'il dédaigne le moindre, le plus humble des détails dont se compose cet ensemble qu'il admire ; ne craignez point non plus que, froid copiste, ou simplement ouvrier habile, il retrace de tant de beautés une image infidèle et sans âme. Inhabile
encore, mais timide; gauche, mais naïf, il cherche
arec candeur, comme il sent avec amom*, et ses premiers essais, où Tintention se révèle par Tinex'* périence même, attachent déjà, non pas tant rœil que 4a pensée. Lui-même, content parce quMl est modeste, triomphant parce que de cette infinie beauté il a saisi un ou deux traits , lui-même il s'encourage» il chemine de progrès en progrès, jusqu'à ce que dans cette route où nul préjugé, nulle tradition, nul système ne Tégare ni ne le gêne, il ait amené ce procédé qu'il conquiert , ce faire qu'il cherche, cet art qu'il se crée, à n'être que les intelligents serviteurs du sentiment, son guide unique mais sur, mais fidèle ; source éternelle de beauté, de mouvement, de saveur, de vie, l'ailç sans laquelle le poète rampe, Tart se tndne et meurt.
Ainsi est né, ainsi a grandi l'art dans toutes les époques où il a jeté un vif éclat, toujours à là suite, sur la trace du sentiment qui possédait les Ames : jamais avant lui ou sans lui ; puis quand, enorgueilli de ses créations, enregistrant ses trésors, et comptant sur ses procédés, il a méconnu, dédaigné ou perdu ce guide sur les pas duquel il s'était éieré, alors ont commencé et son existence factice, et sa vie d'emprunt, et ses oscillations de décadence*
C'est là sa loi éternelle, la clef de son histoire, le mot de ses destinées. Par là on s'explique ces époques de surabondante séye, ou, dans le silence des doctrines, dans l'ignorance des systèmes, Fart d'un bond monte au faite, eu une seule saison s'étend en jets luxuriants, et étale tout à la fois à la clarté des cieux et les pousses vigoureuses de sou printemps et les fruits savoureux de son automne; par là on s'explique pareillement ces tristes temps de torpeur et de déclin, ces longs hivers, où sans périr il languit ; où les plus ingénieuses théories»
les plus plausibles doctrines, les plus consciencieux . efibrts sont impuissants à lui rendre, sinon la jeunesse, du moins le mouvement et la vie. Et cette loi qui gouvernb l'art, elle gouverne pareillement l'artiste : leur histoire est semblable, leurs destinées identiques. Seulement l'art, dans sa vaste existence où les siècles comptent pour des heures, où son présent tire la chaîne de son passé, n'éprouve , sous l'action des idées et des systèmes , que d'éphémères ébranlements, que des changements insensibles : c'est un antique chêne, dont le bois noueux et les rameaux durcis ne sentent pas même le souffle des vents ; il faut les siècles qui le pourrissent, il faut la foudre qui le brise, pour re-
nou^eler sa sève et faire reverdir son feuillage. Mais l'artiste, l'artiste né d'hier, dont Tâme est neuve, créée libre et faite pour sentir, l'artiste, si la tradition ne s'en est emparée, si le préjugé ne le fascine, si le métier, si la manière, sous le nom d'art ou de doctrine, ne l'appauvrit et l'enchatne, peut toujours échapper au joug, marcher dans sa voie, connaître son vrai guide et le suivre. C'est ce que confirme l'iiistoire. Nulle époque, pas même la plus misérable pour l'art, n'a été entièrement veuve d'artisfes de génie; la nôtre en a vu, elle en voit encore. La nôtre ! Je sens qu'ici je heurte des idées reçues. Notre époque est aux yeux du grand nombre une époque de rénovation , d'affranchissement , d'essor pour l'art comme pour les lettres. Parce que l'art a eu sa crise romantique, beaucoup l'estiment dégagé de ses liens, et déjà prenant son vol vers la nue. Cette pensée, nous l'avouons, n'est point la nôtre. L'art ne s'afiTranchit qu'en étendant son domaine, et non pas seulement en renversant une école pour reprendre la trace d'une tradition effacée. L'art ne prend son vol que sur l'aile ^du sentiment et de l'inspiration, et non pas seulement en changeant de doctrine, ou en remplaçant par l'anarchie et le caprice une convention vieillie. Glas-
sique, romantique ! bannières pour combattre, bien plus que causes à défendre ! bruyante et confuse mé* lée, où l'art n'a encore gagné que des coups ! Nous tenons la victoire, que nous a-t*elle valu? Les morts sont enterrés, où sont les vivants ? Le terrain est nettoyé, que savons-nous en faire? Mouvement , tapage et impuissance, c'est le lot de notre prér somptueuse époque. A la vérité l'art est dégagé de liens dans lesquels, sans avoir plus de puissance, il n'avait pas même le mouveinent, mais sa liberté lui est pour l'heure inutile, à charge. C'est qu'on tue bien des systèmes, des doctrines, des principes, mais les habitudes qu'ils ont créées survivent, car les habitudes ne périssent jamais de mort violente. L'art français n'est plus classique ; il est aujourd'hui sans maître, sans école, sans bannière; mais, incapable de marcher seul, il en cherche une de toutes parts, il en demande une à tous les siècles, à tous les pays ; il a détrôné l'antique, mais il copie le moyen âge, la renaissance, le gothique, le byzantin, et en face du fonds inépuisable de la société, de l'histoire et de la nature, ce grêle vieillard, libre de créer, libre de produire, ne sait que rebrousser dans les temps passés, et fouiller parmi les
ressouveuirs de sa jeunesse.
Hais c'est nous approcher déjà trop d'une question immense, insoluble. Dans Tart, comme dans le corps de Thomme, la vie se révèle à nous par les phénomènes extérieurs, mais la cause, la source de la Tie demeure Toilée sous Tombre d'un impénétrable mystère. Ce corps est malade, sa fébrile agitation n'est, à coup sûr, pas la santé ; voyez d'ailleurs : les médecins sont auprès, qui lui proposent ou lui administrent leurs équivoques breuvages, la mort le menace par eux ou sans eux..., mais la santé aussi peut succéder à ces convulsives étreintes, la force à cette débile langueur ; la vie enfin peut triompher de la mort, et le malade revoir d'heureux jours. Devant ce mystère, il est plus sage d'espérer que de prédire.